V
LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE
NOUVELLES ÉDITIONS
PDBLIELS SOUS LU CIHECTIOM
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut
ivMMs — rYFH)f;nAPini-: i,\im:1!i:
(iiie de Fleurus, ^
OKUVRES
l)K
MOLIÈRE
NOUVELLE EDITION
KEVUE SUR I.F.S PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
HT AUGMENTÉE
le variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots et locutions remarqua hles,
d'un portrait, de fac-similé, etc.
PAR MM. Emm «ESPOIS ET PAUL MES^'ARD
TOME QUAIRIÈME
PARrs
fjnr.AIRTE HACHETTE ET C"
liOITLE V ARl) S VINT- GERAI A I N. 79
1878
5 73
i 4
AVERTISSEMENT
Nous devons expliquer le retard apporté à la publi-
cation de ce tome IV des OEm>res de Molière.
Une grande partie en était préparée, imprimée même,
quand la tâche est tombée des mains, tout à coup
glacées, qui l'avaient entreprise.
Dans \ Âvertisseryient du tome P"", M. Eugène Despois
se disait redevable à un collaborateur d'une très-
importante partie du travail « qui demande autant de
tact littéraire que de scrupuleuse patience, » de la
constitution du texte. On avait pu constater de quelle
exactitude et de quel soin consciencieux ce collabora-
teur de M. Despois, IM. Adolphe Régnier, fils du di-
recteur de la collection des Grands écrwains de la
France, avait fait preuve, pour sa part, dans les trois
premiers tomes. Il avait depuis préparé le texte et
les variantes de deux des pièces de ce IV« volume, le
Mariage forcé et les Plaisirs de l'Ile enchantée.
Mais, avant qu'elles fussent imprimées, une mort pré-
maturée l'enleva, le 3i mai iSyS, à son père, à sa fa-
MOLIÈKE. IV A ?
II AVERTISSEMENT.
mille, cruellement frappés, à ceux qui avaient été,
comme nous, les ^'ieux amis de son aimable jeunesse,
aux lettres qui de son dévouement studieux avaient à
espérer de longs services.
C'était à M. Despois qu'il appartenait d'exprimer ici
les regrets inspirés par une perte si douloureuse. Pour
le faire, il attendait Fachèvement, qu'il voulait presser,
de ce tome IV. Il en avait déjà fait imprimer les deux
premières pièces, telles que nous les publions aujour-
d'hui, et non-seulement leur texte, établi par M. Régnier
fils, mais leurs notices et leurs commentaires, part que
dans la tâche il s'était lui-même réservée; et voici qu'au
même point fatal du travail commun, et comme sur le
même siUon, le 23 septembre 1876, il est à son tour
frappé. Nous avons donc aujourd'hui à nous acquitter
envers sa mémoire du triste office qu'il se proposait de
rendre à celle de son collaborateur, et il nous faut
réunir deux noms dans un souvenir de deuil.
Lorsque M. Despois s'était chargé d'être l'éditeur
des œuvres de Molière, tout le monde avait compris
que, pour la collection, son concours était une heureuse
fortune. On savait ce qu'il y avait à attendre de son
excellent goût, de son esprit fin, agréable et juste, et
de son dévouement à tous les devoirs qu'il acceptait.
Au sentiment des meilleurs juges, cette attente n'a pas
été trompée par ce qui a été publié de l'édition avant
qu'elle ait été funestement interrompue. Il nous sera
permis d'emprunter à la Reçue des Deux Mondes quel-
ques lignes écrites après la mort de M. Despois,
par M. Brune tière, dans un article où les récents
AVERTISSEMENT. ni
travaux sur Molière sont examinés avec goût et sa-
voir' : « Il ne sera pas facile de remplacer clans sa
tâche délicate l'un des hommes de France qui savait
le mieux son dix-septième siècle. Il y avait surtout dans
l'érudition d'Eugène Despois, en même temps qu'une
abondance et une précision de détails singulière, cette
discrétion dans le choix, si rare, et cette liberté, si
difficile, dans l'emploi des matériaux, qui dénoncent
l'écrivain de race. »
Il n'y a rien dans ces paroles qui ne soit vrai ; et
mieux que personne nous sentons combien il est diffi-
cile de prendre la place d'un éditeur si bien préparé à
son travail. Cette place cependant ne pouvait rester
vide, et cédant aux plus honorables instances, il a
fallu nous dévouer, avec la bonne volonté tout au
moins de chercher à suivre les traces de celui qui nous
a précédé. M. Régnier, qui nous avait déjà fait l'hon-
neur, il y a quelques années, de nous confier la pré-
paration de l'édition de Racine, et qui savait qu'au
pôle opposé du théâtre français dans le grand siècle,
nous n'avions pas une admiration moins vive pour le
génie de Molière que pour celui de l'auteur di'Andro-
maque et à'Athalie, nous a demandé d'écrire les notices
qui doivent, à commencer par celle du Tartuffe^ con-
tinuer le travail de M. Despois. M. Desfeuilles, l'auxi-
liaire habile et laborieux du premier éditeur, comme il
était son fidèle ami, est désormais chargé du commen-
taire. Pour le Tartuffe^ il a trouvé dans les papiers de
I, Revue des Deux Mondes du i" août 1S77, p. 588.
NOTICE.
Le Mariage forcé est la seconde de ces pièces intitulées
comédies-ballets, qui ont tant servi à rapprocher Molière du
Roi et contribué à sa faveur peut-être plus que ses autres
pièces ^ Il fut représenté pour la première fois le mardi
29 janvier 1664, « devant le Roi, dans l'appartement bas de la
Reine mère {au Louvre) ^ ; » on pourrait dire : devant le Roi et
par le Roi; car le Roi y figurait sous le costume d'un Egyptien.
Cette combinaison bizarre, où le Roi était spectateur de la
comédie, et danseur dans le ballet, se retrouve souvent alors ;
quelques jours plus tard, le i3 février, Louis XIV dansait en-
core, chez son frère, au Palais-Royal, dans un autre ballet,
précédé d'un prologue récité par trois comédiens de l'Hôtel
de Bourgogne^. Voici l'analyse que le P. Ménestrier'' nous
donne de ce prologue; rien n'est plus propre à faire ressor-
tir tout ce que Molière tentait d'introduire de vérité dans ce
genre de fiction absolument conventionnel, presque toujours
1. Voyez au tome III la Notice des Fâcheux^ p. 3.
2. Registre de la Grange, p. 62.
3. Floridor {Mercure), Mlle des OEillets {P allas) , Mlle Mont-
fleury {Vénus) : voyez la Muse historique de Loret, lettre du 16 février.
4. Des Ballets anciens et modernes selon les règles du théâtre, 1682,
in-i2, p. 260 et 261. Ce qui est remarquable, c'est que le P. Ménes-
trier choisit ailleurs (p. 265 et 266) comme exemple le ballet du
Mariage forcé, et en fait une analyse assez longue, sans paraître
soupçonner que d'autres de sa profession sont beaucoup moins in-
dulgents pour la comédie en général et pour Molière en particu-
lier. Il a, au reste, gardé l'anonyme sur le titre du livre; mais une
note de l'éditeur (à la suite du privilège) le lui attribue en termes
exprès.
4 LE MARIAGE FORCE.
pastoral, allégorique ou mythologique, c'est-à-dire plus ou
moins foux : « Au ballet des Amours déguisés dansé par Sa
Majesté, au mois de février, l'an 1664, le théâtre s'ouvrit d'a-
bord par un combat de deux différentes harmonies, la plus forte
composée des Arts et des Vertus qui suivent Pallas, et la plus
douce des Grâces et des Plaisirs qui accompagnent Vénus. Ce-
pendant ces deux déesses prenant le parti l'une du plaisir, et
l'autre de la vertu, entrent elles-mêmes en contestation. Mer-
cure, qui tâche de les accorder, leur propose de prendre le
Roi pour arbitre de leur différend : toutes deux l'acceptent
avec une égale satisfaction ; mais Pallas, qui connoît l'avantage
qu'elle a dans le choix d'un tel juge, insulte à sa rivale, et
après lui avoir fait remarquer combien Sa Majesté par toutes
ses actions se déclare ouvertement pour le parti de la vertu,
la laisse dans la confusion. » A la suite de ce prologue venait
le ballet où figurait le Roi.
Cette œuvre, oîi l'Hôtel de Bourgogne essayait encore de
lutter contre la faveur croissante de Molière, avait pour auteur
le président de Pérign\', lecteur du Roi, celui-là même à qui
Bossuet succéda comme précepteur du grand Dauphin et qu'on
a regardé comme l'auteur principal du Journal de Louis XIV
et de ses Mémoires de 1666 et 1667*. Ce n'était pas seule-
ment à Molière qu'il faisait concurrence dans ce ballet, c'était
à Benserade, qui le lui lit sentir par une épigramme contre les
Amours déguisés^.
Il y avait bien encore un peu d'allégorie dans le ballet du
Mariage forcé; mais plusieui's des personnages du ballet et la
comédie qui s'y mêle étaient empruntés à la plus franche réa-
lité. A la cour, le bon accueil ne pouvait être douteux. Une
seconde représentation, celle que vit Loret, eut lieu, dès le sur-
1, Voyez M. Ch. Dreyss, les Mémoires de Louis XIF, tome I,
p. XXXIX et suivantes.
2. Ami lecteur ou président, n'importe,
La mascarade est belle et vous l'entendez bien :
Vos Amours déguisés le sont de telle sorte.
Que le diable n'y connoît rien.
\ oyezV Histoire du ballet de cour de M. V. Fournel, dans le tome II
des Contemporains de Molière, p. igS.
NOTICE. 5
lendemain, au Louvre; puis d'autres le lundi 4 et le samedi
9 février, au Palais-Royal, chez Madame. Quatre représenta-
tions en douze jours et devant un public qui sans doute ne se
renouvelait guère, étaient un succès marqué, quoique les succès
de ce genre fussent assez ordinaires dans les ballets où le
Roi avait un rôle : presque toujours, il }' figurait plusieurs fois
de suite.
Il paraît que, pour cette pièce encore, Molière eut le mérite
de servir promptement un Roi qui n'aimait pas à attendre;
c'est ce que peut faire conjecturer au moins le nom d'im-
promptu que Loret donne au Mariage forcé :
Cette pièce assez singulière
Est un impromptu de Molière '.
Le succès fut relativement moins grand à la ville quand on
y représenta le Mariage forcé, quoique le ballet accompagnât
la pièce. Voici, d'après le Registre de la Grange^ la liste des
représentations :
Vendredi iS^ (février 1664)- — Mariage forcé avec
le ballet et les ornements iai5^ lo''.
Dimanche ly^ février iSog «
Mardi i9<^ 745 »
Vendredi 22'' i254 "
Dimanche gras 24*^ 1 270 >>
Mardi gras 26^ 600 ï
Vendredi 29^ 4^4 >'
Dimanche 2" mars 3o5 >■
Mardi 4» 5oo »
Vendredi 7" 200 »
Dimanche 9^ 400 "
Mardi n«' 265 »
I. La 31use liistorique, lettre du 2 février 1664. On voit que Loret
arrive enfin à écrire correctement le nom de celui qu'il a aj)pelé si
longtemps Molier. C'est du reste l'occasion de remarquer que ceux
qui écrivaient alors le nom de cette dernière façon étaient plus
excusables qu'il ne semblerait d'abord ; ils ne l'altéraient pas pour
l'oreille : 31oUer ou Mollier et Molière, Ytier et Ytlère se pronon-
çaient de même ; on a des preuves certaines que le musicien Louis
de Mollier, qui signait ainsi, était pour les contempoiains un ho-
monyme parfait de Molière : voyez le Dictionnaire de Jal.
6 LE MARIAGE FORCE.
Douze représentations étaient peu pour une pièce nouvelle,
surtout avec l'attrait « du ballet et des ornements, j) C'est
probablement, du reste, ce coûteux attrait qui aura déter-
miné le théâtre à arrêter les représentations après la dou-
zième : la dépense était considérable', et la recette ne dé-
I. Voici quels étaient les frais selon le Registre de la Grange
(p. 6"}). Toutes ces dépenses, par exemple les bas de soie, les es-
carpins, les habits, n'étaient pas journalières ; mais ce n'en étaient
pas moins des frais extraordinaires pour ce temps.
Frais ordinaires 5o* Bas de soie 55**
Extraordinaires 3 En vin, répétitions.. 3o
Soldats 12 Hautbois, retranchés'*. 4°
Feu et chandelle 6 Bas de soie 66 iS^.
1-2 violons" 36 A M. de Brécourt '.. . i4 »
Ritournelle * et clave- Escarpins 4^ »
cin 7 A Provost i6 »
Danseurs 45 Habits 33 »
Musique" 5 A M. Baraillon^^
Crosnier 3 Cas imprévus
* Non pas douze violons proprement dits, mais une symphonie de violons,
violes (altos) et basse (violoncelle). La musique du ]\Iariage Jorcé étant géné-
ralement écrite à cinq parties, l'exécution complète exigeait le quintette à
cordes : voyez, dans l'édition de M. Ludovic Celler (ci-après indiquée), la
note B de la page 23. Une harmonie de liauthois et bassons, facile à retran-
cher (voyez à l'autre colonne, 3" ligne), jiouvait, certains grands jours, ren-
forcer le petit orchestre. C'est ainsi que deux dessus de hautbois et deux bas-
sons faisaient partie de la bande des vingt et un peiits violons du Roi ; l'un
des hautbois fut André Philidor, l'auteur de la collection dont nous allons
parler; et l'un des bassons, son frère cadet, Jacques : voyez le travail de M. E.
Thoinan, cité page ii, note i.
* Un musicien (violon, flûte ou hautbois) pour jouer la partie principale de
la longue ritournelle qui précède le Récit de la Beauté (voje?. ci-après, p. i3)
et sans doute faire valoir d'autres passages encore.
* Probablement les Jeux de Beauchamp, directeur de la musique et de la
danse; des frais de copie pour la musique se seraient élevés plus haut. Ailleurs
la Grange a encore ])orté une somme de 55o* donnée à Beauchamp pour la
mise en scène du ballet : voyez ci-après, p. 12, note 2, et p. 74, note 4.
^ Voyez la note a, ci-dessus.
e Brécourt ne quitta la troupe de Molière, pour passer à l'Hôtel de Bour-
gogne, qu'à Pâques suivant (1664), et ne dut rien toucher pour le rôle de pre-
mier Docteur qu'il joua jusqu'au 1 1 mars. Peut-être est-il porté ici « pour la
fourniture des pierreries, » comme il le fut plus tard, en 1670, dans un compte
de la cour relatif au Bourgeois gentilhomme : voyez ce compte, publié par
M. Moland, p. 364 de son livre sur Molière et la comédie italienne.
f Tailleur.
NOTICE.
7
passa pas toujours sensiblement les frais. Il y a une représen-
tation, celle du 7 mars, où la part qui revient à chaque acteur
est de 2« 5^
Le Mariage forcé fut remis à la scène quelques années plus
tard, le 24 février 1668, sans « le ballet et ses ornements. r>
Il eut alors quelques représentations; de même en 1672. En
somme, c'est une des pièces de Molière qui, de son vivant,
ont eu, à la ville, le succès le moins décidé et le moins
franc.
En revanche, le Mariage forcé est plusieurs fois repris, à
partir de 1676 presque chaque année, jusque vers la fin du
règne de Louis XV. Donné très-rarement sous Louis XVI, il
ne l'est plus du tout depuis la Révolution, jusqu'en iS^S. Il
a toujours été joué assez régulièrement depuis cette date.
Nous n'avons pas ici à nous perdre en conjectures sur la
distribution de la pièce dans sa nouveauté. Avant d'être im-
primée, cette comédie, comme toutes les comédies-ballets,
avait été, dès sa première représentation à la cour, accompa-
gnée d'un livret qui donnait le nom des acteurs, des chanteurs
et des dansem-s. On le trouvera à la suite de la pièce. On ne
s'étonnera pas de n'y voir figurer pour aucun emploi la jeune
femme de Molière : elle venait de lui donner un fils^. Plus
tard, sans doute à la reprise de la comédie^ en 1668, elle joua
l'un des deux rôles d'Egyptienne (voyez la scène vi) 2.
Voici la distribution lors de la reprise en i835 et la distri-
bution actuelle :
En l835. Aujourd'hui.
Sganareixe MM. Guiaud MM. Talbot.
Gékonimo Dumilâtre. .... Chéry .
ÀiCÂNTOB Saint-Aulaire. . Kime.
1. Le 19 janvier, dix jours avant la représentation à la cour. Le
28 février, ce fils « fut nommé au baptême Louis, par le duc de
Créquy tenant pour le Roi, parrain, et par la maréchale du Plessis,
pour Madame, marraine» (Bazin, p. 109).
2. C'est l'un des inventaires faits à la mort de Molière qui le
constate, en mentionnant pour elle « un habit d'Egyptienne du
Mariage forcé, satin de plusieurs couleurs, la mante et la jupe » :
voyez les Recherches sur Molière, par M. E. Soulié, p. 280 et
p. 90.
8 LE MARIAGE FORCE.
En i835. Aujourd'hui.
Alcidas MM. Bouchet MM. Garraud.
Ly CASTE Mirecour Prudhon.
Pancracr Samson Coquelin aîné.
Marphurius Régnier' Coquelin cadet.
DoRiMÈNE Mme Menjaud Mlle Ed. Riquer.
Nous n'insisterons pas ici sur les imitations qui peuvent se
rencontrer dans la pièce : il y en a de bien évidentes; ce sont
celles que nous avons signalées dans les notes, et qui se rap-
portent à divers passages de Rabelais. Quant aux autres, nous
n'y croyons guère. On a imaginé de dire que l'idée même du
Mariage forcé avait été inspirée à Molière par une aventure,
que peut-être il ne savait pas, arrivée, dit-on, au chevalier
(plus tard comte) de Graraont en AngleteiTe, et qui aui'ait
amené son mariage avec Mlle Hamilton. Après lui avoir fait la
cour, le chevalier, ayant paru l'oublier, aurait été forcé par
les frèi'es de la jeune personne de tenir sa promesse. Outre que
cette anecdote, due à un ana"^, ne concorde nullement avec
le récit d'Hamilton dans les Mémoires de Gramont, il faut être
bien déterminé à chercher partout un sujet de l'approchement,
pour en trouver un ici entre le bourgeois Sganarelle, grossier
et maladroit, et le brillant et spirituel chevalier. Nous n'at-
tachons pas plus d'importance à cette assertion singulière
de Riccoboni, résolu, comme toujours, à voir chez Molière
des imitations de l'italien : « Il y a dans le Mariage forcé
une scène et des lazzis tirés de plusieurs comédies italiennes
jouées.... à l'impromptu®. » C'est possible; mais encore eût-il
fallu indiquer cette scène et ces lazzis ; et, de plus, si ces
pièces italiennes avaient été jouées à l'impromptu avant 1664,
de qui Riccoboni savait-il qu'elles contenaient l'original de ces
1. Dans sa représentation de retraite, qui fut si brillante, le
10 avril 1872, M. Régnier joua le rôle de Pancrace, M. Got celui
de Marphurius et M. Delaunay celui de Lycaste.
2. Les frères Parfaict, qui la citent (tome IX, p. 264 et 255,
note), lui donnent pour origine le livre intitulé : *** ana ou Bi-
garrures calotines (en quatre recueils, 1732-1733), et renvoient au
premier recueil, p. 18.
3. Observations sur la comédie et sur le génie de Molière (1736),
p. 148.
NOTICE. 9
imitations? il ne pouvait le savoir par lui-même, puisqu'il ne
naquit qu'après la mort de IMolière. Cailhava, qui sait tout,
prétend bien ' que le sujet est pris à Arlequin faux hrave^ que
le parent d'une fille séduite par lui force à l'épouser. Mais
d'abord ceci ne ressemble guère à la situation du pauvre
Sganarelle, qui n'a séduit personne, et qui ne se pique pas
du tout de bravoure. De plus, cette siti'.ation était-elle si rare
dans la réalité, pour que Molière ne pût la devoir qu'à l'imi-
tation d'un canevas inconnu ? Et enfin, ici comme toujours, il
faudrait prouver que ce canevas est antérieur à la pièce de
Molière, en supposant même que cela en valût la peine.
M. Paul Lacroix, dans sa Bibliographie moliéresque'^ , men-
tionne un Mariage forcé, comédie de Molière, mise en vers
par M*'** (Paris, veuve Dupont, in- 1 a, 1676). Le savant biblio-
phile fait remarquer que le permis d'imprimer est de 1674.
C'était la seconde fois qu'on s'avisait de traduire en vers ce
que Molière avait écrit dans une prose jugée, à ce qu'il paraît,
insuffisante. Le premier délit de ce genre avait été commis, en
1660, par Somaize, à l'égard des Précieuses ridicules.
La première édition du Mariage forcé est un in- 12, dont
voici le titre :
LE
MARIAGE
FORCÉ.
COMEDIE.
PAR I. B. P. DE MOLIERE.
A PARIS,
chez Iean Ribov, au Palais,
vis-à-vis la Porte de l'Eglise
de la Sainte Chapelle,
à l'Image S. Louis.
M.DC.LXVril.
Af^EC PRIVILEGE DU HOY.
Elle se compose de 2 feuillets non paginés et de gi pages
numérotées. L'achevé d'imprimer est du 9 mars. Par privi-
1. Etudes sur Molière, p. 11 i-ii3.
2. 2^ édition, n» 5 16.
lo LE MARIAGE FORCE.
lége du 20 février, « il est permis à I. B. P. de Molière de
faire imprimer, par tel libraire ou imprimeur qu il voudra
choisir, une pièce de théâtre de sa composition, intitule'e
LE MARIAGE FORCÉ, pendant le temps et espace de cinq
années.... Et ledit sieui' de Molière a cédé et transporté son
droit de privilège à Iean Ribou, marchand libraire à Paris,
pour en jouir suivant l'accord fait entre eux. »
Le livret du ballet, que l'édition de 17H ^ l'i première re-
,produit et que nous domions comme elle à la suite de la co-
médie, a été imprimé l'année même de la représentation,
c'est-à-dire quatre ans avant l'impression de la comédie, en
un volume in-4", de 12 pages, dont voici le titre :
LE MARUGE
FORCÉ
BALLET
DV ROY.
Dansé par sa Maiesté, le 29. jour
de Janvier 1664.
V PARIS,
Par Robert Ball\rd, seul Imprimeur
du Roy pour la Musique,
M. DC. LXIV.
Avec Prh'ilege de sa Maiesté.
Nous* avons comparé les deux textes de la comédie et du
ballet à une ancienne copie, qui, suivant l'ordre même des
premières représentations à la cour, les a mêlés l'un à l'autre,
et 3^ a joint encore la partition que Lully écrivit pour ce di-
vertissement rojal. Ce manuscrit, que possède la bibliothèque
du Conservatoire de musique, et qu'une reproduction, en gé-
néral très-fidèle, donnée par M. Ludovic Celler^, a déjà f;ùt
1. Nous devons toute la fin de cette notice à notre ami et col-
laborateur M. Desfeuilles, qui a bien voulu se charger de cette
longue et minutieuse étude sur les recueils de Pbilidor.
2. En 1867, chez MM. Hachette : « Molière-Luxly. Le Mariage
forcé..., nouvelle édition publiée d'après le manuscrit de Philidor
l'aîné.... » M. L. Celler a réduit pour le piano et annoté la parti-
tion de Lully.
NOTICE. II
connaître, porte la date de 1690, mais paraît avoir été une
mise au net de copies originales ou primitives; il est dû à
André Danican, dit Philidor l'aîné, le père du plus illustre
des Philidor^. «Ordinaire de la musique du Roi, 3) et, pendant
de longues années, « garde de sa Bibliothèque de musique, j)
André Philidor avait entrepris un triple recueil : le premier
de vieux airs et concerts faits sous le règne de François P"", et
depuis, à l'occasion de diverses solennités, de divers carrou-
sels et divertissements; le second, d'anciens ballets mis en
musique par les prédécesseurs immédiats de Lully; le der-
nier, de toute la musique que Lully avait fait exécuter, avant
ses opéras, dans les têtes oi'données par Louis XIV-, Les
trois recueils, bien réduits par suite de l'incurie des anciennes
administrations du Conservatoire (on parle même de l'inli-
délité d'un bibliothécaire) , sont fondus actuellement en une
seule collection^. C'est au tome XIII, heureusement échappé
1. André, père du grand joueur d'e'cliecs et compositeur Fran-
çois-André, mourut fort vieux en 1730. Dès 168 1, il prenait sur le
titre du tome devenu le XLIV^ de sa collection (ce numérotage
n'est pas de lui) la qualité de « l'un des deux gardiens de la bi-
bliothèque de Sa Majesté. » Voyez sur les Philidor, dont Fétis
avait fort embrouillé la généalogie, et sur la collection dAndré, les
très-consciencieux et très-intéressants articles que M. E. Thoinan a
publiés dans la France musicale^ du 22 décembre 1867 au 16 fé-
vrier 1868.
2. Voyez son épitre Au Roi, ci-après, p. 67 et 68.
3. Voyez le catalogue détaillé de ce que contient encore la pré-
cieuse collection, et le navrant relevé des pertes qu'elle a subies,
dans deux articles insérés au tome IV de la Clironlque musicale
(1874, p- 169-163, et p. 224 et 225) par M. J.-B. Wekerlin, le bi-
bliothécaire actuel du Conservatoire, le savant musicien auquel le
public a dû récemment de connaître tout le prix de quelques-unes
des compositions que Molière a inspirées à Lully. La collection
paraît avoir compté cinquante-neuf volumes (y compris trois nu-
méros doubles ") ; mais on a trouvé moyen de faire main basse sur
vingt-cinq. En 1827, Fétis* parlait delà destruction ou disparition
"• Et non compris, ce semble, le volume d^Eslher, qui est également de la
main de PJiilidor et appartient aussi au Conservatoire : voyez, dans le tome
de musique du Racine ^ a lu seconde page de la Notice.
* Voyez son article reproduit par M. Farrenc dans la Revue de musique de
i856, p. 470-474.
12 LE MARIAGE FORCE.
au pillage, que se trouve le Mariage forcé^ comédie, ballet et
musique entremêlés. Comme on le verra, le manuscrit Pliilidor
non-seulement offre quelques variantes et indications intéres-
santes, il a probablement sauvé toute une page de Molière,
inédite jusqu'à la publication de M. L. Celler, et que notre
édition des OEuvres est la première à recueillir.
C'est un bel in-folio, relié aux armes royales*; il est d'une
écriture très-soignée ; il a 3 feuillets préliminaires et 89 pages.
Le titre est celui-ci : « Le Mariage forcé, comédie et ballet
du Roi, dansé par Sa Majesté le 29" jour de janvier 1664.
Recueillie par Philidor l'aîné, en 1690. n Molière n'est pas
nommé. Lully est sufdsamment désigné dans l'épître dédica-
toire Au Roi comme l'auteur de la musique ^. Après l'épître
de six volumes (les no^ 17, 25, 26, 3o, 54, Sa"). En i856, M. Far-
renc* déplorait l'absence de quinze autres volumes (les n^^ 19, 22,
27, 37-43, 46, 5o, 53, 55, 56"). Enfin, en 1874, M. Wekerlln
constatait publiquement une nouvelle perte de quatre volumes :
du n° 4 ^"1 du n» 23 (qui a renfermait le ballet de la Princesse
d^Elide, le Mariage forcé.. . ï : de ce dernier il reste par bonheur une
autre copie), du n» 34 (qui « contenait les paroles des ballets de
Pourccaugnac, des Jeux Pjthiens^, du Bourgeois gcr/tilliomme, C Ac-
commodement de V Amour et de Bacchus «), et du n° 48. Deux au-
tres volumes que M. Wekerlin croyait détruits en 1874 ont été
heureusement retrouvés ou recouvrés depuis : le n" 33, qui, malgré
des lacérations, contient encore George Dandin, et le n^ 47*5 qui
contient les Plaisirs de V Ile enchantée .
1. L'étiquette imprimée suivante, qui a été collée sur la pre-
mière page de l'ouverture, et qui se trouve de même dans la plu-
part des volumes, semble indiquer que Philidor avait repris pos-
session du recueil d'abord offert au Roi : « Ce livre appartient à
Philidor l'aîné, Ordinaire de la musique du Roi, et garde de tous
les livres de sa Bibliothèque de musique, l'an 1702. »
2. Il ne peut y avoir de doute à cet égard : les deux autres col-
"■ Un septième, qu'il ilis;iit également disparu (le n" 54) , a été retrouvé depuis.
* Article de la Revue de musique^ i856, p. 474-478.
'^ Deux, signalés aussi comme absents par M. Farrcnc (les n"* 24 et 47),
pour nous des plus intéressants, comme on en pourra juger dans ce volume
même (à lu Princesse d'Elide) et plus tard (au Sicilien), ont été retrouvés de-
puis (le premier non intact).
^ Voyez le VI° intermède des Amants magnifiques.
e Numéro déjà mentionné ci-dessus^ note c.
NOTICE, i3
el après l'argument général, vient la liste des personnages de la
comédie presque seuls ' ; Philidor n'y a joint ni les noms des
acteurs qui les jouaient, ni la liste des danseurs qui figuraient
dans les entrées du ballet; et même, à la différence du livret
de 1664, aucun de ces danseurs n'est nommé aux diverses
entrées; mais aux deux récits, le copiste musicien n'a pas né-
gligé de constater qu'ils avaient été chantés par Mlle Hilaire
et par d'Estival. Les arguments particuliers, à peu près tels
qu'ils sont rédigés dans le livret, se lisent en tête des scènes
de la comédie, données intégralement; elles sont, comme dans
le livret, distribuées en trois actes; le manuscrit en contient une,
au début du IIP acte, dont il n'y a pas trace dans le livret^.
Quant à la partition, voici l'énumération et la place des
morceaux dont elle se compose. Tout d'abord, avant la
i"^* scène de la comédie, une Ouverture. — Après le \" acte,
et sous le titre de F^ intermède ; i" une longue Ritournelle,
et les deux couplets du Récit de la Beauté, séparés par la
même ritournelle, qui a été recopiée en entier; 2° airs de
danse pour la P^ et pour la II" entrée, qui succèdent immé-
diatement au récit, entrée de la Jalousie, les Chagrins et les
lections des Ballets de Lully, qui sont à la Bibliothèque nationale,
contiennent également celui du Mariage forcé. Les honoraires payés
à Beauchamp par Molière (voyez ci-après, p. 74» note 4) le fu-
rent sans doute au même titre que ceux qu'il reçut en 1671 pour
avoir ordonné les danses et dirigé la musique, composée par
Lully, de la tragédie-ballet de Psjclié : « Dans le cours de la pièce
(dit la Grange, cité par M. Marty-Laveaux au tome VII de Cor-
neille, p. 285), M. de Beauchamp a reçu de récompense, pour
avoir fait les ballets et conduit la musique, onze cents livres, non
compris les onze livres par jour que la troupe lui a données tant
pour battre la mesure à la musique que pour entretenu- les ballets. »
Quelques airs de danse du Mariage forcé néanmoins, et sans qu'il
soit fait mention d'ailleurs de celte collaboration, pouvaient être de
la composition de Beauchamp. Nous aurons l'occasion, dans ce
volume même, de dire plus en détail qu'il fut l'auteur à peu près
unique de la musique de ballet des Fdclieiix.
1. Entre tant de groupes et personnages du ballet, la liste ne
mentionne que les Egyptiens de la III'^ entrée, le Magicien et ses
Démons : voyez p- 70, note 4-
2. La vii^ de la comédie : voyez ci-après, p. 82, note 2.
i4 LE MARIAGE FORCÉ.
Soupçons, puis de quatre Plaisants ou Goguenards . — Après
la scène m du IP acte, ou, plus exactement mais par mala-
dresse du copiste, après la 4" réplique de la scène iv (vojez ci-
après, p. 78, fin de la note 5 de la page 77), deux airs de danse
pour la IIP entre'e, de deux Egyptiens et quatre Egyptiennes. —
Après le IP acte (après la scène avec les deux Bohémiennes),
et sous le titre de //• intermède ; i" le Récit dun Magicien
chanteur (une basse) , coupé par les réponses parlées de Sga-
narelle ; 2° air de danse pour la IV'' entrée, à'un Magicien
danseur qui fait sortir quatre Démons. — Après le IIP et
dernier acte (qui se termine avec la scène x de la comédie,
scène ni du ballet), il y a ce qu'à l'exemple de M. L. Celler
on pourrait appeler un Divertissement final, bien que ce titre
général ne se trouve pas sur la copie, mais seulement le titre
de P'" entrée : c'était la grande entrée de la mascarade ar-
rivant en masse « pour honorer les noces » de Sganarelle, et
commençant par contraindre le marié à payer de sa ridicule
personne. La musique comprend : 1° deux airs de danse, le
premier avec cette indication : le Maître a danser; le second
avec cette autre : le Maître a danser montre cette courante
à Sganarelle ; à la suite de la courante, trois pages avec ce
titre : Concert espagnol, mais qui sont restées vides après avoir
été réglées pour la musique, rappellent la place, et approxi-
mativement l'importance, d'un intermède dont le livret de
1664 nous a fait en partie connaître le programme'; 2" un
Menuet pour deux Espagnols et deux Espagnoles (VP entrée
du livret) ; 3" un Rondeau pour le charivari, et un deuxième
Air pour les mêmes (VIP entrée du livret) ; 4" une Gavotte
pour quatre Galants cajolant la femme de Sganarelle, et une
Bourrée pour les mêmes (VHP et dernière entrée du li-
vret) .
Au tome XXXII de la collection Philidor se trouve encore
une copie du livret de ballet seul : ce n'est qu'une transcrip-
tion de l'imprimé de 1664, devenu sans doute déjà rare en
1705, date de la copie.
Nous n'avons rien vu non plus à relever, en ce qui con-
cerne le texte de Molière, dans deux recueils manuscrits que
I. Voyez ci-après, p. 84.
SOMMAIRE DE VOLTAIRE. i5
conserve la Ribliothèque nationale et qui contiennent égale-
ment la partition de LuUy *.
SOMMAIRE
DU MARIAGE FORCÉ, PAR VOLTAIRE.
C'est une de ces petites farces de Molière, qu'il prit l'habitude de
faire jouer après les pièces en cinq actes . Il y a dans celle-ci quel-
ques scènes tirées du théâtre italien^. On y remarque plus de bouf-
fonnerie que d'art et d'agrément. Elle fut accompagnée au Louvre
d'un petit ballet où Louis XIV dansa.
1. Voyez cependant ci-après, p. 8i, note 2.
2. Voyez ci-dessus la A^otice, p. 8 et 9.
PERSONNAGES',
SGANARELLE.
GÉRONIMO.
DORIMÈNE, jeune coquette, promise à Sganarelle*.
ALCANTOR, père de Dorimène.
ALCIDAS, frère de Dorimène.
LYCASTE, amant de Dorimène.
Deux Egyptiennes'.
PANCRACE*, docteur aristotélicien.
MARPHURIUS, docteur pyrrhonien ^
I. Les pebsonîiages. (ifiyS A, 8a, 84 A, 94B.) — Acteurs. (1734.)
— Pour la distribution des rôles, voyez ci-après, p. 69 et 70, la
liste du ballet, et ci-dessus, p. 7, la Notice.
a. SGAJfAPELLE, amant de Dorimène.
GÉRONiMO, ami de Sganarelle.
DobuiÈse, fille d'Alcantor. (1734.)
3. L'édition de 1784 remplace deux Égyptiennes par deux Bo-
hémiennes, qu'elle met à la fin de la liste.
4. Sur ce nom, voyez ci-après, p. 3o, note 1, et sur celui de
Marphurius^ qui suit, p. 46, note 3. — Nous remarquerons, en pas-
sant, que Molière cherche si peu à déguiser ses emprunts, qu'il cite
même les noms propres inventes par ses pre'de'cesseurs. Le docteur
Pancrace de Gillet et le docteur Mamphurius de Boniface et le
Pédant deviennent, dans des scènes analogues, le Pancrace et le
Marphurius du Mariage forcé.
5. Le manuscrit Philidor ajoute : « La scène est dans une place
proche de la maison de Sganarelle »; et l'édition de 1784 : « La
scène est dans une place publique. »
I.E MARIAGE FORCE.
COMEDIE.
SCENE PREMIERES
SGANARELLE , GÉRONIMO.
SGANARELLE ^.
Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien
soin du logis, et que tout aille comme il faut. Si l'on
m'apporte de l'argent, que l'on me vienne quérir vite*
chez le Seigneur Géronimo; et si l'on vient m'en de-
mander, qu'on dise que je suis sorti et que je ne dois
revenir de toute la journée ^.
GÉRONIMO*.
Voilà un ordre fort prudent.
SGANARELLE.
Ah! Seigneur Géronimo, je vous trouve à propos, et
j'allois chez vous vous chercher®.
1. Sur la division de la pièce dans le manuscrit Philidor, voyez ci-dessus,
la IVotice, p. i3.
2. SCÈNE PREMIÈRE.
SG\îifLKZïjLE^ parlant à ceux qui sont dans sa maison. (1734.)
3. Le mot vite n'est pas dans le manuscrit Philidor.
4. L'édition de 1734 fait de ce qui suit la scène 11, ayant pour personna-
ges : SGANARELLE, GÉRONKIO.
5. GÉRONisio, ayant entendu les dernières paroles de Sganarelle, (1734.)
6. Sganarelle entre en parlant aux gens qui sont dans sa maison : c'est ainsi
qu'on voit dans le Phormion de Térence (début de la scène 11) Géta dire à des
gens du dedans : « S'il vient un certain bomine roux me demander », et être
interrompu comme Sganarelle par la personne chez laquelle il alljit. [Note de
Bret.)
Molière, iv 2
i8 LE MARIAGE FORCE.
GÉRONIMO.
Et pour quel sujet, s'il vous plaît?
SGANARELLE.
Pour vous communiquer une affaire que j'ai en tête,
et vous prier de m'en dire votre avis.
GÉRONIMO.
Très-volontiers. Je suis bien aise de cette rencontre,
et nous pouvons parler ici en toute liberté ^
SGANARELLE.
Mettez donc dessus ^, s'il vous plaît. Il s'agit d'une
chose de conséquence, que l'on m'a proposée ; et il est
bon de ne rien faire sans le conseil de ses amis.
GÉRONIMO.
Je vous suis obligé de m'avoir choisi pour cela. Vous
n'avez qu'à me dire ce que c'est.
SGANARELLE.
Mais auparavant je vous conjure de ne me point flatter
du tout, et de me dire nettement votre pensée.
GÉRONIMO.
Je le ferai, puisque vous le voulez.
SGANARELLE.
Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami qui ne
nous parle pas franchement.
GÉRONIMO.
Vous avez raison.
SGANARELLE.
Et dans ce siècle on trouve peu d'amis sincères.
GÉRONIMO.
Cela est vrai.
1. Très-volontiers, et je suis bien aise de cette rencontre. Nous pouvons par-
ler eu toute liberté. (Ms. Philidor.)
2. C'est-à-dire, couvrez-vous. On disait aussi a mettez, » tout court :
voyez le Bourgeois gentilhomme, acte III, scène iv, où mettez revient ainsi
trois fois; et le vers 85^ de V École des femmes (tome III, p. 221). Le paysan
Lucas dit : « Boutez dessus : » voyez le Médecin malgré lui, acte P"", scène v.
SCENE I.
ï9
SGANARELLE,
Promettez-moi donc, Seigneur Géronimo, de me par-
ler avec toute sorte de franchise.
GERONIMO.
Je vous le promets.
SGANARELLE.
Jurez-en votre foi.
GÉRONIMO.
Oui, foi d'ami. Dites-moi seulement votre affaire.
SGANARELLE.
C'est que je veux savoir de vous si je ferai bien de
me marier.
GÉRONIMO.
Qui, vous?
SGANARELLE.
Oui, moi-même en propre personne. Quel est votre
avis là-dessus?
GÉRONIMO.
Je vous prie auparavant de me dire une chose .
SGANARELLE.
Et quoi ?
GÉRONIMO.
Quel âge pouvez-vous bien avoir maintenant?
SGANARELLE.
Moi?
GÉRONIMO.
Oui.
SGANARELLE.
Ma foi, je ne sais; mais je me porte bien.
GÉRONIMO.
Quoi? vous ne savez pas à peu près votre âge ?
SGANARELLE.
Non : est-ce qu'on songe à cela?
20 LE MARIAGE FORCE.
GÉROISIMO.
Hé ! dites-moi un peu, s'il vous plaît : combien aviez-
vous d'années lorsque nous fîmes connoissance ?
SGANARELLE.
Ma foi, je n'avois que vingt ans alors.
GÉRONIMO.
Combien fûmes-nous ensemble à Rome ?
SGANARELLE.
Huit ans.
GÉRONIMO.
Quel temps avez-vous demeuré en Angleterre ?
SGANARELLE.
Sept ans.
GÉRONIMO.
Et en Hollande, où vous fûtes ensuite?
SGANARELLE.
Cinq ans et demi.
GÉRONIiMO.
Combien y a-t-il que vous êtes revenu ici* ?
SGANARELLE.
Je revins en cinquante-six.
GÉRONIMO.
De cinquante-six à soixante-huit, il y a douze ans^, ce
I. Que vous êtes revenu. (^Ts. Plnlidor.)
1. SGA.XAREI.LE.
Je revins en cinquante-deux.
GÉRONIMO.
De cinquante-deux à soixante-quatre, il y a douze ans.... (1682, ms. Phi-
lidor et 1734.)
L'édition originale porte soixante-huit, parce que c'est en 1668 seulement
que la pièce fut réduite pour être repriie et imprimée, et que l'éditeur (qui
était Molière sans doute) voulut mettre les deux dates d'accord. Les éditeurs
de 1682 [et, comme nous venons de le voir, le ms. Pldlidor et la série de 1734)
considérant uniquement l'année où le Mariage forcé fut joué pour la pre-
mière fois, ont suljstitué soixante-quatre à soixante-huit, et plus haut, par
conséquent, cinquante-deux à cinquante-six. {Note d'^uger.)
SCENE 1. 21
me semble. Cinq ans en Hollande, font dix-sept';
sept ans en Angleterre, font vingt-quatre; huit dans
notre séjour à Rome, font trente-deux; et vingt que
vous aviez lorsque nous nous connûmes, cela fait juste-
ment cinquante-deux : si bien. Seigneur Sganarelle, que,
sur votre propre confession, vous êtes environ à votre
cinquante-deuxième ou cinquante-troisième année.
SGANARELLE.
Qui, moi? Cela ne se peut pas.
GÉRONIMO.
Mon Dieu, le calcul est juste; et là-dessus je vous
dirai franchement et en ami, comme vous m'avez fait
promettre de vous parler, que le mariage n'est guère
votre fait^. C'est une chose à laquelle il faut que les jeu-
nes gens pensent bien mûrement avant que de la faire;
mais les gens de votre âge n'y doivent point penser du
tout; et si l'on dit que la plus grande de toutes les folies
est celle de se marier, je ne vois rien de plus mal à pro-
pos que de la faire, cette folie, dans la saison où nous
devons être plus sages. Enfin je vous en dis nettement
ma pensée. Je ne vous conseille point de songer au ma-
riage; et je vous trouverois le plus ridicule du monde,
si, ayant été libre jusqu'à cette heure, vous alliez vous
charger maintenant de la plus pesante des chames'.
SGANARELLE.
Et moi je vous dis que je suis résolu de me marier,
et que je ne serai point ridicule en épousant la fille que
je recherche.
GÉRONIMO.
Ah! c'est une autre chose : vous ne m'aviez pas dit
cela.
1. Dans le manuscrit Pliilidor : «sontdix-sept » ; mais ensuite Jbnt^ doux fois.
2. Fort /ail, pour votre Jait, faute évidente, dans le manuscrit Philidor,
3. De la plus pesante de toutes les chaînes. (Ms. Philidor.)
22 LE MARIAGE FORCE.
SGANARELLE.
C'est une fille qui me plaît, et que j'aime de tout mon
cœur.
GÉRONIMO.
Vous l'aimez de tout votre cœur?
SGANA.RELLE.
Sans doute, et je l'ai demandée à son père.
GÉRONIMO.
Vous l'avez demandée?
SGANARELLE.
Oui. C'est un mariage qui se doit conclure ce soir, et
j'ai donné parole ^
GÉRONIMO.
Oh! mariez-vous donc : je ne dis plus mot.
SGANARELLE.
Je quitterois le dessein que j'ai fait? Vous semble-
t-il, Seigneur Géronimo, que je ne sois plus propre à
songer à une femme? Ne parlons point de l'âge que je
puis avoir; mai? regardons seulement les choses. Y
a-t-il homme de trente ans qui paroisse plus frais et
plus vigoureux que vous me voyez? N'ai-je pas tous les
mouvements de mon corps aussi bons que jamais , et
voit-on que j'aie besoin de carrosse ou de chaise pour
cheminer? N'ai-je pas encore toutes mes dents, les
meilleures du monde?* Ne fais-je pas vigoureusement
mes quatre repas par jour, et peut-on voir un estomac
qui ait plus de force que le mien?* Hem, hem, hem :
eh! qu'en dites-vous?
GÉRONIMO.
Vous avez raison ; je m'étois trompé : vous ferez bien
de vous marier.
1. Et j'ai donné ma parole. (1734.)
2. Il montre ses dents. (1734.)
3. Il tousse. (1734.)
SCENE I. 'j3
SGANARELLE.
JV ai répugné autrefois ; mais j'ai maintenant de
puissantes raisons pour cela. Outre la joie que j'aurai
de posséder une belle femme, qui me fera mille cares-
ses \ qui me dorlotera* et me viendra frotter lorsque je
serai las, outre cette joie, dis-je, je considère qu'en de-
meurant comme je suis, je laisse périr dans le monde la
race des Sganarelles, et qu'en me mariant, je pourrai
me voir revivre en d'autres moi-mêmes*, que j'aurai le
plaisir de voir des créatures qui seront sorties de moi,
de petites figures qui me ressembleront comme deux
gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la
maison, qui m'appelleront leur papa quand je revien-
drai de la ville, et me diront de petites folies les plus
agréables du inonde. Tenez, il me semble déjà que j'y
suis, et que j'en vois une demi-douzaine autour de moi.
GÉRONIMO.
Il n'y a rien de plus agréable que cela; et je vous
conseille de vous marier le plus vite que vous pourrez.
SGANARELLE.
Tout de bon, vous me le conseillez?
1. Les mots gui me fera mille caresses manquent dans l'édition de 1734.
1. A propos de ses projets de mariage, Panurge, racontant un rêve qu'il a
fait, dit [Pantagruel, livre III, chapitre xiv, tome II, p. 72) : « Par mes son-
geries j'av ois une femme jeune, galante, belle en perfection, laquelle mt trai-
toit et entreteuoit mignonnement comme un petit dorelot. » On voit, par les
exemples de ce vieux mot cités dans le Dictionnaire de M. Littré, que dorlot
ou dorelot se prenait dans le double sens de bijou et de joli cœur, mignon,
enfant gâté. Ce qui suit rappelle un autre passage de Rabelais. Si Sganarelle
se préoccupe de la nécessité de ne pas laisser a. périr dans le monde la l'ace des
Sganarelles, » Panurge allègue aussi, parmi les raisons qui le poussent au ma-
riage, le désir d'avoir des enfants, « es quels, dit-il, j'eusse espoir mon nom et
armes perpétuer; » et comme Sganarelle aussi, Panurge sourit à l'idée de
« s'ébaudir » avec ses enfants quand il sera « méshaigné », c'est-à-dire fatigué,
ennuyé (livre III, chapitre ix, tome II, p. 5i et Si).
3. En d'autres moi-même. (1734.) — Toutes les autres éditions anciennes
et même celle de 1773 mettent mêmes au pluriel.
2/, LE MARIAGE FORCE.
GEROMMO.
Assurément. Vous ne sauriez mieux faire.
SGANARELLE.
Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce con-
seil en véritable ami.
GÉRONIMO.
Hé ! quelle est la personne, s'il vous plaît, avec qui
VOUS vous allez marier ' ?
SGANARELLE.
Dorimène.
GÉRONIMO.
Cette jeune Dorimène, si galante et si bien parée?
SGANARELLE.
Oui.
GERONIMO.
Fille du Seigneur Alcantor?
SGANARELLE.
Justement.
GÉRONIMO.
Et sœur d'un certain Alcidas, qui se mêle de porter
Tépée ?
SGANARELLE.
C'est cela,
GÉRONIMO.
Vertu de ma vie !
SGANARELLE.
Qu'en dites-vous?
GÉRONIMO.
Bon parti ! Mariez-vous promptement.
SGANARELLE,
N'ai-je pas raison d'avoir fait ce choix?
I. Avec qui vous allez vous marier ? (1734.)
SCÈNE I. 25
GÉnOMMO.
Sans doute. Ah! que vous serez bien marié! Dépê-
chez-vous de l'être.
SGAAARELLE.
Vous me comblez de joie, de me dire cela. Je vous
remercie de votre conseil, et je vous invite* ce soir à
mes noces.
GÉRONIMO.
Je n'v manquerai pas, et je veux y aller en masque,
afin de les mieux honorer^.
SGANARELLE.
Serviteur.
GÉROXIMO^.
La jeune Dorimène, fille du Seigneur Alcantor, avec
le Seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquante-trois ans :
ù le beau mariage ! ô le beau mariage * !
SGANARELLE.
Ce mariage doit être heureux, car il donne de la joie
à tout le monde, et je fais rire tous ceux à qui j'en parle.
Me voilà maintenant le plus content des hommes.
I. Et TOUS invite, [Ms. Philidor.')
1. Comme le Mariage forcé était originairement une comédie-ballet, ce mot
de Géronimo était jeté en avant pour annoncer une dernière scènej dans la-
quelle, en effet, il venait à la tête d'une mascarade formée des jeunes gens de
la ville, pour honorer les noces de Sganarelle (voyez ci-après, p. 83 et 84).
Le mot a pu rester, malgré la suppression du ballet, comme une ironie assez
maligne de la part de Géronimo. (-Vo(e cTAuger.)
3. GÉRONIMO, a part. (1734.)
4. Ce qu'il répète plusieurs J'ois en s'en allant. { 1682, ms. Pldlidor et
1734.) — L'édition de 1734 fait de ce qui suit la scène m, avec Sga>(ARElle,
seulj pour personnage; puis de notre scène 11, la scène iv.
26 LE MARIAGE FORCE.
SCÈNE IV.
DORIMÈNE, SGANARELLE.
DORIMÈNE^.
Allons, petit garçon, qu'on tienne bien ma queue ', et
qu'on ne s'amuse pas à badiner.
SGANARELLE*.
Voici ma maîtresse qui vient. Ah! qu'elle est agréa-
ble ! Quel air ! et quelle taille ! Peut-il y avoir un homme
qui n'ait en la voyant des démangeaisons de se ma-
rier? Où allez-vous*, belle mignonne, chère épouse fu-
ture de votre époux futur?
DORIMÈNE.
Je vais faire quelques emplettes.
SGANARELLE.
Hé bien, ma belle, c'est maintenant que nous allons
être heureux l'un et l'autre. Vous ne serez plus en droit
1. Scène deuxième. {Ms. Philidor.)
2. DorimÈne, dans le fond du théâtre, à un petit laquais qui la suit.
(1734.)
3. On ne portait la queue qu'aux femmes de qualité : « Queue signifie en-
core cette partie superflue des baljits longs qui traîne à terre, qui est une
marque de qualité.... Cette femme est de qualité, on lui porte la queue. »
{Dictionnaire de Furetière, 1690.) C'est donc une prétention assez déplacée de la
part de Dorimène, dont la noblesse semble être fort douteuse, à en juger par
ce que Géronimo a dit d'elle dans la scène i : « sœur d'un certain Alcidas
qui se mêle de porter l'épée. » Ces mots qui se mêle indiquent suffisamment
qu'il n'en a pas le droit. Or, si le frère n'a pas le droit de porter l'épée, la
sœur ne l'a pas davantage de se faire porter la queue, et il semble que ce
mot de Géronimo sur tout ce qu'il y a d'équivoque dans cette famille avait
beaucoup plus pour objet de nous disposer à bien sentir ici la vanité de Do-
rimène dès son entrée en scène, que de préparer, comme le dit Auger, « la
scène 011 Alcidas' viendra proposer à Sganarelle de se couper la gorge avec
lui. »
4. Sganarelm;, à part, apercevant Dorimène. (1734.)
5. Ces mots sont précédés de l'indication : a Dorimène, dans l'édition de
1734.
SCENE II. 27
de me rien refuser; et je pourrai faire avec vous tout ce
qu'il me plaira % sans que personne s'en scandalise.
Vous allez être à moi depuis la tête jusqu'aux pieds, et
je serai maître de tout : de vos petits yeux éveillés, de
votre petit nez fripon, de vos lèvres appétissantes, de
vos oreilles amoureuses, de votre petit menton joli, de
vos petits tétons rondelets, de votre...; enfin, toute vo-
tre personne sera à ma discrétion, et je serai à même
pour vous caresser comme je voudrai. N'êtes-vous pas
bien aise de ce mariage, mon aimable pouponne?
nORIMÈNE.
Tout à fait aise, je vous jure; car enfin la sévérité de
mon père m'a tenue jusques ici^ dans une sujétion la
plus fâcheuse du monde. Il y a je ne sais combien que
j'enrage du peu de liberté qu'il me donne, et j'ai cent
fois souhaité qu'il me mariât, pour sortir promptement
de la contrainte où j'étois avec lui, et me voir en état de \
faire ce que je voudrai. Dieu merci, vous êtes venu heu-
reusement pour cela, et je me prépare désormais à me
donner du divertissement, et à réparer comme il faut
le temps que j'ai perdu. Comme vous êtes un fort ga-
lant homme, et que vous savez comme il faut vivre, je
crois que nous ferons le meilleur ménage du monde en-
semble, et que vous ne serez point de ces maris incom-
modes qui veulent que leurs femmes vivent comme des
loups-garous^. Je vous avoue que je ne m'accommode-
rois pas de cela, et que la solitude me désespère. J'aime
le jeu, les visites, les assemblées, les cadeaux* et les
promenades, en un mot, toutes les choses de plaisir, et
1. Tout ce qui me plaira. {Ms. Philidor.)
2. Jusqu'ici. {Ibidem.)
3. Nous avons déjà vu ce mot dans le sens de « vivant isolé, insociable, » à
la fin de l'Ecole des /naris (tome 11^ p. 435).
4. Voyez, pour ce mot, au sens de repas, les Précieuses ridicules, scène xi
(tome II, p. 104, note 5).
28 LE MARIAGE FORCE.
vous devez être ravi d'avoir une femme de mon hu-
mem\ Nous n'aurons jamais aucun démêlé ensemble, et
je ne vous contraindrai point dans vos actions, comme
j'espère que, de votre côté, vous ne me contraindrez
point dans les miennes; car, pour moi, je tiens qu'il
faut avoir une complaisance mutuelle , et qu'on ne se
doit point marier pour se faire enrager l'un l'autre. En-
fin nous vivrons, étant mariés, comme deux personnes
qui savent leur monde. Aucun soupçon jaloux ne nous
troublera la cervelle ; et c'est assez que vous serez as-
suré de ma fidélité , comme je serai persuadée de la
vôtre. Mais qu'avez-vous? je vous vois tout changé de
visage.
SGANARELLE.
Ce sont quelques vapeurs qui me viennent de monter
à la tête.
DORIMÈNE.
C'est un mal aujourd'hui qui attaque beaucoup de
gens ; mais notre mariage vous dissipera tout cela. Adieu.
Il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables,
pour quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce pas
achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je
vous envoyrai* les marchands.
I . Telle est l'orthographe de l'édition originale ; les suivantes, y compris
celle de 1773, et le manuscrit Philidor, écrivent envoyerai ou envolerai, sauf
les éditions étrangères de iGyS A, 1C84 A, 1694 B, et l'édition de i73o, qui
ont enverrai.
SCÈNE III. 29
SCENE iir.
GÉRONIMO, SGANARELLE.
GÉRONIMO.
Ah! Seigneur Sganarelle, je suis ravi de vous trouver
encore ici ; et j'ai rencontré un orfèvre, qui, sur le bruit
que vous cherchez quelque beau diamant en bague pour
faire un présent à votre épouse, m'a fort prié de vous
venir parler pour lui, et de vous dire qu'il en a un à
vendre, le plus parfait du monde.
SGAINARELLE.
Mon Dieu! cela n'est pas pressé.
GÉRONIMO.
Comment? que veut dire cela? Où est l'ardeur que
vous montriez tout à l'heure?
SGANARELLE.
Il m'est venu, depuis un moment, de petits scrupules"
sur le mariage. Avant que de passer plus avant, je vou-
drois bien agiter à fond cette matière, et que l'on m'ex-
pliquât un songe ^ que j'ai fait cette nuit, et qui vient tout
à l'heure de me revenir dans l'esprit. Vous savez que
les songes sont comme des miroirs, où l'on découvre
quelquefois tout ce qui nous doit arriver. Il me sembloit
que j'étois dans un vaisseau, sur une mer bien agitée ,
et que
GÉRONIMO.
Seigneur Sganarelle , j'ai maintenant quelque petite
affaire qui m'empêche de vous ouïr. Je n'entends rien
1 . Cette scène est la première du second acte dans le manuscrit PLilidor.
2. Des petits scrupules. {Ms. P/nlidor.)
3. L'idée de ce songe est dans Raijclais. Panurge, toujours perplexe, se
détermine, par le conseil de Pantagruel, à « prévoir l'heur ou malheur de sou
mariage par songes » (livre III, chapitre xiii, tome II, p. 66).
3o LE MARIAGE FORCE.
du tout aux songes ; et quant au raisonnement du ma-
riage, vous avez deux savants, deux philosophes vos
voisins, qui sont gens à vous débiter tout ce qu'on peut
dire sur ce sujet. Comme ds sont de sectes différentes,
vous pouvez examiner leurs diverses opinions là -dessus.
Pour moi, je me contente de ce que je vous ai dit tan-
tôt, et demeure votre serviteur.
SGANARELLE.
Il a raison. Il faut que je consulte un peu ces gens-là
sur l'incertitude où je suis.
SCENE IV.
PANCRACES SGANARELLE.
PANCRACE^.
Allez, VOUS êtes un impertinent, mon ami, un homme
bannissable ^ de la république des lettres.
1. A propos d'une scène <lu Dépit amoureux ^ qui offre quelque analogie
avec celle-ci, nous avons cité (lome I, p. 444» note ,3) une scène du Dé-
niaisé de Gillet de la Tessonnerie, imprimé en 1632. Jodelet veut savoir aussi
s'il fera bien de se marier; il s'adresse à un pédant, impitoyable bavard comme
celui-ci, et qui, comme lui, s'appelle Pancrace. On trouve dans la comédie de
Somaize, le Procès des Précieuses (1660), un Pancrace d'un caractère nn peu
différent : c'est « un professeur de langue précieuse. » — Voici les renseignements
que donne M. Hermann Fritsclie dans son Lexique des noms propres qui se
rencontrent chez Molière : « ElavxpàTifi; était déjà le nom d'un philosophe
[d^un musicien chez Plutarque, de la Musique, xx) ; Pancratius est un nom
bas-latin dont il y a de nombreux exemples ; mais Pancrace, nom de théâtre,
est immédiatement dérivé de l'italien Pangrazio , qui désigne fréquemment les
pédants et docteurs.... Chez les Italiens le personnage s'appelle Pangrazio il
BiscegUese (de Bisceglia en Apulie); c'est aujourd'hui encore un des types
principaux du théâtre populaire des Napolitains (voyez M. Maurice Sand,
Masques et Bouffons, tome II, p. 35 et suivantes). — Dans la vieille comédie
anglaise, figure le personnage comique du comte de Pancridge (^Paneras) :
voyez [le Glossaire de) Nares à ce mot. »
2. Pancrace, se tournant du côté par ou il est entré, et sans voir Sgana-
relle. (1734.)
3. Un homme ignare de toute bonne discipline, bacnissable.... (1682, ms.
SCENE IV. 3i
SGANARELLE.
Ah! bon, en voici un fort à propos.
PAIVCRACE '.
Oui, je te soutiendrai " par vives raisons que tu es un
ignorant^, ignorantissime*, ignorantifiant et ignoran-
tifié"^ par tous les cas et modes imaginables ®.
SGANARELLE.
Il a pris querelle contre quelqu'un. Seigneur'
PANCRACE.
Tu veux te mêler ^ de raisonner, et tu ne sais pas seu-
lement les éléments de la raison.
SGANARELLE.
La colère Tempèche de me voir. Seigneur*
PANCRACE.
C'est une proposition condamnable dans toutes les
terres de la philosophie.
Philidor ^ i&^', I7'0, 3o, 33, 34.) Ces mots ajoutés se lisent aussi dans le
canevas de la Jalousie du Barbouillé ; le Docteur dit à Villebrequin (scène vi,
tome I, p. 33) : « Vous êtes.... un homme ignare de tontes les bonnes disci-
plines. »
1. Pancrace, de même, sans voir Sganarelle, (1734.)
2. Oui, je le soutiendrai. (1684 A, 94 B.)
3. Par vives raisons, je te montrerai par Aristote, le philosophe des phi-
losophes, que tu es un ignorant. (1682, ms. Philidor, 1697, 1710, 3o, 33.
4- Un ignorantissime. (1773.)
5. Voyez dans le Dictionnaire de M. Littré, à l'article Ignoramtifier, com-
ment ces deux termes forgés par Molière se rattachent à la doctrine d'Aris-
tote.
6. Comparez plus bas p. 45, ligne 11, le texte de 1682.
7. SGANARELLE, à fart.
Il a pris querelle contre quelqu'un. [A Pancrace.) Seigneur,.,.
PANCRACE, de même, sans voir Sganarelle.
Tu veux,... (1734.)
8. Tu te veux mêler. (1682, ms. Philidor et 1734.)
9. SGANARELLE, à part.
La colère l'empêche de me voir. [A Pancrace.) Seigneur,...
PANCRACE, de même, sans voir Sganarelle.
C'est une proposition.... (1734.)
32 LE MARIAGE FORCE.
SGANARELLE * .
Il faut qu'on Fait fort irrité. Je
PANCRACE.
Toto cœlo^ tota via aherras-.
SGAISARELLE.
Je baise les mains à Monsieur le Docteur.
PANCRACE.
Serviteur.
SGANARELLE.
Peut-on ... ?
PANCRACE ^.
Sais-tu bien ce que tu as fait? Un syllogisme iii
balordo *.
I. SGANAREI.I.E, a part.
Il faut qu'on l'ait fort irrité. [A Pancrace.) Je....
PAN'CRACE, de même., sans voir Sganarelle.
Toto cœlo.... (1734.)
2. Ces deux expressions latines, dont l'une se trouve dans Macrobe [Satur-
nales, livre III, chapitre xu"), l'autre dans Térence [Eunuque, vers 246*),
signifient : « tu t'éloignes de la vérité de toute l'étendue du ciel, de tout le
chemin que tu as parcouru; » c'est-à-dire : tu te trompes du tout au tout.
3. Pancrace, se retournant vers l'endroit par ou il est entré. {1734.)
4. Ce serait vouloir ressembler au docteur Pancrace que d'attacher ici trop
d'importance aux termes de la scolastique, qu'il prodigue avec une volubilité
étourdissante; le premier effet que ce jargon doit produire sur l'esprit de l'au-
diteur, est précisément d'être ou de paraître inintelligible. Nous nous rappe-
lons toutefois que nous nous sommes crus obligés, jiar notre modeste rôle
d'éditeur, à ne pas reculer devant une explication quelconque de la fameuse
partie de piquet des Fâcheux ; et nous ne voyons pas de raison pour traiter
avec plus de dédain les questions et les termes baroques employés ici par
Pancrace. Quelques brèves explications nous semblent donc nécessaires : elles
serviront au moins à prouver que ce jargon était réellement en usage, que
ces questions étaient débattues au temps de Molière dans les écoles, et qu'à
cet égard il n'a rien exagéré. Si on en croit Auger, qui pouvait le savoir par
lui-même, ces questious se seraient perpétuées dans l'enseignement de la
philosophie a plus de cent ans encore après la mort de Molière. » Ici, par
exception, il faut avouer que le syllogisme in balordo semble de l'invention de
Pancrace ; le mot est italien, et il est fort possible que Molière, qui, selon
" Nurujuamne tihi.... venit in mentent ^ totOj ut aiunt, cœlo errasse f^ergi-
lium, quum...?
* Tota erras via.
SCENE IV. 33
SGANARELLE.
Je VOUS....
PANCRACE * .
La majeure en est inepte, la mineure impertinente, et
la conclusion ridicule ^ .
SGANARELLE.
Je....
PANCRACE '.
Je crèverois plutôt que d'avouer ce que tu dis; et je
soutiendrai mon opinion jusqu'à la dernière goutte de
mon encre.
SGANARELLE.
Puis-je...?
Riccoboni, aarait imité dans cette pièce divers canevas italiens, ait cru devoir
rappeler par cette expression même la provenance de ce type du docteur, iné-
vitable dans presque toutes les farces italiennes, et, à ce qu'il semble, toujours
amusant pour le public. Ce latin raacaronique semblait d'ailleurs plus plai-
sant que du latin régulier, et c'est un genre de comique dont Rabelais avait
déjà usé et abusé dans le catalogue des livres « de la librairie de Saint- Victor » :
voyez le Pantagruel, livre II, chapitre vu, tome I, p. 244-25i. — Les dix-
neuf modes de syllogismes réguliers reconnus dans l'ancienue école étaient, dit
Auger, « exprimés par quatre vers techniques les plus dénués de sens qu'on
ait pu imaginer ; mais ce n'est pas le sens des mots qu'il faut y chercher. Ils
commencent par Barbara Celarent Darii FeriOj etc., et la Logique de Port-
Royal n'a pas dédaigné de nous les couserver». Dans ces mots si insignifiants on
ne considère que les voyelles, après être convenu que chacune désignera une
espèce de proposition : a exprime une proposition universelle affirmative;
o une proposition particulière négative, etc.. etc. Le syllogisme in halordo
dont parle Pancrace, caractérisé par les trois voyelles a, o, &, est donc un syl-
logisme dont la majeure serait affirmative universelle, et dont la mineure
ainsi que la conclusion, ierdïl particulière négative; et cet argument serait
régulier.... Le mot balonlo ne se trouve pas dans les quatre fameux vers tech-
niques,... mais.... haroco s y trouve : or les voyelles de baroco et de halordo
étant les mêmes et disposées de la même manière, Pancrace a très-bien pu em-
ployer halordo au lieu de baroco, puisqu'il en résulte le même mode de syllo*
gisme; il a pu même le préférer, puisqu'il paraît un peu plus injurieux pour
l'adversaire qu'il poursuit de ses apostrophes, »
1. Pancrace, de même. (1734.)
2. La mineure impertinente, la conclusion ridicule. (1673 A, 84 A, 94 B.)
3. Pancrace, de même. (i734-)
"■ Le Philosophe du Bourgeois gentilhomme en commence la citation dans
l'aperçu qu'il donne à M. Jourdain de la logique (acte II, scène iv).
Molière, iv 3
34 LE MARIAGE FORCÉ.
PANCRACE *.
Oui, je défendrai cette ^proposition, pugnis et calcihus^
unguibus et rostro ^ .
SGANARELLE.
Seigneur Aristote, peut-on savoir ce qui vous met si
fort en colère ?
PANCRACE.
Un sujet le plus juste du monde ^.
SGANARELLE.
Et quoi, encore ?
PANCRACE.
Un ignorant m'a voulu soutenir une proposition er-
ronée, une proposition épouvantable, effroyable, exé-
crable.
SGANARELLE.
Puis-je demander ce que c'est?
PANCRACE.
Ah! Seigneur Sganarelle, tout est renversé aujour-
d'hui, et le monde est tombé dans une corruption gé-
nérale ; une licence épouvantable règne partout ; et les
magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ordre dans
cet Etat, devroient rougir de honte *, en souffrant un
scandale aussi intolérable que celui dont je veux parler.
SGANARELLE.
Quoi donc ?
PANCRACE.
N'est-ce pas une chose horrible, une chose qui crie
vengeance au Ciel, que d'endurer qu'on dise publique-
ment la forme d'un chapeau ?
SGANARELLE.
Comment ?
1. Pancrace, de même. (1734.)
2. « Des poings et des pieds, des ongles et du bec. »
3. Le plus juste sujet d-u monde. [Ms, Philidor.)
4. Devroient mourir déboute. (1682, ms. Philidor et 1734.)
SCÈNE IV. 35
PANCRACE.
Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau,
et non pas la forme ; d'autant qu'il y a cette différence
entre la forme et la figure, que la forme est la disposi-
tion extérieure des corps qui sont animés, et la figure,
la disposition extérieure des corps qui sont inanimés ; et
puisque le chapeau est un corps inanimé, il faut dire la
figure d'un chapeau et non pas la forme *. Oui, ignorant
que vous êtes, c'est comme il faut parler^; et ce sont
les termes exprès d'Aristote dans le chapitre de la
Qualité^.
1. On lit ici cette indication dans l'édition de 173+ : Se retournant encore
du côté par ou il est entré.
2. C'est ainsi qu'il faut parler. (1682, nis. Philidor et 1734.)
3. Ce n'est point ici une plaisanterie comme « le cbapitie des chapeaux >>
d'Hippocrate {le Médecin malgré lui, acte II, scène il). Il y a, naturellement,
dans Aristote un chapitre de la Qualité; c'est le vin" de l'ouvrage intitulé les
Catégories. La distinction que fait Pancrace ne s'y trouve point, mais bien
deux mots, fréquents chez Aristote, qui, dans les versions latines, sont rendus
parjbrma et Jigura, « Le passage [le cluipitre de la Qualité) est assez vague,
dit M. Paul Janet", pour que, parmi les commentateurs, les uns aient pu sou-
tenir que ces deux expressions étaient.... synonymes, tandis que les autres les
distinguaient par des raisons à peu près semblables à celles du docteur Pan-
crace; ils réservaient en effet le mot Ae forme, non pas aux clioses animées,
mais aux choses naturelles : un chapeau n'étant pas une chose naturelle, mais
artificielle, il fallait donc dire la figure et non pas la forme d'un chapeau. » —
Ce sont particulièrement \es formes dites substantielles qui ont de l'importance
dans la philosophie d'Aristote. C'est pour les avoir niées « qu'un nommé Bi-
tault fut banni du ressort du parleuient de Paris en 1624*. » L'arrêt du Par-
lement porté contre ce Bitault, ainsi que contre deux de ses complices, ajoute
« défenses à toutes personnes, à peine de la vie, [de] tenir ni enseigner au-
cunes maximes contre les anciens auteurs et approuvés ". » Dans ce temps-là,
Pancrace n'aurait pas eu sujet de se plaindre de la molle indulgence des ma-
gistrats. Mais depuis quarante ans que ce mémorable arrêt avait été porté,
"' La Philosophie dans les comédies de Molière : voyez ci-après, p. 41»
note 3.
* Dictiontiaire de Furetière, édition de 1727, au mot Forme.
" Voyez dans le X"= tome du Mercure fiancois, 1624, p. 5o4-5o6, le texte de
cet « Arrêt contre Villon.^ Bitault et de Claves^ pour avoir composé, publié, et
voulu disputer des thèses contre la doctrine d' Aristote . » T'oulu est le mot
juste; car ce fut l'intention que l'on punit, les trois criminels en question
n'ayant pu même exposer leur doctrine ; on leur ferma la bouche u aupara-
vant qu'ils eussent commencé leur dispute. »
36 LE MARIAGE FORCÉ.
SGANARELLE * .
Je pensois que tout fût perdu. Seigneur Docteur, ne
songez plus à tout cela. Je —
PANCRACE.
Je suis dans une colère, que je ne me sens pas.
SGANARELLE.
Laissez la forme et le chapeau en paix. J'ai quelque
chose à vous communiquer. Je —
PANCRACE.
Impertinent fieffé ^ !
SGANARELLE.
De grâce, remettez-vous. Je —
PANCRACE.
Ignorant !
SGANARELLE.
Eh! mou Dieu! Je....
PANCRACE.
Me vouloir soutenir une proposition de la sorte !
SGANARELLE.
Il a tort. Je —
PANCKACE.
Une proposition condamnée par Aristote !
SGANARELLE.
Cela est vrai. Je —
Descartes et Gassendi avaient attaqué les formes substantielles et réussi au moins
à les confiner dans l'enseignement des écoles. Cepenil:intj six ans après la pièce
de Molière, il fallut encore la puiilication de V Arrêt burlesque de Boileau (1671)
pour épargner à l'Université et au Parlement le scandale et le ridicule d'une
nouvelle prohibition, et l'empêcher de « bannir à perpétuité la Raison des éco-
les de ladite Université, lui faisant défense d'j' entrer, troubler ni inquiéter
ledit Aristote en la possession et jouissance d'icelles, à peine d'être déclarée
janséniste et amie des nouveautés. »
I . SGA>ARELI,E, à part.
Je pensois que tout fût perdu. {^A Pancrace.) Seigneur Docteur.... (1734-)
2. Le vaoifief/é est omis dans le manuscrit Philidor et dans l'édition de
1734.
SCENE IV. 3;
PANCRACE.
En termes exprès.
SGANARELLE.
Vous avez raison \ Oui, vous êtes un sot et un impu-
dent, de vouloir disputer contre un docteur qui sait lire
et écrire. Voilà qui est fait : je vous prie de m'écouter.
Je viens vous consulter sur une afFaire qui m'embarrasse.
J'ai dessein de prendre une femme pour me tenir com-
pagnie dans mon ménage. La personne est belle et bien
faite; elle me plaît beaucoup, et est ravie de m'épouser.
Son père me l'a accordée ; mais je crains un peu ce que
vous savez, la disgrâce dont on ne plaint personne; et
je voudrois bien vous prier, comme philosophe, de me
dire votre sentiment. Eh! quel est votre avis là-dessus?
PANCRACE.
Plutôt que d'accorder qu'il faille dire la forme d'un
chapeau, j'accorderois que datur vacuum in rerum na-
tura-^ et que je ne suis qu'une béte.
SGANARELLE.
La peste soit de l'homme! Eh! Monsieur le Docteur',
écoutez un peu les gens. On vous parle une heure du-
rant, et vous ne répondez point à ce qu'on vous dit'.
PANCRACE.
Je vous demande pardon. Une juste colère m'occupe
l'esprit.
SGANARELLE.
Eh ! laissez tout cela, et prenez la peine de m'écouter.
1 . L'édition de 1784 marque ici ce jeu de scène : Se tournant du côté par
où Pancrace est entré.
2. « Qu'il y a du vide dans l;i nature. » On enseignait d'après Aristote que
la nature a horreur du vide.
3. SGANARELLE, à />«/■<.
La peste soit de riiomme! [A Pancrace.) Hé! Monsieur le Docteur. ..
(1734.)
4. A ce que l'on vous dit. [Ms. Philidor.)
38 LE MARIAGE FORCÉ.
PANCRACE.
Soit. Que voulez-vous me dire?
SGANAIIELLE.
Je veux vous parler* de quelque chose.
PANCRACE.
Et de quelle langue voulez- vous vous servir avec moi ?
SGANARELLE.
De quelle langue ?
PANCRACE.
Oui.
SGANARELLE.
Parbleu! de la langue que j'ai dans la bouche ". Je
crois que je n'irai pas emprunter celle de mon voisin.
PANCRACE.
Je vous dis : de quel idiome, de quel langage?
SGANARELLE.
Ah ! c'est une autre affaire.
PANCRACE.
Voulez-vous me parler italien?
SGANARELLE.
Non.
Espagnol ?
Non.
Allemand ?
Non.
Anglois ?
PANCRACE.
SGANARELLE.
PANCRACE.
SGANARELLE.
PANCRACE.
1. Je veux parler. (Ms, Philidor.)
2. Dans ma bouche. (iGS'î, 1734.)
Non.
Latin?
Non.
Grec?
Non.
Hébreu ?
Non.
SjTiaque?
Non.
Turc?
Non.
Arabe ?
SCENE IV.
SGANARELLE.
PANCRACE.
SGANARELLE.
PANCRACE.
SGANARELLE.
PANCRACE.
SGANARELLE.
PANCRACE.
SGANARELLE.
PANCRACE.
SGANARELLE.
PANCRACE.
39
SGANARELLE.
Non, non, françois ^
Ah ! françois !
Fort bien ^
PANCRACE.
SGANARELLE.
1. Non, non, françois, françois, françois. (1682, ms, Philidor et 1734.)
2. Aimé-Martin rappelle ici la première rencontre de Pantagruel et de Pa-
nurge, et la réponse de celui-ci faite en douze langues différentes (au chapitre IX
du livre II de Rabelais).
4o LE MARIAGE FORCÉ.
PANCRACE.
Passez donc de l'autre côté ; car cette oreille-ci est
destinée pour les langues scientifiques et étrangères, et
Fautre est pour la maternelle \
SGANARELLE^.
Il faut bien des cérémonies avec ces sortes de gens-ci!
PANCRACE.
Que voulez-vous ?
SGAIVARELLE.
Vous consulter sur une petite difficulté.
PANCRACE.
Sur une difficulté ^ de philosophie, sans doute?
SGANARELLE.
Pardonnez-moi : je —
PANCRACE.
Vous voulez peut-être savoir si la substance et l'ac-
cident sont termes sjTionymes ou équivoques à l'égard
de l'Être ' ?
SGANARELLE.
Point du tout. Je
PANCRACE.
Si la logique est un art ou une science * ?
1. Et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle. (1682, ins, Philidor,
1697, 1730, 33, 34.) — Pour le vulgaire et la maternelle. (1710.)
2. SGANARELLE, à />ar<. (1734.)
3. Ha ! ha ! sur une difficulté.,.. (1682, ms. Philidor.) — Ab! ab ! sur une
tlifCculté.... (1734.)
4. C'était une des grandes questions discutées, encore il y a cinquante
ans ", dans nos écoles. Seulement, au lieu du mot synonymes , on se servait
du mot univoques. La question était Jonc de savoir si l'accident et la sub-
stauce, existant réellement l'un et l'autre, pouvaient dès lors être regardés
comme termes synonymes ou univoques a l'égard de VEtre , ou s'ils étaient
termes équivoques a cet égard, par cela qu'ils diffèrent essentiellement entre eux.
{Note d'Auger.)
5. On peut voir dans la Logique ou Art de discourir et raisonner ^ par Sci-
pion Dupleix, Paris, 1604, un cliapitre (le x° du l" livre) intitulé : « Com-
" L'édition d'Auger est de 1819.
SCENE IV. 4i
SGANARELLE.
Ce n'est pas cela. Je....
PANCRACE.
Si elle a pour objet les trois opérations de Tesprit', ou
la troisième seulement ?
SGANARELLE.
Non. Je....
PANCRACE.
S'il y a dix catégories, ou s'il n'y en a qu'une^?
SGANARELLE.
Point. Je
PANCRACE.
Si la conclusion est de l'essence du syllogisme ?
SGANARELLE.
Nenni. Je
PANCRACE.
Si l'essence du bien est mise dans l'appétibilité ou
dans la convenance ^ ?
SGANARELLE.
Non. Je....
PANCRACE.
Si le bien se réciproque avec la fin*?
ment est-ce que la Logique peut être appelée Science. » Le chapitre suivant a
pour titre : a Comment la Logique peut être dite Art. »
1. Les trois opérations de l'esprit, selon la logique d'alors, sont la percep-
tion, le jugement et le raisonnement.
2. Aristote avait réduit à dix classes ou catégories tous les objets de nos
pensées.
3. M. Paul Janet, dans son curieux travail, déjà mentionné : la Philosophie
dans les comédies de Molière (lu devant les cinq académies de l'Institut, et
qui a été inséré dans la Revue politique et littéraire^ n° du 26 octobre 1872), a
commenté d'une façon aussi instructive qu'amusante toutes ces questions, et
montré qu'elles s<mt beaucoup moins ridicules en elles-mêmes que par le jar-
gon barbare employé par Pancrace et surtout par ce qu'elles ont de déplacé
dans la situation. A propos de cette dernière question il écrit : « La Roche-
foucauld a dit [Maxime xi.viii) : La félicité est dans le goût, et non pas dans
les choses; c'était dire en termes exquis ce q'ie Pancrace exprime en termes
barbares. «
4. C'est-à-dire si tout bien est une fin, ou si toute fin est un bien.
4a LE MARIAGE FORCE.
SGAKARELLE.
Eli! non. Je
PAXCRÂCE.
Si la fin nous peut émouvoir par son être réel, ou par
son être intentionnel * ?
SGANARELLE.
Non, non, non, non, non, de par tous les diables,
non.
PANCRACE.
Expliquez donc votre pensée, car je ne puis pas la
deviner. " /
SGANARELLE.
Je vous la veux expliquer aussi; mais il faut m' écouter.
SGANARELLE, en même temps que le Docteur .
L'affaire que j'ai à vous dire, c'est que j'ai envie de
me marier avec une fille qui est jeune et belle. Je l'aime
fort, et l'ai demandée à son père; mais, comme j'ap-
préliende —
PANCRACE, en même temps qne Sganarelle.
La parole a été donnée^ à Thomme pour expliquer
sa pensée ; et tout ainsi que les pensées sont les por-
traits des choses, de même nos paroles sont-elles
les portraits de nos pensées*; mais ces portraits diffè-
1. M. Janet dit ici : « Je suppose.... que Vêtre intentionnel dont parle ici
Molière et qui s'oppose à Vétre réel, ne signifie rien autre cliose que le point
de vue subjectif opposé au point de vue objectif, le bien pouvant nous attirer,
soit par sa valeur absolue, soit par son rapport avec nos facultés : ce qui ra-
mèneniit cette question au même sens que celle déjà expliquée plus haut, à
savoir si le bien consiste dans l'appétibilité ou dans la convenance. » Subjectif,
objectif, voilà, comme le fait remarquer M. Janet, le « jargon » moderne ; il
est nécessaire ou du moins fort convenable en son lieu, et ne devieut ridicule
que quand les Pancraces l'emploient hors de propos.
2. Pendant que Sganarelle dit : L'affaire que j'ai à vous dire, etc., Pan-
crace dit en même temps, sans écouter Sganarelle : La parole.... (1734.)
3. La parole est donnée. [Ms. Philidor.)
4. Sganarelle impatienté ferme {Sganarelle ferme, 1682 et ms. Philidor)
la bouche du Docteur avec sa main , à plusieurs reprises ; et le Docteur
continue de parler, d'abord que Sganarelle ote sa main. (1682, ms. Philidor
et 1734.)
SCÈNE rv. 43
rent des autres portraits en ce que les autres portraits
sont distingués partout de leurs originaux, et que la
parole enferme en soi son original, puisqu'elle n'est
autre chose que la pensée expliquée par un signe exté-
rieur : d'où vient que ceux qui pensent bien sont aussi
ceux^ qui parlent le mieux. Expliquez-moi donc votre
pensée par la parole -, qui est le plus intelligible de toKS
les signes.
SGANARELLE. Il repousse le Docteur daus sa maison, et tire la porte
pour l'empêcher de sortir * .
[Peste de Thomme !
PANCRACE, au dedans de la maison .
Oui, la parole est animi index et spéculum ^\ c'est le
truchement du cœur, c'est l'image de l'àme.
(Pancrace monte à la fenêtre et continue, et Sganarelle quitte la porte '.)
C'est un miroir qui nous représente naïvement les
secrets les plus arcanes de nos i/idwidus^. Et puisque
vous avez la faculté de ratiociner et de parler tout en-
semble, à quoi tient-il que vous ne vous serviez de la
parole pour me faire entendre votre pensée?
SGANARELLE.
C'est ce que je veux faire; mais vous ne voulez pas
m'écouter.
PANCRACE.
Je vous écoute, parlez.
1. D'où vient aussi que ceux qui pensent bien sont ceux.... (I\fs. Philidor.)
2. Les mots par la parole sont omis dans le manuscrit Philidor.
3. Il pousse. (1682 et ms. PhiliJor.) — Sganarelle pousse. (1734.)
4. Le passage suivant, que nous mettons entre crochets, depuis Peste de
VhommeJ jusqu'à géomancie etc. (fin de la page 45), n'est pas dans l'édition
originale ni dans les éditions étrangères qui en suivent le texte. Il a paru
pour la première fois dans celle de 16S2, et toutes les françaises suivantes l'ont
reproduit; il est aussi dans le manuscrit Philidor. Nous n'nsons affirmer abso-
lument que l'addition soit de Molière, mais cela paraît fort probable.
5. Au dedans de sa maison. (1734.)
6. Ce latin est traduit par les mots qui le suivent,
7. Il monte a la fenêtre et continue. (1734.)
8. Ces mots sont ainsi imprimés en italique dans l'édition de 1682. Dans le
manuscrit Philidor, « les secrets arcanes «.
44 LE MARIAGE FORCE.
SGANA BELLE.
Je dis donc, Monsieur le Docteur, que
PANCRACE.
Mais surtout soyez bref.
SGAISARELLE.
Je le serai.
PANCRACE.
Evitez la prolixité.
SGANARELLE.
Hé ! Monsi
PANCRACE.
Tranchez-moi votre discours d'un apophtliegme à la
laconienne '.
SGANARELLE.
Je vous....
PANCRACE.
Point d'ambages, de circonlocution.
(Sganarelle. de dépit de ne pouvoir parler, ramasse des pierres pour en casser
la tête du Docteur.)
Hé quoi? vous vous emportez, au lieu de vous expli-
quer. Allez, vous êtes plus impertinent que celui qui
m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme d'un chapeau ;
et je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons ^
démonstratives et convaincantes, et par arguments in
harbara^, que vous n'êtes, et ne serez jamais qu'une
pécore, et que je suis et serai toujours*, inutroquejure^,
le docteur Pancrace.
(Le Docteur sort de la maison *.)
1. Comparez, tome I, p. 32, scène vi de la Jalousie du Barbouillé :
'< Tranchez-moi d'un apophtliegme, » dit le Docteur à Gorgibus.
2. Et par raisons. [Ms. Philidor.)
3. Barbara est une de ces expressions mnémoniques dont il est parlé ci-
dessus, p. 33, 2' partie de la note 4 de la page précédente. Le syllogisme en
barhara est celui dont toutes les propositions sont universelles et affirmatives.
4. Et je serai toujours. (1734.) L'édition de 1773 ometley'e, ainsi que l'é-
dition de 1682.
5. « Dans l'un et l'autre droit, « en droit civil et en droit canon.
6. Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1734, qui le remplace, trois
lignes plus loin, par celui-ci : Pancrace, en rentrant sur le théâtre.
SCÈNE IV. 45
SGANARELLE.
Quel diable de babillard !
PANCRACE.
Homme de lettre \ homme d'érudition.
SGANARELLE.
Encore
PANCRACE.
Homme de suffisance, homme de capacité, (s'en al-
lant) homme consommé^ dans toutes les sciences na-
turelles, morales et politiques, (revenant) homme savant,
savantissime per ornnes moclos et casiis^, (s'en allant)
homme qui possède siiperlatwe '* fables, mythologies et
histoires, (revenant) grammaire, poésie, rhétorique, dia-
lectique et sophistique , ( s'en allant ) mathématique ,
arithmétique, optique, onirocritique, physique et mé-
taphysique*, (revenant) cosmimométric ®, géométrie, ar-
chitecture, Spéculoire et Spéculatoire, (en s'en allant'')
médecine, astronomie, astrologie, physionomie, méto-
poscopie, chiromancie, géomancie^, etc.
1. Homme de lettres. (Ms. Philidor.)
2. Le manuscrit Philidor a sauté le mot consommé .
3. Comme le remarque Auger, Pancrace s'est servi, au commencement de
la scène (ci-dessus, p. 3i), des mêmes expressions traduites en français : « .... tu
es un.... ignorantifié par tous les cas et modes imaginables. »
4. « Superlativement, au superlatif. »
5. « Et mathématique, » dans toutes les éditions anciennes, sauf celles de
171O, 18, 33. II peut sembler étonnant que la répétition, évidemment fau-
tive^ de mathématique dans le texte original de 1682, ait passé dans la plu-
part des éditions suivantes, même celles de 1734 et de 1773.
6. Cosmométrie. (i73o, 33, 34.)
7. S'en allant. {i~j^,)
8. Dans cette énumération, où le sens importe peu, nous n'avons à expli-
quer, pour qui veut tout comprendre, qu'un petit nombre de termes particu-
lièrement étranges par leur rareté. U onirocritique ou onirocrifie est l'interpréta-
tion des songes ; la cosmométrie, la science de mesurer les distances dans l'uni-
vers (le barb;irisme cosrnimométrie peut bien être fait à dessein) ; la spéculoire
ou plutôt speculaire (l'o n'est là sans doute que pour faire une rime plaisante)
enseigne à faire les miroirs; la spéculatoire a pour objet l'interprétation des
tonnerres, des comètes et autres météores et phénomènes célestes ; la métopo-
46 LE MARIAGE FORCÉ.
SGAXARELLE * .]
Au diable les savants qui ne veulent point écouter les
gens ! On me l'avoit bien dit, que son maître Aristote
n'étoit rien qu'un bavard. Il faut que j'aille trouver l'au-
tre; il est plus posé^, et plus raisonnable. Holà !
SCÈNE V.
MARPHURIUS ' , SGAN ARELLE .
MARPHURIUS.
Que voulez-vous de moi, Seigneur Sganarelle?
SGAX ARELLE.
Seigneur Docteur, j'aurois besoin de votre conseil sur
scopiej\a conjecture par les traits du visage* \a chiromancie, par riuspeclion de
la main; enCa la géomancie^ dit M. Littré, est « l'art.... de deviner l'avenir
en jetant une poignée de poussière ou de terre au hasard sur une tal)le, pour
juger des événements futurs parles lignes et les figures qui en résultent. »
1. L'édition de 1734 fait du monologue de Sganarelle une scène à part, la
vil°, précédée des mots : Sganarei,le, seul.
2. Peut-être qu'il sera plus posé. (1682, ms. Philidor et 1734.)
3. Giordano Bruno, brûlé vif à Rome, en 1600, comme hérétique, a com-
posé une comédie intitulée : Candelaio, comedia del Bruno yolano achade-
mico di nulla actiademia, detto il fastidilo, arec cette épigraphe : In tristitia
hilaris : in hilaritale tristis ^ très-petit in-8°, in Parigi, oppressa Guglelmo
Giuliano, al segno de V Amicitia , 1382. On y trouve un personnage de pé-
dant nommé Mamphurio^ lequel n'a d'ailleurs que cette ressemblance de nom
avec le Marphurius de Molière". Dans l'imitation française de cette comédie,
Boniface et le Pédant (Paris, i633), ce personnage devient Mainphurius.
Peut-être est-ce là que Molière a été prendre ce nom, qui, sous l'une comme
sous l'autre forme, rappelle celui de Marjorio, que les Romains donnaient au
vis-à-vis de Pasquin (voyez les Lettres de Mme de Sévigné, tome V, p. 36,
oii il est francisé en Marjore) . Raiielais, dans le répertoire de la librairie de
Saint-Victor (tome I, p. 246 et 248), a mis sous ces deux fameux noms, en y
accolant les qualités de docteur et de bachelier, trois de ses titres de livres les
plus grotesques : Pasijuili doctoris murmorei, de, etc. — Marforii, hacalarii
cubantis Romse^ de, etc. — Apologie d'icelui contre ceux qui disent que, etc.
1 Voyez l'intéressante scène du Candelaio traduite par M. Moland, p. 106
et suivantes de son livre intitulé Molière et la comédie italienne.
SCENE V. 47
une petite affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour
cela'. Ah! voilà qui va bien : il écoute le monde celui-ci.
MARPHURIUS.
Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette fa-
çon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point
énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec
incertitude, de suspendre toujours son jugement; et, par
cette raison, vous ne devez pas dire : «Je suis venu; »
mais : « Il me semble que je suis venu ^. »
SGANARELLE.
Il me semble !
MARPHURIUS.
Oui.
I. L'édition de 1784 ajoute devant Ah! les mots : A part.
a. On peut lire dans Rabelais (livre III) les deux chapitres (xxxv etxxxvi)
où Trouillogan, philosophe pyrrhonien comme Marphurius, répond à peu
près de même à Panurge qui le consulte sur la difficulté de mariage. Nous
nous bornerons à en rappeler quelques traits (tome II, p. 172 et 173) : « Or
çà, de par Dieu, me dois-je marier ? — Il y a de l'apparence. — Et si je
ne me marie point? — Je n'y voi inconvénient aucun. — Vous n'y en voyez
point? — Nul, ou la vue me déçoit. — Je y en trouve plus de cinq cents. —
Comptez-les.... — Doncques me marierai-je? — Par aventure. — M'en trou-
verai-je bien? — Selon la rencontre. — Aussi si je rencontre bien, comme
j'espère, serai-je heureux? — Assez. — Touruons à contre-poil. Et si rencontre
mal ? — Je m'en excuse. — Mais conseillez-moi de grâce : que dois-je faire? —
Ce que voudrez, etc. » La conclusion des deux scènes n'est pas la même, et
on ne trouve rien dans Rabelais qui ait pu suggérer à Molière l'idée de sa
plaisante réfutation du scepticisme. Ce genre d'argumentation physique se
trouve indiqué par un philosophe ancien ; mais quoique l'idée soit la même,
il est fort peu probable que Molière l'ait puisée là. Epictète dit dans ses entre-
tiens, en parlant de ceux qui font profession de douter de tout [Discours phi-
losophiques recueillis par Arrien, traduction de A. P. Thurot, i838, livre II,
chapitre xx, p. 282 ) : « Si j'étais l'esclave de quelqu'un de ces gens-là,
dussé-je être battu de verges tous les jours, je saurais bien trouver le moyen
de le faire enrager. « Garçon, mets un peu d'Iiuile dans ce bain. » Au lieu
d'huile j'apporterais de la saumure.... a. N'est-ce pas de la sauce de saumure?
tt — Comment le sais-tu, puisque nos sens nous ti'ompent? » Si j'avais seule-
ment trois ou quatre camarades d'esclavage qui pensassent comme moi, je force-
rais un pareil homme à se pendre ou bien à changer d'avis. Mais ils se mo-
quent de nous, se servant très-bien des facultés que la nature nous a données
à touSj et n'en méconnaissant l'existence que dans leurs discours. »
48 LE MARIAGE FORCE.
SGANARELLE.
Parbleu! il faut bien qu'il me le semble', puisque
cela est.
MARPHLRIUS.
Ce n'est pas une conséquence ; et il peut vous sem-
bler^, sans que la chose soit véritable.
SGANARELLE.
Comment? il n'est pas vrai que je suis venu?
MARPHLRIUS.
Cela est incertain, et nous devons douter de tout.
SGANARELLE.
Quoi? je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas?
MARPHURIUS.
Il m'apparoît que vous êtes là, et il me semble que
je vous parle; mais il n'est pas assuré que cela soit.
SGANARELLE.
Eh! que diable! vous vous moquez. ^le voilà, et vous
voilà bien nettement, et il n'y a point de me semble à tout
cela. Laissons ces subtilités, je vous prie, et parlons de
mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie de me
marier.
MARPHURIUS.
Je n'en sais rien.
Je vous le dis.
Il se peut faire.
SGANARELLE.
MARPHURIUS.
SGANARELLE.
La fille que je veux prendre est fort jeune et fort
belle.
MARPHURIUS.
Il n'est pas impossible.
1. Qu'il me semble. (1682^ ms. Philidor et 1734.)
2. Vous le sembler, (1730, 33, 34.)
SCÈNE V. 4g
SGANARELLE.
Ferai-je bien ou mal de l'épouser?
MARPHURIUS.
L'un ou r autre.
sganarelle'.
Ah! ah ! voici une autre musique'. Je vous demande
si je ferai bien d'épouser la fille dont je vous parle.
MARPHURIUS.
Selon la rencontre.
SGANARELLE.
Ferai-je mal?
MARPHURIUS.
Par aventure.
SGANARELLE.
De grâce, répondez-moi comme il faut.
MARPHURIUS.
C'est mon dessein.
SGANARELLE.
J'ai une grande inclination pour la fille.
MARPHURIUS.
Cela peut être.
SGANARELLE.
Le père me l'a accordée.
MARPHURIUS.
Il se pourroit.
SGANARELLE.
Mais, en l'épousant, je crains d'être cocu."'.^
MARPHURIUS.
La chose est faisable.
I . SGANARELi,E, à part.
Ah! ah! voici une autre musique. [A Marphurius.) Je vous demande..
(1734.)
1. Une autre façon de parler. C'est un exemple à ajouter à l'article Mu-
sique, lï'j dans le Dictionnaire de M, Liiiré.
Moi 1ÈRE. IV 4
5o LE MARIAGE FORCÉ.
SGANARELLE.
Qu'en pensez- vous?
MARPIIURIUS.
Il n'y a pas d'impossibilité.
SGANARELLE.
Mais que feriez-vous, si vous étiez en ma place ' ?
MARPUURIUS.
Je ne sais.
SGANARELLE.
Que me conseillez-vous de faire ?
MARPHURICS.
Ce qui vous plaira.
SGANARELLE.
J'enrage.
MARPHURIUS.
Je m'en lave les mains.
SGANARELLE.
Au diable soit le vieux rêveur^!
MARPHURIUS.
Il en sera ce qui pourra,
SGANARELLE '.
La peste du bourreau* ! Je te ferai changer de note^,
chien de philosophe enragé®.
MARPHURIUS.
Ah! ah! ah!
SGANARELLE.
Te voilà payé de ton galimatias, et me voilà content.
1. Si vous étiez à ma place ? (1734.)
2. Au diable soit le rêveur! (1734.)
3. SGANARELLE, à /Jari. (1734.)
4. La peste le bourreau ! (Ms. Philidor.) — Le même manuscrit et l'édition
de 1682 ajoutent ici : Il prend un bâton,
5. Comparez ci-dessus, |>. 4(), l'emploi analogue du mot musique.
6. // donne des coups de bâton à Marphurius. (1734.)
i
SCENE V. 5i
MARPHURIUS.
Comment? Quelle insolence ! M'outrager de la sorte !
Avoir eu raudace^ de battre un philosophe comme moi !
SGANAUELLE.
Corrigez, s'il vous plaît, cette manière de parler. Il
faut douter de toutes choses, et vous ne devez pas dire
que je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je vous
ai battu.
MARPHURIUS.
Ah ! je m'en vais faire ma plainte * au commissaire
du quartier'', des coups que j'ai reçus.
SGANARELLE.
Je m'en lave les mains.
MARPHURIUS.
J'en ai les marques sur ma personne.
SGAXARELLE.
Il se peut faire.
MARPHURIUS.
C'est toi qui m'as traité ainsi.
SGANARELLE.
Il n'y a pas d'impossibilité.
MARPHURIUS.
J'aurai un décret* contre toi.
SGANARELLE.
Je n'en sais rien.
1. Avoir l'audace. {Ms. Pldlidor.)
2. Une plainte, [Ibidem.)
3. Une ordonnance de HenrillI, de i586, énumère les fonctions et devoirs
des commissaires de police des quartiers. Ils étaient, dans l'origine, attachés à
un tribunal; de là l'usage de porter la robe, qu'ils ont gardé jusqu'au dix-
huitième siècle.
4- Un décret de prise de corps. Le magistrat décrétait l'inculpé ou contre
l'inculpé :
L'on décrète :
On le prend
(Vers 7G0 et 761 des Plaideurs,)
Sa LE MARIAGE FORCE.
MARPHURIUS.
Et tu seras condamné en justice.
SGANARELLE.
Il en sera ce qui pourra.
MARPHURIUS.
Laisse-moi faire.
SGANARELLE*.
Comment? on ne sauroit tirer une parole positive 'de
ce chien d'homme-là, et l'on est aussi savant à la fin
qu'au commencement. Que dois-je faire dans l'incerti-
tude des suites de mon mariage ? Jamais homme ne fut
plus embarrassé que je suis. Ah! voici des Egyptien-
nes '; il faut que je me fasse dire par elles ma bonne
aventure .
SCENE VI.
DEUX ÉGYPTIENNES*, SGANARELLE».
(Les Egyptiennes*, avec leurs tambours de basque, entrent en cliantant
et dansant'.)
SGANARELLE*.
Elles sont gaillardes. Écoutez, vous autres, y a-t-il
moyen de me dire ma bonne fortune ?
I. SCÈNE IX.
SGANARELI.E, seul. (1734.)
a. Le mot positive manque dans l'édition de 1 784.
3. Ah ! Voici des Bohémiennes. (1734.)
4. L'édition de 1734 remplace ici, et dans toute la suite de cette scène, le
mot Egyptienne par le mot Boliémienne.
5. 2 Egyptiens, 4 Egyptiennes, Sgamarelle. {^Ms. Philidor.) Mais cette
indication, et peut-être même l'argument dont elle est précédée dans ce manu-
scrit (oîi est omis le jeu de scène qui suit, dans notre texte, les noms des per-
sonnages), ne paraît convenir qu'à la troisième entrée du ballet (voyez ci-après,
p. 77 et note 1).
6. Les deux Egyptiennes. {1734.)
7. Et en dansant. (1734.)
8. Le nom de Sganarelle manque ici dans l'édition originale et dans celles
1674 et de 1675 A.
SCENE VI. 53
1. ÉGYPTIENNE.
Oui, mon bon Monsieur', nous voici deux qui te la
diront*.
2. ÉGYPTIENNE.
Tu n'as seulement qu'à nous donner ta main, avec la
croix dedans', et nous te dirons quelque chose pour ton
bon profit.
SGANARELLE.
Tenez, les voilà toutes deux avec ce que vous de-
mandez.
I. ÉGYPTIENNE.
Tu as une bonne physionomie*, mon bon Monsieur,
une bonne physionomie.
2. ÉGYPTIENNE.
Oui, bonne physionomie ^-^ physionomie d'un homme
qui sera un jour quelque chose.
1. ÉGYPTIENNE.
Tu seras marié avant qu'il soit peu, mon bon Mon-
sieur, tu seras marié avant qu'il soit peu**.
2. ÉGYPTIENNE.
Tu épouseras une femme gentille, une femme gen-
tille.
1. Oui, mon beau Monsieur. {1734.)
2. Qui te la dirons, (1734.) — Toutes les éditions antérieures à 1734 ont la
troisième personne : diront,
3. C'est-à-dire une pièce de monnaie marquée d'une croix. Auger renvoie à
la Comédie des proverbes, d'Adrien de Montluc (acte III, scène m), où une
prétendue Bohémienne dit à un personnage qui lui demande si elle sait dire
la bonne aventure : « Oui-dea, mon bon Seigneur. Mais donnez-moi donc la
pièce blanche, ou bien je ne vous dirai rien. » Un autre dit : « Aveignez donc
la croix, mon bon Seigneur; elle chasse celui qui n'a point de blanc en l'œil
[c^est'à-dire le diable); » et plus loin le même persormage ajoute : «Il faut une
croix marquée en un beau quart d'écu^ pource que ce métail porte médecine. »
4. Tu as bonne physionomie. [Ms. Philidor,)
5. « Oui, une bonne physionomie, » dans toutes les éditions, sauf la pre-
mière et 1675 A, 1684 A, 1694 B.
6. Devant qu'il soit peu. {Ms. Philidor.)
54 LE MARIAGE FORCE.
I. ÉGYPTIENNE.
Oui, une femme qui sera chérie et aimée de tout le
monde.
2. ÉGYPTIENNE.
Une femme qui te fera beaucoup d'amis, mon bon
Monsieur, qui te fera beaucoup d'amis.
1. ÉGYPTIENNE.
Une femme qui fera venir l'abondance chez toi.
2. ÉGYPTIENNE.
Une femme qui te donnera une grande réputation .
I. ÉGYPTIENNE.
Tu seras considéré par elle, mon bon Monsieur, tu se-
ras considéré par elle.
SGANARELLE.
Voilà qui est bien. INIais dites-moi un peu, suis-je me-
nacé d'être cocu?
2. ÉGYPTIENNE*.
Cocu?
SGANARELLE.
Oui.
I. Égyptienne'
Cocu^?
SGANARELLE.
Oui, si je suis menacé d'être cocu?
(Toutes deux chantent et dansent : La, la, la, la,.,.'')
SGANARELLE^.
Que diable! ce n'est pas là me répondre. Venez çà.
Je vous demande à toutes deux si je serai cocu.
1. Première Égyptienne. [Ms. Philidor.)
2. Deuxième Égyptienne. [Ibidem.)
3. Les deux Bohémiennes chantent et dansent. (1734.) — Les deux Bohé-
miennes dansent et chantent. (1773.)
4. La, la, la. (1730.) — Lesdeux Bohémiennes chantent et dansent. (1734.)
— Les deux Bohémiennes dansent et chantent. (1773.) Ces deux éditions omet-
tent ici et un peu plus loin : La, la, la, la.
5. Le manuscrit Philidor n'a pas l'en-tête : Sganarelle, et, à la place, après
La, la, la, la, il ajoute : Et Sganarelle continue.
SCENE VI. 55
2. ÉGYPTIENNE.
Cocu, VOUS?
SGANARELLE.
Oui, si je serai cocu?
I. ÉGYPTIENNE.
Vous, COCU?
SGANARELLE.
Oui, si je le serai ou non?
(Toutes deai chantent et dansent : La^ la, la, la.,., ')
SGANARELLE^.
Peste soit des carognes, qui me laissent clans Tinquié-
tude! Il faut absolument que je sache la destinée de
mon mariage; et pour cela, je veux aller trouver ce
grand magicien dont tout le monde parle tant, et qui,
par son art admirable, fait voir tout ce que Ton souhaite.
Ma foi, je crois que je n'ai que faire d'aller au magi-
cien, et voici qui me montre tout ce que je puis de-
mander'.
SCÈNE VIL
DORIMÈNE, LYCASTE, SGANARELLE *.
LYCASTE.
Quoi? belle Dorimène, c'est sans raillerie que vous
parlez?
1. Toutes deux chantent et dansent en s'en allant : la, la, la, la. (Ms.
Pkilidor et 1682, 94 B, 97, 17 10, 3o, 33.) — Les deux Bohémiennes sortent
en chantant et en dansant, (1734.)
2. SCÈNE XI.
sganarellj: , seul. (1734-)
3. Cette dernière phrase n'est pas dans le manuscrit Philidor, qui la rem-
place par le mot Rola ! et qui arrête ici le second acte, en le faisant suivre du
2* intermède, entre le Magicien et Sganarelle (voyez ci-après, p. 79 et note 2) .
La scène suivante, dans le manuscrit, ouvre le III" acte (voyez p. 82, note 2).
4. DoRiMÈjfE, Lycaste, Sganareli e, retiré dans un coin du théâtre sans
être vu, (1734.)
56 LE MARIAGE FORCÉ.
DORIMÈNE.
Sans raillerie.
LTCASTE.
Vous vous mariez tout de bon ?
DORIMÈNE.
Tout de bon.
LYCASTE.
Et vos noces se feront dès ce soir?
DORIMÈNE.
Dès ce soir
LYCASTE.
Et vous pouvez, cruelle que vous êtes, oublier de la
sorte l'amour que j'ai pour vous, et les obligeantes pa-
roles que vous m'aviez données ' ?
DORIMÈNE.
Moi? Point du tout. Je vous considère toujours de
même, et ce mariage ne doit point vous inquiéter : c'est
un homme que je n'épouse point par amour, et sa seule
richesse me fait résoudre à l'accepter. Je n'ai point de
bien; vous n'en avez point aussi, et vous savez que
sans cela on passe mal le temps au monde, qu'à
quelque prix que ce soit, il faut tâcher d'en avoir. J'ai
embrassé cette occasion-ci de me mettre à mon aise; et
je l'ai fait sur l'espérance de me voir bientôt délivrée du
barbon que je prends. C'est un homme qui mourra
avant qu'il soit peu, et qui n'a tout au plus que six mois
dans le ventre. Je vous le garantis défunt dans le temps
^--«^__^^que je dis; et je n'aurai pas longuement à demander
— pour moi au CieP l'heureux état de veuve. Ah! ' nous
parlions de vous, et nous en disions* tout le bien qu'on
en sauroit dire.
1. Que TOUS m'avez données ? (1684A, 94B.)
2. Les mots au Ciel ne sont pas dans le manuscrit Pbilidor.
3. A Sganarelle, qu'elle aperçoit. (1734.)
4. Et nous disions. [Als. Pliilidor.)
SCENE VII. 57
LYCASTE.
Est-ce là Monsieur...?
DORIMÈNE.
Oui, c'est Monsieur qui me prend pour femme.
LYCASTE.
Agréez, Monsieur, que je vous félicite de votre ma-
riage, et vous présente en même temps mes très-hum-
bles services. Je vous assure que vous épousez là une
très-honnête personne; et vous. Mademoiselle, je me
réjouis avec vous aussi de l'heureux choix que vous
avez fait. Vous ne pouviez pas mieux trouver, et Mon-
sieur a toute la mine d'être un fort bon mari. Oui, Mon-
sieur, je veux faire ^ amitié avec vous, et lier ensemble
un petit commerce de visites et de divertissements.
DORIMÈNE.
C'est trop d'honneur que vous nous faites à tous deux.
Mais allons, le temps me presse, et nous aurons tout le
loisir de nous entretenir ensemble.
SGANARELLE*.
Me voilà tout à fait dégoûté de mon mariage, et je
crois que je ne ferai pas mal' de m'aller dégager de ma
parole. Il m'en a coûté quelque argent; mais il vaut
mieux encore perdre cela que de m'exposer à quelque
chose de pis. Tâchons adroitement de nous débarrasser
de cette affaire. Holà*!
1. Oui, je veux faire. {Ms. Philidor et 1682.)
2. L'édition de 1734 fait du monologue de Sganarelle une scène à part,
la xni*, en tête de laquelle elle met : Sganarelle, seul.
3. Et je ne ferai pas mal. [Ms, Philidor.)
4. Il frappe à la porte de la maison d' Alcantor, (1734.)
58 LE MARIAGE FORCE.
SCENE VIII.
ALCANTOR, SGANARELLE.
ALCANTOR.
Ail ! mon gendre, soyez le bienvenu.
SGANARELLE.
Monsieur, votre serviteur.
ALCANTOR.
Vous venez pour conclure le mariage ?
SGANARELLE.
Excusez-moi.
ALCANTOR.
Je vous promets que j'en ai autant d'impatience que
vous.
SGANARELLE.
Je viens ici pour autre sujet*.
ALCANTOR.
J'ai donné ordre à toutes les choses nécessaires pour
cette fête.
SGANARELLE.
Il n'est pas question de cela.
ALCANTOR.
Les violons sont retenus, le festin est commandé, et
ma fille est parée pour vous recevoir.
SGANARELLE.
Ce n'est pas ce qui m'amène.
ALCANTOR.
Enfin vous allez être satisfait et rien ne peut retar-
der votre contentement.
I. Pour un autre sujet. (1697, 1710, 18, 3o, 33, 34-)
SCÈNE VIII. 59
SGANARELLE.
Mon Dieu ! c'est autre chose.
ALCANTOR.
Allons, entrez donc, mon gendre.
SGANARELLE.
J'ai un petit mot à vous dire.
ALCANTOR.
Ah ! mon Dieu, ne faisons point de cérémonie. Entrez
vite, s'il vous plaît.
SGANARELLE.
Non, vous dis-je. Je vous veux parler* auparavant.
ALCANTOR.
Vous voulez me dire quelque chose ?
SGANARELLE.
Oui.
ALCANTOR.
Et quoi?
SGANARELLE.
Seigneur Alcantor, j'ai demandé votre fille en ma-
riage, il est vrai, et vous me l'avez accordée ; mais je
me trouve un peu avancé en âge pour elle, et je consi-
dère que je ne suis point du tout son fait.
ALCANTOR.
Pardonnez-moi, ma fille vous trouve bien comme
vous êtes ; et je suis sûr qu'elle vivra fort contente avec
vous.
SGANARELLE.
Point. J'ai parfois des bizarreries épouvantables, et
elle auroit trop à souffrir de ma mauvaise humeur.
ALCANTOR.
Ma fille a de la complaisance, et vous verrez qu'elle
s'accommodera entièrement à vous.
I. Je veux vous parler. {Ms. Philidorj 1718, 3o, 33, 34-)
6o LE MARIAGE FORCE.
SGANARELLE.
Tai quelques infirmités sur mon corps qui pourroient
la dégoûter.
ALCANTOR.
Cela n'est rien. Une honnête femme ne se dégoûte
jamais de son mari.
SGANARELLE.
Enfin voulez-vous que je vous dise ? je ne vous con-
seille pas ^ de me la donner.
ALCANTOR.
Vous moquez-vous? J'aimerois mieux mourir que d'a-
voir manqué à ma parole.
SGANARELLE.
Mon Dieu, je vous en dispense, et je....
ALCANTOR.
Point du tout. Je vous l'ai promise ; et vous l'aurez en
dépit de tous ceux qui y prétendent.
SGANARELLE*.
Que diable!
ALCANTOR.
Voyez-vous, j'ai une estime et une amitié pour vous
toute particulière ; et j e refuserois ma fille à un prince
pour vous la donner.
SGANARELLE.
Seigneur Alcantor, je vous suis obligé de l'honneur
que vous me faites, mais je vous déclare que je ne me
veux point marier'.
ALCANTOR.
Qui, vous?
SGANARELLE.
Oui, moi.
1. Je ne vous conseille point. (1682,97, 1710, 3o, 33, 34-)
2. Sganarelle, h part, {\-/i!^.)
3. Que je ne veux point me marier. (1734.)
SCENE VIII. 6î
ALCANTOR.
Et la raison ?
SGANARELLE.
La raison ? c'est que je ne me sens point propre pour
le mariage, et que je veux imiter mon père, et tous ceux
de ma race, qui ne se sont jamais voulu marier*.
ALCANTOR.
Ecoutez, les volontés sont libres; et je suis homme à
ne contraindre jamais personne. Vous vous êtes engagé
avec moi pour épouser ma fille, et tout est préparé pour
cela ; mais puisque vous voulez retirer votre parole, je
vais voir ce qu'il y a à faire ; et vous aurez bientôt de
mes nouvelles.
SGANARELLE^.
Encore est-il plus raisonnable que je ne pensois, et
je croyois avoir bien plus de peine à m'en dégager. Ma
foi, quand j'y songe, j'ai fait fort sagement de me tirer
de cette affaire; et j'allois faire un pas^ dont je me se-
rois peut-être longtemps repenti. Mais voici le fils qui
me vient rendre réponse.
1. On lit dans le Ménagiana (édition de 1729, tome H, p. 197 et 198) :
a On disoit d'un certain bâtard : Il fera comme Monsieur son père, il ne se
mariera point, Molière a employé cette pensée dans le Mariage forcé; j'en
avois fait auparavant une épigramme, qui finit par ces quatre vers :
A l'exemple de son père,
A l'exemple de sa mère.
Ce redoutable guerrier
Ne veut point se marier.
Et Malleville avoit dit avant moi :
Pour mettre ton esprit en paix,
Résous-toi d'imiter ton père :
Tu ne te marieras jamais. »
2. SCÈNE XV.
SGANARELLE, SCul. (1734.)
3. Repas j pour pas, dans les éditions de 1684 A et de 1694 B.
62 LE MARIAGE FORCÉ.
SCÈNE IX.
ALCIDAS, SGANARELLE.
ALCIDAS, parlant toujours d'un ton doucereux.
Monsieur, je suis votre serviteur très-humble.
SGANARELLE.
Monsieur, je suis le vôtre de tout mou cœur.
ALCIDAS ^
Mon père m'a dit, IMonsieur, que vous vous étiez venu
dégager de la parole que vous aviez donnée.
SGANARELLE.
Oui, Monsieur : c'est avec regret; mais....
ALCIDAS.
Oh ! Monsieur, il n'y a pas de mal à cela.
SGANARELLE.
J'en suis fâché, je vous assure; et je souhaiterois....
ALCIDAS.
Cela n'est rien, vous diS-je. (Lui présentant deux épées^.)
Monsieur, prenez la peine de choisir de ces deux épées
laquelle vous voulez.
SGANARELLE.
De ces deux épées ?
ALCIDAS.
Oui, s'il vous plaît.
SGANARELLE.
A quoi bon ?
ALCIDAS.
Monsieur, comme vous refusez d'épouser ma sœur
t. L'édition de 1734 supprime ici le mot toujours ; voyez la note suivante.
2. AxCLDAS, toujours avec le même ton. (1734.)
3. Alcidas présente à Sganarelle deux épées, (1734.)
SCENE IX. 63
après la parole donnée, je crois que vous ne trouverez
pas mauvais le petit compliment que je viens vous
faire.
SGANARELLE.
Comment ?
ALCIDAS.
D'autres gens feroient du bruit *, et s'emporteroient
contre vous ; mais nous sommes personnes à traiter les
choses dans la douceur; et je viens vous dire civilement
qu'il faut, si vous le trouvez bon, que nous nous cou-
pions la gorge ensemble.
SGANARELLE.
Voilà un compliment fort mal tourné.
ALCIDAS.
Allons, Monsieur, choisissez, je vous prie.
SGANARELLE.
Je suis votre valet, je n'ai point de gorge à me cou-
per. ^ La vilaine façon de parler que voilà !
ALCIDAS,
Monsieur, il faut que cela soit, s'il vous plaît.
SGANARELLE.
Eh! Monsieur, rengainez ce compliment, je vous prie.
ALCIDAS.
Dépêchons vite, Monsieur : j'ai une petite affaire qui
m'attend.
SGANARELLE.
Je ne veux point de cela, vous dis-je.
ALCIDAS.
Vous ne voulez pas vous battre ?
SGANARELLE.
Nenni, ma foi.
1. Feroient plus de bruit. (1682, 1734.)
2. Devant La vilaine façon^ l'édition de 1784 ajoute : A part.
64 LE MARIAGE FORCE.
ALCIDAS.
Tout de bon ?
Tout de bon.
SGANARELLE.
ALCIDAS .
Au moins, Monsieur, vous n'avez pas lieu de vous
plaindre, et^ vous voyez que je fais les choses dans l'or-
dre. Vous nous manquez de parole, je me veux battre'
contre vous ; vous refusez de vous battre, je vous donne
des coups de bâton : tout cela est dans les formes ; et
vous êtes trop honnête homme pour ne pas approuver
mon procédé.
SGANARELLE*.
Quel diable d'homme est-ce ci ?
ALCIDAS '.
Allons, Monsieur, faites les choses galamment, et
sans vous faire tirer l'oreille.
SGANARELLE.
Encore ?
ALCIDAS.
Monsieur, je ne contrains personne ; mais il faut que
vous vous battiez, ou que vous épousiez ma sœur.
SGANARELLE.
Monsieur, je ne puis faire ni l'un ni l'autre, je vous
assure.
ALCIDAS*.
Assurément ?
1. Alcidas, lui donnant des coups de bâton, (1682.) — Alcidas lui donne
des coups de bâton. [Ms, Philidor.) — Alcidas, après lui avoir donné des
coups de bâton. (1734.)
2. Ce mot et est omis dans les éditions de 1780 et de 1734.
3. Je veux me battre. [Ms. Philidor.)
4. Sganarelle, à part. (1734.)
5. Alctdas lui présente encore les deux épées. (1682, ins. Philidor,
1730, 73.) — Alcidas, lui présentant encore les deux épées. (1697, 1710, 18.)
— Alcidas lui représente encore les deux épées. (1734 seul.)
6. A partir d'ici, jusqu'à la fin de la scène, le manuscrit Pliilidor met par-
tout Licidas pour Alcidas.
SCENE IX. 65
SGANARELLE.
Assurément.
ALCIDAS '.
Avec votre permission donc
SGANARELLE.
Ah! ah! ah! ah M
ALCIDAS.
Monsieur, j'ai tous les regrets du monde d'être obligé
d'en user ainsi avec vous ; mais je ne cesserai point, s'il
vous plaît, que vous n'ayez promis de vous battre, ou
d'épouser ma sœur*.
SGANARELLE.
Hé bien! j'épouserai, j'épouserai
ALCIDAS.
Ah ! Monsieur, je suis ravi que vous vous mettiez à
la raison, et que les choses se passent doucement. Car
enfin, vous êtes l'homme du monde que j'estime le
plus*, je vous jure; et j'aurois été au désespoir que
vous m'eussiez contraint à vous maltraiter. Je vais ap-
peler mon père, pour lui dire que tout est d'accord'.
1. ALcaDAS lui donne encore des coups de bâton. (1682 et ms. Philidor.) ■^
Dans l'édition de 169+ B, lui donnant des coups de bâton. Celle de 1734 place
le jeu d« scène : Alcidas lui donne, etc., après les mots : Avec votre permis-
sion donc..,.
2. Les éditions de 1780 et de 1784 n'ont que trois fois ah!
3. Il lève le bâton. (1682, ms. PInlidor et I754') — Alcidas lève le
bâton. (1773.)
4. Que je considère le plus. [Ms. Philidor.)
5. Il va frdpper à la porte d'Alcantor. (1734.) — Mme de Motteville «,
que cite Aimé-Martin, a fait le portrait suivant d'un marquis de la Trousse,
tué à l'ennemi en 1648, vrai brave, et honnête homme, mais qui paraît avoir
beaucoup tenu, quant aux manières, de ce type du doucereux Alcidas. « Le
marquis de la Trousse.... étoit estimé brave, Iionnète homme, et si civil, que
même quand il se battoit en duel, ce qui lui arrivoit souvent, il faisoit des
compliments à celui contre qui il avoit affaire; lorsqu'il donnoit de bons coups
d'épée, il disoit â son ennemi qu'il en étoit fâché; et parmi ces douceurs, il
donnoit la mort aussi hardiment et avec autant de rudesse que le plus brutal
de tous les hommes. »
'^ Tome II, p. 1 15 de l'édition de M. F. Pi.iaux,
Molière, iv 5
66 LE MARIAGE FORCÉ.
SCÈNE x^
ALCANTOR, ALCIDAS, SGANARELLE^
ALCIDAS.
Mon père, voilà Monsieur, qui est tout à fait raison-
nable. Il a voulu faire les choses de bonne grâce, et
vous pouvez lui donner ma sœur.
ALCANTOR.
Monsieur, voilà sa main, vous n'avez qu'à donner la
vôtre. Loué soit le Ciel ! M'en voilà déchargé, et c'est
vous désormais que regarde le soin de sa conduite.
Allons nous réjouir, et célébrer cet heureux mariage.
1. SCÈXE DERNIÈRE. (1734.)
2, Alcantor , DoRiMÈNE , Alcidas , Sganarelle. ((682, 'IIS, Philidoi
et 1734.)
FIN DU MARIAGE FOECE.
LE MARIAGE FORCE,
BALLET DU ROI',
DANSÉ PAR 5A MAJESTÉ, LE 29*^ JOUR DE JANVIER^ l564.
AU ROI^
Sire,
Après avoir présenté à Votiie Majesté le recueil que j'ai fait en
musique des plus anciens ballets dansés sous les règnes des rois
vos prédécesseurs, j'ai cru ne devoir rien négliger pour mettre en
ordre tout ce que M. de Lully a fait pour vos divertissements,
avant les opéras, y joignant même les comédies, lorsqu'il y en a
eu de mêlées dans les ballets. Il n'y avoit que * moi qui pussent
entreprendre un pareil travail, à cause du soin que nous avons
pris de recueillir, avec beaucoup de dépenses, tout ce qu'a produit
ce génie merveilleux, et ce n'est pas peu de gloire pour nous de
pouvoir rétablir de si beaux ouvrages, qui ont diverti tant de fois
le plus grand monarque de la terre. J'espère, Sire, que Votre
Majesté sera satisfaite de l'exactitude que j'y ai apportée de
mon côté, lui assurant que ce volume que je lui présente sera bien-
1. Dans le manuscrit Pliilidorj où le dialogue de la comédie et le livret
ainsi que la musique du ballet sont entremêlés, comme ils le furent aux pre-
mières représentations, la pièce est nommée, au lieu de ballet du Roi : « co-
médie et ballet du Roi. »
2. Le 29 janvier. (1734O
3. Cette épître, que le manuscrit Philidor donne en tête du Mariage forcé ^
est reproduite (textuellement, croyons-nous) au commencement de sept autres
volumes, parmi ceux qui restent de la Collection de Philidor, aux n°' 8, 9, 10,
II, 16, 29 et 33, contenant la musique de divers ballets et mascarades.
4. Cette lacune est au manuscrit, où l'on a soigneusement gratté, et rem-
placé par des points, aussi bien ici que dans les sept autres copies que nous
avons vues de l'épître, un nom propre suivi d'e<. M. E. Thoinan (dont nous
avons ci-dessus, p. 1 1, note i, cité le travail) pense que le nom effacé était celui
de François Fossard, violoniste de la chapelle et collègue très-peu actif de
Philidor l'aîné à la bibliothèque de musique. Le véritable auteur de la collec-
tion put s'affranchir de toute convenance officielle quand il se crut en drint de
reprendre le don qu'il faisait ici au Roi : vojez ci-dessus, p. 12, note 1.
68 LE MARIAGE FORCE.
tôt suivi d'un autre, et que je ne perdrai aucun moment pour ar-
river à la fin que je me suis propose'e, pourvu que Votre Majesté
ait la bonté d'en agréer la continuation : c'est la grâce que de-
mande,
Sire,
De Votre Majesté
Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle
serviteur et sujet,
Philidor l'aîné '.
I. André Danican, dit Philidor, le père de celui des Philidor que son génie
des échecs, non moins que son génie musical, a rendu si célèbre : voyez ci-
dessus la Notice, p. 1 1 .
{
LES ACTEURS DE LA COMÉDIE ^
SGANARELLE. Molier ^ .
GERONIMO. La Thorillière.
DORLMÈNE. Mlle du Parc.
ALCANTOR. Béjart.
LYCANTE K La Grange.
1. Noms des acteurs de la comédie. (1734.)
2. Telle est bien l'orthographe de IV-clilion originale, c'est-à-
dire du livret de 1664. L'édition de 1784 porte : le sieur Mo-
lière, et plus bas : le sieur la Thorillière, le sieur Béjart ^ le sieur la
Grange, le sieur Brécourt, le sieur du Croisy. — Le curieux inven-
taire publie par M. E. Soulié nous a fait connaître tout le détail
du costume que portait Molière dans ce rôle (vojez p. 276 des
Recherches sur Molière) : « Dans la même boîte est aussi l'habit du
Mariage forcé, qui est haut-de-chausses et manteau de couleur d'o-
live, doublé de vert, garni de boutons violets et argent faux, et un
jupon de satin à fleurs aurore, garni de pareils boutons faux, et la
ceinture »
3. Lycaste, par erreur, ou plutôt par correction, pour Lycante,
dans l'édition de 1734. Celle de 1773 fait précéder ce nom, qu'elle
écrit aussi Lycaste, de celui d^Jlcidas. La partition Philidor, qui
contient au début du III^ acte la scène vu de la comédie (voyez
ci-dessus, p. 55-57, ^t ci-après, p. 82, note 2), donne expressément
le nom de Lycaste à l'amant de Dorimène, et le nom d'Alcidas au
frère de celle-ci (voyez ci-après, p. 70, note 4); on en pourrait
conclure que la scène de Dorimène et de son amant se jouait déjà
dans le 3Iariage forcé ballet ; il n'y aurait rien de surprenant à ce
que l'argument en eût été omis lors de l'impression, sans doute pré-
cipitée, du hATet, et à ce que cette première omission eût amené
celle à^Alcidas, au lieu de celle de Lycaste ou Lycante, dans la liste
des personnages : d'iutant plus que la Grange pouvait très-bien
avoir été chargé des deux rôles successifs de l'amant (Lycante) et
du frère (Alcidas). Mais ce n'est là, après tout, qu'une supposition;
le rôle de l'amant a bien pu être ajouté par Molière pour l'une des
70 LE MARIAGE FORCÉ.
PRElVnÈRE BOHÉmENNE ' . Mlle Béjart.
SECONDE BOHÉMIENNE. 3111e de Brie ^
PREIMIER DOCTEUR. Brécourt.
SECOND DOCTEURS Du Croisy *.
exécutions du ballet qui suivirent la première, ou lorsqu'il réduisit
le ballet en comédie, et, dans ce cas, le Lycante du ballet primitif se
confondrait, non avec le Lycaste (l'amant), mais avec VAlcïdas (le
frère) de la comédie.
1. L'orthographe de l'édition originale (1664) est, ici et à la ligne
suivante : Boësmiekne. On verra que plus loin le mot est remplacé
par l'équivalent Egyptiexne.
2. L'un de ces deux rôles de Bohémiennes fut plus tard joué
par Mlle Molière: voyez la iTo^ice, p. 7 et note 2.
3. La I. BOHÉMIEKNE..., la 11. bohémieîîiœ..., le i. docteur...,
le II. docteur. (1734.)
4. Voici en son entier la liste du manuscrit Philidor :
SGAir.\REI.I.E.
GÉRONIMO.
DoRoiÈKE, jeune coquette promise à Sganarelle.
Alcantor, père de Dorimène.
Alcidas, frère de Dorimène.
Lycaste, amant de Dorimène.
2 Égyptiennes et 4 Égyptiens dansants".
Pancrace, docteur aristotélicien.
Marphurius, docteur pyrrhonien.
Un magicien et 4 démons.
Cette liste, on le voit, est à peu de chose près celle de la comé-
die. Elle omet les deux Bohémiennes ou les confond avec les Egyp-
tiennes dansantes, et n'ajoute que les Égyptiens, le Magicien et ses
Démons. Elle se termine par cette indication : La scène est dans une
place proche de la maison de Sganarelle.
" Il faut Kre ici 2 Égyptiens et 4 Egyptiknnes, comme à l'argument donné
p. 77, note I.
LE MARIAGE FORCÉ.
AIIGUMENT .
Comme il n'y a rien au monde qui soit si commun que le ma-
riage, et que c'est une chose sur laquelle les hommes ordinairement
se tournent le plus en ridicules^, il n'est pas merveilleux que ce
soit toujours la matière de la plupart des comédies, aussi bien que
des ballets, qui sont des comédies muettes ; et c'est par là qu'on a
pris l'idée de cette comédie-mascarade^.
ACTE r.
SCENE PREMIERE.
Sganarelle demande conseil au Seigneur Géronimo s'il
se doit marier ou non. Cet ami lui dit franchement que
1. L'édition de 1784 a supprimé et cet argument général et, presque entiè-
rement, ceux des scènes , « comme étant, dit-elle, inutiles, peu exacts et assez
mal faits. »
2. Il y a bien ainsi ridicules dans le livret de 1664 et dans le manuscrit Phi-
lidor, qui omet le plus après tournent.
3. De cette comédie-ballet. {Ms. Pliilidor.)
4. Voici quelles sont, pour le P' acte du ballet, les divisions de scène de
l'édition de 1734 :
Scène première. Sganarelle. — Scène n. Sganarelle, Géronimo. —
Scène m. Sganarelle, seul. — Scène iv. Dorimène, Sganarelle. — Scène v.
Sganarelle, seul. — Première Entrée. La Jalousie , les Chagrins, les Soup-
çons, — 11. Entrée. Quatre plaisants ou goguenards.,,.
72 LE MARIAGE FORCÉ.
le mariage n'est guère le fait d'un homme de cinquante
ans ; mais Sganarelle lui répond qu'il est résolu au ma-
riage; et l'autre, voyant cette extravagance, de deman-
der conseil après une résolution prise, lui conseille hau-
tement de se marier, et le quitte en riant.
SCENE IV,
La maîtresse de Sganarelle arrive, qui lui dit qu'elle
est ravie de se marier avec lui, pour pouvoir sortir*
promptement de la sujétion de son père, et avoir désor-
mais toutes ses coudées franches; et là-dessus elle lui
conte la manière dont elle prétend vivre avec lui, qui
sera proprement la naïve peinture d'une coquette ache-
vée^. Sganarelle reste seul, assez étonné; il se plaint*,
après ce discours, d'une pesanteur de tête épouvantable,
et se mettant en un coin du théâtre pour dormir, il voit
en songe une femme représentée par Mlle Hilaire*, qui
chante ce récit* :
1. Dans le livret de i6()4, scène deuxiesmï:,
2. Pour sortir. [M s. Philuloi.')
3. Ce qui suit est intitulé intermède dans le manuscrit Pbilidor.
4. Et se plaint. {Ms. PhUidor.) — Des arguments de scènes du \" acte, l'é-
dition de 1734 ne donne que cette fin de la scène 11 (pour elle la v^), fin
qu'elle modifie ainsi ; « 11 se plaignoit d'une pesanteur de tête insupportable,
et se mettoit dans un coin du théâtre pour dormir. Pendant son sommeil, il
voyoit en songe ce qui forme le» deux premières entrées du ballet. «
5. Belle-sœur de Lambert, une des plus célèbres cantatrices du temps. Elle
avait alors près de trente-neuf ans <». Dix ans jdus tard (lettre du 6 novembre
1673), Mme de Sévigné se félicite encore de l'avoir entendue chez Mme de la
Fayette. Elle a eu l'honneur d'être nommée par la Fontaine avec Mlle Raymon
{Épure à de Niert, 1677) :
Ce n'est plus la saison de Raymon ni d'Hilaire.
6. Qui chante le récit qui suit. {Ms. Philidor.)
« Voyez ci-après, au début du Prologue de la Princesse d'Élide.
ACTE 1, SCÈISE II. 73
RECIT DE LA BEAUTE \
Si l'amour vous soumet à ses lois inhumaines,
Choisissez, en aimant, un objet plein d'appas ;
Portez au moins de belles chaînes,
Et puisqu'il faut mourir, mourez d'un beau trépas.
Si l'objet de vos feux ne mérite vos peines,
Sous l'empire d'amour ne vous engagez pas :
Portez au moins, etc.^.
PREMIÈRE ENTRÉE.
LA JALOUSIE, LES CHAGRINS
ET LES SOUPÇONS.
La Jalousie, le sieur Dolivet^.
1. La. Beauté [Mlle Hilaire) chante. (1734.) — Voyez à V Appendice A\i
tome I, p. 525, la note 4j empruntée à Bazin.
2. D'après la partition Philidor, le même ebant était récrit pour le second
couplet du récit de la Beauté. Dans le tome III du recueil manuscrit des Bal-
lets de LuUy qui est à la Bibliothèque nationale, tout le second couplet est en
variations; elles sont reproduites dans un autre manuscrit de la même biblio-
thèque; elles devaient être ])lus du goût de la cantatrice qu'une si exacte répé-
tition du même air. Le copiste de ce tome III , plus attentif à ses notes qu'ai:^
paroles, a étrangement altéré le sens et la mesure des deux premiers vers :
Si l'objet de mes soupirs ne mérite vos peines.
Sous l'ombre d'amour ne vous engagez pas.
— L'édition de 1784 répète en entier les deux derniers vers, en introduisant
dans le premier cette variante :
Portez au moins d'aimables chaînes.
3. Celui qui, avec Beauchamp, a eu la plus grande part au ballet des Fâ-
cheux : voyez tome III, p. 6, et p. 49, ^^r* le milieu de la note. Les autres
noms, généralement précédés d'un simple sieur, sont ceux de danseurs de pro-
fession ; on les retrouve à peu près tous dans les livres de ballets que M. Four-
nel a réimprimés au tome II de ses Contemporains de Molière. — Le ma-
nuscrit Philidor, nous l'avons dit, ne donne pas le nom des personnes qui
figurèrent au ballet dans les diverses entrées.
74 LE MARIAGE FORCE.
Les Chagsîks, les sieurs Saint-André* et Desbrosses.
Les Soupçons, les sieurs de Lorge^ et le Chantre.
II. ENTREE.
QUATRE PLAISANTS ou GOGUENARDS.
Le comte d'Armagnac^, MM. d'Heureux, Beauchamp*
et DES-AiRS le jeune.
1. Saint- André est cité par Mme de Sévigné (tome IX, p. i33) comme un
des maîtres de l'art, en compagnie de Pécour et de Favier.
2. De Lorge le père se trouve mentionné dans le tome II de M. Fournel,
p. 464, note, au ballet des Plaisirs troublés (1657), comme « compositeur
du charivari » intercalé dans ce ballet (voyez sur les charivaris, ci-après,
p. 86, note i).
3. Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, né en 1641, mort en 1718, fils
du comte d'Harcourt {^Cadet la Perle), et frère du chevalier de Lorraine. Il
était grand écuyer de France, et ordinairement designé par le titre abrégé dé
Monsieur le Grand. Il avait épousé une sœur du marquis de Villeroy, antre
acteur du ballet.
4. Beauchamp fut le premier chorégraphe du siècle. Il était l'auteur des
danses de ce ballet, qu'il se chargea de remonter pour la troupe de Molière.
On trouve dans le Registre de la Grange : « Donné à M. de Beauchamps, pour
faire le ballet, cinquante louis d'or, ci 55o**. » (Voyez à la fin de la Notice,
p. i3, note 2 de la page 12, et ci après, vers la fin de la Relation qui accom-
pagne la Princesse d'Elidej au dimanche 11 mai, une note relative à la men-
tion qui est faite des Fâcheux.) — Un des deux Desairs (il est question plus loin
de l'aîné) eut pour élèves Mlle de Sévigné et Mlle de Blois [Lettres de Mme de
Sévigné j tome III, p. 365). — D'Heureux, pour être associé aux deux autres
eu avec ce titre de Monsieur, devait être aussi quelque insigne virtuose ou
compositeur de danse.
ACTE II, SCÈNE I. yS
ACTE ir.
SCENE PREMIERE.
Le Seigneur Géronimo éveille Sgaiiarelle, qui lui veut
I. Dans le livret de 1664, dans l'édition de 1734, ainsi que dans le manu-
scrit Philidor : ACTE SECOND. — L'acte II est ainsi disposé dans l'édition
de 1734 :
Au cominencement de cet acte, Géronimo i-enoic éveiller Sganarelle,
Scène première. Sganarelle, Géronimo. — Scène 11. Sganarelle, seul.
— Scène m. Sganarelle, Pancrace. — Scène iv. Sganarelle, seul. —
Scène v. Sganarelle, Marphcrius. — Scène vi. Sganarelle, seul. — Sène vii.
Sganarelle, deux Bohémiennes. — m. Entrée. Egyptiens et Égyptiennes
dansants. — Égyptiens , le Roi, le marquis de Villeroy. — Égyptiennes, le
marquis de Rassan, les sieurs Reynal, Noblet, la Pierre. — Scène viii. Sgana-
relle, seul. Il allait frapper a la porte du magicien. — ScÈne ix. Sgana-
relle, UN Magicien {le sieur d'Estival).
LE magicien chante.
Holà!
Qui va là ?
Dis-moi vite quel souci
Te peut amener ici.
sganarelle.
{Il consultait le magicien sur son mariage.)
LE MAGICIEN.
Ce sont de grands mystères
Que ces sortes d'affaires.
SGANARELLE.
{Il demandait quelle serait sa destinée.)
I.E MAGICIEN.
Je te vais pour cela, par mes charmes profonds,
Faire venir quatre Dc-mons.
SGANARELLE.
[Il marquait la peur qu^il aurait de voir des Démons.)
LE MAGICIEN.
Non, non, n'ayez aucune peur,
Je leur ôterai la laideur.
SGANARELLE.
{Il consentait à les voir.)
LE MAGICIEN.
Des puissances invincibles
Rendent depuis longtemps tous les Démons muets;
:,6 LE MARIAGE FORCE.
conter le songe qu'il vient de faire*; mais il lui répond
qu'il n'entend rien aux songes, et que, sur le sujet du
mariage, il peut consulter deux savants qui sont connus*
de lui^, dont l'un suit la philosophie d'Aristote, et l'au-
tre est pyrrhonien.
SCÈNE II\
Il trouve le premier', qui l'étourdit de son caquet, et
ne le laisse point parler : ce qui l'oblige à le maltraiter.
SCENE III.
Ensuite il rencontre l'autre, qui ne lui répond®, sui-
vant sa doctrine, qu'en termes qui ne décident rien : il
le chasse" avec colère, et là-dessus arrivent deux Egyp-
tiens et quatre Égyptiennes*.
Mais par signes intelligibles
Ils répondront à tes souhaits.
Scène x. Scanarelle, le Magicien. — iv. Entrée.
Magicœxs et DÉMONS.
Magicien, le sieur Beauchamp. — Démons, les sieurs d'Heureux, de Lorgc,
des- Airs l'aîné, le Mercier.
Sgiinarelle interroge les démons. Ils répondent par signe (l773 : par si-
gnes), et sortent en lui faisant les cornes.
I. Le songe qu'il a fait. [Ms, PJiilidor.)
1. Contents, faute évidente, pour connus, dans le livret de 1664.
3. Deux savants qui demeurent proche de chez lui. (Ms. Philidor.) —
« Deux savants, ...vos voisins, » dit Géronimo à Sganarelle, dans la comédie.
4. ScÈME DEUXIESME. [Livret de 1664.)
5. Sganarelle trouve le premier philosophe. [Ms. Philidor.)
6. Sganarelle parle au second philosophe, qui ne lui répond.... [Ms. Phi-
lidor.)
7. Et le chasse. (M s. Philidor.)
8. Les mots : «et là-dessus arrivent deux Egyptiens et quQ^re Égyptiennes »,
sont reportés, avec une variante, en tête de l'argument suivant par le manu-
scrit Philidor.
ACTE II, SCENE III.
ni. ENTREE,
DEUX ÉGYPTIENS et QUATRE ÉGYPTIENNES'.
Deux Égyptiens: le ROI, le marquis de Villeroy*.
Égyptiennes : le marquis deRassan*, les sieurs Rav-
NAL*, NoBLET, et LA PlERRE ^
I . Scène quatrième. Deux Égyptiens et quatre Egyptiennes arrivent ;
Sganarelle, dans le dessein qu'il a de se faire dire sa bonne aventure, leur
demande s'il sera lieureux dans son mariage; mais, pnour se moquer de lui, ils
ne lui répondent qu'en chantant et en dansant. 2 Égyptiens, 4 Egyptiennes,
Sganarelle. {3Is. Philidor.) — En omettant ou supprimant dans cet argument
toute mention des deux Bohémiennes de la comédie, on l'a rendu, pour la forme,
plus correct que celui de 1(164 (ci-après, p. 78 et 79), mais, au fond, plus confus.
1. François de Neufville, marquis, plus tard duc et maréchal de Villeroy, né
en 1044) mort en 1780, le fils du gouverneur de Louis XIV, le futur gouver-
neur de Louis XV, le Charmant de la correspondance de Mme de Sévigné.
3. Ce marquis deRassan ou Rassent paraît avoir été un des plus beaux dan-
seurs des ballets de cour; c'est probablement lui dont la Gazette du 10 sep-
tembre 17 18 mentionne la mort : « M''* Jean-François-Paul de Rassent, lieute-
nant général des années du Roi, mourut le même jour [le 4 septembre) . »
4. On voit dans le Diclconniire critique de Jal, 1" édition, p. 824, que le
Dauphin eut, dès 1666, pour maître de danse Guillaume Raynal.
5. Ces travestissements d'hommes en femmes étaient ordinaires et naturels
dans les ballets, donnés le plus souvent en temps de carnaval. Dailleurs dans
oelui-ci, et par exception, aucune dame de la cour ne fut invitée à figurer.
Quand la pièce fut donnée avec ses agréments sur le tiiéâtre du Palais-Royal,
ce furent aussi des danseurs, non des danseuses, qui exécutèrent cette entrée
(voyez à la Notice, p. 6, note i, le relevé des frais). — Il peut sembler extra-
ordinaire que même en l'absence de dames, des comédiennes aient été ad-
mises à paraître en si haute compagnie <». Il n'est cependant guère douteux que
a <r Jamais, dit M. Fournel (tome II, p. 200 et 20t), on ne vit paraître de
danseuses comédiennes parmi les artistes qui s'adjoignaient aux courtisans : on
sait qu'à l'Opéra mèine [plus tard) les rôles de femmes furent assez longtemps
remplis par des hommes d.ins les danses, oîi celles-là ne figurèrent qu'a partir
de 168 1 [dans le Triomphe de l'Amour : vojez même tome, p. 623). Ce sont
les princesses, on peut le dire, qui leur ont tracé la route, en se montrant dans
les ballets de cour, bien avant qu'aucune femme se fût décidée à faire appari-
tion dans les ballets de théâtre. En dehors des grandes dames, le beau sexe
n'était donc généralement représenté dans ces divertissements que par les chan-
teuses de récits j comme Mlles Hilaire, » etc. Il est bien certain que les musi-
ciennes et les musiciens qui se faisaient entendre dans les ballets de cour ne se
considéraient point comme appartenant au monde du théâtre : voyez dans la No-
tice de M. M.irtj'-Laveaux sur la tragédie-ballet de l'syche. tome VII, p. 284,
78 LE MARIAGE FORCÉ.
Il prend fantaisie à Sganarelle de se faire dire sa
bonne aventure, et rencontrant deux Bohémiennes, il
leur demande s'il sera heureux en son mariage. Pour
Mlle du Parc ne dansât avec Monsieur le Duc la dernière entrée : elle aurait pu,
il est vrai, y être remplacée par quelque figurant oublié sur la liste; mais ce
n'est que là ce semble, qu'elle a pu mériter les éloges que Loret donne à « ses
beaux pas et sa danse», d Quant à Mlles Béjart et de Brie, elles durent n'être,
plus à la lettre que Mlle du Parc, qu^actrices de la comédie (voyez la liste ci-
dessus, p. 69 et 70) *; il n'est guère à supposer qu'elles se soient mêlées au
groupe royal de cette entrée d'Egyptiens et Egyptiennes ; elles jouaient sans
doute leur scène avec Sganarelle après la sortie des nobles ballerins" ^ et si,
comme leurs rôles l'exigeaient, elles dansaient, en s'accompagnant elles-mêmes de
quelques la, la, la moqueurs, c'était là, non un pas de ballet, mais une très-
courte mimique qu'elles exécutaient toutes seules, et à elles seules s'adressait
l'imprécation de Sganarelle. — Philidor a mis en tête de la musique destinée à
cette entrée, ces mots, qu'il a probablement trouvés sur la partition primitive,
et qui indiquent bien que les six personnes nommées dans le livret de 1664,
non d'autres, prenaient part à la danse : 3' entrée. Deux Egyptiens et quatre
Egyptiennes, Seulement Pbilidor n'a pas très-exactement inséré la musique à
l'endroit où se plaçait l'intermède, mais un peu plus loin, là oîi il est im-
possible qu'elle vînt couper le dialogue, à la suite de la quatrième réplique :
« ScANARELLE. Teuez,.... avec ce que vous demandez (ci-dessus, p. 53). »
C'est que ces quelques lignes du début ont servi au calligraphe à remplir le re-
du Corneille, la citation de la Grange. De très-grands seigneurs chantaienl
quelquefois des récits (M. Fournel, tome II, p. 2i5,note i).
" De la du Parc rien je ne dis.
Qui rendoit les gens ébaudis
Par ses appas, par sa prestance.
Et par ses beaux pas et sa danse.
{^La Muse historique, lettre du 1 février, compte rendu
de la seconde représentation à la cour.)
'' C'est ce que confirme ce passage de Loret (même lettre) :
J'omets les deux Egyptiennes,
Ou, si l'on veut, Bohémiennes,
Qui jouèrent audit ballet
Admirablement leur rollet,
Et parurent assez cliarmantes
Avec leurs atours et leurs mantes.
« C'est au moment de leur sortie que Sganarelle, qui les avait regardés danser
d'un coin du théâtre, devait interpeller les deux Bohémiennes actrices, arri-
vant en scène comme à la suite de la bande principale des masques : « Écoutez,
vous autres.... » L'édition de 1734 (voyez ci-dessus, p. 73, note i) suppose
l'inverse et met la scène parlée de Sganarelle avec les deux Bohémiennes avant
l'entrée des Egyptiens et des Égyptiennes dansants. Mais, sans que l'argument
de 1664 ait toute la netteté désirable (voyez ci-après, p. 79, note l), il nous
parait indiquer que la rencontre des deux Bohémiennes succédait à la danse
des quatre Égyptiennes et des deux Égyptiens.
ACTE II, SCÈNE III.
79
réponse, ils* se mettent à danser, en se moquant de lui,
ce qui l'oblige d'aller trouver un magicien.
RÉCIT D'UN MAGICIEN-,
CHANTÉ PAR M. d'estival.
Holà !
Qui va là?
vers (p. Sa da manuscrit) d'an feuillet non réglé pour porter des notes ; le feuillet
suivant (p. 53 et 54) est tout de musique ; puis, p. 55, sur papier blanc, reprend
la scène parlée, à ces mots : « I'^ Egyptienne. Tu as bonne pbysionomie''. »
1 . Après ce qui précède, il faudrait elles^ et ils peut être une simple faute
de copie ou d'impression. Mais si, contrairement à ce que nous avons dit nous
paraître le plus vraisemblable, on supposait que le Roi et ses compagnons as-
sistaient en comparses au dialogue de Molière et de ses actrices et ne se reti-
raient qu'avec elles, on pourrait ne voir ici qu'une négligence de rédaction ;
il s'agirait de toute \\ troupe dansante des Egyptiens et Égyptiennes, et il se-
rait facile d'expliquer cet emploi incorrect du masculin ils .
2. Voici le Récit du Magicien tel qu'il se lit dans le manuscrit Philidor'',
avec les répliques complètes de Sganarelle, dont le livret de 1664 ne donne
que les derniers mots. Voyez ce que M. Ludovic Celler dit (dans la note des
pages io5-io7 de son édition) de ces développements des mots du livret : Ma-
riage, Destinée, Ces gens-là^ IS'' effrayez pas. Nous les marquons par des guille-
mets, pour les bien faire ressortir. 11 nous semble, comme à lui, probable qu'on
peut attribuer ces développements à Molière, et, en tout cas, à peu près cer-
tain qu'ils remontent au temps des premières représentations du ballet.
2" INTERMÈDE.
Sganarelle, voulant apprendre la destinée de son mariage , va trouver un
magicien, qui, pour satisfaire à sa curiosité, fait sortir quatre Démons. Sgana-
relle les interrojje ; mais ils ne lui répondent que par signes, et se retirent en
lui faisant les cornes.
RÉCIT D'UN MAGICIEN,
CHANTÉ PAR M. d'eSTIVAL.
LE MAGICIEN.
Holà !
Qui va là ? \ter.^^
SGANARELLE.
« Ami, ami !
LE MAGICIEN.
Dis-moi vite quel souci ) r^y^ 1
Te peut amener ici ? \
SGANARELLE.
« Bon, celui-là vient d'abord au fait, voilà mon homme. Je voudrois bien
"• M. Ludovic Celler a reproduit cette disposition du manuscrit Pbiliddr.
i Sauf les indications èw, ter et quater, ajoutées par nous pour marquer les
répétitions.que le compositeur a faites de certains mots ou membres de phrase.
8o LE MARIAGE FORCÉ.
Dis-moi vite quel souci
Te peut amener ici.
« vous consulter sur une certaine affaire qui m'embarrasse fort l'esprit. C'est
«1 que je dois épouser ce [soir] une belle et jeune personne que j'aime de tout
« mon cœur, mais j'appréliende qu'elle ne me fasse cocu, ce qui me feroit en-
« rager, et je vous prie de me dire si je ne pourrois pas éviter un si funeste ac-
« cident en contractant ce mariage. »
I,E MAGICIEN.
Ce sont de grands mystères
Que ces sortes d'affaires. [Zijj.]
SGANAREI.1.E.
« Rien n'est impossii)le à votre art; ne me refusez pas la grâce que je vous
u demande ; il ne tient qu'à vous de m'apprendre quelle doit être ma desti-
« née. »
LE MAGICIEX.
Je te vais pour cela par mes charmes profonds"
Faire venir quatre Démons.
SGANARELI.E.
« Gardez-vous-en bien, je vous prie. Je suis le plus timide et le plus peu-
u reux de tous les humains. Les Démons ont le minois trop hideux, et leu-r seul
« aspect me feroit mourir de frayeur. Non, non, ne les faites pas venir, je
u vous en conjure; mes yeux ne sout pas accoutumés à voir ces gens-là. »
I.E MAGICIEN.
Non [quater], n'ayez'' aucune peur,
Je leur ôterai la laideur.
SGANAREI.I.E.
« Mais surtout qu'ils ne s'approchent point de moi que d'une distance rai-
a sonnable. Écoutez ; chacun a ses raisons. Ali ! je tremble déjà : au nom de
« Dieu, ne m'effrayez pas. »
LE MAGICIEN.
Des puissances invincibles
Rendent depuis longtemps tous les Démons muets ;
Mais par signes intelligibles 1 r; • 1
Us répondront à tes souhaits, j 1- ''^•J
[SsarMrelle se retire dans un coin du ihéâlre, et les quatre Dénions
dansent une entrée.)
IV^ ENTRÉE.
UN MAGICIEN, qui fuit sortir quatre Démons.
Là finit le second acte dans le manuscrit Philidor; pour la iv' entrée, il
ne donne, à la suite de la première ligne de l'eu-tète, que de la musique sans
paroles ; l'argument qu'il a donné d'abord de tout l'intermède suffisait à l'ex-
plication de cette entrée des Démons.
"■ Le second hémistiche de ce vers est répété dans le chant, et le vers sui-
vant se chante trois fois.
* M. Ludovic Celler a retranché un des quatre «o/i pour garder u^ayez^ que
donne, comme le livret de 1664, le manuscrit Philidor; d'autres copies de
Lully portent n'aye : voyez plus loin, p. 81, note 2.
ACTE 11, SCENE IIÏ. 8i
Mariage ' .
Ce sont de grands mystères
Que ces sortes d'affaires.
Destinée.
Je te vais pour cela, par mes charmes profonds.
Faire venir quatre Démons.
Ces gens-là.
Non, non, n'ayez'^ aucune peur.
Je leur ôterai la laideur.
N^ effrayez pas.
Des puissances invincibles
Rendent depuis longtemps tous les Démons muets;
Mais par signes intelligibles
Ils répondront à tes souhaits.
IV. ENTRÉE.
UN MAGICIEN qui fait sortir quatre Démons.
Le Magicien : M. Beauchamp.
Quatre Démons : MM. d'Heureux, de Lorge, des-Airs
l'aîné, et le Mercier.
Sganarelle les interroge; ils répondent par signes, et
sortent en lui faisant les cornes.
I. VoyeZj ci-contre, à la note 2 de la page 79, comment ce mot final de la
réponse de Sganarelle, et les trois autres qui suivent imprimés en italique, son",
développés dans le manuscrit Philidor.
•2. Ce passage est le seul où le Magicien ne tutoie pas Sganarelle; on lit
n'ayez dans le livret et dans le manuscrit Philidor. Mais dans les deux copies
de la partition qui sont à la Biljliothèque nationale, le texte mis en musique
est écrit ainsi, sous des notes dont le rliytlime est bien d'accord avec celui
des mots :
Non, non; non, non, n'aye aucune peur.
Molière, ir
8a LE MARIAGE FORCE.
ACTE iir.
SCÈNE PREMIÈRE^
Sganarelle, effrayé de ce présage, veut s'aller dégager
1. L'iicte m est ainsi disposé dans l'édition de 1734 : ScÈxf. première. Sga-
KAREC.r.E, seul. — Scène 11. Scakarelle, Alcantor. — Scène m. Sgana-
relle, seul. — Scène iv. Sganarelle, Alcidas. — Scè\e v. Sganarelle,
AlCANTOR , DoRlMÈNE, AlCIDAS.
Scène vi. v. Entrée.
Un maître à danser (le sieur Dolivet) venait enseigner une courante à Sgii-
narelle.
Scène vu. Sganarelle, Gkronimo.
Géronimo venait se réjouir avec Sganarelle, et lui disait que les jeunes gens
de la ville avaient préparé une mascarade pour honorer ses noces.
Concert espag.xol, chanté par
SeSora Ana Bergerote,
BoRDIGONI,
Chiarini,
Jdan Au&cstjn,
TaLLAVACAj
Angel-Miguei..
Ciego me tienes, Belisa, ........
VI. Entrée.
Deux Espagnols, MM. Diipile et Tartas.
Deux Espagnoles, MM. de [la] Lanne et de Saint-André,
VII. Entrée.
Un cliarivari grotesque.
Les sieurs Lully, Baltazard, Vagnac, Bonnard, la Pierre, des Coteaux et les
trois Hotteterre frères.
Dernière Entrée.
Quatre galants cajolants la femme de Sgnnnrelle.
Monsieur le Duc, M. le duc de Saint-Aign<iD,les sieurs BeaucIiampotRaynal.
2. La partition Pliilidor intercale ici la scène vu de la comédie, entre Do-
ACTE m, SCENES I-IV. 83
au père, qui ayant ouï la proposition, lui répond qu'il
n'a rien à lui dire, et qu'il lui va tout à Tlieure ^ envoyer
sa réponse.
SCÈNE IP.
Cette réponse est un brave doucereux, son fils, qui
vient avec civilité^ à Sganarelle, et lui lait un petit com-
pliment pour se couper la gorge ensemble. Sganarelle
l'avant refusé, il lui donne quelques coups de bâton, le
plus civilement du monde; et ces coups de bâton le
portent à demeurer d'accord d'épouser la fille.
SCÈNE III.
Sganarelle touche les mains à la fille * .
V. ENTRÉE.
Un maître à danser, représenté par M. Dolivet, qui
vient enseiiïner une courante à S<;anarelle.
SCENE IV.
Le seigneur Géronimo vient se réjouir avec son ami.
rimène et son nmant Lyc.iste, et l,\ fjit précéder de rarframent suivant, qui
n'.i viMiseTni)lal)lement pas été rédigé p.ir Plulidor, et que nous croirions plutôt
avoir été transcrit d'une copie originale (voyez ci-dessus, p. 6(), note 3) :
H Sc.ANARElXF, effrayé de ce présage, veut s'aller dégager au père de sa maî-
tresse, et p<iur coinljje d'affliction, il la trouve avec un cerlaiu dameiet, qui
augmente encore les appréhensions qu'il a d'être cocu. «
1. Dans le livret de 16O4 : toute à Vlieure.
2. Scène detixiesme. \Livret de 1664.)
3. Ali-idas, lils d'Alcautor, qui est un brave doucereux^ vient avec civilité....
[M s. Plùlulor.)
4. Ce court urgament n'est pas dans le manuscrit Pliilidor.
84 LE MARIAGE FORCÉ.
et lui dit que les jeunes gens de la ville ont préparé une
mascarade pour honorer ses noces ^
CONCERT ESPAGNOL, CHANTÉ PAR
La Signora 2 A>MA Bergerotti ' ,
BoRDIGOXI,
Chiariki,
Ion. Agustin,
Taillavaca ,
Angelo Michaël.
Ziego^ me tienes^ Belisa^
3Jas bien tus rigores i>eo^
P or que es tu desden tan claro,
Que pueden verle los ziegos^ .
Aunque mi amor es tan grande,
Como mi dolor no es inenos.
Si calla el iino dormido^
Se que y a es el otro despierto.
Pavores tufos, Belisa,
Tuçieralos yo secrètes;
Mas ya de dolores mios
No puedo azer lo que quiero^.
1. La scène iv, qui servait d'introduction au finale du ballet, n'est pas dans
le manuscrit Piiilidor, non plus que cet argument.
2. Dans le livret de 1664 : Seignura. Nous ne voyons pas de raison pour
imprimer Seilora à l'espaj^nole; c'est ici un travestissement; les noms des clian-
teurs paraissent être la jilupart italiens.
3. Une des célébrités du chant, parmi lesquelles M. Fournel énumère encore,
comme chargées d'ordinaire des récils, outre Mlle Hilairc, Mlles de la Barre,
Christophe, Raymond et Sercamanans : voyez, au tome II des Contemjwrains
de Molière j V Histoire du ballet de cour, p. 201.
4. Nous reproduisons l'orthographe de l'original : nous laissons ici zie^o
pour ciego, comme, au dernier vers, azer pour hacer^ parce qu'on nous dit que
ces formes anciennes sont encore aujourd'hui des formes populaires,
5. Ici le livret donne ciegos (sic) .
(i. M Tu me rends aveugle, Bélise; mais je vois bien tes rigueurs, car ton
ACTE III, SCENE IV. 85
VI. ENTRÉE.
DEUX ESPAGNOLS et DEUX ESPAGNOLES.
MM. DU Pille et Tartas', Espagnols.
MM. DE LA Lais ne' et de Saint- André, Espagnoles.
dédain est si éclatant que les aveugles mêmes peuvent le voir, — Si grand
que soit mon amour, comme ma douleur n'est pas moins grande, si l'un se
tait assoupi, je sens aussitôt que l'autre se réveille. — Tes faveurs, Bélise, je
les tiendrais secrètes; mais de mes douleurs enfin je ne puis faire ce que je
veux. » — Le livret ne nous a probablement conserve que les paroles de l'air
principal; elles n'ont pas, ce semble, le caractère de celles qui se chantent en
chœur. Nous n'avons rit-n pu apprendre sur ces couplets. Ce qui nous parait
vraisemblable, c'est que Luily et Molière ont laissé ces étrangers chanter la
musique et les vers de leur choix. Philidor n'en a pas ti'ouvé la copie; après
avoir ici réservé trois pages à portées, il n'a pu y mettre que le titre seul de
Concert espagnol,
1. M. V. Fournel (tome TI, p. 217 et 218) donne de curieux détails sur ce
personnage de Tartas, en s'étonnant de n'en avoir rencontré le nom dans au-
cun des innombrables livrets qu'il a eus entre les mains. « Les dauses, dit-il,
prenaient (à la cour) tous les caractères et offraient toutes les variétés, depuis
les plus graves jusqu'aux plus comiques, depuis la pavane et le menuet des sa-
lons jusqu'aux pirouettesde théâtre, et même jusqu'aux tours de force. Loménie
de Brienne, dans ses Mémoires''^ nous parle à ce propos d'un certain Tartas
C'est, dit-il, « un gentilhomme biisque, qui a été page du maréchal de Gra-
« mont, et que le maréchal donna au Roi pour ses ballets. Il faisoit des sauts
« périlleux que les danseurs de corde et les plus légers baladins n'auroient osé
« entreprendre.... Je l'ai vu, dans un ballet du Roi, au Louvre, monter sur
« cinq hommes, trois en bas et deux au-dessus; il étoit le sixième et se tenoit
« PU sommet, droit sur les épaules des deux autres.... Jamais homme n'a eu
« une plus belle disposition. » C'étaient là , comme ou le voit, de véritables
exercices de clown (qu'on me passe l'anachronisme) intercalés dans la danse
des ballets. »
2. Il est question dans la correspondance de Mme de Sévigné (tome V,
p. 68) d'un « petit la Lane qui danse, » et qui était fort bien apparenté,
cousin du P. le Bossu entre autres; ce pourrait bien être ce M. de la Lanne.
<• Voyez une note de l'auteur au tome I, p. 235 des Mémoires inédits Je
Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne, secrétaire d'État sous Louis XIV ,
publiés.,., par F. Barrière, seconde édition, 1828.
86 LE MARIAGE FORCE.
vu. ENTRÉE.
CN CHARIVARI GROTESQUE '.
M. LuLLi^, les sieurs Balthasard, Vagnac, Bonnard,
LA Pierre, Descoustealx', et les trois Opterre, frères *.
1. Il y a bien crntesque dans le livret de 1664. L'AcsdémiVj dès sa pre-
mière édition (i6r)',), écrit grotesque^ ainsi que Riclielet (i()8o) et Fuielière
(1690). — Ce cliarivari nVtait qu'une pantomime; le plaisant était d'y voir figu-
rer quelques-uns des meilU-urs musiciens, dirigés par leur prince Lully, le
compositeur même du ballet. La musique écrite pour cette danse grotesque
n'a, comme l'a remarqué M. L. Celler", aucune couleur instrumentale parti-
culière; on peut supposer toutefois que Descoiisteaux et les Op'crre y fai-
saient leur partie, y ajoutaient quelques broderies sur leurs flûtes. D'ailleurs,
sans que cela soit indiqué sur la partition, on a vu que cliez Molière même (il
en devait à plus forte raison être ainsi à la cour) certaines parties étaient
exécutées ou doublées p.ir les liautbais *.
2. On a vu d:ins une citation que nous avons faite (tome Ilî, p. 4q, liant de
la note) des flJcmnires de Mintennoiselle, que Lully était a un grand baladin; »
Il excellait dans les danses bouffonnes.
3. 11 y eut un célèbre joueur de musette de ce nom de Defconsfeaux ou
Descôteaux ; Coulanges parle [Lettres de Mme de Sévigiié^ tome X, p. 352)
d'un Descôteaux, flûtiste, qui était aussi en réputation, mais bien des années
après, en 1696; son nom se trouve rapproché de celui de Philibert, autre
flûtiste.
4. Les Opterre sont cités, également comme flûtistes, avec les Descou-
teaux père et fils, au tome II de M. Fourncl, p. 339, ii"t6 2, et, avec Descou-
teaux et Philibert*^, dans la Relationde la fêle de f^ersaiUes du iS" juillet i663
par Félibien, p. i- (voyez à la Notice de George Dundin).
" Voyez son édition du Mariage forcé avec la partition réduite, p. i3S,
note F.
6 Voyez ci-dessus, à la Notice, p. 6, note a, — Dans un concert donné à
Louis XIII en 1627, le jour de la Sainl-Lcuis, « par les vini^t-ejuatre violons
et par les douze hautbois, de plusieurs airs choisis de dilféreuts ballets, »
plusieurs pièces iiililulées charivaris et écrites à cinq parties, furent cxéctiiées
par les l.aullxis (et Ijassons). Le tcirne I de Pliilidor, où ont été rtcueihis les
morceaux de re ccjncert, contient encore quelques autres charivaris. On se-
rait porté à croire que, pour les musiciens, un churivuri était un concert de
hautbois, de tous les instruments de cette famille, et que l'épithète de grotesque
n'était pas ici redondante.
e Dans la Relation , les noms sont écrits yea/i et Martin Hottere, Descou-
teaux, Pliilberl.
ACTE III, SCENE ÏV. 87
VIII. ET DERNIÈRE ENTRÉE,
QUATRE GALANDS, cajolants* la femme de Sganarelle.
Monsieur le Duc^, M. le duc de Saint-Aignan^,
MM. Beauchamp et Raynal*.
1. Dans le livret de 166.1. : « Gallands cajeollins ».
2. Le duc d'Engliien, fils de Condc, qui (on l'a vu aa tome III, p. 376)
venait d'épouser Anne de Bavière.
3. Celui que Mme de Sévigné appelle le PalaJin par éminenci', l'honneur
de la chevalerie, un grand original sans copie (tome III des Lettres, p. l^i\),
et tome VIII, p. 63), François de Beauvillier, mort à soix.inte-dix-huit
ans, en 1687. C'était un des ordonnateurs ordinaires des jjallcts, et il était,
après le Roi, le protecteur de l'Académie de danse : voyez M. Fouinel, tome II,
p. 192 et 193, et la fiu de la note 3 de la jiage 1980. Ou lui f;iit partiL-ulière-
ment honneur du vaste et brillant programme des Plaisirs de l'Ile enchantée,
dont ou trouvera deux relations ci-après, à V Appendice de cette pièce des
Plaisirs >>. Il est très-probalilement aussi l'auteur d'une Bradamante liJicule
qui venait d'être jouée par la troupe de Molière. Les frères Parfaict (tnme IX,
p. 242 et 243) se ri fusent à l'attribuer au duc de Saint-Aignan ; il est pour-
tant difficile d'entendre dans un autre sens la note du iîf?g'«//<; (/d /a Grange
qui dit, avec sa réserve ordinaire, et cette fois ol)ligée, à l'égard d'un auteur que
Sa qualité condamnait à l'anonyme : « Le jeudi 10 janvier 1664, joué, dans
notre salle au P.ilais-Royal, pour le Roi, la Brad,imante ridicule^ qui nous avoit
été donnée et commandée de la jouer par M. le duc de Siint-Aignan, premier
gentilliorame de la chambre, qui avoit donné cent louis d'or à la trou|ie pour
la dépense des habits, qui étoient extraordinaires. » Outre cette représentation
pour la cour, la Bradamante eut neuf représentations pour le juiblic, et non
cinq, comme disent les frères Parfaict. Le Roi, qui, cette année-la, se mêla
de faire des vers, dit Mme de Sévigné (tome I, p. 4ri6), apprenait du duc de
Saint-Aignan et de D.ingeau « comme il s'y faut prendre. » Racine allait bientôt
(en octobre) lui dédier sa première tragédie.
4. Nous avons à ajouter ici deux ou trois renseignements à ceux qui ont été
donnés dans la Notice. Le Mariage forcé, avec ses entrées de ballet et ses ré-
cits, fut choisi par le Roi en mai 1664 pour clore les divertissements de Vile
enchantée (voyez ci-après, p. 232); c'en ét.iit, cette première année, la cin-
quième représentation à la cour. Après la reprise à la vi^le de i658, il fut
donné à Versailles vers la fin d'avril «; peut-être, lors de cette repiésentatu)n,
fut-il encore accompagné de la même musique. Mais la Grange nous apprend
" Nous avons parlé de l'Académie de danse au tome IH, dans la seconde
partie de la note 7 de la page 4 S.
* Voyez particulièrement ce qui est dit p, 109, p. 233, et p. aSy.
• Registre de la Grange^ p. gS.
88 LE MARIAGE FORCÉ.
(p. i35, et cela rectifie ce qui a été dit ci-dessus, p. 7) qu'en 1G72 la comédie
fut remise à la scène a\ec une musique toute nouvelle, non plus de Lully, mais
de Charpentier : « Le Hlariage forcé ^ qui a été joué avec la Comtesse tVEscar-
lagnas, a été accompagné d'ornements dont M. Charpentier a fait la musique
et M. de Beauchamps les ballets, M. Baraillon les habits; et M. de Villiers avoit
emploi dans la musique des intermèdes. » Molière alors était brouillé avec
Lully, qui usait à outrance des privilèges obtenus pour son Académie royale :
voyez au tome 111 (1874) de la Chronique musicale, l'article de M. Jules
Bonnassies sur la Musique a la Comédie-Française (p. ^7 et 58;.
LES PLAISIRS
DE
L'ILE ENCHANTÉE
FÊTES CALAMES ET MAGNIFIQUES, FAITES PAR TE ROI
A VERSAILLES LE 7^ MAI ifiCV}
NOTICE.
Les Plaisirs de l' Ile enchantée, parmi lesquels figure, ce qui
surtout ici uous interesse, la pièce de Molière intitulée /« Prin-
cesse cVÉlide, sont restés une des fêtes les plus célèbres de Ver-
sailles. Cette suite de divertissements, appelée ainsi du nom
donné aux premiers et principaux, que reliait l'un à l'autre la
liction d'une sorte de grande féerie en trois journées, dura du
7 mai 1664 au i3 inclusivement. Une autre œuvre en perpé-
tuera le souvenir, ))lus encore que la f'rinçesse d' Elide : l'his-
toire littéraire ne laissera jamais oublier que, le 12 mai, avant-
dernier jour de cette semaine, Molière fit représenter, pour la
première fois, devant ces invités de Louis XIV, trois actes du
Tartuffe K
Nous avons de toute la fête de V Ile enchantée plusieurs re-
lations : d'abord la relation olficielle dans la Gazette -, puis
I. Outre le clief-d'œuvre inachevé, et la pièce nouvelle, la Prin-
cesse d'Elicte, ébauchée tout exprès avec ses intermèdes destinés aux
compositions de Lully, Molière Cl encore jouer aux fêtes de Ver-
sailles les Fâcheux et le Mariage forcé; dès le premier jour, il eut à
figurer en dieu Pan au haut d'une machine roulante et à réciter un
compliment à la Reine : voyez ci-après, p. 122-124, P- 229, p. 23r,
et p. 232. Grâce à une récente publication de M. Emile Campardon,
nous savons quelle a été la rémunération du concours presque jour-
nalier qui fut réclamé du poëte, du comédien et du chef de troupe.
Indépendamment de la somme de 4000 livres donnée à Molière et
à sa troupe conjointement, pour représentations et séjour (grati-
fication déjà connue par le Reglslre de la Grange), une allocation
particulière de 2000 livres fut accordée à l'auteur de la Prinresse
d'Elide : voyez, les Nom'elles pièces sur Molière^ publiées par M. Emile
Campardon (1876), p. 41-
1. Numéro 60, daté du 21 mai 1664 et intitulé : Les Particula-
rités des divertissements pris à T'ersailles par Leurs Majestés.
9^ LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
celle qui, depuis les premières éditions de la Princesse d' Élide,
et, à leur exemple, dans la nôtre, sert de cadre aux cinq actes
de cette comédie, et à laquelle Molière a pu avoir quelque
part, notamment pour le passage relatif à la représentation
des trois premiers actes du Tartuffe * ; puis encore le spirituel
récit de Marigny, que nous publions en appendice^. Voltaire,
dans son Siècle de Louis XIV^ n'a pas dédaigné de consacrer
à ces brillantes journées plusieurs pages ^. Enfui, récemment,
M. Edouard ïbierry a repris le même sujet dans un opuscule
intitulé : la Troupe de Molière et les Plaisirs de Vile enchan-
tée''-, et ce titi^e indique que l'auteur s'est plus occupé de la
comédie de Molière que des autres divertissements auxquels
elle était mêlée. Ces diverses relations suffisent, pour satisfaire
1. Voyez ci-après, p. aSi et ïZi, et comparez la citation de la
Gazette faite à la note 2 de la seconde de ces pages. — Nous croyons
savoir que Victor Cousin a exprimé sur l'endroit de la Relation qui se
rapporte au Tartuffe un avis analogue au nôtre. Ce passage, dont on
sent que tous les termes ont e'te' pesés avec le plus grand soin, répon-
dait sans doute à un ordre donné de liant et dut être soumis à une
censure officielle ; mais il est bien probable aussi que la rédaction en
fut concertée avec Molière; il seml)le au moins que, forcé de consta-
ter et de justifier la mesure dont le Tartuffe était l'objet, le poëte lui-
même, ou un ami dévoué, inspiré par lui, n'aurait pu s'y mieux
prendre pour atténuer les reproches faits à la pièce et faire connaî-
tre l'approbation personnelle du Roi. — On verra par la Relation
même que les vers qu'on y a insérés ne peuvent être attribués à Mo-
lière, qu'ils ont pour auteurs Benserade et le président de Périgny.
2. Voyez ci-après, p. aSi et suivantes. On trouvera de plus, avant
la Relation de Marigny (p. aS/j-aSo), une partie du programme pu-
blié par Ballard, en 1664, et qui pourrait bien être le livret même,
le livre^ comme l'on disait alors, distribué aux invités du Roi. Ce
programme a fait seul connaître (les bibliographes ont négligé de le
dire) les rôles dont Molière et Mlle Molière se chargèrent dans les
pompeuses mascarades de la première journée des Plaisirs de rile
enchantée. — Bussy assista à la fête, dont son ami le duc de Saint-
Aignan était l'ordonnateur. « Je la vis et je l'admirai, » se contente-
l-il d'écrire dans ses Mémoires (tome II, p. i5i). Il n'était pourtant
pas homme à tout louer, les tirades du président de Périgny, par
«exemple, et l'on peut regretter qu'il se soit borné à ce peu de mots.
3. Voyez au chapitre xxv, tome XX, p. i46-i5o.
4- Cette izitéressante brochure n'a pas été mise en vente.
NOTICE, ()-i
ia curiosité des amateurs des fêtes galautes; nous n'avons à
parler ici que de la Princesse d' Élide.
L'intention secrète de ces fêtes s'adi'essait, dit-on, à Mlle
de la Vallière, depuis quatre mois relevée de ses premières
couches ; mais, en apparence au moins, elles étaient destinées
à la Reine mère et à la jeune Heine, Anne d'Autriche et Marie-
Thérèse, toutes deux Espagnoles. Ce fut peut-être cette consi-
dération, de la patrie des deux reines, qui détermina Molière
à choisir son sujet dans une des meilleures comédies du théâtre
espagnol, el Desden cou el desdc/i, « Dédain contre dédain^ n
d'Augustin Moreto*. Molière n'a fait que transporter dans
l'antiquité et en Elide le sujet que Moreîo a placé à Bai'celone.
Du reste, la donnée est toute semblable : Carlos cherche à
vaincre l'insensibilité de Diana en affectant une insensibilité
absolue à l'égard de l'amour : le succès de la ruse est le même
dans Moreto et dans 3Iolière. Seulement, chez l'auteur espagnol,
l'intrigue est plus compliquée, les développements sont plus
abondants, les caractères plus marqués. Pressé par le temps,
Molière abrège et simplifie. Il n'a pu mettre en vers que le pre-
mier acte, une partie de la première scène du second; le reste
de la comédie est en prose, et encore la plupart des scènes,
visiblement écourtées, portent-elles la trace de la précipitation
avec laquelle cette pièce a été écrite. Ce qui prouve combien,
plus tard aussi, le temps a toujours manqué à cette existence si
laborieuse et si active, c'est que la Princesse d' Élide, jouée plu-
sieurs fois à la cour, à des époques diverses, du vivant même
de Molière, est toujours restée dans ce singulier état, sans que
l'auteur ait jamais eu le loisir nécessaire pour lui donner au
moins l'apparence de l'achèvement^.
1. Mort prêtre à Tolède, cinq ans plus tard, en octobre iGGtj.
On cite d'f/ Desden con el desden une édition de i654. Cette remar-
quable pièce est du nombre des quatre Cliefs-d^ceuvre du théâtre
espagnol que Î\I. Charles Habencck a traduits pour la première fois
(Het'^el, 1862). En Allemagne, accommode'e avec succès à la scène,
vers la fin de 1816, par Schreyvogel (qui prenait le pseudonyme
de West), la comédie de Moreto est restée au répertoire sous le
titre de Dona Diana.
2. Nous parlerons ci-après, p, 102-104, de diverses traductions,
tentées par d'autres, de la prose en vers.
94 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTEE.
Représentée pour la première fois à Versailles le 8 mai 1664,
la Princesse cV ÈUde fut reprise la même année, au mois de
juillet, et jouée quatre fois à Fontainebleau, l'une au moins
devant le légat d'Alexandre VII*, le cardinal Chigi, venu pour
apporter à Louis XIV les satisfactions exigées au sujet des
violences commises par la garde corse du Pape contie les
gens de l'ambassadeur de France, et auquel on cherchait à
dissimuler ou au moins adoucir ce que cette ambassade avait
de pénible, en lui faisant la plus splendide réception. Selon la
Gazelle^ le légat trouva le spectacle « tout à fait agréable, et
digne des plaisirs d'une cour si galante^. »
En août 1GG9, la trouj^e du Roi va \ Saint-Germain, et y
représente quatre fois encore la Princesse cV Eiule. La Gazette
nous apprend qu'elle fut jouée devant un hôte nouveau de
Louis XIV, le prince de Toscane ^ On voit que les occasions
solennelles n'ont jias manqué à Molière pour terminer sa pièce :
il ne put en proliter.
A la ville, la piemière représentation de la Princesse
d'Élide avait eu lieu le 9 novembre 1664. Voici la liste des
représentations :
Dimanche 9 novembre 840 ^
Mardi 11 94"
Vendredi 14 47^ *
1. Registre de la Grange, p. (16. — D'après ce registre, les quatre
représentations auraient été données devant le légat; mais la Ga-
zelle ne mentionne la présence du Cardinal qu'à l'une d'entre elles.
2. jSuméro du 2 août x(i64 '• il s'agit de la représentation du
3o juillet, la seule peut-être à laquelle le légat ait assisté.
3. Numéro du 3i août. La représentation à laquelle le prince de
Toscane assista fut donnée le jour de la Saint-Louis, dans la grande
salle du vieux cliâleau; à l'occasion de celle du 3i août, la Gazette
(n° du 7 septembre) dit que la comédie était ce accompagnée de
nouvelles entrées de ballet, dont la beauté charma toute la cour,
ainsi que les changements de tbéàtre et les concerts qui rendoient ce
spectacle des plus magnifiques. » — M. É. Cam pardon, dans le
volume cité, a donné deux documents d'où il résuite que les frais
de ces représentations de Saint-Germain montèrent à un peu plus
de 24 000 livres.
4. Après cette représentation du vendredi 14, la Grange inscrit
cette note sur son Registre : « J'ai commencé à annoncer pour Mons'
NOTICE. 95
Dimanche i(S 856 '*
Mardi 18 480
Vendredi 21 4t8
Dimanche aj 808
Mardi 2 5 760
Vendredi 28 545
Dimanche 3o 760
Mardi 2 décembre 696
Vendredi 5 58o
Dimanche 7 740
Mardi 9 233
Vendredi i.>. 317
Dimanche 14 824
Mardi 16 5go
Vendredi 19 537
Dimanche 21 846
Mardi aS 525
Vendredi 2(1 571
Dimanche 28 586
Mardi 3o 2f)8
Vendredi 2 janvier i665 327
Dimanche 4 709
C'était, en tout, vingt-cinq représentations à Paris. La men-
tion de frais extraordinaires qui se trouve au Registre de la
Grange, l'énumératlon qui en est faite dans un autre des re-
gistres de la Comédie, prouvent que la Princesse cV Élide fut
domiée au public avec ses agréments de musique et de danse*.
de Molière. » L'annonce était une sorte de petit discours adressé
au publie pour hii faire savoir ce qu'on jouerait à la prochaine
représentation. Molière, dit-on, j prenait plaisir et y réussissait
parfaitement. L'abandon qu'il faisait ainsi de ses fonctions ^orateur,
prouve à la fois sa fatigue et aussi sa confiance dans le tact de la
Grange, qui réussit fort bien dans cette fonction délicate.
I. M. Jules Bonnassies, dans le premier de ses intéressants arti-
cles sur la Mus'u]ue a la Comédie-Franc aise ( inséré au tome II de
la Chronique musicale^ 1873), a fait connaître (p. 271) le détail de ces
frais; sur le compte emprunté par lui au Registre des dépenses de
l'année 16G4 sont portés 8 violons, sans compter ceux des ritour-
nelles, 3 hautbois, quelques autres concertants sans doute encore
a pour la symphonie », des chanteurs, et 12 danseurs. — Nous di-
rons à ce propos qu'un autre compte cité par AI. Bonnassies (p. 270),
96 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
Lii pièce jouée de nouveau, nous l'avons dit, à la cour, ne le
fut plus à la ville, du vivant de Molière.
Après sa mort, elle a été reprise plusieurs fois sous Louis XIV,
et aussi sous Louis XV \ et chaque fois son succès à la
cour est plus sensible qu'à la ville. C'est aussi qu'à la cour on
pouvait faire valoir l'œuvre du musicien avec celle du poète,
et déployer un luxe de mise en scène interdit au théâtre de la
Comédie^. Lorsqu'on 1722, après avoir été redonnée au pu-
blic, elle fut, le 14 février, jouée devant le Roi, l'Opéra tout
entier concouï'ut à l'exécution des intermèdes^. En 1728
et tiré du même registre, complète encore l'état de dépenses, relatif
au Mariage forcé, qui a été donné ci-dessus, p. 6, note i.
1. Elle le fut sous Louis XIV en 1692 et lôgS et jouée vingt-
trois fois; puis en lyoS, jouée onze fois; en 1704, 1706, jouée
quatre fois chacune de ces années; sous Louis XV elle fut jouée
une dizaine de fois à chacune des reprises de 1716, de 1722, de
1728, enfin quatre fois à la dernière de T756-1757.
2. Luxe interdit positivement, en ce qu'jr pouvait ajouter la mu-
sique et la danse, par les privilèges de l'Opéra : voyez les articles de
M. Bonnassies; dans celui du i5 mars 1874 il cite (p. 257) un arrêt
du Conseil, rendu, le 20 juin 1716, en faveur de l'Opéra contre les
Comédiens-Français, les condamnant, dit-il, « en 5oo livres d'a-
mende, au j>rofit de l'Hùpital-Général, pour une contravention dans
une représentation du Malade imaginaire du 12 janvier, et à pareille
amende, pour seconde contravention, dans une représentation de
la Princesse d'Elide du 4 mai, dans les entr'actcs desquelles ils ont
fait exécuter des danses et entrées de hallet, et se sont servis d'un
plus grand nombre de voix et d'instruments qu'il n'est licite. L'ar-
rêt les décharge, « par grâce et sans tirer à conséquence, » de la
demande en dommages-intérêts faite par l'Opéra. »
3. « Les principaux rôles de la princesse d'Elide, du prince d'I-
thaque et de Moron.... viennent d'être remplis avec un applaudis-
sement général par le sieur de la Thorillière {fîls du camarade de
Molière), par le sieur Quinaut, et par la demoiselle Qulnaut sa
sœur. La musique du IV^^ et V<= intermèdes est du même sieur Qui-
naut, qui a été fori goûtée, même à côté de celle de M. de LuUi,
de la composition duquel sont les chants et la symphonie des autres
intermèdes — Cette pièce fut représentée devant le Roi le samedi
14 de ce mois; les intermèdes, pour le chant, la danse et la sym-
phonie, par les officiers de la musique du Roi, et par les acteurs
de l'Opéra — » (Mercure de février 1722, p. 121 et p. 124.)
NOTICE. 97
encore, elle fut reprise au mois d'août pour le public; puis, au
mois de décembre, elle fut représentée par ordre à la cour
avec beaucoup de magnificence et d'éclat*. La destinée de
cette comédie semble avoir été de plaire surtout là où elle a été
représentée la première fois; et comme c'était pour la cour
en effet que Molière l'avait écrite, on voit qa'au moins à cet
égard il avait parfaitement atteint son but.
Depuis 17^7^, la pièce n'a plus été jouée au Théâtre-Fran-
çais'.
1. Voyez le Mercure de France du mois d'août", p. iSSg et 1840,
et le second volume de de'cembre, p. 298 1 et 298 2. Mlle le Cou-
vreur remplaçait Mlle Quinaut dans le rôle de la Princesse. Voici
le compte rendu de la représentation par ordre, du mois de dé-
cembre : « Le 22 du mois dernier, le duc de la Trimouille, premier
gentilhomme de la chambre du Roi, ordonna aux Comédiens-Fran-
çois et à MM. de Blamont, surintendant de la musique, et Balon,
compositeur des ballets de S. ^L, de remettre au théâtre, pour être
représentée devant la cour, la comédie héroïque de la Princesse
d'Ellde de Molière, avec tous ses intermèdes et agréments, ce qu'on
fut obligé de faire avec beaucoup de jirécipitation. Leurs Majestés
en voulant voir la représentation le 4 de ce mois. Cela fut exécuté
par les Comédiens du Roi et par les meilleurs sujets de l'Académie
royale de musique dans le chant et dans la danse, avec tout l'art
et la magnificence qu'on peut concevoir, et à la satisfaction de Leurs
Majestés et de toute la cour. — La demoiselle le Couvreur et le
sieur Quinault y jouèrent les principaux rôles; le sieur de la Tho-
rillière celui de Moron, etc. — M. de Blamont y conserva tout ce
qui y étoit de la musique de M. de Lully; il y ajouta seulement
quelques morceaux particuliers de lui, et y joignit la chaconne de
M. de Dampierre avec des cors de chasse. »
2. Voyez sur la reprise du 27 décembre 1766, ci-après, p. io3.
3. Nous ne saunons compter une représentation unique, donnée,
il y a quelques années (le 28 avril 1869), au Grand-Hôtel pour une
œuvre de bienfaisance, où MM. Delaunay, Coquelin aîné et Mlle Fa-
vart remplirent les principaux rôles avec leur succès accoutumé,
et où dans les intermèdes on applaudit une musique nouvelle de
M. J. Cohen.
» Cette reprise, qui date du i"' août, suivait de près la première représenta-
tion donnée à l'Opéra d'un ballet héroïque, en trois actes et un prologue, de
la Princesse cVElide, dont les paroles étaient de i'abi>é Pellegrin, et la musique
de Villeneuve : voyez la Bibliographie molièresque^ p. 137.
Molière, iv 7
98 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
La distributit)ii de la pièce dans sa nouveauté n'est pas dou-
teuse comme celle de beaucoup d'autres. De même que pour
toutes les comëdies-ballets jouées à la cour, elle était indi-
quée dans le livret distribué aux spectateurs ; on la trouvera
plus loin, p. i4o et 141, et p. 238.
Nous avons dit plus haut (p. 92, note 2), que Robert Bal-
lard publia en 1664 un programme ou livret des Plaisirs de
l'Ile enchantée : nous en donnerons dans X Appendice (p. 234
et suivantes) toute la partie que ne rend pas inutile la Relation où
est encadrée, dans notre édition, comme dans la plupart des
précédentes, la Princesse d' Élide. Ce livret, de format in-4'',
qui n'a point d'achevé d'imprimer, ne contient pas la comé-
die de Molière et s'arrête, avec le Ballet du Palais d' Alcine^
à la fin de la troisième journée.
La Princesse d'Élide parut pour la première fois, chez le
même libraire, dans un volume in-folio, imprimé la même an-
née 1G64, où nous n'avons pas trouvé non plus d'achevé d'im-
primer. Le titre est :
LES
PLAISIRS
DE L'ISLE
ENCHANTÉE.
COVRSE DE BAGVE,
Collation ornée de Machines, Comédie
meslée de Danse et de Musique, Ballet du
Palais d'Alcine, Feu d'Artifice : Et autres
Pestes galantes et magnifiques; faites par le
Roy à Versailles, le 7. May 1664. Et
continuées plusieurs autres lours.
A PARIS
chez Robert Ballart, seul imprimeur
du Roj pour la Musique
M. DC. LXIV
AFEC PRI FILEGE DE SA M AI ESTÉ
Ce volume, où la comédie de Molière est insérée, à sa place,
dans la relation complète des fêtes, est de la plus grande rareté.
Nous en avons vu deux exemplaires, dont l'un, avec reliure
NOTICE. f)f)
aux armes royales, est à la Bibliothèque nationale; l'autre, aux
armes de Colbert, appartenait à M. Ambroise-Firmin Didot.
Cette e'dition a pour les deux premières journées 83 pages
chifTre'es, dont la dernière est marque'e, par erreur, 71, et
pour la suite 6 feuillets non chiffrés. Au haut du feuillet de
titre de l'exemplaire de M. Didot est écrit, à la main : Btblio-
thecx Colberiinœ . Dans le même exemplaire, le texte est ac-
compagné de neuf grandes gravures, dessinées et gravées
par Israël Silvestre, qui ne sont point dans le volume de la
BibHothèque nationale. Ces gravures sont de troisième état*;
mais la bibliothèque de M. Didot renferme aussi ces neuf plan-
ches en premier état (avant toute lettre), ajant appartenu au
roi Louis XIV. Il est possible que les gravures n'aient pu être
prêtes pour l'édition de 1664 et que Colbert les ait fait join-
dre plus tard à son exemplaire. Peut-être ne furent-elles pu-
bliées qu'avec la belle réimpression du volume de 16C4, faite
à l'Imprimerie royale, et datée, au titre, de 1673, de 1674 à
la fin du volume. Nous avons relevé un certain nombre de
variantes^ dans celte édition, d'un format un peu plus grand
que l'originale; nous en avons trouvé un exemplaire à la Bi-
bliothèque nationale, un autre dans celle de M. le baron James
de Rothschild. Pour la distinguer du recueil de 1673, nous la
désignerons par 1673^.
En i665, il parut, avec un achevé d'Imprimer du 3i jan-
vier, une seconde édition, du format in- 12, que, vu l'extrême
rareté de l'in-folio de 1664, dont nous venons de parler, on
considéra longtemps comme l'édition originale.
La première édition citée par Brunet, dans son Manuel du
libraire (tome III, p. i8o3), de la. Princesse d'Elide impri-
mée séparément et sans tout l'ensemble de la fête, est un
in-ia de 1668, qui a néanmoins un titre dont le commence-
ment ne convient qu'à cet ensemble : Les Plaisirs de Vile
enchantée ou la Princesse d' Elide, comédie de M. de Molière.
1. Voyez, sur les trois états 'de ces planches et sur leurs sujets,
ci-après, p. 262 et 263.
2. Cela lève le doute exprimé par M. Paul Lacroix dans sa Bi-
bliographie moliéresque^ P- 49- On ne s'est pas borné pour le texte
de 1673 à refaire le titre; c'est bien une réimpression.
loo LES PLAISIRS DE L'ILE ExNCHANÏEE.
On peut douter de l'exactitude de ce renseignement de Bru-
net : il y a à la Bibliothèque nationale un exemplaire de 1668
011 la comédie n'est pas encore sépare'e de la Relation.
Les anciens recueils des OEuvres , à partir du premier
(1666), donnent tous la Princesse d' ÈUde avec le cadre com-
plet des Plaisirs^ et mise à sa place dans ce cadre ; plus tard
on l'a imprimée en tête et mis la Relation à la suite (voyez
ci-après, p. 107, seconde partie de la note).
Un des plus beaux in-folio de la collection Philidor*, le
n» 47, contient la copie de tout le texte ^ des Plaisirs de Vile
enchantée (Relation, vers, devises, comédie), et celle de toute
la musique que Lully composa pour les trois premières jour-
nées de ces fêtes, et qui dut beaucoup contribuer à leur agré-
ment'. Toute la moitié de cette copie qui est en dehors de la
partition est tellement conforme à l'édition de 1682, qu'elle
en a sans doute été simplement transcrite par Philidor'. Nous
avons cru ne devoir noter qu'un petit nombre de difTérences,
et pouvoir négliger quelques rajeunissements de style, proba-
blement involontaires, quelques changements et omissions dus
aux distractions du copiste, ou à ses tentations d'abréger une
tâche si longue; mais la collation du texte original de 1664
avec les paroles mises en musique nous a fait recueillir quel-
ques variantes et quelques détails de mise en scène qui nous
ont semblé avoir leur intérêt.
Le catalogue suivant pouira donner une idée de l'impox"-
tance qu'a la partition de Lully ^
1. Cette partie de la Notice, relative à ce manuscrit, est de
M. Desfeuilles. Voyez, ce qui est dit de la collection Pliilidor ci-
dessus, p. 10 et suivantes.
2. Il y a cependant deux lacunes, signalées ci-après, p. 127,
note I, et p. 182, note 2.
3. On redonna de plus le ballet des Fdclieux le cinquième jour,
et, le septième, celui du Mariage forcé : voyez ci-après, p. 229,
et p. a32.
4. Il reproduit notamment les variantes caractéristiques de cette
édition dans le passage relatif au Tartuffe (ci-après, p. 281 et 282),
et la variante assez, étrange d'un vers adressé à la Reine mère (ci-
après, p. 228, note I.)
5. Sauf les exceptions indiquées, elle est écrite à cinq parties.
NOTICE. loi
Première journée : i " une Ouverture * ; a"" une F' entrée pour
les quatre Saisons, les douze Signes du zodiaque et les douze
Heures ; 3" une Marche de hautbois pour le Dieu Pan et sa
suite ; 4° un Rondeau pour les violons et flûtes allant à la table
du Roi; 5" une Suite du rondeau pour les violons et pour les
flûtes.
Seconde journiîe, celle de la Princesse d'Elide. Avant le
P"" intermède de la comédie : une" Ouverture. A la scène /»■« du
/"■ intermède : i" une Ritournelle à deux parties hautes (de
violons probablement) et basse chiffrée /;»ow le Récit de l'Ju-
rore ; i" le Récit de V Aurore, avec une basse chiffrée : ces
basses chiffrées devaient indiquer un accompagnement de basse
(de viole) , de clavecin et de téorbe *. A la scène 11^' : i " un trio,
longuement développé, des Valets de chiens, avec une basse
chiliVée pour l'accompagnement ; a" une Entrée de Valets de
chiens endor/nis; 3° un deuxième Air de danse des Valets de
chiens et des Chasseurs avec des cors de chasse- 4'' un troi-
sième Air pour les Valets de chiens éveillés. — A la scène 11^^
du 11^ intermède : i" un premier Air des Chasseurs et Paysans
avec des bâtons ; i" un deuxième Air pour les Chasseurs et Pay-
sans. — A la scène 11^^ du ///* intermède : i" quelques phra-
ses en récitatif, puis la première chanson du Satyre ; au-dessus
du chant sont écrites deux parties de violons, et au-dessous
ime basse chiffrée ; a" la seconde chanson du Satyre, accom-
pagnée d'une simple basse chiffrée ; 3° une Ritournelle et En-
trée pour les postures des Satyres^ (à trois parties seulement).
1 . Ce morceau et les quatre suivants ont été réunis à la suite de
la relation de la première journée. L'ouverture fut sans doute exé-
cutée, après la course et l'illumination du camp, par la grande
bande des concertants qui s'avança en cadence, LuUy en tête, puis
s'arrêta quelques instants dans l'enceinte : vojez la lettre de Ma-
rignj, ci-après, p. 255, second alinéa.
2. Sur les ritournelles, et l'accompagnement des voix, voyez à la
scène i de l'acte II du Bourgeois gentilhomme.
3. Au tome IV du recueil manuscrit en six volumes des ballets de
Lully qui est à la Bibliothèque nationale, le morceau est intitulé :
les Gestes du Satyre; et au tome A du recueil manuscrit en deux
volumes appartenant à la même Bibliothèque : les Gestes de Molière;
d'après cela, et d'après les termes de l'ancien argument (voyez ci-
102 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
— A la scène /•■« du IV' intermède : un jiremier air de Tir-
cis. A la scène ITà' : i" un second air de Tircis; i" la chanson
de Moron (Molière'), suivie de deux phrases chantées par
Tircis : tous ces airs sont accompagne's d'une basse chifTre'e.
— Au V' intermède, une Ritournelle (à deux parties hautes et
basse chiffrée), précédant le Dialogue de Clymène et Ph/lis, qui
est soutenu d'une basse chiffrée. — Au FJ' intermède : i» le
premier couplet du Chœur de Pasteurs et de Bergères qui dan-
sent; le chant des quatre premiers vers est écrit à quatre par-
ties, accompagnées d'une simple basse ; celui des deux pre-
miers vers du refrain est donné à la voix haute, accompagnée
d'une basse chiffrée; puis le chœur achève, accompagné comme
d'abord ; 2° un morceau écrit à cinq parties d'instruments ;
3" le second couplet du chœur, mais cette fois accompagné
de six parties instrumentales , sauf pour les deux premiers
vers du refrain chantés comme au premier couplet. On voit
par la Relation (ci-après ^ p. 217-219) que le compositeur
avait réuni, pour l'exécution de ce (inale à grand effet,
toutes les voix et tous les instruments dont il pouvait dis-
poser.
Troisu'cme journée, où fut donné le Ballet du Palais d^ Al-
cine. I" V entrée, de quatre Géants et quatre Nains ; 2" 11^' en-
trée, des huit Maures; 3° ///' entrée, des six Chevaliers et
des six Monstres ; 4° IF" entrée, des Démons agiles ; 5" F' en-
trée, des Démons sauteurs; 6° FP et dernière entrée, d' Al-
eine, Mélisse, Roger, et des Chevaliers .
L'édition d'Amsterdam de 1725 (4 volumes in-12), à laquelle
Bruzen de la Martinière a peut-être donné quelques soins, et
pour laquelle il paraît avoir composé une nouvelle Fie de
Molière^, contenant, comme le dit Y Avertissement, « bien des
choses curieuses qu'on chercheroit en vain dans les autres
après, p. 179 et 180), il semblerait que, du moins à l'origine, la
musique n'accompagnait ici qu'une pantomime à deux, de Molière
et du chanteur.
1. Nous la donnons à V Appendice, ci-après, p. 264-267.
2. Nous avons eu occasion de la citer, tome I, p. xxiii, note *,
et tome III, p. 128, note 3.
NOTICE. io3
(éditions), » donne* une Princesse d'Elide toute en vers, di-
visée en cinq actes, « telle qu'on la joue à présent sur le
théâtre de Paris, « dit le titre ; et, comme pour faire cioire
que ces vers sont l'œuvre de Molière, l'éditeur nous apprend
qu'elle n'avait « jusqu'à présent été vue (telle) qu'en manu-
scrit. y> Telle qu'il la publie, il eût été difficile en effet de la
produire en France*.
C'est évidemment une autre version qu'on hasarda de réci-
ter dans la maison de Molière, lors de la dernière reprise de
décembre 1756. Le Mercure, qui parle de ces vers, est d'ail-
leurs loin d'en faire l'éloge ; il n'en rapporte rien et ne donne
aucun renseignement sur l'auteur ' .
Nous ne savons pas davantage à qui attribuer et n'avons
pas jugé autrement digne d'attention une Princesse cV Élide
1. Au tome IV; au tome II se trouve le texte de Molière dans
son cadre ordinaire de la Relation.
2. Les vers vraiment barbares y abondent. En voici quelques-
uns, tout des premiers de la traduction (acte II, scène i, p. 4i4)i
qu'un éditeur étranger a pu seul laisser imprimer :
I-A PRINCESSE.
Non, quand j'ouvre les yeux sur de certiiins exemples,
Que mes regards frappés de ces objets contemples
Les serviles ardeurs, les honteux sentiments
Que cette passion verse sur tous les gens
Où souverainement elle étend sa puissance....
Plus loin (p. 448), dans le cinquième intermède, qui est de son
invention, le versificateur n'a pas pris moins de liberté avec la lan- ,
gue :
Tu te promène aussi comme en pleine franchise.
3. « Le kmdi 27 décembre [lySfi] les Comédiens François ont
remis la Princesse d^Élide, comédie en cinq actes, ornée de chants
et de danses. Quoique les premiers rôles soient remplis par
Mlle Gaussin et M. Grand val (c'est annoncer qu'ils ne peuvent
l'être mieux), elle n'a fait sur le public qu'une foible impiession.
L'anonyme qui a mis en vers la prose de Molière n'a pas aidé à la
faire briller. Une pareille broderie n'étoit pas propre à embellir
l'étoffe,... Est-il permis à des barbouilleurs de toucher au tableau
d'Apelle ? Le divertissement du second acte a fait plaisir »
(Mercure ^/fF/a^ce, second volumede janvier 1757, p. 2o3 et 204.) H
io4 LES PLAISIRS DE L'ILE E.XCIIAMÉE.
versifiée, qui fait partie d'un Recueil de pièces dramaticiues
anciennes et nouvelles^, publié à Bouillon, Paris, Nancy, en 1 785.
Une troisième traduction en vers a été imprimée (à Orléans) ;
elle est comprise dans les « Pièces de Théâtre àe M. Alexandre
Pieyre, con^espondant de l'Institut, » etc. (au tome P"", 181 1*),
sous ce titre : « la Princesse d'Élide, comédie-ballet de Mo-
lière, arrangée en trois actes et continuée en vers. » L'œuvre
de Molière est augmentée là de plusieurs scènes et intermè-
des que Pieyre a pris soin de signaler au bas des pages
comme étant « de création '. n
y eut quatre représentations de cette reprise, dont deux l'année
suivante lySy.
1. Toutes ces pièces (à savoir, outre la Princesse d'Elide, comédie
de Molière, en cinq actes, deux tragédies et deux traductions de Té-
rence) sont d'un seul auteur, qui a signé des initiales V. C. D, V.
son épître dédicatoire au prince d'Havre et de Croy, comte de
Priego, etc. Une citation pourra suffire à montrer en quel style a
été rhabillée la prose de la Princesse d^Elide. Les vers suivants suc-
cèdent presque immédiatement à ceux de 3Iolière (acte II, scène i.
p. 116) :
Ne rougissez-vous pas d'être dans une erreur
Qui transforme en vertus les foiblesses du cœur?
Notre sexe à vos yeux est-il si méprisable,
Qu'il ne puisse autrement être recommaudable?
Pour moi, que son honneur intéresse de près.
Je ne le vois jamais s'y livrer sans regrets :
Et pour le rédimer de cette ignominie.
Volontiers j'offrirois tous mes biens et ma vie.
2. Ce volume (qui contient en outre un plan du Dépit amoureux
arrangé en trois actes) est un recueil factice ; la pièce a dû paraître
à part, comme l'indique la Bibliographie moliéresque (p. i34), et
avant la date portée sur le titre général.
3 Ce mot de « création », qu'il affectionne, semblera moins
modeste que les déclarations de sa préface en dialogue : « Je fis
mon plan, dit-il à son interlocutrice {Mme de G*** : M. Paul La-
croix nous apprend que c'est Mme de Genlis), je créai, j'écrivis ma
première scène du deuxième acte.... Vous voyez que par cet
amour que je crée entre Aglante et Aristomène, et qui entre si
naturellement dans le fond du sujet, je me serois ouvert le champ
d'une pièce en cinq actes,... et l'on trouvera peut-être que je n'ai
pas assez profité de cet avantage, que je tourne trop court, et que
NOTICE. io5
Nous n avons pas besoin de dire au lecteur, à la fin de
cette notice, pourquoi nous avons été sobres d'annotations sur
la relation qui encadre la comédie de Molière. C'est cette co-
médie seule qui vraiment ici nous importe.
SOMMAIRE
DE LA PRINCESSE D'ÉLIDE OU LES PLAISIRS
DE L'ILE ENCHANTÉE, PAR VOLTAIRE.
Les fêtes que Louis XIV donna dans sa jeunesse mentent d'en-
trer dans l'histoire de ce monarque, non-seulement par les magni-
ficences singulières, mais encore par le bonheur qu'il eut d'avoir
des hommes célèbres en tous genres, qui contribuaient en même
temps à ses plaisirs, à la politesse et à la gloire de la nation. Ce
fut à cette fête, connue sous le nom de Vile enchantée, que Molière
fit jouer la Princesse d^Éllde, comédie-ballet en cinq actes. Il n'y a
que le premier acte et la première scène du second qui soient en
Ters : Molière, pressé par le temps, écrivit le reste en prose. Cette
l'intérêt est étranglé; mais je ne veux pas avoir la prétention de
donner une autre pièce que celle de Molière. Je ne veux pas sortir
des limites qu'il a tracées Il n'occuperoit plus assez dje place
dans sa pièce. » Voyez l'appréciation, toute pleine d'éloges, d'Au-
ger à la fin de sa Notice (tome IV, p. tSy et i58). « M. Pieyre,
dit-il, l'estimable auteur de V Ecole des pères, a fait sur la comédie
de la Princesse d^Elide un travail qui a obtenu l'approbation des
gens dégoût II a mérité qu'en plus d'un endroit on put
attribuer au maître lui-même l'heureux travail de l'élève. »
io6 SOMMAIRE DE VOLTAIRE.
pièce réussit beaucoup dans une cour qui ne respirait que la joie,
et qui, au milieu de tant de plaisirs, ne pouvait critiquer avec sévé-
rité un ouvrage fait à la hâte pour embellir la fête.
On a depuis représenté la Princesse d^Ellde à Paris; mais elle ne
put avoir le même succès, dépouillée de tous ses ornements et des
circonstances heureuses qui l'avaient soutenue. On joua, la même
année', la comédie de la Mère coquette, du célèbre Quinault : c'était
presque la seule bonne comédie qu'on eût vue en France, hors les
pièces de Molière, et elle dut lui donner de l'émulation. Piarement
les ouvrages faits pour des fêtes réussissent-ils au théâtre de Paris.
Ceux à qui la fête est donnée sont toujours indulgents ; mais le pu-
blic libre est toujours sévère. Le genre sérieux, et galant n'était pas
le génie de Molière ; et cette espèce de poëme, n'ayant ni le plai-
sant de la comédie ni les grandes passions de la tragédie, tombe
presque toujours dans l'insipidité.
1. Ce ne fut qne l'année suivante i665, vers le milieu d'octobre : voyez les
frères Parfaict, tome IX, p. 36<) et 376.
LES PLAISIRS
DE
L'ILE ENCHANTEE,
COURSE DE BAGUE, COTXATION ORNEE DE MACniNES, COMEDIE MELEE DE DANSE
ET DE musique', BALLET DU PALAIS d'aI.CINE ; FEU d'aRTIFICE : ET AUTRES
FÊTES GALANTES ET MAGNIFIQUES, FAITES PAR LE ROI, A VERSAILLES, LE
7* MAI 1664, ET CONTINUÉES PLUSIEURS AUTRES JOURS.
Le Roi voulant donner aux Reines et à toute sa cour le plaisir de
quelques fêtes peu communes, dans un lieu orne' de tous les agré-
I. Comédie de Molière intitulée la Princesse d'Elide,mè\ée, etc. (i665, 66,
68, 73, 74, 70 A, 82, 84 A, 94 B.) — C'est dans le titre imprimé au haut
de la page où commence le texte, que se trouve cette variante dans les di-
verses éditions anciennes. Le feuillet de titre de l'édition de iCôS porte :
« Les Plnisirs de Pile encliuntee^ course..., comédie de Molière de la Prin-
cesse d^ElUe, mêlée, » etc.; celui de l'édition de 1668 : « Les Plaisirs de Vile
enchantée ou la Princesse d'Élide, comédie de M. Molière; » celui des édi-
tions de 1675 A, 84 A, 94 B : « La Princesse d'Elide, comédie du Sieur
Molliere (1694 B : Molière). Ensemble les Plaisirs de Vite enchantée , course
de bague, collation ornée de machines, mêlée de danse et de musique, ballet
du palais d'Alcine, feu d'artifice, et autres fêtes galantes de Versailles; » celui
des éditions de 1682,97, etc. :« Les Plaisirs de l'Ile enchantée, (êtes galantes
et magnifiques, faites par le Roi à Versailles le 7* mai 1664, » intitulé que,
selon notre usage, nous avons reproduit ci-dessus (p 89). Les éditions de 1666,
73, 74 n'ont sur leur feuillet de titre que : « Les Plnisirs de l'Ile enchantée. »
Dans l'édition de 1673' (in-folio sortant de l'Iniprimeiie royale), il n'y a pas
de différence entre les deux titres; ils sont identiques, et tout semblables à ceux
de l'édition originale. — Les éditions de 1734 et de 1773 donnent d'abord le
texte de « la Princesse d'Elide, comédie-ballet, » qu'elles font ^uivre de celui
du reste des Plaisirs de l'Ile enchantée, sous ces titres : « Les Fêtes de Ver-
sailles en i664- Première journée : Lfs Plaisirs de Plie enchantée Seconde
journée : Suite des Plaisiis de l'Ile enchantée Troisième journée : Suite et
conclusion des Plaisirs de llle enchantée, etc. » Ces deux éditions expliquent
ce changement dans l'ordre du texte par un Avertissement ainsi conçu : <€ On
n'a pas cru devoir suivre l'ordre des anciennes éditions pour l'impiession de
la Princesse d'Elide. Cette pièce était confondue parmi tous les détails des fêtes
qui furent faites (1773 : qui furent données) à Versailles en 1664, depuis le
io8 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
ments qui peuvent faire admirer une maison de campagne, choisit
Versailles, à quatre lieues de Paris. C'est un château qu'on peut
nommer un palais enchanté, tant les ajustements de l'art ont bien
secondé les soins que la nature a pris pour le rendre parfait. Il
charme en toutes manières ' ; tout y rit dehors et dedans, l'or et le
marbre y disputent de beauté et d'éclat ; et quoiqu'il n'ait pas*
cette grande étendue qui se remarque en quelques autres palais de
Sa Majesté ^, toutes choses y sont si polies, si bien entendues et
si achevées, que rien ne le peut égaler^. Sa symétrie, la richesse
de ses meubles, la beauté de ses promenades et le nombre infini de
ses fleurs, comme de ses orangers, rendent les environs de ce lieu
dignes de sa rareté singulière. La diversité des bêtes contenues dans
les deux parcs et dans la ménagerie, où plusieurs cours en étoile
sont accompagnées de viviers pour les animaux aquatiques, avec de
grands bâtiments, joignent" le plaisir avec la magnificence, et en
font une maison accomplie.
7 mai, jusques et compris le i3 du même mois". Sans priver le public de ces
détails, qui peuvent être amusants et curieux, on s'est contenté de mettre le
tout dans un meilleur ordre. On a aussi changé le titre général de Plaisirs de
Vile enchantée, avec d'autant i)lus de raison que ce titre ne convient qu'aux
trois premières journées, qui seules sont comprises dans ce sujet; les quatre
autres n'y ont aucun rapport, et on y a substitué celui de : Fêtes de Ver-
sailles en 1664. » On verra plus loin, dans les notes, que les éditions de 1784
et de 1773 ajoutent en certains endroits les titres : quatrième, cinquième,
SIXIÈME et SEPTIÈME jobrnÉe, que ne donnent pas les éditions anciennes.
1. Il charme de toutes manières. {1673, 74, 82, I734-)
2. Et quoiqu'il n'y ait pas. {1673, 74, 82, 1734.)
3. La cour résidait alors ordinairement à Saint-Germain. Le château de
Versailles, dont une vue orne le frontispice d'Israël Silvestre*, était bien
loin d'avoir en 1664 les dimensions que Louis XIV lui donna plus tard, et
il paraît qu'on n'y pouvait encore loger aisément les invités du Roi, si l'on
s'en rapporte au passage suivant du Journal d'Olivier d'Ormesson; celui-ci, à
la date du mardi i3 mai 1664, interrompt le récit du procès de Foucquet
pour écrire (tome II, p. 142 et i43) : « Ce même jour, Mme de Sévigné
nous conta les divertissements de Versailles, qui avoient duré depuis le mer-
credi jusques au dimanche'^, en courses de bague, ballets, comédies, feux, d'ar-
tifices et autres inventions fort belles; que tous les courtisans étoient enra-
gés; car le Roi ne prenoit soin d'aucun d'eux, et MM. de Guise, d'Elbeuf
n'avoient pas quasi un trou pour se mettre à couvert. » Mme de Sévigné avait
pu être très-bien informée par Bussy, qui était à la fête.
4. Ne les peut égaler. (1666, 68, 73, 74, 82, 1734.)
5. Ce yA\iiie\ j oignent , s'accordaut avec l'idée, est dans toutes les éditions.
« Ces dates sont exactes : les fêtes durèrent en effet du 7 mai au i3 inclu-
sivement. La Relation même, peu précise à la fin du titre, dit plus loin (p. 109)
que le Roi a traita (ses conviés) jusques au quatorzième. »
t> Voyez ci-dessus, p. 99, et ci-après, p. 262.
e C'est-à-dire du 7 au 1 1 mai, les deux derniers jours non comptés.
JOURNEE I.
109
PREMIERE JOURNEE
DES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE'
Ce fut en ce beau lieu, où toute la cour se rendit le cinquième
de mai^, que le Roi traita plus de six cents personnes, jusques au
quatorzième', outre une infinité de gens nécessaires à la danse et à
la comédie, et d'artisans de toutes sortes venus de Paris : si bien
que cela paroissoit une petite armée.
Le ciel même sembla favoriser les desseins de Sa Majesté, puis-
qu'en une saison presque toujours pluvieuse, on en fut quitte pour
un peu de vent, qui sembla n'avoir augmenté qu'afin de faire voir
que la prévoyance et la puissance du Roi étoicnt à l'épreuve des
plus grandes incommodités. De hautes toiles, des bâtiments de bois,
faits presque en un instant, et un nombre prodigieux de flambeaux
de cire blanche, pour suppléer à plus de quatre mille bougies*
chaque journée, résistèrent à ce vent, qui partout ailleurs eût rendu
ces divertissements comme impossibles à achever,
31. de Vigarini'', gentilhomme modénois, fort savant en toutes
ces choses, inventa et proposa celles-ci ; et le Roi commanda au
duc de Saint-Aignan'', qui se trouva lors en fonction de premier
gentilhomme de sa chambre, et qui avoit déjà donné plusieurs
sujets de ballet fort agréables, de faire un dessein où elles fussent
I. Ce titre n'est pas dans l'édition originale ni dans aucune de celles du
dix-septième siècle; nous l'avons ajouté pour l'uniformité des divisions, à
l'exemple des éditions de 1734 et de 1773. Voyez ci-dessus, p. 107, seconde
partie de la note.
2 Le 5. mai. (1668.) — Le cinquième mai. (1734.)
3. Jusques au 14. (1668.) — Jusqu'au quatorzième. (1682, 1734.)
4. Comme supplément, renfort à plus de quatre mille bougies.
5. M. de Vigarani. [Ms. P/iilidor, 1673*, 1734.) — Le Modénais CaiIoVi-
garani, dit Jal dans un article assez étendu de son Dictionnaire critique, « se
rendit célèbre à la cour de France, par son liabileté dans la construction des
machines employées au théâtre pour la représentation des pièces à spectacles.
Il se produisit sous le patronage de LuUi, et eut bientôt l'intendance des machi-
nes et menus plaisirs du Roi avec une pension de 6000 livres, » et un logement
au Louvre. Il se fit naturaliser; il épousa une Française en 1676; il vivait en-
core en 1693, et sa veuve en 1716.
6. Voyez ci-dessuSj p, 87, note 3,
iio LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
toutes comprises avec liaison et avec ordre, de sorte qu'elles ne
pouvoient manquer de bien réussir.
Il prit pour sujet le Palais d'Alcine, qui donna lieu au titre des
Plaisirs de Pile enchantée, puisque, selon l'Arioste, le brave Roger
et plusieurs autres bons chevaliers y furent retenus par les doubles
charmes de la beauté, quoique empruntée, et du savoir de cette
magicienne, et en furent délivrés, après beaucoup de temps con-
sommé dans les délices, par la bague qui détruisolt les enchante-
ments. C'étoit celle d'Angélique, que Mélisse, sous la forme du
vieux Atlas, mit enfin au doigt de Roger'.
On fit donc en peu de jours orner un rond, oii quatre grandes
allées aboutissent entre de hautes palissades'', de quatre portiques
de trente-cinq pieds d'élévation et de vingt-deux en carré d'ouver-
ture, de plusieurs festons^ enrichis d'or, et de diverses peintures
avec les armes de Sa Majesté.
Toute la cour s'y étant placée le septième*, il entra dans la place,
sur les six heures du soir, un héraut d'armes, représenté par
M. des Bardins, vêtu d'un habit à l'antique, couleur de feu en bro-
derie d'argent, et fort bien monté.
11 étoit suivi de trois pages. Celui du Roi, M. d'Artagnan, mar-
choit à la tête des deux autres^, fort richement habillé de couleur
de feu, livrée de Sa Majesté, portant sa lance et son écu, dans
lequel brilloit un soleil de pierreries, avec ces mots :
Nec cesso, ncc erro^,
faisant allusion à l'attachement de Sa Majesté aux affaires de son
État et la manière' avec laquelle il agit : ce qui étoit encore re-
présenté par ces quatre vers du président de Périgny^, auteur de
la même devise :
Ce n'est pas s.ins raison que la teiTe et les cieux
Ont tant d'étonnement pour un objet si rare,
Qui, dans son cours pénible autant que glorieux,
Jamais ne se repose et jamais ne s'égare.
Les deux autres pages étoient aux ducs de Saint-Aignan et de
Noailles, le premier, maréchal de camp, et l'autre, juge des courses.
Celui du duc de Saint-Aignan portoit l'écu de sa devise, et étoit
1. Voyez les cliants vi, vn et vni du Roland furieux.
1, Des palissades de verdure : voyez ci-après, p. 126.
3. Et de jilusieurs festons. (1734.)
4. Le septil'rae jour de mai. — 5. A la tête de deux autres, (1682, 1734.)
6. a Je ne rae ralentis ni ne m'égare. » — 7. Et à la manière. (1682, I734-)
8. Voyez ci-dessus, p. 4- — Le quatrain est néanmoins inséré dans le»
OEuvres de Bensserade avant le sonnet qui vient ci-après, p. 112.
JOURNEE I. III
habillé de sa livrée de toile d'argent enrichie d'or, avec les plumes'
incarnates et noires et les rubans de même. Sa devise étoit telle :
un timbre d'horloge*, avec ces mots :
De mis golpes mi ruido ''.
Le page du duc de Noailles étoit vêtu de couleur de feu, argent
et noir, et le reste de la livrée semblable. La devise qu'il portoit
dans son écu étoit un aigle, avec ces mots :
Fidelis et audax ^ .
Quatre trompettes et deux timbaliers marcholent après ces pages,
habillés de satin couleur de feu et argent, leurs plumes de la même
livrée, et les caparaçons de leurs chevaux couverts d'une pareille
broderie, avec des soleils d'or fort éclatants aux banderoles des
trompettes et les couvertures" des timbales.
Le duc de Saint-Aignan, maréchal de camp, marchoit après eux,
armé à la grecque, d'une cuirasse de toile d'argent, couverte de
petites écailles d'or, aussi bien que son bas de saye"; et son casque
étoit orné d'un dragon et d'un grand nombre de plumes blanches,
mêlées d'incarnat et de noir. Il montoit un cheval blanc, bardé de
même, et représentoit Guidon le Sauvage.
Pour le duc de S.mnt-Aignax, représentant Guidon le Sauvage.
MADRIGAL '.
Les combats que j'ai faits en l'Ile dangereuse,
Quand de tant de guerriers je demeurai vainqueur,
1. Avec des plumes. (1673, 74, Sa, 1734.)
2. Sa devise étoit un timbre d'horloge. (i6C5, 66, 78 , 74, "5 A, 82, 84 A,
94B, 1734.)
3. De mi golpes. (1666, 68, 73, 74, 8a, 97, 17 10, 18.) — « De mes coups
(vieul) mon bruit. » Auger a critiqué cette devise : elle « semble n'être pas
bonne : un timbre d'horloge ne fait du bruit qu'à cause des coups qu'il reçoit,
tandis que le guerrier à qui la devise s'a|)i)liqne fait du bruit par les coups
qu'il porte ; ainsi le sens naturel et le sens métaphorique ne sont pas d'accord. »
4. « Fidèle et hardi. » — 5. Et aux couvertures. (1673, 74, 82, 1734.)
6. Que son bas de soye. (1666, 73, 74, 8a, 97, 1710, 18, 34.) — Que son
bas de soie. (1730.) — Voyez les mêmes variantes, ci-après, p. 1 15, note 3.
Grâce à la Bruyère, le mot n'est pas ouljlié ' ; vi ici comment l'explique M. Ser-
vois : « Le bas de saye, sorte de jupe plissée s'arrêtant aux genoux, re-
présentait dans le costume des acteurs tragiques la paitie inférieure du saye
[siigum] romain. Les acteurs s'en revêtaient lorsqu'ils représentaient « des
« rois, des héros, » dit une note de Coste. »
7. L'édition de 1734 supprime le titre Madrigal. — Il est dit à la fin de la
o « Le plaisir d'un roi qui mérite de l'être est de l'être moins quelquefois, de
sortir du théâtre, de quitter le bas de saye et les brodequins, et déjouer avec
une personne de confiance un rôle plus f imilier. » (Du Souverain ou de la Ré~
l'ublique, n" i6, tome I, p. 378.)
112 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTEE.
Suivis d'une épreuve amoureuse,
Ont signalé ma force aussi bien que mon cœur.
La vigueur qui fait mon estime,
Soit qu'elle embrasse un parti légitime
Ou qu'elle vienne à s'écliapper.
Fait dire pour ma gloire, aux deux bouts de la terre,
Qu'on n'en voit point, en toute guerre.
Ni plus souvent, ni mieux frapper.
POUR LE MÊME.
Seul contre dix guerriers, seul contre dix pucelles,
C'est avoir sur les bras deux étranges querelles.
Qui sort à son honneur de ce double comiiat
Doit être, ce me semble, un terrible soldat.
Huit trompettes et deux timbaliers, vêtus comme les premiers,
marchoient après le maréchal de camp.
Le Roi, représentant Roger, les suivoit, montant un des plus
beaux chevaux du monde, dont le liarnois couleur de feu éclatoit
d'or, d'argent et de pierreries. Sa Jlajesté étoit armée à la façon des
Grecs, comme tous ceux de sa quadrille, et portoit une cuirasse de
lame * d'argent, couverte d'une riche broderie d'or et de diamants.
Son port et toute son action étoient dignes de son rang ; son casque,
tout couvert de plumes couleur de feu, avoit une grâce incompa-
rable ; et jamais un air plus libre, ni plus guerrier, n'a mis un
mortel au-dessus des autres hommes.
SONNET*.
Pour le Roi, représentant Roger.
Quelle taille, quel port a ce fier conquérant !
Sa personne éblouit quiconque l'examine,
Et quoique par son poste il soit déjà si grand.
Quelque chose de plus éclate dans sa mine.
Son front de ses destins est l'auguste garant;
Par delà ses aïeux sa vertu l'achemine;
11 fait qu'on les imblie, et, de l'air qu'il s'y prend,
Bien loin derrière lui laisse son origine.
De ce cœur généreux c'est l'ordinaire emploi
D'agir plus volontiers pour autrui que pour soi;
Là principalement sa force est occupée :
Relation (voyez ci-après, p. 233) que les vers faits pour les chevaliers sont de
Bensserade, et ils ont été insérés dans ses OEuvres (1697), H'*' partie, p.Sig-
324, sous ce titre : Fers pour les Plaisirs île l'Ile encliuntée , etc.
1. De lame, au singulier, dans l'original et dans les éditions de i665, 6(),
68, 75 A, 84 A, 94 B.
2. Le titre Sonnet n'est pas dans l'édition de 17?}.
JOURNEE I. ii3
Il efface l'éclat des héros anciens ,
N'a que l'honneur en vue, et ne tire l'épée
Que pour des intérêts qui ne sont pas les siens.
Le duc de Noallles, juge du camp, sous le nom d'Oger le Danois,
marclioit après le Roi, portant la couleur de feu et le noir, sous
une riche broderie d'argent ; et ses ' plumes, aussi bien que tout
le reste de son équipage, étoient de cette même livrée.
Le duc DE NoAiixES. Oger le Danois ^ juge du camp '.
Ce paladin s'applique à cette seule affaire,
De servir dignement le plus puissant des rois.
Comme, pour bien juger, il faut savoir bien faire,
Je doute que personne appelle de sa voix.
Le duc de Guise et le comte d'Armagnac marclioient ensemble
après lui. Le premier, portant le nom d'Aquilant le Noir, avoit un
habit de cette couleur en broderie d'or et de jais ; ses plumes,
son cheval et sa lance assortissoient à sa livrée ; et l'autre, repré-
sentant Griffon le Blanc, portoit sur un habit de toile d'argent
plusieurs rubis, et montoit un cheval blanc bardé de la même cou-
leur.
Le duc DE GoisE. Aquilant le Noir,
La Nuit a ses beautés, de même que le Jour.
Le noir est ma couleur, je l'ai toujours aimée;
£t si l'obscurité convient a mon amour.
Elle ne s'étend pas jusqu'à ma renommée.
Le comte d'Armagnac. Griffon le Blanc^.
Voyez quelle candeur en moi le Ciel a mis ;
Aussi nulle beauté ne s'en verra trompée;
Et quand il sera temps d'aller aux ennemis,
C'est où je me ferai tout blanc de mon épée.
1. Ces, pour ses, dans l'édition originale.
2. Pour le duc de Noailles, représentant Oger le Danois, juge du camp,
(1673'.) Le texte de 1734 a la même variante, avec cette différence que juge
du camp suit immédiatement Noailles. Ces deux éditions ajoutent de même
Pour et représentant dans les onze intitulés suivants. — A propos du grand
carrousel de 1662, Voltaire (au chapitre xxv du Siècle de Louis XI P , tome XX,
p. 145) a esquissé le portrait de cet aventureux petit-fils du Balafré. Un mois
plus tard, jour pour jour (7 juin), la Gazette annonce que a Le 2 de ce
mois, sur les quatre heures du matin, Henri de Lorraine, duc de Guise, pair
de France, décéda dans son hôtel, âgé de cinquante ans, après onze jours de
maladie. » 11 était tombé malade i)ien peu de temps après ces brillantes jour-
nées. Les gens à pronostics remarquèrent-ils alors le costume qu'il portait a
ces fêtes, et l'hémistiche qui est placé ici dans sa bouche : « Le noir est ma
couleur » ?
3. Griffvn tout blanc, [\(3(ii.)
Molière, iv 8
ii4 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTEE.
Les ducs de Foix et de Coaslin, qui paroissolent ensuite, étoient
vêtus, l'un d'incarnat avec or et argent, et l'autre de vert, blanc et
argent, toute leur livrée et leurs chevaux étant dignes du reste de
leur équipage.
Pi)ur le duc de Foix. Renaud.
Il porte un nom célèbre, il est jeune, il est sage :
A vous dire le vrai, c'est pour aller bien haut;
Et c'est un grand bonheur que d'avoir, à son âge,
La chaleur nécessaire et le flegme qu'il faut.
Le duc DE Coaslin. Dudon.
Trop avant dans la gloire on ne peut s'engager.
J'aurai vaincu sept rois, et, par mon grand courage,
Les verrai tous soumis au pouvoir de Roger,
Que je ne serai pas content de mon ouvrage.
Après eux, marclioient le comte du Lude et le prince de Marsil-
]ac, le premier vêtu d'incarnat et blanc, et l'autre, de jaune, blanc
et noir, enrichis de broderie d'argent ; leur livrée de même, et fort
bien montés.
Le comte dd Lude. Astolphe,
De tous les paladins qui sont dans l'univers,
Aucun n'a pour l'amour l'âme plus échauffée;
Entreprenant toujours mille projets divers,
Et toujours enchanté par quelque jeune fée.
Le prince de Marsili.ac. Brandimart.
Mes vœux seront contents, mes souhaits accomplis.
Et ma bonne fortune à son comble arrivée,
Quand vous saurez mon zèle, aimable Fleur-de-lis,
Au milieu de mon cœur profondément gravée.
Les marquis' de Villequier et de Soyecourt marchoient ensuite.
L'un portoit le bleu et argent ; et l'autre, le bleu, blanc et noir,
avec or et argent; leurs plumes et les harnois de leurs chevaux
étoient de la même couleur et d'une pareille richesse.
Le marquis de Villequier. Richardet''.
Personne, comme moi, n'est sorti galamment
D'une intrigue où, sans doute, il falloit quelque adresse;
Personne, à mon avis, plus agréablement
N'est demeuré fidèle en trompant sa maîtresse.
Le marquis de Soyecourt. Olivier,
Voici l'honneur du siècle, auprès de qui nous sommes,
Et même les géants, de médiocres hommes ;
1, Le marquis^ pour Les marquis, dans les éditions de i68a et de 1697.
2. Ce quatrain a été omis dans les OEuvres de Bensserade .
JOURNEE I. ii5
Et ce franc chevalier , à tout veaant tout prêt,
Toujours pour quelque joute a la laace ea arrêt.
Les marquis d'Humières et de la Vallière les suivoient : ce pre-
mier portanl la couleur de chah- et argent, et l'autre, le gris de
lin, blanc et argent, toute leur livre'e étant la plus riche ' et la mieuv
assortie du monde .
Le marquis d'Humières. Ariodant.
Je tremble dans l'accès de l'amoureuse fièvre;
Ailleurs, sans vanité, je ne tremblai jamais,
Et ce charmant objet, l'adorable Genèvre,
Est l'unique vainqueur à qui je me soumets.
Le marquis de la Vallière. Zerbin.
Quelques beaux sentiments que la gloire nous donne,
Quand on est amoureux au souverain degré,
Mourir entre les bras d'une belle personne,
Est de toutes les morts la plus douce à mon gré.
Monsieur le Duc- marchoit seul, portant pour sa livrée la cou-
leur de feu, blanc et argent. Un grand nombre de diamants étoienl
attachés sur la magnifique broderie dont sa cuirasse et son bas de
saye^ étoient couverts, son casque et le harnois de son cheval en
étant aussi* enrichis.
Monsieur le Ddc. Roland.
Roland fera bien loin son grand nom retentir;
La gloire deviendra sa fidèle compagne.
Il est sorti d'un sang qui brûle de sortir
Quand il est question de se mettre en campagne;
Et, pour ne vous en point mentir.
C'est le pur sang de Charlemagne^.
Un char de dix-huit pieds de haut, de vingt-quatre de long, el
de quinze de large, paroissoit ensuite, éclatant d'or et de diverses
couleurs. Il représentoit celui d'Apollon, en l'honneur duquel se
célébroient autrefois les jeux Pythiens, que ces chevaliers s'étoient
1. Étant plus riche. (1682. 97.)
2. Le duc d'Enghien, fils du grand Condé. Celui-ci, qu'on appelait Mon-
sieur le Prince, s'était encore montré à la tête d'une quadrille de Turcs, deux
ans auparavant, au grand carrousel de 1662 (voyez le passage de Voltaire déjà
cité ci-dessus, p. ii3, note 2).
3. Son bas de soye. (166S, 82, 1710, 18, 84.) — Son bas de soie. (1697.
1730.) — Voyez ci-dessus, p. m, note 6.
4. Le mot aussi a été omis par les éditions de 1678, 74 et 8a.
5. A la suite de ce sixain, on lit dans le volume de Beusseradc : Fin des
vers pour les Plaisirs de l Ile enchantée.
ii6 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTEE.
proposé d'imiter en leurs courses et en leur équipage. Cette divi-
nité', brillante de lumières*, étoit assise au plus haut du char,
ayant à ses pieds les quatre Ages ou Siècles, distingués par de riches
habits* et par ce qu'ils portoient à la main.
Le Siècle d'or^, orné de ce précieux métal, étoit encore paré des
diverses fleurs" qui faisoient un des principaux ornements de cet
heureux âge.
Ceux d'argent® et d'airain' avoient aussi leurs remarques ^ parti-
culières.
Et celui de fer' étoit représenté par un guerrier d'un regard
terrible, portant d'une main l'épée, et de l'autre '" le bouclier.
Plusieurs autres grandes figures" de relief paroient les côtés de ce
char magnifique. Les monstres célestes, le serpent Python, Daphné,
Hyacinthe, et les autres figures qui conviennent à Apollon, avec un
Atlas portant le globe du monde, y étoient aussi relevés d'une
agréable sculpture. Le Temps, représenté par le sieur Millet'*, avec
I. Représentée par la Grange : voyez le Livret 10-4°, ci-après, p. 238,
et l'iadication de 1682, ci-après, p. 1 19, note 3.
a. De lumière, au singulier, dans l'édition de 1734.
3. Par des riches habits. (166S.)
4. Mlle Molière, d'après le même Livret in-,}.°.
5. De diverses fleurs. (i665, 6R, 68, 73, 74, 75 A, 8a, 84 A, 94 B, 1734.)
6. Hubert, d'après le Livret in-4°.
7. Mlle de Brie, d'après ce qui est dit plus loin (p. 1 19), et d'après le Li-
vret in-4°.
8. Leurs marques. (i734-)
9. Du Croisy, d'après le Livret in-4°.
10. Et l'autre. (1666,68.) — il. Plusieurs autres figures. (1668.)
12. Milet était le cocher ordinaire du Roi. « Milet, le premier conducteur
qui soit au monde, faisoit voir son adresse en cette occ;ision ; il étoit vêtu
comme l'on peint le Temps, il sembloit être d'une taille plus grande que la
naturelle : je crois que vous ne vous en étonnerez pas, non plus que beaucoup
d'autres qui savent que
Quelquefois à la cour le Temps
Paroît fort long aux courtisans.
.... Le Temps Milet fit tourner deux ou trois fois autour de la place le char
d'Apollon; il ne paroissoit point du tout emljarrassé de son emploi; car menant
tous les jours aussi lieureusement et aussi adroitement qu'il fait le plus pré-
cieux char du monde, il savoit bien que quand celui-ci seroit renversé, l'acci-
dent au pis aller n'auroit été fatal qu'au théâtre de Molière, et que celui de
l'Hôtel de Bourgogne s'en seroit aisément consolé. >> (Marigny, Relalion des
Divertissements — de Fersailles, p. 18-21 : ci-après, p. 256.) — On vient
de voir dans les notes qui précèdent que Mlle Molière, Mlle de Brie, la
Grange, du Croisy et Hubert étaient portés sur ce char.
JOURNÉE I. 117
sa faux, ses ailes, et cette vieillesse décre'pite dont on le peint tou-
jours accablé, en étoit le conducteur. Quatre chevaux, d'une taille
et d'une beauté peu communes', couverts de grandes housses se-
mées* de soleils d'or, et attelés de front, tiroient cette machine.
Les douze Heures du jour, et les douze Signes du zodiaque, ha-
billés fort superbement, comme les poètes les dépeignent, mar-
choient en deux files aux deux côtés de ce char.
Tous les pages des chevaliers le suivoient deux à deux, après
celui de Monsieur le Duc, fort proprement vêtus de leurs livrées,
avec quantité de plumes, portant leurs lances' et les écus de leurs
devises :
Le duc de Guise, représentant Aquilant le Noir, ayant pour
devise un lion qui dort, avec ces mots :
Et quiesccnte pavescuiit*.
Le comte d'Armagnac, représentant Griffon le Blanc, ayant pour
devise une hermine, avec ces mots :
Ex candore decus ^.
Le duc de Foix, représentant Renaud, ayant pour devise un
vaisseau dans la mer, avec ces mots :
Longe levis aura feret ®.
Le duc de Coaslin, représentant Dudon, ayant pour devise un
soleil, et l'héliotrope ou tournesol, avec ces mots :
Splendor ab obsequio'' .
Le comte du Lude, représentant Astolplie, ayant pour devise un
chiffre en forme de nœud, avec ces mots :
Non fia mal sc'iolto^.
Le prince de Marsillac, représentant Brandimart, ayant pour
I. Peu commune, au singulier, dans l'édition de 1734; celle de 177? a,
comme l'originale, le pluriel.
2 Semés, au masculin, dans l'édition de 1668.
3. « Portant les lances de leurs maîtres », dans toutes les éditions, excepté
la première et celle de 1673*.
4- « Lors même qu'il repose, on tremble. »
5. « Sa blancheur fait sa beauté, »
6. « Une brise légère le mènera loin. »
7. « Son éclat lui vient de son obéissance. »
8. M Jamais il ne sera rompu. »
ii8 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
devise une montre en relief, dont on voit tous les ressorts, avec
ces mots :
Chieto ftior, commoto dentro*.
Le marquis de Vlllequier, représentant Richardet, ayant pour
devise un aigle qui plane devant le soleil avec ces mots :
Uni militât astro *.
Le marquis de Soyecourt, représentant Olivier, ayant pour de-
vise la massue d'Hercule, avec ces mots :
Vis xqiiat fama labores^.
Le marquis d'Humières, représentant Ariodant, ayant pour de-
vise toutes sortes de couronnes, avec ces mots :
No quiero menos*.
Le marquis de la Vallière, représentant Zerbin, ayant pour de-
rise un phénix sur un bûcher allumé par le soleil, avec ces mots :
Hoc juvat uri'^.
Monsieur le Duc , représentant Roland, ayant pour devise un
lard entortillé de lauriers, avec ces mots :
Certo ferit^.
Vingt pasteurs, chargés des diverses pièces" de la barrière qui
devoil être dressée pour la course de bague, formoient la dernière
troupe qui entra dans la lice. Ils portoient des vestes couleur de
feu enrichie® d'argent, et des coiffures de même.
Aussitôt que ces troupes furent entrées dans le camp, elles en
tirent le tour, et après avoir salué les Reines, elles se séparèrent, et
prirent chacun son poste ^. Les pages de la tête"*, les trompettes et
1. Quietofuor. {1773.) — « Tranquille au dehors, agité au dedans. »
2. a. C'est pour un seul astre qu'il combat. »
3. « Sa renommée égale à peine ses travaux. »
4. « Je ne veux pas moins. »
ô. « On se pluît à être brûlé par lui. » Cette devise eût nueux convenu à sa
sœur, la pauvre la Vallière, et il est à croire que le frère avait prévu cette ap-
plication.
6. Certeferit. (1730, 34.) — « Il frappe à coup sûr. »
7. Des divers (sic) pièces, dans les éditions de 1664 et de i665; de di-
verses pièces, dans celles de 1675A, 84 A, 94B, 1718, 73.
8. Enrichies. (1666, 68, 73, 73% 74, 82, 1734.)
9. Chacun leur poste. (i665, 66, 68, 75 A, 84A, 94 B.) — Chacune leur
poste. (1674, 82, 1734.)
10. Les pages à la tête. (1673, 74, 82, 1734.)
JOURNÉE I. 119
les timbaliers, se croisant, s'allèrent poster sur les ailes. Le Roi,
s'avancant au milieu, prit sa place vis-à-vis du haut dais ; Monsieur
le Duc, proche de Sa Majesté ; les ducs de Saint-Aignan et de
Noailles, à droit' et à gauche; les dix chevaliers, en haie aux
deux côtés du char ; leurs pages, au même ordre, derrière eux ;
les Signes et les Heures, comme ils étoient entrés.
Lorsqu'on eut fait halte en cet état, un profond silence, causé
tout ensemble par l'attention et par le respect, donna le moyen à
Mlle de Brie*, qui représentoit le Siècle d'airain, de commencer
ces vers à la louange de la Reine, adressés à Apollon' :
LE SIÈCLE d'airain, à Apollon.
Brillant père du jour, toi de qui la puissance
Par ses divers aspects nous donna la naissance.
Toi, l'espoir de la terre et l'ornenient des cieux,
Toi, le plus nécessaire et le plus beau des Dieux,
Toi, dont l'activité, dont la bonté suprême
Se fait voir et sentir en tous lieux par soi-même,
Dis-nous par quel destin, ou par quel nouveau* choix,
Tu célèbres tes jeux aux rivages francois.
APOLLON.
Si ces lieux fortunés ont tout ce qu'eut la Grèce
De gloire, de valeur, de mérite et d'adresse.
Ce n'est pas sans raison qu'on y voit transférés
Ces jeux qu'à mon honneur la teire a consacrés.
J'ai toujours pris plaisir à verser sur la France
De mes plus doux rayons la bénigne influence;
Mais le charmant objet qu'hymen y fait régner
Pour elle maintenant me fait tout dédaigner.
Depuis un si long temps que, pour le bien du monde,
Je fais l'immense tour de la terre et de l'onde,
Jamais je n'ai rien vu si digne de mes feux.
Jamais un sang si noble, un cœur si généreux.
Jamais tant de lumière avec tant d'innocence,
Jamais tant de jeunesse avec tant de prudence,
I. A droite. (1673'.) — 2. A Mad. de Brie. {1675 A, 84 A, 94 B.)
3. A Apollon représenté par le sieur de la Grange. (1682, reproduit ici,
comme à l'ordinaire, par PhiHdor, 17 10, 18, 3o.) — A Apollon représenté
par le sieur la Grange, (1G97, 1734.) On a vu plus haut, p. n6, note i, que
le Livret in-4'' constate aussi le fait. — « On lit à la fin de cette relation [la
Relation cadre j ci-après, p. 233), que ce fut le président de Périgny, qui
composa les vers à la louange des Reines; par conséquent ceux qu'on va lire
sont de lui, ainsi que ceux qu'on trouvera plus loin, sous les noms de Diane,
de Pan et des quatre Saisons. » [ISote d'Auger.)
4. Nouveaux, avec le signe du pluriel, dans l'édition originale et dans celle
de 1718.
120 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTEE.
Jamais tant de grandeur avec tant de bonté,
Jamais tant de sagesse avec tant de beauté.
Mille climats divers qu'on vit sous la puissance
De tous les demi-dieux dont elle prit naissance,
Cédant à son mérite autant qu'à leur devoir,
Se trouveront un jour unis sous son pouvoir.
Ce qu'eurent de grandeurs et la France et l'Espagne,
Les droits de Charles- Quint, les droits de Charlemagne,
En elle avec leur sang heureusement transmis,
Rendront tout l'univers à son trône soumis'.
Mais un titre plus grand, un plus noble partage,
Qui l'élève plus haut, qui lui plaît davantage.
Un nom qui tient en soi les plus grands noms unis ,
C'est le nom glorieux d'épouse de Louis.
LE SIÈCLE d'argent'.
Quel destin fait briller, avec tant d'injustice.
Dans le siècle de fer un astre si propice ?
LE SIÈCLE d'or '.
Ah ! ne murmure point contre l'ordre des Dieux.
Loin de s'enorgueillir d'un don si précieux.
Ce siècle, qui du Ciel a mérité la haine,
En devroit augurer sa ruine prochaine.
Et voir qu'une vertu qu'il ne peut suborner
Vient moins pour l'anoblir *, que pour l'exterminer.
Sitôt qu'elle paroît dans cette heureuse terre,
Vois comme elle en bannit les fureurs de la guerre.
Comment, depuis ce jour, d'infatigables mains
Travaillent sans relâche au bonheur des humains,
Par quels secrets ressorts un héros se prépare .
A chasser les horreurs d'un siècle si barbare,
Et me faire revivre avec tous les plaisirs
Qui peuvent contenter les innocents désirs.
LE SIÈCLE DE FER.
Je sais quels ennemis ont entrepris ma perte;
Leurs desseins sont connus, leur trame est découverte;
Mais mon cœur n'en est pas à tel point abattu..,.
APOLLON.
Contre tant de grandeur, contre tant de vertu,
Tous les monstres d'enfer, unis pour ta défense.
I . Sans attacher trop d'importance à des vers de courtisan, on peut voir ici
comme le programme et l'annonce assez imprudente de la guerre des droits de
la Reine qui éclata en 1667.
1. Représenté, nous l'avons dit (p. 116, note 6), par Hubert, tout récem-
ment entré dans la troupe du Palais-Royal.
3. Ce couplet fut débité par Mlle Molière, et le suivant, du Siècle de fer ^
par du Croisy : voyez même page 1 16, notes 4 et 9.
4. Pour l'ennoblir. (1673', 74,82.)
JOURNEE I. 121
Ne feroient qu'une foible et vaine résistance.
L'univers opprimé de ton joug rigoureux,
Va goûter, par ta fuite, un destin plus heureux.
Il est temps de céder à la loi souveraine
Que t'imposent les vœux de cette auguste reine j
Il est temps de céder aux travaux glorieux
D'un roi favorisé de la terre et des cieux.
Mais ici trop longtemps ce différend m'arrête;
A de plus doux combats cette lice s'apprête :
Allons la faire ouvrir, et ployons des lauriers
Pour couronner le front de nos fameux guerriers.
Tous ces récits achevés, la course de bague commença, en la-
quelle, après que le Roi eut fait admirer l'adresse et la grâce qu'il
a en cet exercice, comme en tous les autres, et plusieurs' belles
courses; et de tous ces chevaliers*, le duc de Guise, les marquis de
Sojecourt et de la Vallière demeurèrent à la dispute, dont ce der-
nier emporta le prix, qui fut une épée d'or enrichie de diamants,
avec des boucles de baudrier de grande valeur', que donna la
Reine mère, et dont elle l'honora de sa main.
La nuit vint cependant à la fin des courses, par la justesse qu'on
avoit eu à les commencer ; et un nombre infini de lumières ayant
éclairé tout ce beau lieu, l'on vit entrer dans la même place :
Trente-quatre concertants fort bien vêtus, qui dévoient précéder
les Saisons, et faisoient le plus agréable concert du monde.
Pendant que les Saisons se chargeoient des mets * délicieux
qu'elles dévoient porter, pour servir devant Leurs Majestés la ma-
gnifique collation qui étoit préparée, les douze Signes du zodiaque
et les quatre Saisons dansèrent dans le rond une des plus belles
entrées de ballet qu'on eût encore vue ".
Le Printemps parut ensuite sur un cheval d'Espagne, représenté
par Mlle du Parc, qui, avec le sexe et les avantages d'une femme,
faisoit voir l'adresse d'un homme. Son habit étoit vert, en broderie
d'argent et de fleurs au naturel.
L'Été le suivoit, représenté par le sieur du Parc, sur un éléphant
couvert d'une riche housse.
1. Et après plusieurs. (1734.)
2. Courses de tous ces chevaliers. (1673", 74, 82.) — Courses de tous les
chevaliers. (1734.) — Ces variantes n'améliorent guère le texte; nous repro-
duisons exactement l'original.
3. De valeur. {i665, 66, 68, 73, 74, 75A, 82, 84A, 94B.)
4- Se chargpoient de mets. (1673, 74, 82, 97, 17 10, 18.)
5. Qu'on eût jamais vue. (1668.)
12Î LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTEE.
L'Automne, aussi avantageusement vêtue, représentée * par le
sieur de la Thorillière, venoit après, monté sur un chameau.
L'Hiver suivoit sur un ours, représenté par le sieur Béjard*.
Leur suite étoit composée de quarante-huit personnes qui por-
toient toutes sur leurs têtes de grands bassins pour la collation.
Les douze premiers, couverts de fleurs, portoient, comme des
jardiniers, des corbeilles peintes de veit et d'argent, garnies d'un
grand nombre de porcelaines, si remplies de confitures et d'autres
choses délicieuses de la saison, qu'ils étoient courbés sous cet
agréable faix.
Douze autres, comme moissonneurs, vêtus d'habits conformes à
cette profession, mais fort riches, portoient des bassins de celte
couleur incarnate qu'on remarque au soleil levant, et suivoient
l'Été.
Douze, vêtus' en vendangeurs, étoient couverts de feuilles de
vigne et de grappes de raisin, et portoient dans des paniers feuille-
morte, remplis de petits bassins de cette même couleur*, divers
autres fruits et confitures, à la suite de l'Automne.
Les douze derniers étoient des vieillards gelés, dont les fourrures
et la démarche marquoient la froideur' et la foiblesse, portant,
dans des bassins couverts d'une glace et d'une neige si bien con-
trefaites qu'on les eût prises^ pour la chose même, ce qu'ils dévoient
contribuer à la collation, et suivoient l'Hiver'.
Quatorze concertants de Pan et de Diane précédoient ces deux
divinités", avec une agréable harmonie de flûtes et de musettes.
Elles venoient ensuite sur une machine fort ingénieuse, en forme
d'une petite montagne ou roche ombragée de plusieurs arbres® ;
mais ce qui étoit plus surprenant, c'est qu'on la voyoit portée en
1. f^êtu et représenté, dans les éditions de 1682 et de 1734- A la suite il y
a Lien monté^ au masculin, dans l'édition originale, par une attraction irrégu-
Jière à la Thorillière.
2. L'Hiver, représenté par le sieur Béjar, suivoit sur un Ours. (Edition de
1682, exemplaii-e non cartonné de M. de Montalivet.)
3. Douze autres, vêtus. (1673*.)
4. De cette couleur. (1G68.)
5. La froidure. (1734.)
6. Qu'en les eût pris, dans l'édition originale et les suivantes, antérieures
à 1674.
7. Ces trois derniers mots ont été supprimés dans le manuscrit Philidor.
8. Représentées par Molière et par Mlle Béjart : voyez le Livret in-4'',
ci-après, p. 287 et p. 244.
9. Une des planches d'Israël Silvestre montre Molière et Mlle Béjart tout au
baut de la machine : voyez, ci-après, la relation deMarigny, p. 255, 3' alinéa,
et l'inscription de la planche, p. 262.
JOURNEE 1. 123
l'air, sans que l'artifice qui la faisoit mouvoir se pût découvrir à
la vue.
Vingt autres personnes les suivoient, portant des viandes de la
ménagerie de Pan et de la chasse de Diane.
Dix-huit pages du Roi, fort richement vêtus, qui dévoient servir
les dames à table, faisoient les derniers de cette ti'oupe; laquelle
étant rangée. Pan, Diane et les Saisons se présentant devant la
Reine, le Printemps lui adressa le premier ces vers :
LE PRINTEMPS, à la Reine.
Entre toutes les fleurs nouvellement écloses
Dont mes jardins sont embellis,
Méprisant les jasmins, les œillets et les roses,
Pour payer mon tribut j'ai fait choix de ces lis,
Que de vos premiers ans ' vous avez tant chéris.
Louis les fait briller du couchant à l'aurore;
Tout l'univers charmé les respecte et les craint;
Mais leur règne est plus doux et plus puissant encore,
Quand ils brillent ^ sur votre teint.
l'été.
Surpris un peu trop promptement.
J'apporte à cette fête un léger ornement;
Mais, avant que ma saison passe,
Je ferai faire à vos guerriers,
Dans les campagnes de la Thrace,
Une ample moisson de lauriers.
l'actom.ne.
Le Printemps, orgueilleux de la beauté des fleurs
Qui lui tombèrent en partage,
Prétend de cette fête avoir tout l'avantage.
Et nous croit obscurcir par ses vives couleurs;
Mais vous vous souviendrez, Princesse sans seconde.
De ce fruit précieux qu'a produit ma saison^ ,
Et qui croît dans votre maison
Pour faire quelque jour * les délices du monde.
l'hiver.
La neige, les glaçons, que j'apporte en ces lieux,
Sont des mets^ les moins précieux;
Mais ils sont des plus nécessaires
Dans une fête où mille objets charmants
De leurs œillades meurtrières
1. Que dès vos premiers ans. (1734.)
2. Quand il brille. (1668.)
3. Ce fruit de l'automne est le Dauphin, né à Fontainebleau, le i""' novem-
bre 1661.
4« Quelques j ours ^ an pluriel, dans l'édition de 1668.
5, Sont les mets. (1673".)
124 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
Font naître tant d'embrasements '.
DUNE à la Reine '.
Nos bois, nos rochers, nos montagnes.
Tous nos chasseurs, et mes compagnes,
Qui m'ont toujours rendu des lumneurs souverains.
Depuis que parmi nous ils vous ont vu paroitre,
Ke veulent plus me reconnoître;
Et chargés de présents, viennent avecque' moi
Vous porter ce tribut pour marque de leur foi.
Les habitants légers de cet heureux bocage
De tomber dans vos rets font leur sort le plus donx,
Et n'estiment rien davantage
Que l'heur de périr de vos coups*.
Amour, dont vous avez la grâce et le visage,
A le même secret que vous.
PAN*.
Jeune Divinité, ne vous étonnez pas
Lorsque nous vous offrons en ce fameux repas
L'élite de nos bergeries :
Si nos troupeaux goûtent en paix
Les herbages de nos prairies.
Nous devons ce bonheur à vos divins attraits.
Ces récits achevés, une grande table en forme de croissant, rond
d'un côté, où® l'on devoit couvrir, et garni de fleurs de celui où
elle étoit creuse^, vint à se découvrir.
Trente-six violons, très-bien vêtus, parurent derrière sur un petit
théâtre, pendant que MM. de la Marche et Parfait, père, frère, et
fils, contrôleurs généraux, sous les noms de l'Abondance, de la
1. Comme ces vers sont récités par des acteurs du Palais-Royal, on pour-
rait être tenté de les attribuer à Molière ; il lui est peut-être arrivé, en une né-
cessité pressante, d'en faire « d'aussi méchants ; » néanmoins, nous aimons
mieux avoir à rappeler ici que les vers récités par l'Hiver-Béjart, comme tous
les vers « à la louange des Reines , » sont du président de Périgny.
2. Les mots : a la Reine^ ont été supprimés par l'édition de 1734-
3. Avec, pour avecque, dans l'éditiou originale et dans celles de i665, 73',
75A, 94B- — Ils viennent avec moi. (1684 A.)
4. Sous vos coups. [M s. Philidor.)
5. Pan, à la Reine. (1673^.) — Nous rappelons que c'est Molière (Pan) qui
récita ces vers du haut delà machine où il était monté avec Mlle Béjart (Diane).
6. Ronde d'un ccité, où.... (1682, 97, 1730.) — Ronde du côté où....
(1734.) — Les mots : rond d''un côté, ont été omis par l'édition de 1673*, qui
donne à la ligne suivante : « et garnir de fleurs le côté où elle étoit creuse. »
7. Et garnir de fleurs de celui où elle étoit creuse. (Edition originale de
1664.) — Et garnir de fleurs celui où elle étoit creuse. (i665, 66, 68, 73,
74, 75 A, 84 A, 94 B.) — Et garnie de fleurs de l'autre côté, où elle étoit
creuse. (1682.) — Et garnie de fleurs de celui où elle étoit creuse. (1734.)
JOURNEE I. 125
Joie, de la Propreté' et de la Bonne Chère, la firent couvrir^ par
les Plaisirs, par les Jeux, par les Ris et par les Délices.
Leurs Majestés s'y mirent en cet ordre, qui prévint tous les em-
barras qui eussent pu naître poiu: les rangs.
La Reine mère étoit assise au milieu de la table, et avoit à sa
main droite :
LE ROI.
Mlle d'Alençon.
Madame la Princesse.
Mlle d'Elbeuf.
Mme de Béthune.
Mme la duchesse de Créqui.
MONSIEUR^.
Mme la duchesse de Saint-Aignan.
Mme la maréchale du Plessis.
Mme la maréchale d'Etampes.
Mme de Gourdon.
Mme de Montespan.
Mme d'Humières.
Mlle de Brancas.
Mme d'Armagnac.
Mme la comtesse de Soissons.
Mme la princesse de Bade.
Mlle de Grançay.
De l'autre côté étoient assises :
LA REINE.
Mme de Carignan.
Mme de Flaix.
Mme la duchesse de Foix.
Mme de Brancas.
Mme de Froulay.
Mme la duchesse de Navailles.
Mlle d'Ardcnnes.
Mlle de Cologon*.
Mme de Crussol.
Mme de Montauzier.
I. Ce mot, pour nous, est à traduire par Élégance.
1. La firent ouvrir. (1682.)
3. Le nom de Monsieur et les onze autres qui le suivent ont été sautés
dans le manuscrit Philidor.
4. Ce nom est écrit Coetlogon dans les éditions de 17 10, 18, 34.
ia6 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE 1
Mme la princesse Bénédicte'.
Madame la Duchesse.
Mme de Rouvroy.
Mlle de la Mothe.
Mme de Marsé.
Mlle de la Vallière.
Mlle d'Artignj.
Mlle du Bellay*.
Mlle de Dampierre.
Mlle de Fiennes.
La somptuosité de cette collation passoit tout ce qu'on en pour-
roit écrire, tant par l'abondance que par la délicatesse des choses
qui y furent servies. Elle faisoit aussi le plus bel objet qui puisse
tomber sous les sens, puisque, dans la nuit, auprès de la verdeur'
de ces hautes palissades, un nombre infini de chandeliers peints de
vert et d'argent, portants chacun vingt-quatre bougies, et deux
cents flambeaux de cire blanche, tenus par autant de personnes
vêtus* en masques, rendoient une clarté presque aussi grande et
plus agréable que celle du jour. Tous les chevaliers, avec leurs
casques couverts de plumes de différentes couleurs, et leurs habits
de la course, étoient appuyés sur la barrière ; et ce grand nombre
d'officiers richement vêtus qui servoient, en augmentoient encore
la beauté, et rendoient ce rond une chose enchantée, duquel, après
la collation, Leurs Majestés et toute la cour sortirent par le por-
tique opposé à la barrière, et, dans un grand nombre de galesches"
fort ajustées, reprirent le chemin du château.
FIN DE LA PREMIÈRE JOURHEE®.
1. On désignait sans doute ainsi la jeune fille de la Palatine, la sœur de
Madame la Duchesse, Bénédicte-Henriette-Philippine de Bavière, âgée alors
de moins de douze ans, qui devint, quelques années après, Mme d'Hanovre.
— Madame la princesse Bénédictine. (1734.)
2. Mademoiselle du Belloy. {1673,74, 82, 97, 1710, 18.) — Mademoiselle
du Belloi. (1730.)
3. Delà verdure. (1734.)
4. Vêtues. (1673", 74, 82, 1734.)
5. De calesches, {Ms. Philidor.) — Voyez pour le mot gaUsches, au
tome III, p. 39, note 5.
6. Les mots : fin de la première journfe , ne sont pas dans l'édition
de 1734.
LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE H. 127
SECONDE JOURNÉE
DES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE'.
Lorsque la nuit du second jour fut venue, Leurs Majestés se
rendirent dans un autre rond, environné de palissades comme le
premier, et sur la même ligne, s'avançant toujours vers le lac où
l'on feignoit que le palais d'Alcine étoit bâti.
Le dessein de cette seconde fête étoit que Roger et les chevaliers
de sa quadrille, après avoir fait des merveilles aux courses, que,
par l'ordre* de la belle magicienne, ils avoient faites' en faveur de
la Reine, continuoient en ce même dessein pour le divertissement
suivant, et que l'Ile flottante n'ayant point éloigné le rivage de la
France*, ils donnoient à Sa Majesté le plaisir d'une comédie dont
la scène étoit en Elide".
1. II. JOURNÉE. Suite des plaisirs de l'île enchantée. (1734.) — Les
pages 35-38 du manuscrit Pliilitlor, qui séparaient la musique de la première
journée de celle de la seconde, et qui ont pu gêner quelque lecteur de la parti-
tion, ont été arrachées du volume ; elles contenaient, sans doute après un grand
titre, l'introduction, qui va suivre, au récit de la seconde journée. Le manuscrit
reprend, p. 39, avec l'Ouverture que Lully composa pour la Princesse d'Elide,
et qui est immédiatement suivie du premier intermède, texte et musique.
2. Par ordre. (16G8.)
3. Fait, sans accord, dans l'édition originale et dans celles de i665, 66,
75A, 84A, 94B.
4. C'est-à-dire : ne s^ étant point éloigné du rivage... : voyez le Lexique de
Corneille, tome I, p. 347.
5. La Gazette nous apprend que la Princesse d'Elide fut jouée à huit heures
du soir : voyez le numéro 60, daté du 21 mai 1664, et déjà cité à la Notice.
Voici en quels termes elle résume cette représentation : « On découvrit.... un
fort beau et fort vaste théâtre, éclairé de quantité de lustres, et l'on y donna à
Leurs Majestés le divertissement d'une comédie, en laquelle un prince d'hu-
meur magnifique, ayant une fille autant ennemie de l'amour qu'elle étoit ai-
mable par ses charmantes qualités , proposa des jeux célèbres et y convia di-
vers princes, dans la pensée qu'elle y feroit enfin choix d'un amant digne
d'elle. Outre que l'intrigue en étoit galante, elle fut entremêlée d'entrées de
ballet, et de flûtes et de violons, en sorte que rien ne pouvoit être plus agréa-
ble ni plus divertissant pour cette seconde journée. » Dans le long récit qu'elle
128 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
Le Roi fit donc couvrir de toiles, en si peu de temps qu'on avoii
lieu de s'en étonner, tout ce rond, d'une espèce de dôme, pour dé-
fendre contre le vent le grand nombre de flambeaux et de bougies
qui dévoient éclairer le théâtre, dont la décoration étoit fort agréable.
Aussitôt qu'on eut tiré ' la toile, un grand concert de plusieurs
instruments se fît entendre, et l'Aurore, représentée par Mlle Hi-
laire*, ouvrit la scène et chanta ce récit •^.
donne de ces fêtes, la Gazette a des louanges pour « le sieur Baptiste (Lulli) ,
notre savant Orphée, » pour « le sieur Vigarani, gentilhomme modénois, »
<€ qu'on ne peut assez louer,... qui par toutes les étonnantes machines qui
servirent aux divertissements de ces trois journées, soutint si dignement sa
qualité d'ingénieur du Roi. » Mais pour Molière, elle n'a garde de le nommer,
non plus que la pièce composée par lui; elle se contente d'avouer que « l'intri-
gue en étoit galante, » sans même dire par quelle troupe elle était représentée,
ce qu'elle n'eût pas manqué de faire si la pièce eût été jouée par l'Hôtel de
Bourgogne, la seule troupe royale, comme la Gazette ne manque pas de dire
en pareil cas.
I. Qu'on eut levé. (1734.)
a. Voyez ci-après, p. i3i, note 3.
3. Et l'Aurore ouvrit la scène. On y représenta la Princesse d'Élide^ comé-
die-ballet, avec un prologue et des intermèdes, (i^"}.}.)
LA PRINCESSE D'ELIDE
COIVIÉDIE GALANTE
MÊLÉE DE MUSIQUE ET d'eNTRÉES DE BALLET
Représentée pour la première fois à f^ersailles , le 8"^ Mai 1664
ET DONNÉE DEPUIS AU PUBUC
SUR LE THEATRE DU PALAIS-ROYAL
Le 9' ISovemhre de la même année 1664
PAR LA.
Troupe de Monsieur frère unique du Roi '
I. Ce titre est celui de l'édition de 1682, qui l'intercale un peu plus haut,
avant le début de la seconde journée, dans la relation des fêtes de Versailles.
— Voyez la Notice de la pièce, ci-dessus, p. 91 et suivantes.
Molière, iv 9
L'édition de 1734, nous l'avons dit (ci-dessus, seconde partie de la note
fie la page 107), a détaché de la Relation^ pour le donner d'abord, le texte
de la Princesse (VÉlide. Du texte de la Relation elle a retranché les arguments
particuliers d'actes et de scènes, sans d'ailleurs les donner à leur place dans la
comédie-, mais elle a ajouté en tête de la seconde journée la liste suivante, oii
sont exactement résumées, en général, les indications soit des arguments sup-
primés, soit du reste de la Relation.
NOMS DES PERSONNES quï Ont récité, dansé et chanté dans la comédie
de la Princesse d^Elide.
Dans le Prologue^. — L'Aurore, Mlle Hilaire. — Lyciscas, le sieur Molière.
— Valets de chiens chantants, les sieurs Estival, Don, Bloniel. — Valets de
chiens dansants, les sieurs Paysan, Cliicanneau, iVoblet, Pesan,Bonard, laPierre.
Dans la Comédie. — Iphitas, le sieur Hubert. — La princesse d'Elide, Mlle
Molière. — Euriale, le sieur la Grange. — Aristomène, le sieur du Croisy. —
Théocle, le sieur Béj'nrt. — Aglante, Vile du Parc. — Cintliie, Mlle de Brie.
— Arhate, le sieur la Tliorilliere. — Pliilis, Mlle Bèjart. — Moron, le sieur
Molière. — Lycas', le sieur Prévost.
Dans les intermèdes. — Dans le I., Chasseurs dansants, les sieurs Monceau ,
Chicanneau, Balthazard, Noblet, Bonard,Magny, la Pierre'^. — Satyre chan-
tant, dans le H., le sieur Estival^. — Satyres dansants,... — Berger chantant,
dans le III., le sieur Blondel^. — Dans le IV., Pliilis, Mlle Bejart ; Climène,
Mlle...^. — Bergers chantants, dans le V., les sieurs le Gros, Estival, Don,
Blondef. — Bergères chantantes, Mlles Hilaire et la Barre.
Outre celte liste nominative des comédiens, chanteurs et danseurs, qu'elle a
Insérée dans la Relation, la même édition de 1784 en a ainsi disposé une autre
en tète de la comédie, av.int le premier intermède qu'elle a intitulé Prologue :
ACTEURS. — .acteurs du Prologue. — L'Aurore; Lyciscas, valet de chiens;
Trois valets de chiens, chantants; Valets de chiens, dansants.
Acteurs de la comédie. — Iphitas, prince d'Elide, père de la Princesse ; La
princesse d'Elide; Euiiale, prince d'Ithaque; Aristomène, jirince de Mcssène ;
Théocle, prince de Pyle; Aglante, cousine de la Princesse; Cinthie, cousine de
la Princesse; Arbate, gouverneur du prince d'Ithaque; Pliilis, suivante de la
Princesse; Moron, plaisant de la Princesse; Lycas, suivant d'Iphitas.
Acteurs des intermèdes. — Premier intermède : Moron ; Chasseurs, dansants.
— Second intermède : Philis; Moron; Un Satyre, chantant; Satj'res, dansants.
— Troisième intermède : Philis ; Tircis, berger, chantant; Moron. — Quatrième
intermède : La Princesse; Philis; Climène. — Cinquième intermède : Bergers et
Bergères, chantants; Bergers et Bergères, dansants.
La scène est en Elide.
1. C'est-à-dire dans ce que nous nommons, avec les éditions antérieures
à i']3jt,\e premier intermède. Les intermèdes suivants sont désignés, dans celle
de 1754) parle numéro d'ordre immédiatement inférieur à celui qui les désigne
dans notre texte.
2. Ce nom de Lycas donné ici au suivant ne se trouve pas dans la liste de
l'original (ci-après, p.i4i); il est pris de celle du Livret in-4° (ci-après, p. 238).
3. La liste du Livret in-4° nomme un danseur et deux pantomimes de plus :
voyez ci-après, au second intermède, p. i63, note 3.
4. Dans le II., Satyre chantant, etc. (1773.) — D'Estival est en effet désigné
dans le Livret in-4° : voyez ci-après, p. 246.
5. Dans le III., Berger chantant, etc. (1773.) — Cette désignation de Blondel
#st peut-être arbitraire : voyez au quatrième intermède, p. 192, note 2,
6. Voyez ci-après, au cinquième intermède, p. 207, note 2.
7. Dans le V., Bergers chantants, etc. (1773.)
LA PRINCESSE D'ÉLIDE
COMEDIE MELEE DE DAXSE ET DE MUSIQUE'
PREMIER INTERMEDE \
SCENE PREMIERE.
RECIT DE L'AURORE
Quand l'amour à vos yeux offre un choix agréable,
Jeunes beautés, laissez-vous enflammer;
1 . Ce second titre, dont, selon l'usage, nous faisons précéder la Princesse
(TElide^ est emprunté au sommaire, que donnent les premières éditions, de
toute la relation des Plaisirs de Pile enchantée (ci-dessus, p. 107). Le titre que
l'édition de 1784 met ici, et qu'elle réi)ète plus loin, en tête du jjremier acte,
est : LA PRINCESSE D'ELIDE. comédie-ballet.
2. Première {sic) intermède, pour seul titre ici, dans l'édition originale et
dans celles de i665, 66, 73, 74, 75 A. — La faute : Première, pour Pre-
mier, est corrigée dans l'in-folio de 1673*.
3. L'édition de 1784 modifie et complète ainsi ce commencement :
PROLOGUE.
SCÈNE PREMIÈRE.
L'aurore, lyciscas, et plusieurs autres valets de chiens endormis et cou-
chés sur Vlierbe.
l'aurore, chante.
— Mlle Hilaire, qui chanta ces couplets, avait aussi ouvert par un récit le
ballet du Mariage furcé (voyez ci-dessus, p. 72 et note 5). A quarante-six
i32 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
Moquez-Yous craffecter * cet orgueil indomptable
Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer^ :
Dans Tàge où Ton est aimable,
Rien n'est si beau que daimer.
Soupirez librement pour un amant fidèle,
Et bravez ceux qui voudroient * vous blâmer.
Un cœur tendre est aimable, et le nom de cruelle
N'est pas un nom à se faire estimer :
Dans le temps où Ton est belle,
Rien n'est si beau que d'aimer*.
ans elle se fit encore entendre d:ins le divertissement de la Comtesse cTEscar-
ba^nas. C'est Jal qui a fait exactement connaître son nom et son âge. Hilaire
du Puy, née en avril lôaS, mourut en novembre 1709.
1. « Moquez-vous du conseil qu'on vous donne d'affecter.... » L'expression,
si bien expliquée par le vers suivant, paraît juste et ne pas mériter du tout le
blâme d'Auger.
2. On a déjà eu, an ^Jariage forcé (ci-dessus, p. -3, note 2), une preuve de
la négligence avec laquelle le copiste du recueil manuscrit en six volumes
appartenant à la Bibliotbèque nationale a transcrit les paroles. Dans ce cou-
plet il a écrit, au premier vers :
Que l'amour à nos yeux offre... ;
et au quatrième :
Dont on vous dit qu'il est beau de cLarmer.
Il suffira de ces exemples; nous nous dispenserons dorénavant de noter les
variantes de ce manuscrit, reconnu d'ailleurs fort précieux pour la connais-
sance de la musique de Lullj.
3. Qui voudront. (17JO, 34.)
4. Dans la composition de Lully, les deux derniers vers de ces couplets se
chantent deux fois, elles mots: Rien tCest si beau, sont chaque fois répétés.
LA PRINCESSE, ETC.— INTERM. I, SC. II. i33
SCÈNE ir.
VALETS DE CHIENS ET MUSICIENS \
Pondant que l'Aurore cliantoit ce re'cit, quatre valets de chiens
étoient couchés sur l'herbe, dont l'un (sous la figure de Lyciscas^,
représenté par le sieur de Molière, excellent acteur, de l'invention
duquel étoient les vers et toute la pièce) se trouvoit au milieu de
deux, et un autre à ses pieds, qui étoient les sieurs Estival*, Don,
et Blondel, de la musique du Roi, dont les voix étoient admi-
rables.
Ceux-ci en se réveillant à l'arrivée de l'Aurore, sitôt qu'elle eut
chanté, s'écrièrent en concert :
Holà ! holà * ! debout, debout, debout :
Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout.
Holà! ho! debout, vite debout®.
1 . Dans l'original, ce sont, au lieu de simples chiffres, des adjectifs ordinaux
imprimés en toutes lettres, qui distinguent les actes et les scènes; et c'est géné-
ralement, comme ici , deuxième qui a été employé de préférence à second ou
seconde.
2. Les mots : vai.fts de chiens et musiciens, ne sont pas dans l'édition
de 1673*.
3. Le nom ancien était Lyciscos ou Ljciscus ; c'est ainsi qu'Ij'hitos (voyez
ci-après, p. 140, note 4) est devenu Iphitas,
4. Le Magicien du JMariage forcé : voyez ci-dessus, p. 79.
5. SCÈNE IL
LYCiscAS et plusieurs valets de chiens endormis j trois valets de chiens
chantants réveillés par le récit de l'Aurore.
Tous trois ensemble chantent.
Hola, holÀ.... (1734.)
6. D'après la partition Pliilidor, le premier des vers qui précèdent est
cbanté par une voix seule (un baryton à en juger par la clef employée,
celle deyà sur la 3'' ligne) ; le second et le troisième vers, qui serviront de
refrain, sont chantés par tous; le second l'est deux fois, et le troisième avec les
différences et la disposition suivantes : Les deux premières voix (le ténor et le ba-
ryton) : « Holà ! debout, holà ! debout, dépêchons, debout, debout, dépêchons,
dépêchons, debout, r La troisième voix (la basse) : « Holà! debout, holà!
debout, dépêchons, debout, holà! debout, dépêchons, dépêchons, debout.»
i34 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE IL
-er 1
Jusqu'aux plus sombres lieux le jour se communique.
L'air sur les fleurs en perles se résout.
Les rossignols commencent leur musique,
Et leurs petits concerts retentissent partout.
TOUS ENSEMBLE^.
Sus, sus, debout, vite debout!
(Parlant à Lyciscas qui dormoit^.)
Qu'est-ce ci", Lvciscas? Quoi? tu ronfles encore,
Toi qui promettois tant de devancer l'Aurore ?
Allons, debout, vite debout :
Pour la cliasse ordonnée il faut préparer tout.
Debout, vite debout, dépêchons, debout".
LYCISCAS, en s'éveillant.
Par la morbleu ! vous êtes de grands braillards vous
1. On a imprimé le cbiffre seul : I, et, deux et quatre lignes plus bas : II,
111, dans les éditions de 1673*, 75 A, 84 A, Q+B; premier, deuxième, troi-
sième, dans celle de 1734. — Ces désignations de l" ^ II", IIP (musicien)
doivent proliableraent s'expliquer, non par la nature des voix, mais par l'ordre
(ordre d'ancienneté ou de réputation) suivant lequel ces chanteurs sont nom-
més dans l'argument (ci-dessus, p. i33) : I"', d'Estival; IP, Don; IIP, Blon-
del. S'il en était bien ainsi, nous saurions quel genre de voix avait chacun ;
car d'après la partition, la première des trois phrases qui vont suivre est
chantée par la basse seule, la seconde par le baryton, la troisième par le ténor.
Nous croyons que quelques rapprochements analogues que nous avons pu
faire confirment la conclusion à tirer de celui-ci.
2. Tous TROIS ENSEMBLE. (i7340 Cette indication n'est pas conforme à cel-
les que fournit implicitement la partition, où !e premier vers du couplet est
donné (avec répétition de debout avant vite) au baryton seul, les trois vers sui-
vants (avec répétition du second, et suppression du mot vile au troisième) sont
donnés à la basse seule, et où les deux derniers vers seulement, qui forment
refrain, sont repris par les trois voix ensemble, mais exactement comme la pre-
mière fois, avec les répétitions et variantes indiquées à la note 6 de la page i33.
3. A Lyciscas endormi. (1734.)
4. Les éditions anciennes écrivent, avec un trait d'union : « Qu'cst-cecy ? "
Nous supposons qu'il faut lire, comme dans le vers g53 du Dépit amoureux :
« Qu'est-ce ci. »
5. Debout, vite debout, dépêcLoos, ho, debout. (i730j 34.)
LA PRINCESSE, ETC. — INTERM. I, SC. II. i35
autres, et vous avez la gueule ouverte de bon ma-
tin* ?
MUSICIENS ".
Ne vois-tu pas le jour qui se répand partout?
Allons, debout, Lyciscas, debout.
LYCISCAS.
Hé! laissez-moi^ dormir encore un peu, je vous
conjure.
MUSICIENS.
Non, non, debout, Lyciscas, debout.
LYCISCAS.
Je ne vous demande plus qu'un petit quart d'heure.
MUSICIENS.
Point, point, debout, vite, debout*.
LYCISCAS.
Hé ! je vous prie.
MUSICIENS.
Debout .
LYCISCAS.
Un moment.
MUSICIENS.
Debout.
LYCISCAS.
De grâce.
1. De grand matin. (l73o, 34-)
2. Ici et plus loin, jusqu'à la fin de la scène, le mot musiciens est remplacé,
dans l'édition de 1784, par ceux-ci : tous trois ensemble. — Il faudrait ici
de nouveau, si l'on s'en tenait à la partition, modifier l'indication donnée par
l'original et par 1734. Le ténor chante seul le premier des deux vers qui sui-
vent; pour lui, au second vers, le compositeur a encore ajouté cette répétition :
« Lyciscas, Lyciscas, debout. » La basse, attaquant sa phrase au premier de-
bout du ténor, chante ainsi avec lui le second vers : « Allons, debout, Lyciscas,
debout, Lyciscas, debout. » Le baryton se tait.
3. Laisse-moi j par erreur, pour laissez-moi, dans l'édition de 1668.
4. Dans la partition Pbilidor, nous avons, au lieu de'ce vers, la répétitioa
de ce vers antérieur : a. Allons, debout, Lyciscas, debout. »
i36 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE IL
MUSICIENS.
Debout,
LYCISCAS.
Eh!
MUSICIENS.
Debout.
LYCISCAS.
Je.
MUSICIENS.
Debout.
LYCISCAS.
J'aurai fait incontinent.
MUSICIENS.
Non, non, debout, Lyciscas, debout^:
Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout.
Vite debout, dépêchons, debout.
LYCISCAS.
Eh bien ! hiissez-moi : je vais me lever. Vous êtes
d'étranges gens, de me tourmenter comme cela. Vous
serez cause que je ne me porterai pas bien de toute la
journée *; car, voyez- vous? le sommeil est nécessaire à
l'homme; et lorsqu'on ne dort pas sa réfection*, il ar-
rive que on est* —
i".
Lyciscas
I . Au lieu de ce vers, les trois voix chantent ensemble les paroles suivantes :
Le ténor : « Allons, Lyciscas, debout, allons, Lyciscas, debout, debout. » Le
baryton : « Allons, Lyciscas, debout, debout, Lyciscas, debout. » La basse:
« Allons, Lyciscas, debout, debout, Lyciscas, debout, debout. » Puis ils re-
prennent une troisième fois le refrain, tel qu'il est donné ci-dessus, p. i33,
note 6.
1. De la journée. (1734.)
3. Assez pour se refaire; on entend parfois dire aujourd'hui familièrement :
« dormir sa suffisance, » qui est peut-être moins expressif.
4. On n'est. (1674, 82, 1734.) — L'édition de 1734 ajoute ici cette indica-
tion : Jl te rendort.
LA PRINCESSE, ETC.— INTERM. I, SC. II. iS;
Lyciscas !
Lyciscas !
TOLS EKSEIŒLE '.
Lyciscas !
LYCISCAS.
Diable soit les brailleurs ' ! Je voudrois que vous eus-
siez la gueule pleine de bouillie bien chaude.
MUSICIENS.
Debout, debout,
Vite debout, dépêchons, debout'.
LYCISCAS.
Ah ! quelle fatigue, de ne pas dormir son soù * I
i".
Holà, oh!
ii™«.
Holà, oh!
III"'^
Holà, oh!
TOUS ENSEMBLE.
Oh ! oh ! oh ! oh ! oh ' !
1. TotJS TROIS ENSEMBLE. (1734.)
2. Plus haut, p. i34, hiaillarJs. — Diable soit des brailleurs ! (1673*.)
3. Le compositeur a ainsi arrangé ces six mots : Le baryton, qui commence :
« Debout, » puis trois fois : « Dépêchons, debout. » La basse : « Debout, dé-
pêchons, » puis deux fois : « Dépêchons, debout. » Le ténor : a Debout, »
puis deux fois : « Dépêchons, debout. »
4. L'orthographe de l'édition originale est sou; la plupart des suivantes ac-
centuent l'u : soil ; celle de l'édition de 1784 est saoul. Voyez tome II, p. 378
et note i .
5. Dans la partition, après le cri d'appel holà oh! jeté successivement par
le i^', le n'= et le m' musiciens (la basse, le baryton et le ténor), au lieu de ces
oh! redoublés, on n'en lit plus qu'un à chaque voix; mais sur celui-ci les trois
chanteurs ont à exécuter, le baryton partant après les autres, un trait rapide
qui se termine par une note prolongée.
i38 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
LYCISCAS.
Oh! oh! oh! oh! La peste soit * des gens, avec leurs
chiens de hurlements ! Je me donne au diable si je ne
vous assomme. Mais voyez un peu quel diable d'enthou-
siasme ^ il leur prend, de me venir chanter aux oreilles
comme cela. Je
MUSICIENS *.
Debout.
LYCISCAS.
Encore ?
MUSICIENS.
Debout.
LYCISCAS.
Le diable vous emporte * !
MUSICIENS.
Debout .
LYCISCAS, en se levant.
Quoi toujours ? A-t-on jamais vu une pareille furie
de chanter? Par le sang bleu ^ ! j'enrage. Puisque me
voiU'i éveillé, il faut que j'éveille les autres, et que je
les tourmente comme on m'a fait. Allons , ho ! Mes-
sieurs, debout, debout, vite, c'est trop dormir. Je vais
faire un bruit de diable ® partout ". Debout, debout, de-
I . TOUS TROIS EJ<SEMBLE.
Ho! ho!
LYCISCAS.
Ho! bo! La peste soit.... (1734-)
2. Enthousiasme s'employait autrefois avec iin^ pour dire un accès de fu«
reur, surtout prophétique ou poétique. On disait : « Un enthousiasme le
transporte. » Le mot semble pris ici, comme le remarque Génin , à peu
près dans le sens de frénésie ; mais frénésie ne produirait pas un effet si
plaisant.
3. D'après la partition, le premier debout est à la basse seule, le suivant au
ténor, le dernier au baryton.
4- Que le diable vous emporte! (1734.)
5. Par la sanbleu! (1668.) — Par la sang bleu! (1734.)
6. Un bruit du diable. (1734.)
7. L'édition de 1734 ajoute ici •. Il crie de toute sa force.
LA PRINCESSE, ETC. — INïERM. I, SC. II. rSy
bout ! Allons vite ! ho ! ho ! ho ! debout, debout ! Pour
la chasse ordonnée d faut préparer tout : debout, de-
bout ! Lyciscas, debout ! Ho ! ho ! ho ! ho ! ho M
Lyciscas s'étant levé avec toutes les peines du monde, et s'étant
mis à crier de toute sa force, plusieurs cors et trompes de chasse se
firent entendre, et concertées '^ avec les violons commencèrent l'air
d'une entrée, sur laquelle six Valets de chiens dansèrent avec beau-
coup de justesse et disposition', reprenant à certaines cadences le
son de leurs ccrs et trompes : c'étoient les sieurs Paysan, Cliican-
neau, Noblet, Pesan, Bonard, et la Pierre^.
1 . Il est aisé de voir que cet intermède, comme beaucoup d'autres passages
de la pièce, devait être allongé par des jeux de scène.
2. Dans toutes les anciennes éditions, il y a cet accord irrégulier du parti-
cipe avec le dernier des substantifs auxquels il se rapporte.
3. Et de disposition. (1666, 82.) — Ce mot, qui semble ici synonyme de
légèreté j agilité^ adresse, aptitude [habilitas), et qu'Auger rapproche de l'ad-
jectif dispos, se trouve plus loin dans le dialogue. Euryale dit (acte III,
scène n, p. i83), en parlant de la princesse qu'il vient de voir danser : « Elle
a fait éclater ensuite une disposition toute divine. » On a vu le mot employé
ainsi ci-dessus, p. 85, note i, à la fin d'une citation de Brienne.
4. Cet argument final : « Lyciscas s'étant levé, etc. », est ainsi abrégé dans
l'édition de 1784 : Plusieurs corset trompes de chasse se /ont entendre^ les
valets de Chiens que Lyciscas a réveillés danstnt une entrée. — Fin du Pro-
logue.
i4o LES PLAISIRS, ETC. — JOUR>ÉE II.
NOMS DES ACTEURS
DE LA COMEDIE
LA PRINCESSE D'ÉLIDE, Mlle de Molière ^
AGLANTE, cousine de la Princesse, Mlle du Parc '.
CYNTHIE, cousine de la Princesse, Mlle de Brie.
PHILIS, suivante de la Princesse, Mlle Béjart.
IPHITAS", père de la Princesse, le sieur Hubert ^
1. L'édition de 1668 a retranché de cette liste les noms des
comédiens. — Voyez ci-dessus, p. i3o, au verso du titre, les listes
de l'édition de 1734.
2. Du costume de Mlle Molière dans ce rôle (l'habit de chasse-
resse antique de son entrée eût été curieux à connaître en détail)
l'inventaire publié par M. Soulié ne parait mentionner qu' « un petit
corps en broderie or et argent fin. » Voici d'ailleurs l'article (p. 279) :
« Une jupe de taffetas couleur de citron, garnie de guipure; huit
corps de différentes garnitures, et un petit corps en broderie or et
argent fin, de l'habit de la Princesse d'Élide : prisé vingt livTCs. »
3. Elle perdit son mari quelques jours avant que la comédie fût
donnée à la ville. Du Parc n'y avait pas de rôle ; mais au mois de
mai, dans la première journée de Versailles, il avait récité les vers
de l'Été.
4. Le nom est historique. Iphitus, ou à la grecque Iphitos (voyez
ci-dessus, p. i33, note 3), roi d'Élide, rétablit l'institution des jeux
olympiques, que des guerres continuelles avaient interrompus. Cette
restauration eut lieu dans le commencement du neuvième siècle
avant notre ère.
5. Hubert était un nouveau venu dans la troupe; il avait quitté
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. 141
EURYALE, ou le prince d'Ithaque, le sieur dk la Grange.
ARISTOMÈNE, ou le prince de Messène, le sieur du Croisy.
THÉOCLE, ou le prince de Pjle, le sieur Béjart'.
ARBATE, gouverneur du prince d'Ithaque, le sieur de la Tho-
RILLIÈRE.
MORON", plaisant^ de la Princesse, le sieur de Molière,
Un suivant, le sieur Prévost ''.
le Marais pour le Palais-Royal à Pâques pre'ce'deiit (1664); il suc-
céda, non dans son emploi, mais dans sa part de sociétaire, à Bré-
court, qui passait à l'Hôtel de Bourgogne.
I. Bejart est devenu Pejart dans les éditions de i665, 66, 78,
7$ A, 84 A, 94 B. Ces trois dernières portent déjà Pejart quatre
lignes plus haut. — Le manuscrit PhiUdor, par simple interversion
des fins de ligne sans doute, donne ce rôle de Théocle à la Tho-
rillière, et le suivant, A''Arbate, à Béjart.
a. M. Fritsche dérive le nom du grec môros^ a sot », ou « fou »,
et rappelle que d'Ouville l'avait donné à un vieux domestique de
sa comédie de Jodelet astrologue; cette pièce est de 1646 : voyez les
frères Parfaict, tome VII, p. 6.
3. La fonction des fous de cour n'était pas encore abolie; la
Reine en avait un en 167 1. Mademoiselle de Montpensier, dans ses
Mémoires (édition de 31. Chéruel, tome IV, p. 299), dit avoir appris
de lui la mort d'un des enfants de Louis XIV et de la Reine, le duc
d'Anjou : « Le rqatin un petit fou, qui étolt à la Reine, nommé
Bricmini, entra dans ma chambre et me dit : « Vous mourez, vous
« autres grands, comme les autres : votre neveu est mort. » Voyez
au chapitre xxv du Siècle de Louis XIV^ où. nous avons déjà renvoyé
dans la Notice. — Molière composa sans doute le costume de Moron
dans le goût de celui de Clitidas, qu'a décrit l'inventaire (M. Soulié,
p. 377) : voyez à la liste des Amants magnip,qucs.
4- « Prévost et sa femme étaient deux serviteurs de la troupe.
Le mari était utilisé parfois comme assistant [figurant); il était à
l'occasion chargé de bouts de rôles. Il figure nominativement de
loin en loin, dans les dépenses extraordinaires, sur les livres de
comptes, pour journées et pour étrennes. » (Taschereau, Histoire
de Molière., 5« édition, p. io3.)
— Voici ce que le Mémoire des décorations (Ms. français de la
i42 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
Bibliothèque nationale, n° 24 33o) nous apprend sur la mise en
scène de la Princesse eT Éllde : « [Le] théâtre est une forêt. Il faut
un grand arbre au milieu ; quatre dards, un soufflet. » Nous ne
devinons pas quel pouvait être l'emploi de ce dernier accessoire;
le mol avait peut-être un sens spécial que nous ne trouvons indiqué
nulle part. — Dans une de ses planches, qui se rapporte à la se-
conde journée des Plaisirs de Vile enchantée (voyez à la Notice,
p. 99, et ci-après, fin de la page 262), Israël Silvestre a représenté
la scène à im des moments où l'action y réunissait tous les prm-
cipaux personnages de la comédie.
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE I, SC. I. -43
ACTE I.
ARGUMENT
Cette chasse qui se préparolt ainsi étoit celle d'un prince d'Élide,
lequel étant d'humeur galante et magnifique, et souhaitant que la
princesse sa fille se résolût à aimer et à penser au mariage, qui étoit
fort contre son inclination, avoit fait venir en sa cour les princes
d'Ithaque, de Messène et de Pyle , afin que dans l'exercice de la
chasse, qu'elle aimoit fort, et dans d'autres jeux, comme des courses
de chars et semblables magnificences, quelqu'un de ces princes put
lui plaire et devenir son époux.
SCENE PREMIERE.
Euryale, prince d'Ithaque, amoureux de la princesse d'Élide, et
^\rbate son gouverneur, lequel, indulgent à la passion du Prince, le
loua* de son amour, au lieu de l'en blâmer, en des termes fort galands.
EURYALE, ARBATE.
ARBATE.
Ce silence rêveur, dont la sombre habitude
Vous fait à tous moments chercher la solitude,
Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur,
Et ces fixes regards si chargés de langueur
Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge, 5
Et je pense. Seigneur, entendre ce langage ;
Mais sans votre congé ^, de peur de trop risquer,
1. Il a déjà été dit ci-dessus , p. i3o, !"'' aliDea, et nous le répéterons cette
fois seulement, que l'édilion de 1734 a supprimé les divers arguments qui
précèdent les actes et les scènes de la Princesse iPElide, négligeant même de
les joindre au reste de la Rehition^ dont elle a fait une sorte d'appendice, qu'elle
a placé à la suite de cette comédie.
2. Le loue. (1666, 68, 73, 74, 82.)
3. Congé ^ permission, comme au vers 118 de V Étourdi et dans la Critique
de f Ecole des femmes, scène vi (tome III, p. 36o).
i44 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
Je n'ose m'enhardir jusques à l'expliquer.
ELRYALE.
Explique, explique, Ai bâte, avec toute licence
Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence. lo
Je te permets ici de dire que l'amour
M'a rangé sous ses lois ^, et me brave à son tour,
Et je consens encor que tu me fasses honte
Des foiblesses d'un cœur qui souffre qu'on le dompte*.
ARBATE.
Moi, vous blâmer, Seigneur, des tendres mouvements
Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments!
Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme
Contre les doux transports de l'amoureuse flamme ;
Et bien que mon sort touche à ses derniers soleils.
Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils, 20
Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage
De la beauté d'une âme est un clair témoignage.
Et qu'il est malaisé que sans être amoureux
Un jeune prince soit et grand et généreux.
C'est une qualité que j'aime en un monarque; 2 5
La tendresse de cœur ^ est une grande marque ;
Et je crois que d'un prince on peut tout présumer*.
Dès qu'on voit que son àme est capable d'aimer.
Oui, cette passion, de toutes la plus belle,
Trahie dans un esprit cent vertus après elle; 3o
Aux nobles actions elle pousse les cœurs.
Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.
Devant mes yeux, Seigneur, a passé votre enfance,
1. S"us ces lois, dans les éditions de 1666 et de 1668.
2. La première scène dans la pièce de Moreto contient à peu près les mêmes
développements; seulement le confident auquel Carlos ouvre son cœur est son
valet Polilla, personnage bouffon, et non, comme ici, sou gouverneur.
3. La tendresse du cœur. (1673, 74, 82, 1734.)
4. Les éditions de 16S2 et de 1734 o»t aiasi modifié ce vers :
Que d'un 2>rince à votre âge on peut tout présumer.
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE I, SC. I. i/,5
Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance ;
INIes regards observoient en vous des qualités 3 5
Où je reconnoissois le sang dont vous sortez ;
J'y découvrois un fonds d'esprit et de lumière;
Je vous trouvois bien fait, l'air grand, et l'âme fière;
Votre cœur, votre adresse, éclatoient chaque jour :
Mais je m'inquiétois de ne voir point d'amour ; 4©
Et puisque les langueui's d'une plaie invincible
Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible*,
Je triomphe, et mon cœur, d'allégresse rempli,
Vous regarde à présent comme un prince accompli.
EURYALE.
Si de l'amour un temps j'ai bravé la puissance, 45
Hélas! mon cher Arbate, il en prend bien vengeance;
Et sachant dans quels maux mon cœur s'est abîmé,
Toi-même tu voudrois qu'il n'eût jamais aimé.
Car enfin vois le sort où mon astre me guide :
J'aime, j'aime ardemment la princesse d'Élide; 5o
Et tu sais quel orgueil ^, sous des traits si charmants.
Arme contre l'amour ses jeunes sentiments,
Et comment elle fuit, dans cette illustre fête ',
Cette foule d'amants qui briguent sa conquête.
Ah ! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer 5 5
Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer,
Et qu'un premier coup d'œil allume en nous les flammes
Où le Ciel, en naissant, a destiné nos âmes!
A mon retour d'Argos, je passai dans ces lieux.
Et ce passage offrit la Princesse à mes yeux; 60
Je vis tous les appas dont elle est revêtue.
Mais de l'œil dont on voit une belle statue :
1 . Nous montrent qu'à ses traits votre cœur est sensible.
(Ms. Philidor.)
2. Et tu sais qne l'orgueil, sous des traits si charmants,
Arme contre l'amour ses jeunes sentïraents. {1682, 1734 )
3. En cette illustre fête, (i665, 66, 68, 73, 74, 75 A, 82, 84A, 94B, 1734.)
M01.1ÈKE. IV 10
i46 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
Leur brillante jeunesse observée à loisir
Ne porta clans mon àme aucun secret désir,
Et d'Ithaque en repos je revis le rivage, 65
Sans m'en être, en deux ans, rappelé nulle image.
Un bruit vient cependant à répandre à ma cour
Le célèbre mépris qu'elle fait de l'amour;
On publie en tous lieux que son àme hautaine
Garde pour l'hyménée une invincible haine, 70
Et qu'un arc à la main, sur l'épaule un carquois,
Comme une autre Diane elle hante les bois,
N'aime rien que la chasse, et de toute la Grèce
Fait soupirer en vain l'héroïque jeunesse.
Admire nos esprits, et la fatalité ! 7 5
Ce que n'avoit point fait sa vue et sa beauté.
Le bruit de ses fiertés en mon àme fit naître
Un transport inconnu dont je ne fus point maître;
Ce dédain si fameux eut des charmes secrets
A me faire avec soin rappeler tous ses traits ; 80
Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle,
M'en refit une image et si noble et si belle,
Me peignit tant de gloire et de telles douceurs
A pouvoir triompher de toutes ses froideurs.
Que mon cœur, aux brillants d'une telle victoire', 8 5
Vit de sa liberté s'évanouir la gloire :
Contre une telle amorce il eut beau s'indigner,
Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner.
Qu'entraîné par l' effort d'une occulte puissance.
J'ai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence; 90
Et je couvre un effet de mes vœux enflammés
Du désir de paroître à ces jeux'' renommés.
Où l'illustre Iphitas, père de la Princesse,
1. A l'éclat, à la vue de l'éclat, en soDgeant à l'éclat d'une telle vic-
toire.
■>.. A ses jeux. (i665, 66, 68, 75 A, 84 A, 94B.)
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE I, SC. I. 147
Assemble la plupart des princes de la Grèce.
ARBATE.
Mais à quoi bon, Seigneur, les soins que vous prenez?
Et pourquoi ce secret où vous vous obstinez ?
Vous aimez, dites-vous, celle illustre princesse,
Et venez à ses yeux signaler votre adresse :
Et nuls empressements, paroles ni soupirs,
Ne l'ont instruite encor de vos brûlants désirs? 100
Pour moi, je n'entends rien à cette politique
Qui ne veut point souffrir que votre cœur s'explique ;
Et je ne sais quel fruit peut prétendre un amour
Qui fuit tous les moyens de se produire au jour.
EURYALE.
Et que ferai-je, Arbate, en déclarant ma peine, io5
Qu'attirer les dédains de cette âme hautaine.
Et me jeter au rang de ces princes soumis
Que le titre d'amants lui peint en ennemis ?
Tu vois les souverains de Messène et de Pyle
Lui faire de leurs cœurs un hommage inutile, 1 1 o
Et de l'éclat pompeux des plus hautes vertus
En appuyer en vain les respects assidus :
Ce rebut de leurs soins sous un triste silence
Retient * de mon amour toute la violence ;
Je me tiens condamné dans ces rivaux fameux, 1 r 5
Et je lis mon arrêt au mépris qu'on fait d'eux.
ARBATE.
Et c'est dans ce mépris et dans cette humeur fière
Que votre âme à ses vœux doit voir plus de lumière,
Puisque le sort vous donne à conquérir un cœur
Que défend seulement une jeune froideur ^, 1 1 o
Et qui n'impose point à l'ardeur qui vous presse
1. Retient sous un triste silence, dans un triste silence.
2, Une simple froideur. (1682, 1734.)
i48 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
De quelque attachement Tinvincible tendresse*.
Un cœur préoccupé^ résiste puissamment;
Mais quand une âme est libre, on la force aisément ;
Et toute la fierté de son indifférence 1 2 5
N'a rien dont ne triomphe un peu de patience.
Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux,
Faites de votre flamme un éclat glorieux,
Et bien loin de trembler de l'exemple des autres.
Du rebut de leurs vœux enflez l'espoir des vôtres '. 1 3o
Peut-être pour toucher ces sévères appas *
Aurez- vous des seci^ets que ces princes n'ont pas ;
Et si de ses fiertés l'impérieux caprice
Ne vous fait éprouver un destin plus propice.
Au moins est-ce un bonheur, en ces extrémités, 1 3 5
Que de voir avec soi ses rivaux rebutés.
EURYALE.
J'aime à te voir presser cet aveu de ma flamme :
Combattant mes raisons, tu chatouilles mon âme ;
Et par ce que j'ai dit je voulois pressentir
Si de ce que j'ai fait tu pourrois m'applaudir. 140
Car enfin, puisqu'il faut t'en faire confidence,
On doit à la Princesse expliquer mon silence,
Et peut-être, au moment que je t'en parle ici.
Le secret de mon cœur, Arbate, est éclairci.
Cette chasse où, pour fuir la foule qui l'adore, 145
Tu sais qu'elle est allée au lever de l'aurore,
1. Oppose, au lieu d'imposé, est telliment le mot propre, qu'il est impos-
sible de ne p;\s soupçonner ici une faute d'impression. {IVote d'Auger.) — La
soupçonner peut-être, mais on est loin, croyons-nous, d'en être sûr. Le sens
pourrait bien être : « N'impose pas à votre amour (la cro3'ance à) quelque
tendre et invincible attacliement, ne le lui impose pas à croire. » C'est pous-
ser loin la concision, mais le tour n'est pourtant pas inintelligible.
2. Préoccupé j au sens propre, déjà occupé, déjà pris et maîtrisé.
3. Que le rebut de leurs vœux augmente en vous l'esjjoir du succès des vô-
tres. — Pbilidor dans ce vers a écrit Jeux au lieu de vœux.
4. Ses sévères appas. (i665, 66, 68, 73, 74, 75 A, 82, 84A, 94 B, 1734.)
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE I, SG. I. 149
Est le temps dont IMoron^ pour déclarer mon feu,
A pris....
ARBATE.
Moron, Seigneur?
EURYALE.
Ce choix t' étonne un peu:
Par son titre de fou tu crois le bien conuoître ;
Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le veut paroître, i 5o
Et que, malgré l'emploi qu'il exerce aujourd'hui,
Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui.
La Princesse se plaît à ses bouffonneries ;
Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries,
Et peut, dans cet accès ^, dire et persuader i55
Ce que d'autres que lui n'oseroient hasarder;
Je le vois propre enfin à ce que j'en souhaite :
Il a pour moi, dit-il, une amitié parfaite,
Et veut, dans mes Etats ayant reçu le jour.
Contre tous mes rivaux appuyer mon amour. 160
Quelque argent mis en main pour soutenir ce zèle
SCÈNE IL
Moron, représenté par le sieur de Molière, arrive, et ayant le
souvenir d'un furieux sanglier, devant lequel il avoit fui à la chasse,
demande secours, et rencontrant Euryale et Arbate, se met au mi-
lieu d'eux pour plus de sûreté, après leur avoir témoigné sa peur,
et leur disant cent choses plaisantes sur son peu de bravoure.
MORON, ARDATE, EURYALE'.
A 4
MORON, sans être vu .
Au secours! sauvez-moi de la béte cruelle.
1. Est le temps que Moron. (i665, 68, 73, 74, 75 A, 82, 84 A, 94B, 1734.)
2. Dans cette entrevue, dans cet accès qu'il doit avoir auprès d'elle durant
la chasse.
3. EuRiALE, Arbate, Moron. (1734.)
4. Moron, derrière le théâtre. (1734.) Quatre lignes plus loin, l'édition do
1734 a la même variante.
i5o LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
EURYALE.
Je pense ouïr sa voix.
MORON, sans être vu.
A moi, de grâce, à moi !
EURYALE.
Cest lui-même. Où court-il avec un tel effroi?
MORON ^.
Où pourrai-je éviter ce sanglier® redoutable ? i65
Grands Dieux, préservez-moi de sa dent effroyable.
Je vous promets, pourvu qu'il ne m'attrape pas,
Quatre livres d'encens, et deux veaux des plus gras^.
Ha! je suis mort.
EURYALE.
Qu'as-tu ?
MORON.
Je vous croyois la bête
Dont à me diffamer* j'ai vu la gueule prête, i 70
Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur.
EURYALE.
Qu'est-ce ?
MORON.
O ! que la Princesse est d'une étrange humeur,
1. MoRON, entrant sans voir personne. (1734.)
2. Sanglier, en deux syllabes, connue dans ce vers de la Fontaine (fable xix
du livre II, vers 4) :
Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux,
3. Rencontrant Euriale, que dans sa Jrajeur il prend pour le sanglier qu'il
évite. (1734.)
4. Diffamer^ dans le sens de défigurer, blesser. M. Littré cite un exemple de
VHistoire universelle d'Agrippa d'Aubigné (livre V, chapitre xxiv, tome I,
p. 335 de l'édition de i(5i6), 011 il est question de soldats qui maltraitaient
des femmes et « les diffamoient de coups. » Furetière (1690) explique aussi
ce verbe, dans deux exemples, par salir, gâter, déjîgurer, mah il ajoute : <( en
ce sens, il est bas. » — Pbilidor a cru devoir changer le mot; on lit dans
sa copie :
Dont à me dévorer j'ai vu la gueule prête.
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE I, SC. 11. i5i
Et qu'à suivre la chasse et ses extravagances
Il nous faut essuyer de sottes complaisances'!
Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs 1 7 5
De se voir exposés à mille et mille peurs ?
Encore si c'étoit qu'on ne fût qu'à la chasse
Des lièvres, des lapins, et des jeunes daims, passe :
Ce sont des animaux d'un naturel fort doux,
Et qui prennent toujours la fuite devant nous. 180
Mais aller attaquer de ces bêtes vilaines
Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines,
Et qui courent les gens qui les veulent courir,
C'est un sot passe-temps, que je ne puis souffrir.
EURYALE.
Dis-nous donc ce que c'est.
2
MORON, en se tournant .
Le pénible exercice i85
Où de notre Princesse a volé le caprice ! . . .
J'en aurois bien juré qu'elle auroit fait le tour;
Et la course des chars se faisant en ce jour,
Il falloit affecter ce contre-temps de chasse,
Pour mépriser ces jeux^ avec meilleure grâce, 190
Et faire voir JNIais chut. Achevons mon récit,
Et reprenons le fd de ce que j'avois dit.
Qu'ai-je dit?
EURYALE.
Tu parlois d'exercice pénible.
MORON.
Ah ! oui. Succombant donc à ce travail horrible
(Car en chasseur fameux j'étois enharnaché, 195
1. Il nous faut passer par..., il faut nous imposer de sottes complaisan-
ces.
2. Cette indication manque dans le manuscrit PLilidor, ainsi que dans l'édi-
tion de 1734.
3. Pour mépriser ses jeux. (i665, ySA.)
i52 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
Et dès le point du jour je m'étois découché ', )
Je me suis écarté de tous en galand homme,
Et trouvant un Heu propre à dormir d'un bon somme,
J'essayois ma posture, et m' ajustant bientôt,
Prenois déjà mon ton pour ronfler comme il faut, 200
Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue',
Et j'ai d'un vieux buisson de la forêt touffue
Vu sortir un sanglier d'une énorme grandeur,
Pour
ELRYALE.
Qu'est-ce?
MORON,
Ce n'est rien. N'ayez point de frayeur,
Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause : 2 o 5
Je serai mieux en main pour vous conter la chose.
J'ai donc vu ce sanglier, qui par nos gens chassé,
Avoit d'un air affreux tout son poil hérissé;
Ses^ deux yeux flamboyants ne lançoient que menace,
Et sa gueule faisoit une laide grimace, 2 r 0
Qui, parmi de l'écume, à qui l'osoit presser
IMontroit de certains crocs — je vous laisse à penser!
A ce terrible aspect j'ai ramassé mes armes ;
Mais le faux animal*, sans en prendre d'alarmes.
1 . Se découcher, se lever. Voici, de cet archaïsme, un exemple cité par
M. Littré, où le verbe est suivi d'un régime :
Puis quand l'aube se découche
De sa jaunissante couclie.
Pour nous éclairer le jour
(Joachim du Bellay, la Complainte du désespère, dans Iq Eecueil de
poésie présenté à Madame Marguerite, sœur unique du Roi,..,
feuillet 79 v°; ce Recueil est compris dans les OEuvres françaises,
Paris, iSôg.)
2, Me fait lever la vue. (i66S.)
3 Ces, pour ses, dans les éditions antérieures à 1682, sauf celles de i668j
74, 75A, 84A.
4. Le faux animal ^ le perfide animal.
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE I, SC. II. i53
Est venu droit à moi, qui ne lui disois mot. 2i5
AUBATE.
Et tu l'as de pied ferme attendu ?
MORON.
Quelque sot.
J'ai jeté tout par terre et couru comme quatre.
ARBATE.
Fuir devant un sanglier, ayant de quoi l'abattre !
Ce trait, Moron, n'est pas généreux....
MOROX.
J'y consens :
Il n'est pas généreux, mais il est de bon sens. 220
ARBATE.
Mais par quelques exploits si l'on ne s'éternise —
MORON.
Je suis votre valet, et j'aime mieux qu'on dise * :
« C'est ici qu'en fuyant, sans se faire prier,
Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier, »
Que si l'on y disoit^ : « Voilà l'illustre place 29.5
Où le brave Moron, d'une héroïque audace
Affrontant d'un sanglier l'impétueux effort,
Par un coup de ses dents vit terminer son sort'. »
EURYALE.
Fort bien
MORON.
Oui, j'aime mieux, n'en déplaise à la gloire,
Vivre au monde deux jours, que mille ans dans l'histoire.
1. Je suis votre valet, j'aime mieux que l'on dise. (1682, 1734.) — Cette
variante est sans doute la conséquence d'un oubli typographique des éditions
de 1673, 1674, qui impriment ainsi ce vers :
Je suis votre valet, j'aime mieux qu'on dise.
2. Que si l'on disoit ici, à cette place, ou dans l'inscription qui rappel-
lerait ma mort.
3. Le Ménagiana (édition de 1729, addition de la Monnoye, tome III,
p. i54 et i55) veut voir ici une imitation de cette phrase d'une lettre de l'A-
i54 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
EURYALE.
En effet, ton trépas fàcheroit tes amis;
Mais si de ta frayeur ton esprit est remis,
Puis-je te demander si du feu qui me brûle...?
MORON.
Il ne faut point*, Seigneur, que je vous dissimule:
Je n'ai rien fait encore, et n'ai point rencontré 2 35
De temps pour lui parler qui fût" selon mon gré.
L'office de bouffon a des prérogatives ^ ;
Mais souvent on rabat nos libres tentatives.
Le discours de vos feux est un peu délicat,
Et c'est chez la Princesse une affaire d Etat. 240
Vous savez de quel titre elle se glorifie,
Et qu'elle a dans la tête une philosophie
Qui déclare la guerre au conjugal lien,
Et vous traite l'Amour de déité de rien.
Pour n'effaroucher point son humeur de tigresse, 245
Il me faut manier la chose avec adresse ;
Car on doit regarder comme l'on parle aux grands,
Et vous êtes parfois d'assez fâcheuses gens.
Laissez-moi doucement conduire cette trame.
Je me sens Jà pour vous un zèle tout de flamme : aSo
rétin à Battista Strozzi (livre P"" de ses lettres, Paris, 1609, tome I, feuil-
let 189 r°) : È meglio per la pelle vostra che si dica : a. Qui fuggl il taie ^ n
che : <€ Qui mort il cotale. »
1. Il ne faut pas. (1668, 73, 74, 82, 1734.)
2. L'édition originale et quelques autres testes antérieurs à 16S2 portent
yîif, sans Vs ni l'accent signes du subjonctif.
3. Le personnage de la pièce espagnole, qui y joue à peu près le même rôle
que Moron auprès de la Princesse, est le valet de Carlos, Polilla. « Pour secon-
der la passion de son maître, dit Auger à la fin de cette scène, il se déguise
en médecin et se présente à la princesse Diana comme ayant des remèdes in-
faillibles contre l'amour. Diana prend goût à ses bouffonneries, le retient au-
près d'elle, et l'emploie dans tous les expédients qu'elle imagine pour vaincre
et punir l'apparente froideur de Carlos. Il est peu vraisemblable qu'une prin-
cesse se confie ainsi à un diseur de quolibets qu'elle n'a jamais vu. Mobère a
évité cette faute, en faisant de Moron un personnage déjà établi à la cour, et
en possession d'y parler librement à tout le monde. »
LA PRINCESSE D'ELIDE. — ACTE I, SC. II. i55
Vous êtes né mon prince, et quelques autres nœuds
PouiToient contribuer au bien que je vous veux.
Ma mère, dans son temps, passoit pour assez belle,
Et naturellement n'étoit pas fort cruelle;
Feu votre père alors, ce prince généreux, 2 55
Sur la galanterie étoit fort dangereux ;
Et je sais qu'Elpéuor, qu'on appeloit mon père
A cause qu'il étoit le mari de ma mère,
Contoit pour grand honneur aux pasteurs d'aujourd'hui
Que le Prince autrefois étoit venu chez lui, 260
Et que durant ce temps il avoit l'avantage
De se voir salué de tous ceux du village '.
Baste, quoi qu'il en soit, je veux par mes travaux
Mais voici la Princesse et deux de vos rivaux^.
1. Hamilton, au commencement du chapitre m des HJènioires de Gramont^
n'a point fait scrupule de prêter à son licros une plaisanterie du même genre :
« Je ne sais peut-être pas, dit le chevalier à Matha, qu'il n'a tenu qu'à mon
père d'être fils de Henri IV ! Le Roi vouloit à toute force le reconnoître, et
jamais ce traître d'homme n'y voulut consentir. Vois un peu ce que ce seroit
que les Gramont sans ce beau travers : ils auroient le pas devant les César de
Vendôme. Tu as beau rire, c'est l'évangile. »
2. Et deux de nos rivaux. (1734.)
i56 LES PLAISIRS, ETC. — JOURXEE II.
SCENE III.
La princesse d'Elide parut ensuite, avec les princes de Messène
et de Pjle, lesquels firent remarquer en eux des caractères bien
diffe'rents de celui du prince d'Ithaque, et lui cédèrent dans le cœur
de la Princesse tous les avantages qu'il y pouvoit désirer. Cette ai-
mable princesse ne témoigna pas pourtant que le mérite de ce prince
eût fait aucune impression sur son esprit, et qu'elle l'eût quaei re-
marqué; elle témoigna toujours, comme une autre Diane, n'aimer
que la chasse et les forêts; et lorsque le prince de 3Iessène ' voulut
lui faire valoir le service qu'il lui avoit rendu*, en la défaisant d'un
fort grand sanglier qui l'avoit attaquée, elle lui dit que, sans rien
diminuer de sa reconnoissance, elle trouvoit son secours d'autant
moins considérable, qu'elle en avoit tué toute seule d'aussi furieux,
et fût peut-être bien encore venue à bout de celui-ci.
LA PRINCESSE et sa suite. ARISTOMÈNE, THÉOCLE,
EURYALE, ARBATE, MORON^
ARISTOMÈNE,
Reprochez-vous, Madame, à nos justes alarmes 26 5
Ce péril dont tous deux avons sauvé vos charmes ?
J'aurois pensé, pour moi, qu'abattre sous nos coups
Ce sanglier qui portoit sa fureur jusqu'à vous,
Etoit une aventure (ignorant votre chasse)
Dont à nos bons destins nous dussions rendre grâce ;
Mais à cette froideur je connois clairement
Que je dois concevoir un autre sentiment,
Et quereller du sort la fatale puissance
Qui me fait avoir part à ce qui vous offense.
THÉOCLE.
Pour moi, je tiens, Madame, à sensible bonheur 255
1. Et le prince de Pyle : voyez la scène même que cet argument précède et
résume.
2. a Le service qui lui avoit rendu, » dans les éditions de 1664 et i665.
3. La Prinxesse, Aglante, Cinthie, Aristosièse, Théocle, Ecriale, Phi-
t-is, Arbate, Moron. (1734.)
LA PRINCESSE D'ELIDE. — ACTE I, SC. III. 157
L'action où pour vous a volé tout mon cœur,
Et ne puis consentir, malgré votre murmure,
A quereller le sort d'une telle aventure.
D'un objet odieux je sais que tout déplaît;
Mais, dût votre courroux être plus grand qu'il n'est, 280
C'est extrême plaisir, quand l'amour est extrême.
De pouvoir d'un péril affranchir ce qu'on aime.
LA PRINCESSE.
Et pensez-vous. Seigneur, puisqu'il me faut parler,
Qu'il eût en ce péril de quoi tant m'ébranler*.
Que l'arc et que le dard, pour moi si pleins de charmes,
Ne soient entre mes mains que d'inutiles armes,
Et que je fasse enfin mes plus fréquents emplois
De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois,
Pour n'oser, en chassant, concevoir l'espérance
De suffire, moi seule, à ma propre défense? 290
Certes, avec le temps, j'aurois bien profité
De ces soins assidus dont je fais vanité,
S'il falloit que mon bras, dans une telle quête,
Ne put pas triompher d'une chétive bête !
Du moins si, pour prétendre à de sensibles coups^, 295
Le commun de mon sexe est trop mal avec vous,
D'un étage plus haut accordez-moi la gloire,
Et me faites tous deux cette grâce de croire,
Seigneurs^, que, quel que fût le sanglier d'aujourd'hui.
J'en ai mis bas sans vous de plus méchants que lui. 3 00
1. Qu'il eût eu, ce péril, de quoi tant m'ébranler ? (1682, ms. Philidur,
1734.) — L'usage autorisait-il quelquefois cette suppression de l'adverbe^?
L'ancienne langue disait : il a^ au lieu d'il y a : voyez la Grammaire historique
de M. Brachet, p. 233.
2. Auger discute longuement sur la signification de ce vers. Il nous paraît
vraisemblable qu'elle est celle-ci : « Du moins si vous croyez mon sexe incapa-
ble de coups sensibles, d'exploits aussi frappants (que de tuer un sanglier) »
Il est peu probable que le mot coup soit pris ici au sens propre et jibysique,
comme le croit Auger.
3. Seigneur, sans le signe du pluriel, dans les éditions de 1G74 et de i68a.
i58 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
THÉOCLE.
Mais, Madame,...
LA PRINCESSE.
Hé bien, soit. Je vois que votre envie
Est de persuader que je vous dois la vie :
.l'y consens. Oui, sans vous, c'étoit fait de mes jours;
Je rends de tout mon cœur grâce à ce grand secours;
Et je vais de ce pas au Prince, pour lui dire 3o5
Les bontés que pour moi votre amour vous inspire.
SCENE IV.
EURYALE, MORON, ARBATE.
MOnON.
Heu^ ! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit?
De ce vilain sanglier Theureux trépas l'aigrit.
O! comme volontiers j'aurois d'un beau salaire
Récompensé tantôt qui m'en eût su défaire ! 3 1 o
ARBATE^.
Je vous vois tout pensif, Seigneur, de ses dédains;
Mais ils n'ont rien qui doive ^ empêcher vos desseins.
Son heure doit venir, et c'est à vous possible*
Qu'est réservé l'honneur de la rendre sensible.
MOUON.
Il faut qu'avant la course elle apprenne vos feux, 3 1 5
Et je....
1. Hé! (i666, 68, 73, 74, 82, 97, 1710, 34.) L'édition de 171 8 commence
le vers par Hé! suivi de heu, ou plutôt, par suite d'une faute d'impression.
de hen :
Hé! lien a-t-on jamais vu...?
2. Arbate, à Euriale. (1734.)
3. Doivent^ au pluriel, faute commune à l'édition originale et à celles de
i665, 66.
4. Peut-être.
LA PRINCESSE D'ELIDE. — ACTE I, SC. IV. iSg
EURYALE.
Non, ce n'est plus, Moron, ce que je veux.
Garde-toi de rien dire, et me laisse un peu faire :
J'ai résolu de prendre un chemin tout contraire.
Je vois trop que son cœur s'obstine à dédaigner
Tous ces profonds respects qui pensent la gagner; 320
Et le dieu qui m'engage à soupirer pour elle
M'inspire pour la vaincre une adresse nouvelle.
Oui, c'est lui d'où me vient ce soudain mouvement,
Et j'en attends de lui l'heureux événement.
ARBATE.
Peut-on savoir, Seigneur, par où votre espérance...?
EURYALE.
Tu le vas voir. Allons, et garde le silence*.
I. L'édition de 1784 place ici ces premiers mots de l'intermède qai suit
l'acte I :
MORON.
Jusqu'au revoir.
— Dans la pièce espagnole (journée I'^, scène iv), Carlos s'avise ainsi tout a
coup d'un moyen qu'il croit sûr pour vaincre la froideur de la Princesse, et,
comme ici Euryale, Carlos éveille l'intérêt du spectateur en ne disant pas d'a-
bord à sou confident quel est son stratagème.
FIN DU PREMIER ACTE.
i6o LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE IL
DEUXIÈME INTERMÈDE\
ARGUMENT.
L'agréable Moron laissa aller le Prince, pour parler de sa passion
naissante aux bois et aux rocbers* ; et faisant retentir partout le
beau nom de sa bergère Philis, un e'cho ridicule lui répondant bi-
zarrement, il y prit si grand plaisir, que, riant en cent manières, il
fit répondre autant de fois cet éclio, sans témoigner d'en être en-
nuyé. Mais un ours vint interrompre ce beau divertissement, et le
surprit si fort par cette vue peu attendue, qu'il donna des sensibles
marques^ de sa peur: elle lui fit faire* devant l'ours toutes les sou-
missions dont il se put aviser pour l'adoucir. Enfin, se jetant à un
arbre pour y monter, comme il vit que l'ours y vouloit grimper
aussi bien que lui, il cria au secours d'une voix si liante, qu'elle
attira liuit paysans armés de bâtons à deux bouts et d'épieux, pen-
dant qu'un autre ours parut en suite du premier. Il se fit un com-
bat qui finit par la mort d'un des ours, et par la fuite de l'autre".
SCENE PREMIERE.
MORON.
Jusqu'au revoir. Pour moi, je reste ici, et j'ai une
1. Premier intermède. (1734.) On a vu ci-dessus, p. i3o et note », que l'é-
dition de 1734 donnait au j)remier intermède le nom de prologue,
2. Aux bois et autres rochers. (1668.)
3. De sensibles marques. (1673, 74, 82.)
4. Dans l'édition originale : « il lui fît faire ». La correction est déjà faite
dans les textes de 1674 et 1682.
5. Il est assez singulier qu'après avoir mentionné ici deux ours (et il y en
eut deux en effet, comme on le voit par le Livret in-4'' : ci-après, p. 246)»
on ne parle plus que d'un seul dans les scènes qui vont suivre. Tout dans
cette pièce semble porter la trace de la précipitation et de la négligence dans
les détails. C'est du reste ce dont Molière lui-même avertit dans VAvis qui suit
les vers par lesquels commence la i''^ scène du II* acte (ci-après, p. 166),
quand il avoue que, pressé par un commandement du B.oi, il a dû terminer
LA PRINCESSE, ETC. — INTERM. II, SC. I. i6i
petite conversation à faire avec ces arbres et ces ro-
chers * .
Bois, prés, fontaines, fleurs, qui voyez mon teint blême.
Si vous ne le savez, je vous apprends que j'aime.
Philis est l'objet charmant
Qui lient mon cœur à l'attache;
Et je devins son amant
La voyant traire une vache.
Ses doigts tout pleins de lait, et plus blancs mille fois,
Pressoient les bouts du pis d'une grâce admirable.
Ouf! Cette idée est capable
De me réduire aux abois.
Ah! Philis! Philis! Philis!
Ah^, hem, ah, ah, ah, hi, hi, hi, oh, oh, oh, oh'.
Voilà un écho qui est bouffon! hom, hom, hom, ha,
ha, ha, ha, ha*.
Uh, uh, uh. Voilà un écho qui est bouffon!
en prose la pièce commencée en vers, « et passer légèrement sur plusieurs
scènes qu'il aurait étendues davantage s'il avait eu plus de loisir. »
1. A faire aux arbres et rocliers. (1668.)
2. L'édition de 1734 dispose oinsi ce passage, faisant de cette fin de scène
la scÈXE II, et de la suivante la scène m :
MORON, UN ÉCHO.
l'Écho. Pliilis. — moro\. Ah! — l'écho. Ali ! — moron. Hem. — l'écho.
Hem. — MORON. Ah ! ah ! — l'écho. Ah ! — moron. Hi, hi. — l'écho. Hi.
MORON. Oh. I.'ÉCHO. Oh. MORON. Oh. l'ÉCHO. Oh. MORON.
Voilà un écho qui est bouffon. — l'Écho. On. — moron. Hon. — l'écho.
Hon. — MORûN. Ah ! — l'écho. Ah ! — moron. Hu. — l'écho. Eu. — moron.
Voilà un écho qui est bouffon.
SCÈNE III.
MORON, apercevant un ours qui vient à lut.
Ah ! Monsieur l'ours....
3. Ah! hem. Ah ah ah! hi hi hi hi. Oh oh oh oh. (i665, &&, 68, 73,
74, 75 A, 82, 97, 1710, 18.) — Ah! hem. Ah ah ah ! hi hi hi hi. Oh oh ob.
{1684 A, 94 B)
4. Hom, ha ha ha ha. (i666, 68, 78, 74, 82.)
Molière, iv ii
i62 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE IL
SCÈNE II.
Un ours, MORON.
MORON.
Ah! Monsieur Tours, je suis votre serviteur de tout
mon cœur. De grâce, épargnez-moi. Je vous assure que
je ne vaux rien* du tout à manger, je n'ai que la peau
et les os, et je vois de certaines gens là-bas qui seroient
bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh^! Monseigneur,
tout doux, s'il vous plaît*. Là, là, là, là. Ah! Monsei-
gneur, que Votre Altesse est jolie et bien faite ! Elle a
tout à fait l'air galand et la taille la plus mignonne du
monde. Ali! beau poil, belle tête, beaux yeux brillants
et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bou-
che! petites quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles
petites menottes! petits ongles bien faits*! A l'aide! au
secours ! je suis moit ! miséricorde ! Pauvre Moron ! Ah :
mon Dieu! Et vite, à moi, à moi, je suis perdue
(Les Chasseurs paroissent ^.)
Eh! INIessieurs, ayez pitié de moi. Bon! Messieurs,
tuez-moi ce vilain animal-là. O Ciel, daigne les assister!
I. Que je ne vaux plus rien. (i663.)
1. Hé! hé! hé! (1734.)
3. n caresse l'ours^ et tremble de frayeur . (1734.)
4. Vours se lève sur ses pattes de derrière. (1734.)
5. Et vite, à moi, je suis perdu. (i665, 66, 73, 74, 82, 1734.) — L'éditiou
de 1734 ajoute ici : Moron monte sur un arbre; puis elle commence une nou-
velle scène {la iv") :
MORON, Chasseurs.
MORON, monté sur un arbre, aux Chasseurs.
Hé! Messieurs, ayez piiié de moi.
Les Chasseurs combattent Pours. (1734.)
6. Les Chasseurs paraissent^ et Moron monte sur un arbre. (1682.) — L'exem-
plaire non cartonné de M. de Montalivet a le même texte <|uc l'édition ori-
(linale.
LA. PRINCESSE, ETC. — INTERM. Il, SC. II. i63
Bon! le voilà qui fuit. Le voilà qui s'arrête, et qui se
jette sur eux. Bon! en voilà un qui vient de lui donner
un coup dans la gueule. Les voilà tous à Fentour de lui.
Courage! ferme, allons, mes amis! Bon! poussez fort!
Encore ! Ah ! le voilà qui est à terre ; c'en est fait, il est
mort. Descendons maintenant, pour lui donner cent
coups*. Serviteur, Messieurs; je vous rends grâce de
m'avoir délivré de cette béte. Maintenant que vous l'a-
vez tuée, je m'en vais l'achever, et en triompher avec
vous^.
Ces heureux chasseurs n'eurent pas phis tôt remporté cette vic-
toire, que 3Ioron, devenu brave par l'e'loignement du pt'ril, vouhit
aller donner mille coups à la bête, qui n'etoit plus en e'iat de se dé-
fendre, et fît tout ce qu'un fanfaron qui n'auroit pas été trop hardi
eût pu faire en cette occasion ; et les Chasseurs, pour témoigner
leur joie, dansèrent une fort belle entrée. C'étoient les sieurs Chi-
canneau, Baltazard, Noblet, Bonard, Manceau, Magny et la Pierre^.
1. Moron descend de Vctibre. (lyj/j.)
2. L'édition de 1734 ajoute : Moron domine mille coups à l'ours ^ qui est
mort ; puis elle remplace ainsi l'argument final :
ENTRÉE DE BALLET.
Les Chasseurs dansent pour témoigner leur joie d'' avoir remporté la victoire,
FIN DU PREMIER INTERMEDE.
3. C'étoient M. Manceau, les sieurs Cliicanneau, B:iltazard, Nob'et, Boniird,
Magny et la Pierre. (i665, 66, 68, 73, 74, 75 A, 82, 84 A, 94 B.) — L'ar-
gument de l'intermède parie de huit paysans chasseurs (ci-dessus, p. i()o), et
la liste du Livret in-4° nomme aussi uu huitième danseur, Paysan (ci-après
p. 246). Le même Livret [ibidem) mentionne en outre les deux Courants
Mercier et Fagnard, qui furent chargés de repréieuter les ours (voyez en-
core l'argument en tète de l'intermède et la note 5 de la page 160).
i64 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
ACTE II.
ARGUMENT.
Le prince d'Ithaque et la Princesse eurent une conversation fort
galante sur la course des chars qui se préparoit. Elle avoit dit au-
paravant à une des princesses ses parentes que l'insensibilité du
prince d'Ithaque lui donnoil de la peine et lui étoit honteuse;
qu'encore qu'elle ne voulût rien aimer, il étoit bien f;1cheu\ de voir
qu'il n'aimoit rien, et que quoiqu'elle eût résolu de n'aller point
voir les courses, elle s'y vouloit rendre dans le dessein de tâcher à
triompher de la liberté d'un homme qui la chérissoit' si fort. Il
étoit facile de juger que le mérite de ce prince produisoit son effet
ordinaire, que ses belles qualités avoient touché ce cœur superbe,
et commencé à fondre une partie de cette glace qui avoit résisté
jusques alors à toutes les ardeurs de l'amour; et plus il affectoit
(par le conseil de Moron, qu'il avoit gagné, et qui connoissolt fort le
cœur de la Princesse) de paroître insensible, quoiqu'il ne fût que
trop amoureux, plus la Princesse se mettoit dans la tête de l'enga-
ger, quoiqu'elle n'eût pas fait dessein^ de s'engager elle-même. Les
princes de ]Messène et de Pjle prirent lors congé d'elle, pour s'aller
préparer' aux courses; et lui parlant de l'espérance qu'ils avoient
de vaincre par le désir qu'ils sentoient de lui plaire , celui d'Itha-
que lui témoigna au contraire que, n'ayant jamais rien aimé, il al-
loit essayer à vaincre pour sa propre satisfaction, ce qui la piqua
encore davantage, et qui l'engagea à vouloir* soumettre un cœur,
déjà assez soumis, mais qui savoit déguiser ses sentiments le mieux
du monde.
1 . Le mot chérissait a été corrigé à la main en méprisait dans l'exemplaire
de l'édition originale qui appartient à M. Firmin Didot, et que nous avons
décrit ci-dessus ; mais la chérissait doit s'entendre de la lilierté.
2. Quoiqu'elle n'eût pas fait le dessein. (1682.)
3. Pour se préparer. (1666, 68, 73, 74, 82.)
4. Ce qui hi piqua encore davantage à vouloir. (l665, 66, 68, 73, 74, 75 A,
82, 3; A. 94 B.)
LA PRINCESSE D'ELIDE. —ACTE II, SC. I. i65
SCÈNE PREMIÈRE.
LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE'.
LA PRINCESSE,
Oui, j'aime à demeurer clans ces paisibles lieux :
On n'y découvre rien qui n'enchante les yeux;
Et de tous nos palais la savante structure
Cède aux simples beautés qu'y forme la nature, 3 3o
Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais
Ont pour moi des appas à ne lasser jamais.
AGLANTE,
Je chéris comme vous ces retraites tranquilles.
Où l'on se vient sauver de l'embarras des villes.
De mille objets charmants ces lieux sont embellis; 3 35
Et ce qui doit surprendre, est qu'aux portes d'Elis
La douce passion de fuir la multitude
Rencontre une si belle et vaste solitude,
Mais, à vous dire vrai, dans ces jours éclatants,
Vos retraites ici me semblent hors de temps; 340
Et c'est fort maltraiter l'appareil magnifique
Que chaque px'ince a fait pour la fête publique.
Ce spectacle pompeux de la course des chars
Devroit^ bien mériter l'honneur de vos regards.
LA PRINCESSE.
Quel droit ont-ils chacun d'y vouloir ma présence? 345
Et que dois-je, après tout, à leur magnificence?
Ce sont soins que produit Fardeur de m'acquérir,
Et mon cœur est le prix qu'ils veulent tous courir.
Mais quelque espoir qui flatte un projet de la sorte,
1. La Princesse, Aglante, Cinthie, Philis (1734.)
2. Devoit. (1668, 1734.
i66 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
Je me tromperai fort si pas un d'eux l'emporte ^. 3 5o
CYNTHIE,
Jusques à quand ce cœur veut-il s'effaroucher
Des innocents desseins qu'on a de le toucher,
Et regarder^ les soins que pour vous on se donne
Comme autant d'attentats contre votre personne?
Je sais qu'en défendant le parti de l'amour, 3 55
On s'expose chez vous à faire mal sa cour;
Mais ce que par le sang j'ai l'honneur de vous être
S'oppose aux duretés que vous faites paroître,
Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien
Vos résolutions de n'aimer jamais rien. 36 o
Est-il rien de plus beau que l'innocente flamme
Qu'un mérite éclatant allume dans une âme'?
Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour.
Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?
Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre, 365
Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre.
AVIS.
Le dessein de l'auteur étoit de traiter ainsi toute la comé-
die''. Mais un commandement du Roi qui pressa cette affaire
l'obligea d'achever tout le reste ^ en prose, et de passer légère-
ment sur plusieurs scènes qu il aurait étendues davantage s^il
avait eu plus de loisir.
1. « Je me tromperai fort » paraît avoir le sens de je me trompe fort ou
plutôt je me serai bien, trompée ,■ et pas un est l'équivalent de quelqu'un, comme
dans le vers 4 58 des Plaideurs :
Si j'en connois pas un, je veux être étranglé.
2. Et regarde. (i665, 66, 68, 78, 74, 75 A, 82, 84 A, 94 B.)
3. Dans l'édition originale, un âme.
4. Étoil de traiter toute la comédie en vers, (1734.)
D''achever le reste. (1668, 1734-)
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — A.CTE II, SC. I. 167
AGLANTE.
Pour moi, je tiens que cette passion est la plus agréable
affaire de la vie; qu'il est nécessaire d'aimer pour vivre
heureusement, et que tous les plaisirs sont fades, s'il
ne s'y mêle un peu d'amour.
LA PRINCESSE.
Pouvez-vous bien toutes deux, étant ce que vous êtes,
prononcer ces paroles? et ne devez-vous pas rougir d'ap-
puyer une passion qui n'est qu'erreur, que foiblesse et
qu'emportement, et dont tous les désordres ont tant de
répugnance avec la gloire de notre sexe* ? J'en prétends
soutenir l'honneur jusqu'au dernier moment de ma vie,
et ne veux point du tout me commettre^ à ces gens qui
font les esclaves auprès de nous, pour devenir un jour
nos tyrans. Toutes ces larmes, tous ces soupirs, tous ces
hommages, tous ces respects sont des embûches qu'on
tend à notre cœur, et qui souvent l'engagent à commettre
des lâchetés. Pour moi, quandje regarde certains exem-
ples, et les bassesses épouvantables où cette passion
ravale les personnes sur qui elle étend sa puissance, je
sens tout mon cœur qui s'émeut; et je ne puis souffrir
qu'une âme qui fait profession d'un peu de fierté, ne
trouve pas une honte horrible à de telles foiblesses.
CYNTHIE.
Eh! Madame, il est de certaines foiblesses qui ne sont
point honteuses, et qu'il est beau même d'avoir dans les
plus hauts degrés de gloire. J'espère que vous change-
rez un jour de pensée; et s'il plaît au Ciel, nous ver-
rons votre cœur avant qu'il soit peu —
LA PRINCESSE.
Arrêtez, n'achevez pas ce souhait étrange. J'ai une
1 . Sont si contraires à la gloire de notre sexe.
2. Et ne veux point me commettre. (1668.)
i68 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE IL
horreur trop invincible pour ces sortes d'abaissements;
et si jamais j'étois capable d'y descendre, je serois per-
sonne sans doute à ne me le point pardonner.
AGLANTE.
Prenez garde; Madame, l'Amour sait se venger des
mépris que l'on fait de lui, et peut-être —
LA PRINCESSE.
Non, non. Je brave tous ses traits; et le grand pou-
voir qu'on lui donne n'est rien qu'une chimère, qu'une
excuse* des foibles cœurs, qui le font invincible pour
autoriser leur foiblesse.
CYNTHIE.
Mais enfin toute la terre reconnoît sa puissance, et
vous voyez que les Dieux même* sont assujettis à son
empire. On nous fait voir que Jupiter n'a pas aimé pour
une fois, et que Diane même, dont vous affectez tant
l'exemple, n'a pas rougi de pousser des soupirs d'a-
mour.
LA PRINCESSE.
Les crovances publiques ' sont toujours mêlées d'er-
reur : les Dieux ne sont point faits comme se les fait* le
vulgaire; et c'est leur manquer de respect que de leur
attribuer les foiblesscs des hommes.
1. Qu'une cliimère et qu'une excuse. [3Is. Pliilidcr, I734.)
2. Que les Dieux mêmes. (1668.)
3. Cette expression de croyances publiques app.irtient à Corneille, qui avait
fait dire à Sévère dans Poljeucte (acte IV, scène vi, variante des éditions
de 1 643- 1 656) :
Peut-être qu'après tout ces croyances publiques
Ne sont qu'inventions de sages politiques,
Pour contenir un peuple ou bien j)our l'émouvoir,
Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir.
On sait que ces vers furent toujours retrancliés à la représentation, et qu on
ne les dit sur le théâtre que dejiuis la Révolution. (J\'ote d'Auger.)
4. Comme les fuit. {Ms. Philidor, 1734.)
.PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE II, SC. II. 169
SCENE IL
MORON, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE,
PHILIS*.
AGLANTE.
Viens, approche, Moron, viens nous aider à défendre
l'Amour contre les sentiments de la Princesse.
LA PRINCESSE.
Voilà votre parti fortifié d'un grand défenseur.
MORON.
]Ma foi, Madame, je crois qu'après mon exemple il
n'y a plus rien à dire, et qu'il ne faut plus mettre en
doute le pouvoir de l'Amour. J'ai bravé ses armes assez
longtemps, et fait de mon drôle comme un autre ^ ; mais
enfin ma fierté a baissé l'oreille, et vous avez une traî-
tresse' qui m'a rendu plus doux qu'un agneau. Après
cela, on ne doit plus faire aucun scrupule d'aimer; et
puisque j'ai bien passé par là, il peut bien y en passer
d'autres.
CYNTHIE.
Quoi? Moron se mêle d'aimer?
MORON.
Fort bien.
CYNTHIE.
Et de vouloir être aimé?
MORON.
Et pourquoi non? Est-ce qu'on n'est pas assez bien
1. La Princesse, Aglante, Cinthie, Philis, Moron. (1734.)
2. Faire de ou du, c'est jouer le rôle de. Le mot drôle signifiait « bon
compagnon, débauché plaisant et gaillard. • Moron veut donc dire : « Assez
longtemps j'ai, moi aussi, joué auprès des femmes le rôle de bon compagnon,
sans amour. » — Pbilidor a mis : « .... et fait mon drôle comme un autre, n
3. Il montre Philis. (1734.
I70 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
fait pour cela? Je pense que ce visage est assez passable,
et que pour le bel air, Dieu merci, nous ne le cédons à
personne.
CYNTHIE.
Sans doute, on auroit tort. . . .
SCENE III.
LYCAS, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE,
PHILIS, MORON^
LYCAS.
Madame, le prince votre père vient vous trouver ici,
et conduit avec lui les princes de Pyle et d'Ithaque, et
celui de Messène,
LA PRINCESSE.
O Ciel! que prétend-il faire en me les amenant? Au-
roit-il résolu ma perte, et voudroit-il bien me forcer" au
choix de quelqu'un d'eux?
SCEiNE IV.
LE PRINCE^ EURYALE, ARISTOMÈNE, THÉOCLE,
LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE,
PHILIS, MORON.
LA PRINCESSE*.
Seigneur, je VOUS demande la licence^ de prévenir par
1. La Princesse, Aglante, Cinthie, Philis, Moron, Lycas. (1734)
2. Me former. (Édition de 1682, exemplaire non cartonné de M. de Mon-
talivet.)
3. Iphitas. (1734.) — 4. La Princesse, à Iphitas. (1734.)
5. La lil)erté, [Ms. Philidor.)
^A PRINCESSE D'ELIDE. —ACTE II, SC. IV. 171
deux paroles la déclaralion des pensées que vous pouvez
avoir. Il y a deux vérités, Seigneur, aussi conslantes
Tune que l'autre, et dont je puis vous assurer égale-
ment: Tune, que vous avez un absolu pouvoir sur moi,
et que vous ne sauriez m'ordonner rien où je ne ré-
ponde aussitôt paii- une obéissance aveugle ; l'autre ,
que je regarde Thyménée ainsi que le trépas, et qu'il
m'est impossible de forcer cette aversion naturelle.
Me donner un mari, et me donner la mort, c'est une
même chose ; mais votre volonté va la première , et
mon obéissance m'est bien plus chère que ma vie.
Après cela, parlez, Seigneur, prononcez librement ce
que vous voulez.
LE PRINCE*.
Ma fille, tu as tort de prendre de telles alarmes, et je
me plains de toi, qui peux mettre dans ta pensée que je
sois assez mauvais père pour vouloir faire violence à tes
sentiments, etme servir tjranniquement de la puissance
que le Ciel me donne sur toi. Je souhaite, à la vérité,
que ton cœur puisse aimer quelqu'un : tous mes vœux
seroient satisfaits, si cela pouvoit arriver; et je n'ai pro-
posé les fêtes et les jeux que je fais célébrer ici, qu'a-
fin d'y pouvoir attirer tout ce que la Grèce a d'illustre,
et que, parmi cette noble jeunesse, tu puisses enfin ren-
contrer où arrêter tes yeux et déterminer tes pensées.
Je ne demande, dis-je, au Ciel autre bonheur que celui
de te voir un époux. J'ai, pour obtenir cette grâce, fait
encore ce matin un sacrifice à Vénus ; et si je sais bien
expliquer le langage des Dieux, elle m'a promis un mi-
racle. Mais, quoi qu'il en soit, je veux en user avec toi
en père qui chérit sa fille. Si tu trouves où attacher tes
vœux, ton choix sera le mien, et je ne considérerai ni
I. Iphitas. (1734.)
172 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
intérêts cFEtat, ni avantages* d'alliance; si ton cœur de-
meure insensible ^, je n'entreprendrai point de le forcer.
Mais au moins sois complaisante aux civilités qu'on te
rend, et ne m'oblige point à faire les excuses de ta froi-
deur. Traite ces princes avec l'estime que tu leur dois,
reçois avec reconnoissance les témoignages de leur zèle,
et viens voir cette course où leur adresse va paroître.
THÉOCLE^.
Tout le monde va faire des efibrls pour remporter* le
prix de cette course. Mais, à vous dire vrai, j'ai peu
d'ardeur pour la victoire, puisque ce n'est pas votre
cœur qu'on y doit disputer.
ARISTOMÈNE.
Pour moi, Madame, vous êtes le seul prix que je me
propose partout ; c'est vous que je crois disputer dans
ces combats d'adresse; et je n'aspire maintenant à rem-
porter l'honneur de cette course , que pour obtenu* un
degré de gloire qui m'approche de votre cœur.
El UVALE.
Pour moi, INIadamc, je n'y vais point du tout avec
cette pensée. Comme j'ai fait toute ma vie profession de
ne rien aimer, tous les soins que je prends ne vont point
où tendent les autres. Je n'ai aucune prétention sur
votre cœur, et le seul honneur de la course est tout l'a-
vantage où j'aspire.
(Us la quittent \)
1. Ni avantage. (i6f)5, 66, 68, 7I, 74, 73 A, 82, 84 A, 94B, 1734, mais
non 1773, qui a le pluriel comme l'édition originale.)
2. Demeure seuslLle. (1673".)
3. ThÉgcle, à la Princesse. (1734.)
4. Pour emporter. (i665, 66, 68, 73, 74, 75 A, 82, 84 A, 94 B.) — H
y a lieu de se demander si, dans l'édition de i665, IV initial, du mot rem-
porter, n'est point tombé à l'impression. Sept lignes plus loin, toutes les édi-
tions donnent rem[iorter ou r'e/iiporter. L'orthographe r'emjiorter est celle des
textes de i665, 6G, 73, 74, 75 A.
5. Cette indication se trouve placée, par un renvoi, avant les mots : a Je
i.A PRINCESSE D'ELIDE. — VCTE II, SC. IV. 17I
LA PRIISCl'SSE.
D'où sort cette fierté où l'on ne s'attendoit point?
Princesses, que dites-vous de ce jeune prince? Avez-
yous remarqué de quel ton il Ta pris ?
AGLANTE,
Il est vrai que cela est un peu fier * .
MORON^.
Ah ! quelle brave botte il vient là de lui porter!
LA PRINCESSE.
Ne trouvez-vous pas qu'il y auroit plaisir d'abaisser
son orgueil, et de soumettre un peu ce cœur qui tranche
tant du brave?
CYNTHIE.
Comme vous êtes accoutumée à ne jamais recevoir
que des hommages et des adorations de tout le monde,
un compliment pareil au sien doit vous surprendre, à la
vérité.
LA PRINCESSE.
Je vous avoue que cela m'a donné de l'émotion, et
que je souhaiterois fort de trouver les moyens de châtier
cette hauteur. Je n'avois pas beaucoup d'envie de me
trouver à cette course; mais j'y veux aller exprès, et
employer toute chose pour lui donner de l'amour.
CYNTHIE.
Prenez garde, INIadame : l'entreprise est périlleuse, et
lorsqu'on veut donner de l'amour, on court risque d'en
recevoir.
n'ai aucune prétenrion.... », dans les éilitions de 1675 A, 84 A, 94 B. L'édition
de 1734 !•' supprime, et fait de ce qui suit la scène v, ayant pour person-
nages : LA Princesse, Aglante, Cinthie, Philis, Morox.
1. C'est menue plus qu' « un peu fier ». et il semble qu'Euryale pourrait
dire qu'il n'a aucune prétention au cœur de la Princesse, sans le dire aussi
rudement. Il est vrai que d;ms la pièce espagnole Carlos va plus loin encore,
quand, après avoir dit qu'il ne continuera à faire sa cour à Diana que par de-
Toir de chevalier, il ajoute (acte 1''', scène ix) : « Mais n'allez pas m'aimer,
surtout, parce que je me retirerais. »
2. MoROU, à pur t. (1734.)
174 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
LA PRINCESSE.
Ah! n'appréhendez rien, je vous prie. Allons, je vous
réponds de moi.
FIN DU DEUXIÈME ACTE*.
I. Fin du second acte. (1674, 82, 1734.)
1.A PRINCESSE D'ÉLIDE. — INT. III, SC. I. 175
TROISIÈME INTERMEDE.
SCENE PREMIERE.
MORON, PHILIS.
MORON.
PIlilis, demeure ici.
PHILIS.
Non, laisse-moi suivre les autres.
MORON.
Ah, cruelle! si c'étoit Tircis qui t'en priât, tu demeu-
rerois bien vite.
PHILIS.
Cela se pourroit faire, et je demeure d'accord que je
trouve bien mieux mon compte avec l'un qu'avec l'au-
tre ; car il me divertit avec sa voix, et toi, tu m'étourdis
de ton caquet. Lorsque tu chanteras aussi bien que lui,
je te promets de t'écouter.
MORON.
Eh ! demeure un peu.
PHILIS.
Je ne saurois.
MORON.
De grâce !
PHILIS..
Point, te dis-je.
MORON.
Je ne te laisserai point aller
I. Second iNTisRMÈDE. (1734.)
176 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
PIIILIS.
Ah ! que de façons !
MORON.
Je ne te demande* qu'un moment à être avec toi.
PHILIS.
Eh bien ! oui, j'y demeurerai, pourvu que tu me pro-
mettes une chose.
MOROIV.
Et quelle?
PHILIS.
De ne me point parler du tout^.
MORON.
Eh ! Philis !
PHILIS.
A moins que de cela, je ne demeurerai point avec toi.
MORON.
Veux-tu me ... ?
PHILIS.
Laisse-moi aller.
MOnON.
Eh bien! oui, demeure. Je ne dirai mot*.
PHILIS.
Prends-y bien garde, au moins ; car à la moindre pa-
role, je prends la fuite.
MORON *. Il fait nne scène de gestes.
Soit. Ah! Phihs!... Eh!... Elle s'enfuit, et je ne
1. Je ne demande. (1682.)
2. De ne point parler du tout. (1668, 7^" ) — ' De ne me parler point du
tout. (1673, 74, 1734-) — De ne parler point du tout. (1682.)
3. Je ne te dirai mot. (1666, 73, 74, 82, 84 A, 1734.)
4. L'édition de 1734 dispose ainsi ce qui suit : « Soit. (Après avoir Jait une
scène de gestes.) Ah! Pbilis..,. Hé
Elle s'enfuit, et.... »
SCÈNE II.
MOROM, seul.
Lk PRINCESSE, ETC.— INTERM. III, SC. II. 177
saurois l'attraper. Voilà ce que c'est : si je savois chan-
ter, j'en ferois bien mieux mes affaires. La plupart des
femmes aujourd'hui se laissent prendre par les oreilles;
elles sont cause que tout le monde se mêle de mu-
sique, et l'on ne réussit auprès d'elles que par les
petites chansons* et les petits vers qu'on leur fait en-
tendre. Il faut que j'apprenne à chanter pour faire
comme les autres. Bon, voici justement mon homme.
SCENE IP.
SATYRE % MORON.
SATYRE*.
La, la, la.
MOROISr.
Ah! Satyre, mon ami, tu sais bien ce que^ tu m'as
promis, il y a longtemps : apprends-moi à chanter, je te
prie.
SATYRE®.
Je le veux. Mais auparavant, écoute une chanson que
je viens de faire.
moron'.
Il est si accoutumé à chanter, qu'il ne sauroit parler
d'autre façon. Allons, chante, j'écoute*.
1. Les petites chansonnettes. [Ms. Philidor.)
2. SCÈNE III. (1734.)
3. Un satyre. (1734.) — Le rôle du Satyre (rôle de basse, d'après la par-
tition) était chanté par d'Estival : voyez le Livret in-4°, ci-après, p. 246.
4. Le SATYRE c^an/e. (1734.)
5. Tu sais ce que. (1668.)
6. Le satyre, en chantant. (1734-) C'est en effet, dans la partition, une
phrase de récitatif qui va suivre.
7. MoRON, bas à part, (1734.)
8. (Haut) Allons, chante, j'écoute. — Le satyre chante. (1734.) — Par-
tout, dans cette édition, le satyre, au lieu de satyre.
Molière, iv 12
178 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
SATYRE.
Je portois ....
MORON.
Une chausoiî, dis-tu?
SATYRE.
Je port....
MORON.
Une chanson à chanter.
SATYRE.
Je port
MORON.
Chanson amoureuse, peste !
SATYRE.
Je portois clans une cage
Deux moineaux que j'avois pris*,
Lorsque la jeune Cloris
Fit dans un sombre bocage
Briller à mes yeux surpris
Les fleurs^ de son beau visage.
Hélas'! dis-je aux moineaux, en recevant les coups
De ses yeux si savants^ à faire des conquêtes,
Consolez -vous, pauvres petites bêtes,
Celui qui vous a pris est bien plus pris que vous,
Moron ne fut pas satisfait de cette chanson, quoiqu'il la trouvât
jolie; il en demanda une plus passionne'e, et priant le Satyre de lui
dire celle qu'il lui avoit oui chanter quelques jours auparavant, il
continua ainsi ^ :
1. Le compositeur a répété ces deux premiers vers.
2. A ce mot Lully paraît avoir préféré le mot plus sonore : l'éclal, qui se
trouve et dans la partition Pbilidor et dans le recueil en six volumes de la Bi-
bliotbèque nationale.
3. Cette interjection : HelasJ ainsi que, deux vers plus loin, les mots Con-
solez-vous, et le dernier vers entier sont répétés dans le chant.
4. Si charmants , par erreur, dans le manuscrit Pljilidor.
5. Moron demande au Satyre une chanson plus passionnée, et le prie de
lui dire celle qu'il lui avoit ouï chanter quelques jours auparavant. Le s.v-
TYRE chante. (1734.)
LA. PRINCESSE, ETC. — INTERM. III, SC. H. 179
Dans vos chants si doux
Chantez à ma belle,
Oiseaux, chantez tous
Ma peine mortelle*.
Mais si la cruelle
Se met en courroux
Au récit fidèle
Des maux que je sens pour elle,
Oiseaux, taisez-vous.
Oiseaux, taisez-vous^.
Cette seconde chanson ayant touché Moron fort sensiblement, il
pria le Satyre de lui apprendre à chanter' et lui dit * :
MORON.
Ah ! qu'elle est belle ! Apprends-la-moi.
SATYRE.
La, la, la, la ®.
La, la, la, la.
Fa, fa, fa, fa.
MORON.
SATYRE.
Fa toi-même ^
Le Satyre s'en mit en colère, et peu à peu se mettant en posture
1. Le chant répète ces deux derniers vers.
2. Oiseaux, taisez-vous , qui est aussi répété dans la partition, ne l'est pas
dans les éditions de 1674, 82, I734.
3. Peut-être faut-il entendre : Je la lai apprendre à chanter; cette ellipse
du pronom était alors assez ordinaire : \oyez le Lexique du Sévigné , tome I,
Introduction grammaticale , p. xlix-li.
4. Les mots : Cette seconde et lui dit, manquent dans 1734.
5. On ne lit au-dessus de ces la, et plus loin au-dessus desyà, ni des notes
de ce nom, ni les premières notes de la chanson. Le Satyre fredonnait-il ainsi
un refus moqueur, ou commençait-il tout de bon, sur ces syllabeSj un exer-
cice de chant, dont s'impatientait vite Moron? Ce dernier jeu de scène est
plus probable, car on voit que Moron essaye d'abord de répéter exactement les
quatre notes chantées sur la la la la par le Satyre.
6. Fat, toi-même. (1734.)
i8o LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
d'en venir à des coups de poing', les violons reprirent un air sur
lequel ils dansèrent^ une plaisante entrée'^.
1. Couj)S de poings. (1674, 82, 97.)
2. Sur lequel plusieurs Satyres dansèrent. (1682 et nis. Philidor.) — Il ne
paraît pas certain que, dès les premières représentations à la cour, plusieurs
danseurs aient pris part à la fin de cet intermède. Ils dansèrent s'entendrait
tout naturellement des deux acteurs de la scène, et il est à remarquer que le
Livret in-4" ne mentionne aucun autre Satyre que d'Estival. 11 est vrai que Phi-
lidor, qui venait de copier ces trois lignes d'argument dans l'édition de 16S2,
a intitulé l'air de ballet qu'il avait à transcrire à la suite : Rilournelle et Entrée
[lour les postures des Satires. Mais d'abord , nous l'avons dit ci-dessus (p. loi,
note 3), les titres sont différents dans les deux manuscrits de la Bibliothèque
nationale ; et nous trouverions dans la partition même une raison nouvelle de
croire que Molière dansait seul avec d'Estival (ou quelque danseur j)renant sa
place) cette plaisante entrée. Pour les danses où figurait un corps de ballet,
Lully, employant sans doute tout l'orchestre, écrivait sa musique à cinq par-
ties; ici il n'a composé qu'à trois parties, qu'il fit très-probablement exécuter
par deux seuls violons et une basse. L'accompagnement de ce trio d'instruments
convenait peut-être mieux que celui d'un grand orchestre à l'imitation bouf-
fonne d'un pas de deux.
3. ENTREE DE BALLET. — Le Satyre en colère menace Morun, et pltt'
sieurs Satjrres dansent une entrée plaisante. — Fin du second intermède.
{1734.)
LA PRINCESSE D'ELIDE. — ACTE III, SC. I. i8i
ACTE m.
ARGUMENT.
La princesse d'Élide étoit cependant dans d'e'tranges inquiétu-
des : le prince d'Ithaque avoit gagné le prix des courses; elleavoit,
dans la suite de ce divertissement', fait des merveilles à chanter et
à la danse, sans qu'il parût que les dons de la nature et de l'art eus
sent été quasi remarqués par le prince d'Ithaque ; elle en fit de
grandes plaintes à la princesse sa parente ; elle en parla à Moron,
qui fît passer cet inse isibls pour un brutal ; et enfin le voyant
arriver lui-même, elle ne put s'empêcher de lui en toucher fort
sérieusement quelque chose. Il lui répondit ingénument* qu'il n'ai-
moit rien, et qu'hors' l'amour de sa liberté et les plaisirs, qu'elle
trouvoit* si agréables, de la solitude et de la chasse, rien ne le ton
choit.
SCENE PREMIERE.
LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS.
CYNTHIE.
Il est vrai, Madame, que ce jeune prince a fait voir
une adresse non commune, et que l'air dont il a paru
I. Ces divertissemens. (1674» t73o.) — Ses divertissemens. (1682.)
■X. Il lui répondit fort ingénieusement. (iVf. Philidor.)
3. Et que hors. {1673".)
4. Qu'il trouvoit. (1682, ms. Philidor.) — Le sens n'est pas douteux, et l;i
leçon de l'original : <e qu'elle trouvoit », a été corrigée à tort : le prince d'I-
thaque dit fort à propos à la Princesse, qu'elle aime, elle aussi, ces plaisirs.
i82 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
a été quelque chose de surprenant. Il sort vainqueur de
cette course. Mais je doute fort qu'il en sorte avec le
même cœur qu'il y a porté* ; car enfin vous lui avez tiré
des traits dont il est dijQScile de se défendre ; et sans
parler de tout le reste, la grâce de votre danse et la
douceur de votre voix ont eu des charmes aujourd hui à
toucher les plus insensibles.
LA PRINCESSE.
Le voici qui s'entretient avec Moron : nous saurons
un peu de quoi il lui parle. Ne rompons point encore
leur entrelien, et prenons cette route pour revenir à leur
rencontre ^.
SCÈNE 11.
EURYALE, MORON, ARDATES
ELRYALE.
Ah ! Moron, je te l'avoue, j'ai été enchanté; et jamais
tant de charmes n'ont frappé tout ensemble mes yeux
et mes oreilles. Elle est adorable en tout temps, il est
vrai; mais ce moment l'a emporté sur tous les autres, et
des grâces nouvelles ont redoublé l'éclat de ses beautés.
Jamais son visage ne s'est paré de plus vives couleurs,
ni ses yeux ne se sont armés de traits plus vifs et plus
perçants. La douceur de sa voix a voulu se faire paroître
dans un air tout charmant qu'elle a daigné chanter; et
les sons merveilleux qu'elle formoit passoient jusqu'au
fond de mon âme, et tenoient tous mes sens dans un
ravissement à ne pouvoir en revenir. Elle a fait éclater
1. Cœur qu'il a porté. (1666, 78, 74, 82.)
2. Il y a ici une seconde lacune dans la copie de Philidor; on en a enlevé
les pages 109-1 16, comprenant les scènes n-iv de cet acte III.
3. EcRULE, Arbate, Moron. (1734.)
L\ PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE III, SC. II. i83
ensuite une disposition toute divine ^ et ses pieds amou-
reux, sur l'émail d'un tendre gazon, traçoient d'aimables
caractères qui m'enlevoient hors de moi-même, et m'at-
tachoient par des nœuds invincibles^ aux doux et justes
mouvements dont tout son corps suivoit les mouvements
de l'harmonie. Enfin jamais àme n'a eu de plus puis-
santes émotions que la mienne; et j'ai pensé plus de
vingt fois oublier ma résolution , pour me jeter à ses
pieds et lui faire un aveu sincère de l'ardeur que je sens
pour elle.
iMORON.
Donnez-vous-en bien de garde. Seigneur, si vous m'en
voulez croire. Vous avez trouvé la meilleure invention
du monde, et je me trompe fort si elle ne vous réussit.
Les femmes sont des animaux d'un naturel bizarre; nous
les gâtons par nos douceurs ; et je crois tout de bon que
nous les verrions nous courir, sans tous ces respects et
ces soumissions où les hommes les acoquinent^.
ARBATE.
Seigneur, voici la Princesse qui s'est un peu éloignée
de sa suite.
1. Disposition : voyez plus liaut (p. 141, à la fin de l'argument du Prologue)
ce mot pris dans le même sens.
2. Invisibles. (1675 A, 84 A, 94 B-) — Dans l'édition originale, iiivainsi-
bles (sic).
3. Dans le Dépit amoureux (acte IV, scène 11, vers 1229-1238), Gros-René,
qui n'a pas plus de raisons que Moron pour être si eonfi:int en lui-même, et
qui ne l'est pas moins, expose le même système de dédain à l'égard des femmes
comme un moyen infaillible de leur inspirer d° l'amour :
Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage,
Et lui faire sentir que l'on a du courage.
Qui souffre ses mépris les veut ijien recevoir.
Si nous avions l'esprit de nous faire valoir.
Les femmes n'auroicnt pas la parole si haute.
Oh ! qu'elles nous sont bien fJères par notre faute!
Je veux être pendu, si nous ne les verrions
Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions,
Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes
Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes.
i84 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
MOROJf.
Demeurez ferme au moins dans le chemin que vous
avez pris. Je m'en vais voir ce qu'elle me dira. Cepen-
dant promenez-vous ici dans ces petites routes, sans
faire aucun semblant d'avoir envie de la joindre ; et si
vous l'abordez, demeurez avec elle le moins qu'il vous
sera possible.
SCENE III.
LA PRINCESSE, MORON.
LA PRINCESSE.
Tu as donc familiarité, IMoron, avec le prince d'I-
thaque?
MORON.
Ah ! Madame, il y îi longtemps que nous nous con-
noissons.
LA PRINCESSE.
D'où vient qu'il n'est pas venu jusqu'ici \ et qu'il a
pris cette autre route quand il m'a vue?
MORON.
C'est un homme bizarre, qui ne se plaît qu'à entre-
tenir ses pensées.
LA PRINCESSE.
Etois-tu tantôt au compliment qu'il m'a fait?
MORON.
Oui, Madame, j'y étois ; et je l'ai trouvé un peu im-
pertinent, n'en déplaise à Sa Principauté.
LA PRINCESSE.
Pour moi, je le confesse, Moron, cette fuite m'a cho-
I. Jusques ici. (1666, ']3, 74, 82.)
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE III, SC. III. i85
quée; et j'ai toutes les envies du monde de l'engager',
pour rabattre un peu son orgueil.
MOUON.
Ma foi, Madame, vous ne feriez pas mal : il le méri-
teroit bien; mais à vous dire vrai, je doute fort que vous
y puissiez réussir.
LA PniNCESSE.
Comment ?
MO BON.
Comment? C'est le plus orgueilleux petit vilain que
vous ayez jamais vu. Il lui semble qu'il n'y a personne
au monde qui le mérite , et que la terre ^ n'est pas
digne de le porter.
LA PRINCESSE.
Mais encore, ne t'a-t-il point parlé de moi ?
MORON.
Lui? non.
LA PRINCESSE.
II ne t'a rien dit de ma voix et de ma danse?
MORON.
Pas le moindre mot.
LA PRINCESSE.
Certes ce mépris est choquant, et je ne puis souffrir
cette hauteur étrange de ne rien estimer.
MORON.
Il n'estime et n'aime que lui.
LA PRINCESSE.
Il n'y a rien que je ne fasse pour le soumettre comme
il faut.
MORON.
Nous n'avons point de marbre ^ dans nos montagnes
qui soit plus dur et plus insensible que lui.
I. De l'engager, de lui inspirer de l'amour. — 2. Et la terre. (1674.)
3. Ce passage, depuis : Il ii'estime.... jusqu'à : Nous ti' avons point de mar-
bre, manque daus les éditions de 1666, 68, 73, 74, 82.
i86 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
LA PRINCESSE.
Le voilà.
MORON.
Voyez- VOUS comme il passe, sans prendre garde à
vous?
LA PRINCESSE.
De grâce, Moron, va le faire aviser que je suis ici, et
l'oblige à me venir aborder.
SCENE IV.
LA PRINCESSE, EURYALE, MORON, ARBATE ' .
MORON.
Seigneur, je vous donne avis que tout va bien. La
Princesse souhaite que vous l'abordiez; mais songez bien
à continuer votre rôle ; et de peur de l'oublier, ne
soyez pas longtemps avec elle.
LA PRINCESSE.
Vous êtes bien solitaire, Seigneur; et c'est une hu-
meur bien extraordinaire que la vôtre , de renoncer
ainsi à notre sexe, et de fuir, à votre âge, cette galan-
terie dont se piquent tous vos pareils.
EURYALE.
Cette humeur, Madame, n'est pas si extraordinaire,
qu'on n'en trouvât des exemples sans aller loin d'ici; et
vous ne sauriez condamner la résolution que j'ai prise
de n'aimer jamais rien, sans condamner aussi vos sen-
timents.
LA PRINCESSE.
Il y a grande différence ; et ce qui sied bien à un
LA PRINCESSE , EURIALE, ARBATE, MORON,
MORON, allant au-devant WEuriale et lui parlant bas. (1734.)
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE III, SG. IV. 187
sexe, ne sied pas bienàrautre. Il est beau qu'une femme
soit insensible, et conserve son cœui^ exempt des flam-
mes de l'amour; mais ce qui est vertu en elle devient
un crime dans un homme ; et comme la beauté est le
partage de notre sexe, vous ne sauriez ne nous point
aimer, sans nous dérober les hommages qui nous sont
dus, et commettre une offense dont nous devons toutes
nous ressentir.
EURYALE.
Je ne vois pas. Madame, que celles qui ne veulent
point aimer doivent prendre aucuu intérêt à ces sortes
d'offenses.
LA PRINCESSE.
Ce n'est pas une raison. Seigneur; et sans vouloir
aimer, on est toujoms bien aise^ d'être aimée.
EURYALE.
Pour moi, je ne suis pas de même ; et dans le des-
sein où je suis de ne rien aimer, je serois fâché d'être
aimé.
LA PRINCESSE.
Et la raison ?
EURYALE,
C'est qu'on a obligation à ceux qui nous aiment, et
que je serois fâché d'être ingrat.
LA PRINCESSE.
Si bien donc que, pour fuir l'ingratitude, vous aime-
riez qui vous aimeroit?
EURYALE.
Moi, Madame? point du tout. Je dis bien que je se-
rois fâché d'être ingrat; mais je me résoudrois plutôt de
l'être que d'aimer.
LA PRINCESSE.
Telle personne vous aimeroit, peut-être que votre
cœur —
I, On est bien aise. (1668.)
i88 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
EURYALE.
Non! Madame, rien n'est capable de toucher mon
cœur. Ma liberté est la seule maîtresse à qui je con-
sacre mes vœux •, et quand le Ciel emploieroit ses soins
à composer une beauté parfaite, quand il assembleroit*
en elle tous les dons les plus merveilleux et du corps
et de Tâme, enfin quand il exposeroit à mes yeux un
miracle d'esprit, d'adresse et de beauté, et que cette
personne m'aimeroit avec toutes les tendresses ima-
ginables, je vous l'avoue franchement, je ne l'aimerois
pas.
LA PRINCESSE^.
A-t-on jamais rien vu de tel ?
MORON^.
Peste soit du petit brutal! J'aurois envie ^ de lui bail-
ler un coup de poing.
LA PRINCESSE, parlant en soi .
Cet orgueil me confond, et j'ai un tel dépit, que je ne
me sens pas.
MORON, parlant au Prince .
Bon courage', Seigneur! Voilà qui va le mieux du
monde .
EURYALE*.
Ah! Moron, je n'en puis plus! et je me suis fait des
efforts étranges.
1. Quand il employeroit. (i665, 66, 68, 78, 74, 75 A, 82, 84 A, 94B.) —
Auger, qui n'avait pas vu l'original, croyait qu'assemblerait était une heu-
reuse correction de l'édition de 1734 et l'admit dans son texte.
2. La Princesse, à part. (1734)
3. MoRo>, à la Princesse. (1734.)
4. J'aurois bien envie. (i665, 66, 68, 73, 74, 75A, 82, 84 A, 94 B, 1734-)
5. L\ Princesse, à part, (1734.)
6. MûRON, bas au Prince. (1734-)
7. Bon. Courage! (l734-).
8. EuRiALE, basa Moron. (1734.)
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE III, SC. IV, 189
LA PRINCESSE ^
C'est avoir une insensibilité bien grande, que Je par-
ler comme vous faites.
EURYALE.
Le Ciel ne m'a pas fait d'une autre humeur. Mais,
Madame, j'interromps votre promenade, et mon respect
doit m'avertir que vous aimez la solitude".
SCENE V.
LA PRINCESSE, MORON, PHILIS, TIRCIS^
MORON.
Il ne vous en doit rien. Madame, en dureté de cœur.
LA PRINCESSE.
Je donnerois volontiers tout ce que j'ai au monde
pour avoir l'avantage d'en triompher.
MORON.
Je le crois.
LA PRINCESSE.
Ne pourrois-tu, Moron*, me servir dans un tel des-
sein?
1. La Princesse, à Euriale. (1734.)
2. Dans la pièce de Moreto (acte 11^ scène viii), Diana envoie successive-
ment deux de ses femmes prévenir Carlos, qui passe sans la regarder, qu'elle
est là. << Je n'avais pas aperçu Son Altesse, répond-il à la seconde messagèrej
dites-lui que je me retire. » Alors Diana lui adresse elle-même la parole :
tt Comment avez-vous osé entrer dans mon parc réservé, sachant que je m'y
trouvais avec mes femmes? — C'est une erreur, dit Carlos, qui ne peut se
faire excuser, qu'en ne se prolongeant pas, » et il se letire. Comme on le voit,
les traits que Molière a empruntés à la pièce espagnole sont dans celle-ci
plus rudes et plus brusques.
3. La Princesse, Mobon. (1734.)
4. Ne pourrois-tu point, Moron. (1673'.) — Ne pourrois-tu pas, Moron.
(1734.)
igo LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
MORON.
Vous savez bien , Madame, que je suis tout à votre
service.
LA PRINCESSE.
Parle-lui de moi dans tes entretiens; vante-lui adroi-
tement ma personne et les avantages de ma naissance ;
et tâche d'ébranler ses sentiments par la douceur de
quelque espoir. Je te permets de dire tout ce que tu
voudras, pour tacher à me l'engager.
MOROX.
Laissez-moi faire.
LA PRINCESSE.
C'est une chose qui me tient au cœur. Je souhaite ar-
demment qu'il m'aime.
MORON.
Il est bien fait, oui, ce petit pendard-Ià; il a bon air,
J)onne physionomie; et je crois qu'il seroit assez le fait
d'une jeune princesse.
LA PRINCESSE.
Enfin tu peux tout espérer de moi, si tu trouves
moyen d'enflammer pour moi son cœur.
MORON.
Il n'y a rien qui ne se puisse faire. Mais, Madame,
s'il venoit à vous aimer, que feriez-vous, s'il vous plaît?
LA PRINCESSE.
Ah ! ce seroit lors que je prendrois plaisir à triompher
pleinement de sa vanité, à punir son mépris par mes
froideurs, et exercer^ sur lui toutes les cruautés que je
]iourrois imaginer.
MORON.
Il ne se rendra jamais.
LA PRINCESSE.
Ah! Moron, il faut faire en sorte qu'il se rende.
I. Etàexercer. {1673*, 74, 8a, I734-)
LA PRINCESSE D'ELIDK. — ACTE III, SC. V. 191
MORON.
Non, il n'en fera rien. Je le connois : ma peine sera
inutile ' .
LA PRINCESSE.
Si faut-il pourtant tenter toute chose, et éprouver si
son àme est entièrement insensible. Allons , je veux
lui parler, et suivre une pensée qui vient de me venir.
I. Seroit inutile. (i665, 66, 68, 74, 90 A, 82^ 84 A, 94 B, 1734.)
FIN DU TROISIEME ACTK.
igo. LES PLAISIRS, ETC. — JOUR^^ÉE II.
QUATRIÈME INTERMÈDE.
SCENE PREMIERE.
PHILIS, TIRCIS^
PHILIS.
Viens, Tircis, Laissons-les aller, et me dis un peu ton
martyre de la façon que tu sais faire. Il y a longtemps
que tes yeux me parlent; mais je suis plus aise d'ouïr la
voix.
TIRCIS, en chantant.
Tu m'écoutes, hélas'! dans ma triste langueur;
Mais je n'en suis pas mieux, ô beauté sans pareille ;
Et je touche ton oreille.
Sans que je touche ton cœur*.
PHILIS.
Va, va, c'est déjà quelque chose que de toucher l'o-
reille, et le temps amène tout. Chante-moi cependant
quelque plainte nouvelle que tu aies composée pour moi ,
1. m INTERMÈDE. (1734.)
2. Les éditeurs de 1734, dans l'une de leurs listes (voyez ci-dessus, p. i3o,
ligne 21), désignent Blondel comme ayant chanté ce rôle de Tircis, que la
partition donne à un ténor. Ce n'est pas dans les Relations ni dans le Livret
qu'ils ont trouvé ce renseignement; nous ne pouvons le contrôler; rien n'y
semble contraire d'ailleurs; d'après ce qui a été dit ci-dessus, p. i34, note i,
Blondel avait une voix de ténor; elle a même été appelée admirable dans la
Relation (p. i33). On pourrait remarquer qu'un autre chanteur, le Gros, est
nommé avant d'Estival au vi" intermède (ci-après, p. 217), et supposer qu'il a
été le Tircis du iv'^; mais il se trouve dans une autre partition un air qui a été
certainement chanté par lui, et qui est écrit pour une voix beaucoup plus haute
que n'était, à ce qu'il semble, celle du ténor de ce iv*^ intermède.
3. Cet hémistiche se chante deux fois, et les deux derniers vers trois,
d'après la partition.
4. Sans pouvoir toucher ton cœur. [Partition Pkilidor.) Le texte de l'ori-
ginal s'accommoderait peu aux notes.
LA PRINCESSE, ETC. — INTERM. IV, SC. H. [93
SCÈNE II.
MORON, PHILIS, TIRCIS.
MORON.
Ah! ah! je vous y prends, cruelle. Vous vous écartez
des autres pour ouïr mon rival.
PHILIS.
Oui, je m'écarte pour cela. Je te le dis encore, je me
plais avec lui; et Ton écoute volontiers les amants, lors-
qu'ils se plaignent aussi agréablement qu'il fait. Que ne
chantes-tu comme lui? Je prendrois plaisir à t'écouter.
MORON.
Si je ne sais chanter, je sais faire autre chose; et
quand....
PHILIS.
Tais-toi : je veux l'entendre. Dis, Tircis, ce que tu
voudras.
MORON.
Ah! cruelle
PHILIS.
Silence, dis-je, ou je me mettrai en colère,
TIRCIS*.
Arbres épais, et vous, prés émaillés,
La beauté dont l'hiver vous avoit dépouillés
Par le printemps vous est rendue.
Vous reprenez tous vos appas;
Mais mon àme ne reprend pas
La joie, hélas! que j'ai perdue' !
I. TiRcis, e/i chantant. (i66ï, 66,63, 78, 74, 75 A, 82, 84 A, 94B.)
— TiRO.S chante. (1734.)
a. Ces deux derniers vers sont repris dans le chant, et hélas! y est cfiaque
fois répété.
Molière, iv i3
194 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
MORON.
Morbleu! quen'ai-je de la voix! Ah ! nature marâtre !
pourquoi ne m'as-tu pas donné de quoi chanter comme
à un autre?
PHILIS.
En vérité, Tircis, il ne se peut rien de plus agréable,
et tu l'emportes sur tous les rivaux que tu as.
MORON.
Mais pourquoi est-ce que je ne puis pas chanter? N'ai-
je pas un estomac*, un gosier et une langue comme un
autre? Oui, oui, allons : je veux chanter aussi, et te
montrer que l'amour fait l'aire toutes choses. Voici une
chanson que j'ai faite pour toi.
PHILIS.
Oui, dis; je veux bien t'écouter pour la rareté du fait.
MORON.
Courage, Moron ! il n'y a qu'à avoir de la hardiesse.
(Moron chante'.)
Ton extrême rigueur
S'acharne sur mon cœur.
Ah! Philis, je trépasse;
Daigne me secourir :
1. L'estomac, quand il s'agit de chanter, fait un peu songer d'avance aux
explications anatumiques du Médecin malgré lui. Il y avait déjà quelque
chose d'analogue dans la première scène du Mariage Jorcé, lorsque Sganarelle
dit (ci-dessus, p. 22) : « Peut-on voir un estomac qui ait plus de force que le
mien? {Il tousse.) Hem, hem, hem : eh ! qu'en dites-vous? » Voyez aussi
Dom Juan, acte II , vers le milieu de la scène i.
2. Il chante. (1734.) — Ou trouvera à V Appendice (p. 264) la musique que
chantait Molière. Le couplet a été divisé en deux reprises; à la fin de la pre-
mière, le troisième vers se répète. Dans la seconde, c'est d'abord le premier vers :
Daigne me secourir,
qui se répète, puis les deux suivants liés ensemble ; et la seconde fois que se
chante cette reprise, le dernier vers :
De m'avoir fait mourir,
revient encore seul pour finir.
LA PRINCESSE, ETC. — INTERM. IV, SC. II. igS
En seras-tu plus grasse
De m 'avoir fait mourir ?
Vivat! Moron.
PIIILIS.
Voilà qui est le mieux du monde. Mais, JMoron, je
souhaiterois bien d'avoir la gloire que quelque amant
fût mort pour moi. C'est un avantage dont je n'ai point
encore joui^; et je trouve que j'aimerois de tout mon
cœur une personne qui m'aimeroit assez pour se donner
la mort.
MORON.
Tu aimerois une personne ^ qui se tu croit pour toi?
PHILIS.
Oui.
MORON.
Il ne faut que cela pour te plaire ?
PHILIS.
Non.
MORON.
Voilà qui est fait. Je te veux montrer^ que je me sais
tuer quand je veux.
TIRCIS chante.
Ah! quelle douceur extrême,
De mourir* pour ce qu'on aime ! Lis^.
MORON ^.
C'est un plaisir que vous aurez quand vous voudrez.
TIRCIS chante.
Courage, Moron! meurs promptement^
En généreux amant.
1. Dont je n'ai pas encore joui. (1682, 1734.)
2. Tu aimerois de tout ton cœur une personne. [Ms, Philidor.)
3. Je veux te montrer. (1734.)
4. Dans ce vers marqué bis. De mourir est chaque fois à reprendre dans
le cLant.
5. Bis n'est pas dans 1734. — 6. Moron, à Tircis. (1734.)
7. Les mots : Courage, et meurs promptementj sont dans le chant relevés
par une répétition.
196 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
MORON*.
Je vous prie de vous mêler de vos affaires, et de me
laisser tuer à ma fantaisie. Allons, je vais faire honte à
tous les amants. Tiens, je ne suis pas^ homme à faire
tant de façons. Vois ce poignard. Prends bien garde
comme je vais me percer le cœur. (Se riant de Tircis.) Je
suis votre serviteur : quelque niais*.
PHILIS.
Allons, Tircis. Viens-t'en me redire à l'écho ce que
tu m'as chanté * .
1. MoRON, à Tircis. (r734.)
2. (A Philis.) Tiens, je ne suis pas. (1734.)
3. Je suis votre serviteur, quelque niais. Se riant de Tircis. (1666, 68, 78,
74, 8a.) — Se riant Je Ti/cis manque dans 1734.
4. Fin DO TRO;SlÈ»lK INTERMÈDE. (1734.)
LA PRINCESSE D ÉLIDE. — ACTE IV, SC. I. 197
ACTE IV.
ARGUMENT,
La Princesse espérant par une feinte pouvoir découvrir les sen-
timents du prince d'Ithaque, elle lui lit confidence qu'elle aimoit le
prince de Messène. Au lieu d'en paroître affligé, i! lui rendit la
pareille, et lui fit connoître que la princesse sa parente lui avoit
donné dans la vue, et qu'il la demanderolt en mariage au roi son
père. A cette atteinte imprévue, cette princesse perdit toute sa con-
stance; et quoiqu'elle essayiît à se contraindre devant lui, aussitôt
qu'il fut sorti, elle demanda avec tant d'empressement à sa cousine
de ne recevoir point les services de ce prince et de ne l'épouser ja-
mais, qu'elle ne put le lui refuser ; elle s'en plaignit même à Morou,
qui lui ayant dit assez franchement qu'elle l'aimoit donc, en fut
chassé de sa présence.
SCENE PREMIERE.
EURYALE, LA PRINCESSE, MORON^
LA PRINCESSE.
Prince, comme jusques ici nous avons fait paroître
une conformité de sentiments, et que le Ciel a semblé
mettre en nous mêmes attachements pour notre liberté, \
et même aversion pour Tamour, je suis bien aise de
vous ouvrir mon cœur, et de vous faire confidence d'un
changement dont vous serez surpris. J'ai toujours re-
gardé riiymen comme une chose affreuse, et j'avois fait
serment d'abandonner plutôt la vie que de me résoudre
I. La Pbiscessf, Euriai.e, Morox. (1734.)
198 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
jamais à perdre cette lilierté pour qui j'avois des ten-
dresses si grandes ; mais enfin un moment a dissipé
toutes ces résolutions. Le mérite d'un prince m'a frappé
aujourd'hui les yeux ; et mon âme tout d'un coup,
comme par un miracle, est devenue sensible aux traits de
cette passion que j'avois toujours méprisée. J'ai trouvé
d'abord des raisons pour autoriser ce changement, et je
puis l'appuyer de la volonté ' de répondre aux ardentes
sollicitations d'un père, et aux vœux de tout un Etat;
mais, à vous dire vrai, je suis en peine du jugement que
vous ferez de moi, et je voudrois savoir si vous condam-
nerez, ou non, le dessein que j'ai de me donner un
époux.
EURYALE.
Vous pourriez faire un tel choix, Madame, que je
l'approuverois sans doute. ,
LA PRINCESSE.
Qui croyez-vous, à votre avis, que je veuille choisir?
EURYALE,
Si j'étois dans votre cœur, je pourrois vous le dire;
mais comme je n'y suis pas, je n'ai garde de vous ré-
pondre .
LA PRINCESSE.
Devinez pour voir, et nommez quelqu'un.
EURYALE.
J'aurois trop peur de me tromper.
LA PRINCESSE.
Mais encore, pour qui souhaiteriez-vous que je me
déclarasse ?
EURYALE.
Je sais bien, à vous dire vrai, pour qui je le souhaite-
I. De ma volonté. (1673, 74, 82, 1734.)
LA. PRINCESSE D'ELIDE. — ACTE IV, SC. 1. 199
rois ; mais, avant que de m' expliquer, je dois savoir
votre pensée.
LA PRINCESSE.
Eh bien, Prince, je veux bien vous la découvrir. Je
suis sûre que vous allez approuver mon choix ; et pour
ne vous point tenir en suspens davantage, le prince de
Messène est celui de qui le mérite s'est attiré mes
vœux^.
EURYALE".
O Ciel !
LA PRINCESSE^.
Mon invention a réussi, Moron : le voilà qui se trouble.
MORON, parlant à la Princesse .
Bon, Madame. (Au Prince.) Courage, Seigneur! (A la
Princesse.) Il en tient. (An Prince.) Ne VOUS défaites pas^.
LA PRINCESSE®.
Ne trouvez-vous pas que j'ai raison, et que ce prince
a tout le mérite qu'on peut avoir ?
MORON, au Prince^.
Remettez-vous et songez à répondre.
LA PRINCESSE.
D'où vient, Prince, que vous ne dites mot, et sem-
blez interdit?
1. Voyez le Dédain contre dédain^ acte III, scène v. Diana, pour exciter la
jalousie de Carlos, lui dit qu'elle est décidée à épouser le prince de Béarn.
Après un moment de trouble comme ici, Carlos se remet, et répond à Diana
que, lui aussi, il est amoureux, qu'il aime une des dames de la Princesse, Cin-
tia; il vante la beauté de cette dame, et naturellement Diana critique son
choix. La scène espagnole est beaucoup plus développée.
2. EuRTALE, à ^arf. (1734.)
3. La Princesse, bas à Moron. (1734.)
4. Moron, à la Princesse. (1734.)
5. « On dit.... figurément défaire quelqu'un, pour dire l'embarrasser, le
mettre en désordre.... Et on dit qu'u/i homme se défait ^ pour dire qu'il de-
meure embarrassé, interdit... : A la moindre parole qu'on lui dit il se défait.
Il lui répondit sans se défaire. » [Dictionnaire de l' Académie , 1694.)
6. La Princesse, a Euriale. (1734.)
7. MoROî», bas au Prince. (1734.)
aoo LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE IL
EURYALE.
Je le suis, à la vérité; et j'admire, Madame, comme
le Ciel a pu former deux âmes aussi semblables en tout
que les nôtres, deux âmes en qui Ton ait vu une plus
grande conformité * de sentiments, qui aient fait éclater,
dans le même temps, une résolution à braver les traits
de TAmour, et qui, dans le même moment, aient fait
paroître une égale facilité à perdre le nom d'insensibles.
Car enfin, ^ladame, puisque votre exemple m'autorise,
je ne feindrai point de vous dire ^ que l'amour aujour-
d'hui s'est rendu maître de mon cœur, et qu'une des
princesses vos cousines, l'aimable et belle Aglante, a
renversé d'un coup d'œil tous les projets de ma fierté.
Je suis ravi. Madame, que, par cette égalité de défaite,
nous n'ayons rien à nous reprocher l'un et l'autre', et
je ne doute point que, comme je vous loue infiniment
de votre choix, vous n'approuviez aussi le mien. Il faut
que ce miracle éclate aux yeux de tout le monde, et
nous ne devons point différer à nous rendre tous deux
contents. Pour moi, Madame, je vous sollicite de vos
suffrages pour obtenir celle que je souhaite, et vous
trouverez bon que j'aille de ce pas en faire la demande
au prince votre père.
moron\
Ah ! digne, ah ! brave cœur !
1 . Auger reiiiiii-qiie qu'il faudrait ici une aussi grande conformité,
•i. Je ne feindrai point de vous dire^ je n'hésiterai pas à vous dire.
3. L'un à l'autre. (1673, 74, ^5 A, 82, 84 A, 1734.)
4- MoRON, has a Euriale. (1734.)
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE IV, SC. III. 201
SCÈNE II.
LA PRINCESSE, MORON.
LA PRINCESSE.
Ah ! Moroii, je n'en puis plus ; et ce coup, que je
n'attendois pas, triomphe absohunent de toute ma fer-
meté.
MOUON.
Il est vrai que le coup est surprenant, et j'avois cru
d'abord que votre stratagème avoit fait son effet.
LA PRINCESSE.
Ah ! ce m'est un dépit à me désespérer, qu'une autre
ait l'avantage de soumettre ce cœur que je voulois sou-
mettre.
SCÈNE III.
LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON ^
LA PRINCESSE.
Princesse, j'ai à vous prier d'une chose qu'il faut ab-
solument que vous m'accordiez. Le prince d'Ithaque
vous aime et veut vous demander au prince mon père.
AGLANTE.
Le prince d'Ithaque, Madame ?
LA PRINCESSE.
Oui. Il vient de m'en assurer lui-même, et m'a de-
mandé mon suffrage pour vous obtenir; mais je vous
conjure de rejeter cette proposition, et de ne point prê-
ter l'oreille à tout ce qu'il pourra vous dire.
I. La Princesse, Aristomène, Aglastl, Moron. (1734)
■loi LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
AGLANTE.
Mais, Madame, s'il étoit vrai que ce prince m'aimât
efFectivement, pomquoi, n'ayant aucmi dessein de vous
engager, ne voudriez-vous pas soufFrir... '.'
LA PRINCESSE.
Non, Aglante. Je vous le demande; faites-moi ce
plaisir, je vous prie, et trouvez bon que, n'ayant pu
avoir l'avantage de le soumettre, je lui dérobe la joie de
vous obtenir.
AGLANTE,
Madame, il faut vous obéir ; mais je croirois que la
conquête d'un tel cœur ne seroit pas une victoire à dé-
daigner.
LA PRINCESSE.
Non, non, il n'aura pas la joie de me braver entière-
ment ^
SCENE IV.
ARISTOMÈNE, MORON, LA PRINCESSE,
AGLANTE \
ARISTOMÈNE.
Madame, je viens à vos pieds, rendre grâce à l'Amour
de mes beureux destins, et vous témoigner, avec mes
transports, le ressentiment ^ où je suis des bontés sur-
1. Il y a une scène analogue dans Moreto, mais beaucoup plus Yiolente
(acte III, scène x). Diana s'emporte contre Cintia : « Toi, être aimée par Car-
los! » et dans sa fureur, elle laisse son amour faire explosion avec une véhé-
mence qu'on n'aurait sans doute pas supportée à Versailles. De plus Cintia,
après nous avoir été représentée comme très-Leureuse de l'amour qu'elle croyait
avoir inspiré à Carlos, n'a rien de plus pressé que d'aller lui annoncer que
Diana l'aime et qu'elle vient d'en laisser échapper l'aveu. Il y a là une singu-
lière invraisemblance morale. — La scène suivante de Molière se retrouve dans
la scène vni de l'acte III de Moreto.
2. La Princesse, AristomÈne, Aglante, Moron. (1734-)
3. Voyez tome II, p. 288, note.
LA PRINCESSE D'ELIDE. — ACTE IV, SC. IV. 2o3
prenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis'
de vos captifs.
LA PRINCESSE.
Comment ?
ARISTOMÈNE.
Le prince d'Ithaque, Madame, vient de m'assurer tout
à l'heure, que votre cœur avoit eu la bonté de s'expli-
quer en ma faveur sur ce célèbre choix qu'attend toute
la Grèce.
LA PRINCESSE.
Il vous a d't qu'il tenoit cela de ma bouche ?
ARISTOMÈNE.
Oui, Madame.
LA PRINCESSE.
C'est un étourdi; et vous êtes un peu trop crédule,
Prince, d'ajouter foi si promptement à ce qu'il vous a
dit. Une pareille nouvelle mériteroit bien, ce me semble,
qu'on en doutât^ un peu de temps ; et c'est tout ce que
vous pourriez faire de la croire, si je vous l'avois dite
moi-même.
ARISTOMÈNE.
Madame, si j'ai été trop prompt à me persuader
LA PRINCESSE.
De grâce, Prince, brisons là ce discours; et si vous
voulez m'obliger, souffrez que je puisse jouir de deux
moments de solitude.
I. Les plus soumis. {1673, 74.)
1. Dans l'édition originale et dans celle de i665 : « qu'on n'en doutât.
20/, LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE IL
SCENE V.
LA PRLNCESSE, AGLANTE, MORON.
LA PRINCESSE.
Ah ! qu'en celte aventure, le Ciel me traite avec une
rigueur étrange ! Au moins, Princesse, souvenez-vous
de la prière que je vous ai faite.
AGLAXTE.
Je vous l'ai dit déjà, Madame, il faut vous obéir*.
MORON.
Mais, ^ladame, s'il vous aimoit, vous n'en voudriez
point, et cependant vous ne voulez pas qu'il soit à un
autre*. C'est faire justement comme le chien du jardi-
nier'.
LA PRINCESSE.
Non, je ne puis souffrir qu'il soit heureux avec une
autre; et si la chose étoit, je crois que j'en mouiTois
de déplaisir.
MORON.
Ma foi, Madame, avouons la dette : vous voudriez
qu'il fût à vous ; et dans toutes vos actions il est aisé
de voir que vous aimez un peu ce jeune prince.
LA PRINCESSE.
Moi, je l'aime? O Ciel ! je l'aime? Avez-vous l'inso-
1. L'édition de 1734 f^it de ce qui suit la scène vi, ayant pour acteurs
LA Princesse, Morom.
2. A une autre. (1673, 74, 82, 1734.) Voyez au vers 556 du Dépit amou-
reux, tome I, p. 438. A la reprise de la Princesse, toutes les éditions ont le
féminin une autre,
3. « Comme le cbien du jardinier, qui ne mange point de clioux et ne veut
pas que personne en mange Un homme qui ne gnûte point quelque....
chose, et tâche d'empêcher que les autres le fassent. » (Oudin, Curiosités /ran-
coises, 1640, p. 97 et 98.)
LA PRINCESSE D'ELIDE. —ACTE IV, SC. V. 2o5
lence de prononcer ces paroles ? Sortez de ma vue, iiii-
pudent, et ne vous présentez jamais devant moi.
MORON.
Madame —
LA PRINCESSE.
Retirez-vous d'ici, vous dis-je, ou je vous en ferai re-
tirer d'une autre manière.
MORON *.
Ma foi, son cœur en a sa provision, et
(Il rencontre un regard de la Princesse, qui l'oblige à se retirer.)
SCENE vr\
LA PRINCESSES
De quelle émotion inconnue sens-je mon cœur atteint,
et quelle inquiétude secrète est venue troubler* tout
d'un coup la tranquillité de mon àme ? Ne seroit-ce
point aussi ce qu'on vient de me dire? et, sans en rien
savoir, n'aimerois-je point ce jeune prince ? Ah ! si cela
étoit, je serois personne à me désespérer ; mais il est
impossible que cela soit, et je vois bien que je ne puis
pas l'aimer. Quoi? je serois capable de cette lâcheté!
J'ai vu toute la terre à mes pieds avec la plus grande
insensibilité du monde ; les respects, les hommages et
les soumissions n'ont jamais pu toucher mon àme, et
la fierté et le dédain en auroient triomphé ! J'ai méprisé
tous ceux qui m'ont aimée, et j'aimerois le seul qui me
méprise ! Non, non, je sais bien que je ne l'aime pas.
1. MoRON, bas, à part. {i734.)
2. ScÈME VII. (1734.)
3. La Princesse, seule. (1734.)
4. Est venu troubler, (1664, 66, 75 A, 84 A, 94 B.)
2o6 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
Il n'y a pas de raison à cela. Mais si ce n'est pas de
l'amour que ce que je sens maintenant, qu'est-ce donc
que ce peut être ? Et d'où vient ce poison qui me
court par toutes les veines, et ne me laisse point en
repos avec moi-même ? Sors de mon cœur, qui que tu
sois, ennemi qui te caches. Attaque-moi visiblement,
et deviens à mes yeux la plus affreuse bête de tous nos
bois, afin que mon dard et mes flèches me puissent
défaire de toi^. O vous, admirables personnes, qui par
la douceur de vos chants avez l'art d'adoucir les plus
fâcheuses inquiétudes, approchez-vous d'ici, de ^râce,
et tâchez de charmer avec votre musique le chagrin
où je suis.
I. L'édition de 1734 termine ici le quatrième acte. Voyez la note i de la
page suivante.
FIN DU QUATRIEME ACTE.
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — INTERM. V. 207
CINQUIÈME INTERMÈDE'.
CLYMENE, PHILIS^
clymèise'.
Chère Philis, dis-moi, que crois-tu de Taniour?
PHILIS *.
Toi-même, qu'en crois-tu, ma compagne fidèle?
CLYMÈNK.
On m'a dit que sa flamme est pire qu'un vautour,
Et qu'on souffre en aimant une peine cruelle.
PHILIS.
On m'a dit qu'il n'est point de passion plus belle,
Et que ne pas aimer, c'est renoncer au jour.
CLYMÈNE,
A qui des deux donnerons-nous victoire ?
PHILIS.
Qu'en croirons-nous? ou le mal ou le bien ?
1. L'édition de 1734 commence cet intermède, pour elle le iv', à la dernière
pbrase de notre acte IV, en tête de laquelle elle met scène i, la Princesse. La
suite devient la scène ii : la Princesse, Climène, Philis.
2. Aucune des Relations ni le Livret ne nous apprend le nom des « admi-
rables personnes » à qui fut confié le long duo du v'' intermède. Il ne nous
paraît pas probable que l'une d'elles fût, comme le dit l'éditeur de 1784
(ci-dessus, première liste de la page i3i), Madeleine Béjart; nous croyons que
le rôle parlé de Pfiilis, dont elle était chargée dans la comédie, devait être
distinct de ce rôle chanté de l'intermède; on tint sans doute à faire entendre
ici deux -vraies cantatrices, et il en fallait une surtout pour la partie de Philis^
qui a été écrite pour la voix la plus étendue. Puisqu'aucune autre désignation
de musiciennes n'est faite, on peut supposer avec beaucoup de vraisemblance
que Mlles de la Barre et Hilaire, qui étaient présentes et devaient, sous l'habit
de Bergères héroïques, confondre leurs voix dans le chœur final du dernier
intermède, ne laissèrent pas échapper l'occasion d'attirer à elles deux seules
l'attention du royal auditoire. Voyez ci-après, p. 217, et à la note 2 de cette
page, la citation de Loret.
3. CLiMÈNEc//anfe. (1734.) — CLVuiaz^'PaiLischanleni ce dialogue. (1682.)
4. Philis chante. (1734.)
2o8 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
CLYMÈNE ET PHILIS ensemble *.
Aimons, c'est le vrai moyen
De savoir ce qu'on en doit croire ^.
PHILIS.
Chloris vante partout lamour et ses ardeurs*.
CLYMÈNE. s
Amarante pour lui verse en tous lieux des larmes.
PHILIS.
Si de tant de tourments il accable les cœurs,
D'où vient qu'on aime à lui rendre les armes ?
CLYMÈNE.
Si sa flamme, Philis, est si pleine de charmes.
Pourquoi nous défend-on d'en goûter les douceurs ?
PHILIS.
A qui des deux donnerons-nous victoire?
CLYMÈNE.
Qu'en croirons-nous? ou le mal ou le bien ?
TOUTES DEUX ENSEMBLE *.
Aimons, c'est le vrai moyen *
De savoir ce qu'on en doit croire.
LA PRINCESSE les interrompit en cet endroit et leur dit :
Achevez seules, si vous voulez. Je ne saurois demeu-
rer en repos; et quelque douceur qu'aient vos chants,
ils ne font que redoubler mon inquiétude".
r. Toutes dewx ensemble. (1734-)
2. Ces deux vers, dans la ])artition, se chantent trois fois avec diverses
répétitions p.irticulières. La première J'ois , ClymÈnE chante : « Aimons {bis),
c'est le vrai moyen de savoir ce qu'on en doit croire, c'est le vrai moyen, etc. »
Philîs : n Aimons (l/is), c'est le vrai moyen de savoir, etc., c'est le vrai moyen
de savoir, de savoir, etc. » — La seconde J'ois, Clysiène : « Aimons {ter)^ c'est
le vrai moyen de savoir, de savoir, etc. » Philis : « Aimons {bis), c'est le vrai
raoven de savoir, de savoir, etc. r> — La troisième Jais , ClymÈne : « Aimons,
c'est, etc. » Philis : Aimons {lis), c'est, etc. »
3. Ni ce vers, ni les cinq suivants n'ont été mis en musique par Lully. Philis
passe immédiatement à li reprise :
A qui des deux donnerons-nous victoire?
4. Et ter, comme plus haut. — 5. Aimons, c'est le moyen. (1668.)
6. Les interrompt. (i6fiS.) — L'édition de 1784 omet: les interrompit, etc.
7. Fin du quatrième intermède. {1734.)
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE V, SC. I. 209
ACTE V.
ARGUMENT.
Il se passoît dans le cœur du prince de Messène des choses bien
différentes : la joie que lui avoit donnée' le prince d'Ithaque, en
lui apprenant malicieusement qu'il étoit aimé de la Princesse, l'avoit
obligé de l'aller trouver avec une inconsidération que rien qu'une
extrême amour ne pouvoit excuser ; mais il en avoit été reçu d'une
manière bien différente à ce qu'il espéroit. Elle lui demanda qui
lui avoit appris cette nouvelle, et quand elle eut su que ç'avoit été
le prince dithaque, cette connoissance augmenta cruellement son
mal, et lui fit dire à demi désespérée : « C'est un étourdi, » et ce mot
étourdit si fort le prince de Messène, qu'il sortit tout confus sans lui
pouvoir répondre *, La Princesse, d'un autre côté, alla trouver le roi
son père, qui venoit de paroitre avec le prince d'Ithaque, et qui lui
témoignoit non-seulement la joie qu'il auroit eue de le voir entrer
dans son alliance, mais l'opinion^ qu'il commençoit d'avoir* que
sa fille ne le haïssoit pas. Elle ne fut pas plus tût auprès de lui,
que se jetant à ses pieds, elle lui demanda, pour la plus grande fa-
veur qu'elle en pût jamais^ recevoir, que le prince d'Ithaque n'é-
pousât jamais la Princesse® : ce qu'il lui promit^ solennellement;
mais il lui dit que si elle ne voulolt point qu'il fût à une autre*, il
falloit qu'elle le prît poiu- elle. Elle lui répondit : « Il ne le voudroit
I Avoit donné. (1664, 66, 68, 75 A, 84 A, 94 B.)
2. On remarquera que cette scène se trouve, non dans l'acte V, mais dans
l'acte précédent (c'est la scène iv). Tout montre que ces arguments ont été
composés bien rapidement et avec une grande négligence.
3. Son alliance, même l'opinion. (i665, 66, 68, 78, 75 A, 84 A, 94 B.) —
Son alliance, mais même l'opinion. (1674, 82.)
4. Qu'il commença d'avoir. (1682.)
5. Qu'elle pût jamais. (1682.)
6. La princesse Aglante. (1674, 82.)
7. Ce qui lui promit. (1664, 65.)
8. A un autre. (i665, 66, 68.) Voyez ci-dessus, p. 204, et a note 2.
Molière, iv i4
2IO LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE 11.
jias ' , » mais d'iuie manière si passionnée, qu'il étoit aisé de connoîtrc
les sentiments de son cœur. Alors le Prince quittant toute sorte de
feinte, lui confessa son amour, et le stratagème dont il s'étoit servi
pour venir au point où il se voyoit alors, par la connoissance de sou
humeur. La Princesse lui donnant la main, le Roi se tourna vers les
deux princes de Messène et de Pyle, et leur demanda si ses deux
parentes, dont le mérite n'étoit pas moindre que la qualité, ne se-
roient point capables de les consoler de leur disgrâce; ils lui ré-
pondirent que Ihonneur de son alliance faisant tous leurs souhaits,
ils ne pouvoient espérer une plus heureuse fortune. Alors la joie
fut si grande dans le palais, (ju'elle se répandit par tous les en-
virons.
SCENE PREMIÈRE.
LE PRINCE, EURYALE, :\IORON. AGLANTE,
CYNTHIE^
.MORON^.
Oui, Seigneur, ce n'est point raillerie : j'en suis ce
qu'on appelle disgracié; il m'a fallu tirer mes chausses
au plus vile, et jamais vous n'avez vu nn emportement
plus brusque que le sien.
LE PRINCE*.
Ah! Prince, que je devrai de grâces à ce stratagème
amoureux, s'il faut qu'il ait trouvé le secret de toucher
son cœur!
EURYALE.
Quekjuc chose, Seigneur, que l'on vienne de vous en
dire, je n'ose encore, pour moi, me flatter de ce doux
espoir; mais enfin, si ce n'est pas à moi trop de témé-
1. Qu'il ne 1.1 voudroit pas. ((675A, 84A, 94B.)
2. Le PRiscE Iphitas, Ecriale, Morox , Agl.\>te, CnTHiE. (1682.) —
Iphitas, Euriale, Aglanie, CiNTHiE, MoROX. (1734.) Dans cette scène et
les suivantes, l'édition de 1682 remplace partout (excepté une fois par mé-
j^arde) i.e Prince par i.e prince Iphitas; et l'édition de 1734 toujours par Iphi-
tas seulement.
3. MoRON, à Iphitas. (1734.) — 4. Iphitas, <V EuriaJe. {1734.)
LA PRINCESSE D'ELIDE. — ACTE V, SC. I. 211
rite que d'oser aspirer à riionneur de votre alliance, si
ma personne et mes Etats —
LE PRmCK.
Prince, n'entrons point dans ces compliments. Je
trouve en vous de quoi remplir tous les souhaits d'un
père; et si vous avez le cœur de ma fille, il ne vous
manque rien.
SCÈNE II.
LA PRINCESSE, LE PRINCE, EURYALE, AOLANTE,
CYNTHIE, MORON'.
LA PRINCESSE.
O Ciel ! que vois-je ici ?
LE PRINCE^.
Oui, riionneur de votre alliance m'est d un prix très-
considérable, et je souscris aisément de tous mes suf-
frages à la demande que vous me faites.
LA PRINCESSE^.
Seigneur, je me jette à vos pieds pour vous demander
une grâce. Vous m'avez toujours témoigné une ten-
dresse extrême, et je crois vous devoir bien plus par
les boutés que vous m'avez fait voir que par le jour que
vous m'avez donné. Mais si jamais pour moi vous avez
eu de l'amitié*, je vous en demande aujourd'hui la plus
sensible preuve que vous me puissiez accorder : c'est de
u écouter point, Seigneur, la demande de ce prince
et de ne pas souffrir que la princesse Aglante soit unie
avec lui.
1. La. PRi?iCESSE, LE PaisCE, Euriale, Cinthie, Moron. {r668.) — L\
Princesse, Ipuitas, Euriale, Aglamte, Cinthie, Morox. (i73;.)
2. Iphitas, à Euriale. (1734.)
3. La Princesse, à Iphitas. (1734.)
4. Mais si jamais vous avez eu de l'amitié pour moi. (1682, I734-)
212 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE II.
LE PRINCE.
Et par quelle raison, ma fille, voudrois-tu t' opposer
à cette union?
LA PRINCESSE.
Par la raison que je hais ce prince, et que je veux, si
je puis, traverser ses desseins.
LE PRINCE.
Tu le hais, ma fille?
LA PRINCESSE.
Oui, et de tout mon cœur, je vous l'avoue.
LE PRINCE.
Et que t'a-t-il fait?
LA PRINCESSE.
Il m'a méprisée.
LE PRINCE.
Et comment ?
LA PRINCESSE.
Il ne m'a pas trouvée assez bien faite pour m'adresser
ses vœux.
LE PRINCE.
Et quelle offense te fait cela ? Tu ne veux accepter
personne.
LA PRINCESSE.
N'importe. Il me devoit aimer comme les autres, et
me laisser au moins la gloire de le refuser. Sa déclara-
tion me fait un affront; et ce m'est une honte sensible
qu'à mes yeux, et au milieu de votre cour, il a recher-
ché* une autre que moi.
LE PRINCE,
Mais quel intérêt dois-tu prendre à lui ?
LA PRINCESSE.
J'en prends. Seigneur, à me venger de son mépris;
et comme je sais bien qu'il aime Aglante avec beau-
I. 11 ait recherché. (1734.)
LA PRINCESSE D'ELIDE. — ACTE V, SG. II. 21^
coup (l'ardeur, je veux empêcher, s'il vous plaît, qu'il ne
soit heureux avec elle.
LE PRINCE.
Cela te tient donc bien au cœur?
LA PRINCESSE.
Oui, Seigneur, sans doute ; et s'il obtient ce qu'il de-
mande, vous me verrez expirer à vos yeux.
LE PRINCE.
Va, va, ma fille, avoue fi^anchement la chose : le
mérite de ce prince t'a fait ouvrir les yeux, et tu l'aimes
enfin, quoi que tu puisses dire.
LA PRINCESSE.
Moi, Seigneur?
LE PRINCE.
Oui, tu l'aimes.
LA PRINCESSE.
Je l'aime, dites-vous? et vous m'imputez cette lâche-
té ! O Ciel! quelle est mon infortune! Puis-je bien, sans
mourir, entendre ces paroles? et faut-il que je sois si
malheureuse, qu'on me soupçonne de l'aimer? Ah! si
c'étoit un autre que vous, Seigneiu", qui me tînt ce dis-
cours, je ne sais pas ce que je ne ferois point.
LE PRINCE.
Eh bien, oui, tu ne l'aimes pas, tu le hais, j'y con-
sens; et je veux bien, pour te contenter, qu'il n'épouse
pas la princesse Aglante.
LA PRINCESSE.
Ah ! Seigneur, vous me donnez la vie.
LE PRINCE.
Mais afin d'empêcher qu'il ne puisse être jamais à
elle\ il faut que tu le prennes pour toi.
LA PRINCESSE.
Vous vous moquez, Seigneur, et ce n'est pas ce qu'il
demande.
I. Jamais être à elle. (1673*.)
214 l-ES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
EURYALE.
Pardonnez-moi, Madame, je suis assez téméraire pour
cela, et je prends à témoin le prince votre père si ce
n'est pas vous que j'ai demandée*. C'est trop vous tenir
dans l'erreur; il faut lever le masque, et, dussiez-vous
vous en prévaloir contre moi, découvrir à vos yeux les
véritables sentiments de mon cœur. Je n'ai jamais aimé
que vous, et jamais je n'aimerai que vous ^ : c'est vous,
Madame, qui m'avez enlevé cette qualité d'insensible
que j'avois toujours affectée; et tout ce que j'ai pu vous
dire n'a été qu'une feinte, qu'un mouvement secret m'a
inspirée, et que je n'ai suivie qu'avec toutes les violences
imaginables. Il falloit qu'elle cessât bientôt, sans doute,
et je m'étonne seulement qu'elle ait pu durer la moitié
d'un jour; car enfin je mourois, je brùlois dans l'âme,
quand je vous déguisois mes sentiments; et jamais cœur
n'a souffert une contrainte égale à la mienne. Que si
cette feinte, Madame, a quelque chose qui vous offense,
je suis tout prêt de mourir pour vous en venger : vous
navez qu'à parler, et ma main sur-le-champ fera gloire
d'exécuter l'arrêt que vous prononcerez.
LA PRINCESSE.
Non, non. Prince, je ne vous sais pas mauvais gré de
m' avoir abusée; et tout ce que vous m'avez dit, je l'aime
bien mieux' une feinte, que non pas une vérité^.
LE PRINCE.
Si bien donc, ma fille, que tu veux bien accepter ce
prince pour époux ?
1 . Le drnoùment de la pièce espagnole est beaucoup plus étrange. Carlos
n'avoue nullement, comme ici Eiiryale, son nmour pour la Princesse. C'est
celle-ci qui, se décidant à choisir entre les trois prétendants, dit : « Ma main
sera pour celui qui a su vaincre le dédain par le dédain. Carlos. Et qui est
celui-là? Diana. Toi seul. Carlos. Donnez-moi la main alors. »
2. Et je n'aimerai jamais que vous. (1668.)
3. Je l'aime mieux. (1668.)
4. C'est-à-dire : J'aime mieux que ce soit une feinte qu'une vérité.
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — ACTE V, SC. H. 2i5
LA PRINCESSE.
Seigneur, je ne sais pas encore ce que je veux. Don-
nez-moi le temps d'y songer, je vous prie, et m'épargnez
un peu la confusion où je suis.
LE PRINCE.
Vous jugez. Prince, ce que cela veut dire, et vous
vous pouvez fonder là-dessus.
EURYALE.
Je l'attendrai tant qu'il vous plaira, Madame, cet ar-
rêt de ma destinée ; et s'il me condamne à la mort, je
le suivrai sans murmure.
LE PRINCE.
Viens, Moron. C'est ici un jour de paix, et je te remets
en grâce avec la Princesse.
:moron.
Seigneur, je serai meilleur courtisan une autre fois, et
je me garderai bien de dire ce que je pense.
SCENE III.
ARISTOMÈNE, THÉOCLE\ LE PRINCE,
LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.
LE PRINCE^.
Je crains bien, Princes*, que le choix de ma fdle ne
soit pas en votre faveur ; mais voilà deux princesses qui
peuvent bien vous consoler de ce petit malheur.
I. L'édition originale écrit, ici et à la scène suivante, Théoclfs; les mitres
Théocle.
l, aristomène, theocle, iphitas, la princesse, euryale,
acla^te, cinthie, moron.
Iphitas, aux princes de Messène et de Pyle. (1^34.)
3. Je crains bien, Prince. (1673% 82, ()7.)
2i6 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
ARISTOMÈNE.
Seigneur, nous savons prendre notre parti ; et si ces
aimables princesses n'ont point trop de mépris pour les
coeurs^ qu'on a rebutés, nous pouvons revenir par elles
à l'honneur de votre alliance.
SCENE IV ^
PHILIS, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, LE PRINCE,
LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON^
PHILIS*.
Seigneur, la déesse Vénus vient d'annoncer partout
le changement du cœur de la Princesse. Tous les pas-
teurs et toutes les bergères en témoignent leur joie par
des danses et des chansons; et si ce n'est point un spec-
tacle que vous méprisiez, vous allez voir l'allégresse pu-
blique se répandre jusques ici.
1. Pour des cœurs. (1666, 68, 82. 1734.)
2. SCÈNE nERNIÈRE. (1734.)
3. IPHITAS, LA PKISCESSE, AGLANTE, CINTHIE, PHILIS, EUllIALE,
ARISTOJIÈNE, THÉOCLE, MORON. (^iy3^.)
4. Vmt.is, à Iphitas. (1734.)
FIiV DU CINQUIEME ACTE,
LA PRINCESSE D'ÉLIDE. — INTERM. VI. 217
SIXIÈME INTERMÈDE .
CHŒUR DE PASTEURS ET DE BERGERES
QUI DANSENT.
Quatre bergers et deux bergères liéroïques, représentes, les pre-
miers par les sieurs le Gros, Estival, Don, et Blondel, et les deux
bergères par Mlle de la Barre* et Mlle Hilaire '% se prenant par la
main, chantèrent cette chanson ;i danser, à laquelle les autres ré-
pondirent *
CUX'SSOy.
Usez mieux, ô beautés fières,
Du pouvoir de tout charmer;
Aimez, aimables bergères :
Nos cœurs sont faits pour aimer.
1. V. ihtermÈde. (1734.) — Voyez quelques renseignements sur ce dernier
intermède à la Notice, p. 102.
2. A propos d'un ballet de i656, M. Fournel (tome II, p. 443, note i)
donne quelques détails sur cette illustre cantatrice. Elle était allée, en i652, se
faire admirer jusqu'en Suède. Dans ce même ballet de i656 se firent entendre
les deux la Barre frères, peut-être de la même famille. C'est l'un d'eux sans
doute qui va être nommé un peu plus loin. — Sur Mlle Hilaire, voyez ci-dessus,
p. 72, note 5, et j). i3i, note 3. — Ce sont probablement ces deux cantatrices
qui avaient chanté le dialogue du v'= intermède (p. 207 et 208), auquel semble
])lus particulièrement se rapporter ce que Loret, dans sa lettre du 10" mai, dit
des célestes récits de lu Princesse iTElide :
Animés des douceurs divines
De deux rares voix féminines.
Qui sont, comme j'ai dit un jour,
Les rossignoles de la cour,
A savoir VHilaire et la Barre.
3. MadauioiscUe de l,i Barre et Madamoiselle Hlhjlre. (1675 A.)
4- L'éaition de 1734 abrège et dispo?e ainsi l'intitulé et l'argument de cet
iatermède :
BERGERS ET BERGERES.
QUATRE BERGERS ET DEUX BERGERES, alternativement avec le chœur.
ai8 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNÉE II.
Quelque fort qu'on s'en défende.
Il y faut venir un jour :
Il n'est rien qui ne se rende
Aux doux charmes de T Amour ^
Songez de bonne heure à suivre
Le plaisir de s'enflammer :
Un cœur ne commence à vivre
Que du jour qu'il sait aimer.
Quelque fort qu'on s'en défende,
Il y faut venir un jour :
Il n'est rien qui ne se rende
Aux doux charmes de l'Amour '.
Pendant que ces aimables personnes dansoient, il sortit de des-
sous le the'âtre la machine d'un grand arbre chargé de seize Faunes,
dont les huit jouèrent de la flûte et les autres du violon avec un
concert le plusagréable du monde. Trente violons' leur répondoient
de l'orchestre, avec six autres concertants de clavecins et de
théorbes*, qui étoient les sieurs d'Anglebert, Richard, Itier^, la
Barre^ le cadet, Tissu', et le Moine".
1. D'après ce qui a été dit p. 102, l'une des deux cantatrices ici, puis l'au-
tre au second couplet, chantait sans doute seule les deux premiers vers du re-
frain. Les deux derniers vers, que chantait tout le chœur, étaient répétés aux
deux couplets.
2. A la suite de la chanson, l'édition de 1734 ajoute seulement : entrée de
BALLET. Quatre bergers et quatre bergères dansent sur le chant du chœur. Fin.
Mais plus loin elle donne toute la description de l'intermède : voyez la note •?.
de la pnge suiv.mte.
3. VioIonSj violes et basses dé viole ou de violon : voyez ci-defsus, p. G,
note <».
4. Thuorbcs. (i665, 66, &?•. 78, 74, 75 A, 82, ms. P/iilidor, 84 A, 94 B.)
5. Léonard Itler, musicien ordinaire de la chambre, dit Jal ( article Mol-
uer), « jouoit du luth, de la viole, du théorbe, et dansoit aussi dans les bal-
lets du Roi. » Il venait d'épouser la fille de Mollier (voyez ci-après, p. 225,
note 2). Mme de Sévigné l'allait voir en 1671 : « J'ai été tantôt chez Itier :
j'avois besoin de raiisique; je n'ai jamais pu m'empècher de pleurera une
certaine sarabande que vous aimez. » (Lettre du i5 avril, tome II, p. l65.)
a II vivait encore en 1697, cir cette année il acheta le droit de prendre des
armes. »
6. La Barra. (1674.) — Voyez à la page précédente, note 2.
7. Tissin. (i668.)
8. La liste du Livret in-4'', qu'on trouvera à VAj'pi'ndice, a conservé, avec
LA PRINCESSE D'ELIDE. — INTERM. VI. 219
Et quatre bergers et quatre bergères vinrent danser une fort
belle entrée', à laquelle les Faunes, descendants de l'arbre, se mê-
lèrent de temps en temps ; et toute cette scène fut si grande, si
remplie et si agréable, qu'il ne s ëtoit encore rien vu de plus beau
en ballet.
Aussi fit-elle une avantageuse conclusion aux divertissements de
ce jour, que toute la cour ne loua pas moins que celui qui l'avoit
précédé, se retirant avec une satisfaction qui lui fit bien espérer de
la suite d'une fête si complète'^.
Les bergers étoient les sieurs Chicanneau,du Pron, Noblet et la
PrERRE.
Et les bergères, les sieiirs Baltazard, Magny, Arnald, et Bu-
sard*.
les nums de ces derniers concertants, ceux des trente exécutants de l'orchestre,
ainsi que ceux des huit flûtistes et des huit violonistes du grand arbre : voyez
ci-après, p. 247.
1. Une belle entrée. (1668.)
2. La description, à partir des mots « se prenant par la main (p. 217) »,
est ainsi modifiée par l'édition de 1734, dans le texte qu'elle place à la suite de
la Princesse d'Elide (voyez ci-dessus, p. 107, la seconde partie de la note) :
« Tous six se prenant par la main chantèrent une chanson à danser, à laquelle
les autres bergers répondirent en chœur. Pendant les danses, il sortit,.,, dont
huit jouoient se mêlèrent de temps en temps. Les bergers étoient les sieurs
Chicannsau...; les bergères étoient les sieurs Baltiiazard.... Toute cette scène
fut si grande — A-ussi fit-elle une si avantageuse conclusion aux divertissements
de ce jour, que toute la cour ne le loua pas moins.... »
3. Fin de la seconde journée. (1673% 7.5 .\, 84 A, 94 B.)
220 LES PLAISIRS DE L'ILE E^CHAMÉE.
TROISIEME JOURNEE
DES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE
Plus on s'avancoit vers le grand rond d'eau* qui représentoit le lac
sur lequel étoit autrefois bâti le palais d'Alcine, plus on s'appro-
choit de la fin des divertissements de l'Ile enchantée, comme s'il
n'eût pas été juste que tant de braves chevaliers demeurassent plus
longtemps dans une oisiveté qui eût fait tort à leur gloire.
On feignoit donc, suivant toujours le même dessein, que le Ciel
ayant résolu de donner la liberté à ces guerriers, Alcine en eut des
pressentiments qui la remplirent de terreur et d'inquiétudes. Elle
voulut apporter tous les remèdes possibles pour prévenir ce
malheur, et fortifier en toutes manières un lieu qui pût renfermer
tout son repos et sa joie.
On fit paroitre sur ce rond d'eau, dont l'étendue et la forme sont
extraordinaires, un rocher situé au milieu d'une île couverte de
divers animaux, comme s'ils eussent voulu en défendre l'entrée.
Deux autres iles plus longues, mais d'une moindre largeur, pa-
roissoient aux deux côtés de la première; et toutes trois, aussi bien
que les bords du rond d'eau, étolent si fort éclairées, que ces lumières
faisoient naître un nouveau jour dans l'obscurité de la nuit.
Leurs Majestés étant arrivées n'eurent pas plus tôt pris leur
place', que l'une des deux îles qui paroissoient aux côtés de la
première, fut toute couverte de violons fort bien vêtus. L'autre,
qui lui étoit opposée*, le fut au même temps ^ de trompettes et de
timbaliers, dont les habits n'étoient pas moins riches.
1. III. JOURNÉE.
SUITE ET CONCLUSION DES PLAISIRS DE l'iLE ESCHASTÉE. (l'j'i^-)
2. Ici etj plus loin, trois autres fois, les anciennes éditions antérieures
à 1734 portent : « le grand Rondeau ».
3. Leurs phices. (1734.)
4. L'autre qui étoit opposée, (i665, 66, 68, 73, 74, 73 A, 82, 84 A, 94 B,
171S, 3i.) — L'autre qui étoit composée. (1697.)
5. En même temps. (1668, 73, 74, 82, 1734.)
JOURNEE m. aai
Mais ce qui surprit davantage, fut de voir sortir Alcine de der-
rière le rocher, porte'e par un monstre marin d'une grandeur pro-
digieuse.
Deux des nymphes de sa suite, sous les noms de Célie et de
Dircé, partirent au même temps à sa suite ; et se mettant à ses côtés
sur degrandes haleines, elles s'approchèrent du hord du rond d'eau ;
et Alcine commença des vers au\([uels ses compagnes répondirent,
et qui furent à la louange de la Reine mère du Roi'.
ALCINE, CÉLIE, DIRCÉ.
AI.C1XE.
Vous à qui je fis part de mu félicité,
Pleurez avecque moi duns cette extrémité^.
CÉLIE.
Quel est donc le sujet des soudaines alarmes
Qui de vos yeux cliarraants fout couler tant de larmes?
ALCIXE.
Si je pense en parler, ce n'est qu'en frémissant.
Dans les sombres lioireurs d'un songe menaçant •',
Un spectre m'avertit, d'une voix éperdue,
Que pour moi des enfers la force est suspendue.
Qu'un céleste pouvoir arrête leur secours.
Et que ce jour sera le dernier de mes jours.
Ce que versa de triste, au point de ma naissance,
Des astres ennemis la maligne influence.
Et tout ce que mon art m'a prédit de malheurs \
En ce songe fut peint de si vives couleurs.
Qu'à mes yeux éveillés sans cesse il représente
Le pouvoir de Mélisse, et l'heur de Bradamante.
J'avois prévu ces maux ; mais les charmants plaisirs
Qui semljloieut en ces lieux prévenir nos désirs.
Nos superbes palais, nos jardins, nos campagnes,
L'agréable entretien de nos chères compagnes.
Nos jeux et nos chansons, les concerts des oiseaux,
Le parfum des zéphyrs, le murmure des eaux.
De nos tendres amours les douces aventures,
M'avoient fait oublier ces funestes augures,
Quand le songe cruel dont je me sens trouljler
1. Ces vers à la louange de la Reine mère sont sans doute aussi du prési-
dent de Périgny. [Xote d'duger.) Voyez le dernier alinéa de la Relation
(p. 233), et pour le nom des actrices qui les récitèrent, ci-après, p. 224.
2. « Pleurez avec moi, » dans l'édition originale; la faute a été corrigée
dans i665, 66, 6S, 75, 73", 74, 75 A, 82, 84 A, 94 B, 1734; elle se retrouve
dans le manuscrit Philidor.
3. Ces deux premiers vers sont intervertis dans l'édition de 1668,
4. M'a promis de malheurs. (1673, 74, 82.)
222 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
Avec tant de fiKciir les vint renouveler.
Chaque instant, je; crois voir mes forces terrassées,
Mes giirdes égorgés, et mes prisons forcées,
Je crois voir mille amants, par mon art transformés ,
D'une égale fureur à ma perte animés,
Quitter en même temps leurs troncs et leurs feuillages ',
Dans le juste dessein de venger leurs outrages,
Et je crois voir enfin mon aimable Roger,
De mes fers méjirisés prêt à se dégager.
CÉLIE.
La crainte en votre esprit s'est acquis trop d'empire :
Vous régnez seule ici, pour vous seule on soupire ;
Rien n'interrompt le cours de vos contentements
Que les accents plaintifs de vos tristes amants ;
Logistile et ses gens, chassés de nos campagnes.
Tremblent encor de peur, cachés dans leurs montagnes;
Et le nom de Mélisse, en ces lieux inconnu^,
Par vos augures seuls jusqu'à nous est venu.
DIRCÉ.
Ah ! ne nous flattons point. Ce fantôme effroyable
M'a tenu cette nuit un discours tout semblable.
ALCINE.
Hélas! de nos malheurs qui peut encor douter?
CÉLIE.
J'y vois un grand remède, et facile à tenter :
Une reine paroît, dont le secours propice
Nous saura garantir des efforts de Mélisse.
Partout de cette reine on vante la bonté;
Et l'on dit que son cœur, de qui la fermeté
Des flots les plus mutins méprisa l'insolence,
Contre les vœux des siens est toujours sans défease.
AI.CINE.
11 est vrai, je la vois. En ce pressant danger,
A nous donner secours tâchons de l'engager.
Disons-lui qu'eu tous lieux la voix publique étale
Les charmantes beautés de son âme royale ;
Disons que sa vertu, plus haute que son rang,
S.iit relever l'éclat de son auguste sang.
Et que de notre sexe elle a porté la gloire
Si loin, que ravemr aura peine à le croire.
Que du bonheur public son grand cœur auioureux
Fit toujours des périls un mépris généreux,
Que de ses propres maux son âme à peine atteinte,
Pour les maux de l'Etat garda toute sa crainte ;
1. Et les feuillages. (i663, 73, 74, 82, 1710, 3o,) L'édition de 1780 corrige
ics en leurs dans l'erratum.
2. En ces lieux reconnu. (1682, ms. Philidor.
JOURNEE ili. 22^
Disons que ses bienfaits, versés à pleines mains.
Lui geignent le respect et l'amour des humains,
Et qu'au moindre danger dont elle est menacée,
Toute la terre en deuil se montre intéressée;
Disons qu'au plus haut point de l'absolu pouvoir.
Sans faste et sans orgueil sa grandeur s'est fait voîrj
Qu'aux temps les plus fâclieiJx, sa sagesse constante
Sans crainte a soutenu Tautorilé penchante,
Et dans le calme heureux par ses travaux acquis,
Sans regret la remit dans les mains de son fils ;
Disons par quels respects, par quelle complaisance.
De ce fils glorieux l'amour la récom])ense.
Vantons les longs travaux, vantons les justes lois
De ce fils reconnu pour le plus grand des rois,
Et comment cette mère, heureusement féconde,
]Se donnant que deux fois, a donné tant au monde ',
Enfin faisons parler nos soupirs et nos pleurs
Pour la rendre sensible à nos vives douleurs;
Et nous pourrons trouver, au fort de notre peine.
Un refuge paisible au pied de cette reine.
DIRCÉ.
Je sais bien que son cœur, noblement généreux.
Ecoute avec plaisir la voix des malheureux ;
Mais on ne voit jamais éclater sa puissance
Qu'à repousser le tort qu'on fait à l'innocence.
Je sais qu'elle peut tout; mais je n'ose penser
Que jusqu'à nous défendre ou la vît s'abaisser ;
De nos douces erreurs elle peut être instruite,
Et rien n'est plus contraire à sa rare conduite.
Son zèle si connu pour le culte des Dieux -
Doit rendre à sa vertu nos respects odieux;
Et loin qu'a son abord mon effroi diminue,
Malgré moi je le sens qui redouble à sa vue.
AIXINE.
• Ab ! ma propre frayeur suffit pour m'affliger.
Loin d'aigrir mon ennui, cherche à le soulager.
Et tâche de fournir à mon âme oppressée
De quoi parer aux maux dout elle est menacée.
Redoublons cependant les gardes du palais;
Et s'il n'est point pour nous d'asile désormais,
1. Ne donnant qu'une fois, a donné tout. (1673, 71, Si,ms. Pki/iJor, i73o.)
— Ne donnant qu'une fois a tout donné au monde. (1710.) — L'auteur de
cette singulière variante oubliait le frère du Roi, présent à toutes ces fêtes.
2. Par le cuhe. (1668, "j'j, 74, 82, 97, i73o.) — Il est assez singulier de
parler du zèle d'Anne d'Autriche pour le culte des Dieux. Mais à la scène ces
termes empruntés au paganisme étaient une tradition classique : voyez au
tome I, p. iSj, note i.
224 LES PLAISIRS, ETC. — JOURNEE III.
Dans notre désespoir cherchons notre défense.
Et ne nous rendons pas au moins sans résistance.
Alcine, Mlle DU Parc.
CÉLiE, Mlle DE Brie.
DiRCÉ, Mlle Molière.
Lorsqu'ils furent achevés ', et qu'Alcine se fut retire'e pour aller
redoubler les gardes du palais, le concert des violons se fît enten-
dre, pendant que, le frontispice du palais venant à s'ouvrir avec
un raerveilleux artifice, et des tours à s'élever* à vue d'œil, quatre
géants, d'une grandeur démesurée, vinrent à paroître avec quatre
nains, qui, par l'opposition de leur petite taille, faisoient paroître
celle des géants encore plus excessive. Ces colosses étoient commis
à la garde du palais, et ce fut par eux que commença la première
entrée du ballet.
1. C'est-à-dire: lorsque ces vers furent achevés: voj-ez ci-dessus, p. 221,
second alinéa. — Lorsqu'ils eurent achevé. (i665, 66, 68, 73, 74, 73 A,
84 A, 94 B.) — Lorsqu'elles eurent achevé, (1682, 1734.)
2. Et des tours venant à s'élever. (1734.)
JOURNÉE lil.
BALLET DU PALAIS D'ALGINE.
PREMIERE ENTREE.
QUATRE GÉANTS et QUATRE NAINS'.
GÉANTS, les sieurs Makceau, Vagnard, Pesan, et Joubert.
Nains, les deux petits Des-Airs, le petit Vagnard.
et le petit Tutin.
II. ENTRÉE.
Huit Maures, charges par Alcine de la garde du dedans, en font
une exacte visite, avec chacun deux flambeaux.
Maures, MM. d'Heureux, Beauchamp, Molière, la Marre ^,
les sieurs le Chantre*, de Gan, du Pron, et Mercier.
1. Les mots : Quatre géants et quatre nains, manquent dans l^Si.
2. Molière. {1673, 74, 82, I734-) — CeMolier ou Molière (son vrai nom était
Louis de Mollier, mais Mollier se prononçait Molière : voyez ci-dessus, p. 5,
note i) est un musicien et danseur célèbre, que l'on voit figurer souvent dans
les livrets de ballet, et dont Loret parle assez fréquemment dans sa JSluse histo-
rique. Bazin (p. 28 et 29, et p. 171- 17 3) a donné sur lui des détails fort exacts,
que Jal a précisés et complétés à l'aide de pièces authentiques : Mollier,
dit ce dernier, « beau danseur, bon musicien, et, à ce qu'il paraît, un peu
versificateur, était un habile joueur de luth. Il est sur l'état du Roi comme lu-
thiste. » En 1642, étant gentilhomme servant de la comtesse de Soissons, il
épousa la fille d'un avocat au Conseil. A la mort de la comtesse, en l644i ''
a se tourna du côté de la cour, et en 1646 partagea avec François Richard
la charge de joueur de luth de la chambre.... Alors il s'adonna à la danse....
Il figura dès i65l dans les ballets où le jeune Roi dansait; en 1(571 il y parut
encore. Le 29 avril 1664 [quelques jours avant ces fêtes de J'ersailles), il
avait donné sa fille, « Marie-Blanche Molière {sic), à Léonard Itliiere [sic),
musicien ordinaire de la chambre du Roi » [nommé ci-dessus, p. 2l3, au
dernier divertissement de la Princesse d'Elide). Mme de Sévigné, au 5 fé-
vrier 1674 (tome III, p. 399 et 400), parle d'un petit opéra de lui, dont ou
disait la musique « très-parfaite. » Il mourut en avril 1688. Voyez encore sur
lai M. Fournel, tome II, p. igS et 194,
3. Ce nom a été omis par Philidor.
4. La Marre, le Chantre. (1734.)
Molière, iy i5
226 LES PLAISIRS, ETC. _ JOURNEE III.
III. ENTREE.
Cependant un dépit amoureux oblige six chevaliers qu'Alcine
retenoit auprès d'elle à tenter la sortie de ce palais; mais la fortune
ne secondant pas les efforts qu'ils font dans leur désespoir, ils sont
vaincus, après un grand combat, par autant de monstres qui les
attaquent '.
SIX CHEVALIERS et SIX MONSTRES ^.
Chevaiiers, mm. de Souville', Raynal, Des-Airs l'aîné.
Des- Airs le second, de Lorge, et Balthasard.
Monstres, les sieurs Chicanneau, Noblet, Arnald, Desbrosses,
Desonets, et LA Pierre.
IV. ENTRÉE.
Alcine, alarmée de cet accident, invoque de nouveau tous ses
Esprits, et leur demande secours : il s'en présente deux à elle, qui
font des sauts avec une force et une agilité merveilleuses*.
DÉMONS agiles, les sieurs Saiht-André et Magny.
V. ENTRÉE.
D'autres démons viennent encore, et semblent assurer la magi-
cienne qu'ils n'oublieront rien pour son repos.
Axjtres* démons sauteurs, les sieurs Tutin, la Brodière,
Pesan, et Bureau.
VI. ET DERNIÈRE ENTRÉE.
Mais à peine commence-t-elle à se rassurer, qu'elle voit paroître,
auprès de Roger et de quelques chevaliers de sa suite, la sage
1. Qui l'attaquent. (1675 A.) — Qu'ils attaquent. (1684 A, 94 B.)
1. Les mots : six chevaliers et six monstres, sont omis dans 1734.
3. Monsieur de Souville, les sieurs Raynal, etc. (i665, 66, 68, 73,74,73 A,
82, 84 A, 94 B, 1734.)
4. Merveilleuse. (1666, 68, 74, 82, 1734.)
5. Le mot autres n'est pas dans 1734,
BALLET DU PALAIS D'ALCINE. 227
Mélisse, sous la forme d'Atlas ' . Elle court aussitôt poui- empêcher
l'effet de son intention ; mais elle arrive trop tard : Mélisse a déjà
mis au doigt de ce brave chevalier la fameuse bague qui détruit les
enchantements. Lors un coup de tonnerre, suivi de plusieurs
éclairs, marque la destruction du palais, qui est aussitôt réduit en
cendres par un feu d'artifice, qui met fin à cette aventure, et aux
divertissements de l'Ile enchantée.
Alcine, Mlle DU Parc.
MÉLISSE, DE LoRaE.
Roger, M. Beaucuamp^.
Chevaliers, MM. d'Heureux', Raykal, du Pron, et Desbrosses*,
ÉcuYERS^, MM. LA Marre, le Chantre, de Gan , et Mercier.
FI\ DU BALLET.
II sembloit que le ciel, la terre et l'eau fussent tous en feu*, et
que la destruction' du superbe palais d'Alcine, comme la liberté
des chevaliers qu'elle y retenoit en prison, ne se pût accomplir que
par des prodiges et des miracles. La hauteur et le nombre des fusées
volantes, celles qui rouloient sur le rivage, et celles qui ressortoient
de l'eau après s'y être enfoncées, faisoient un spectacle si grand et
si magnifique, que rien ne pouvoit mieux terminer les enchante-
ments qu'un si beau feu d'artifice, lequel ayant enfin cessé après un
bruit et une longueur extraordinaires*, les coups de boites qui
l'avoient commencé redoublèrent encore.
Alors toute la cour se retirant confessa qu'il ne se pouvoit rien
voir de plus achevé que ces trois fêtes ; et c'est assez avouer qu'il
ne s'y pouvoit rien ajouter, que de dire que, les trois journées ayant
eu chacune ses partisans, comme chacune^ avoit eu ses beautés
1. Athlas. (i665, 66, 68, 75 B.)
2. MÉLISSE. Le sieur de Lorge. — Roger. Le sieur Beauchamp. {1734.) ~"
Sur Beauchamp, voyez ci-dessus, p. ^4» note 4, et ci-après, p. 229, note 5
3. Chevaliers. Les sieurs d'Heureux. (1734.)
4. Du Pron et Desbordes. (1673, 74, 82.) — Duproa, Desbordes. [Ms. Plii-
lidor.)
5. Écuyer (sic). Les sieurs la Marre. (1734.) L'édition de 1773 porte
Ecuyers.
6. Tout en feu. (1734-) — 7. Et la destruction. (1668.)
8. Extraordinaire. (1673, 74, 82, 1734 seul.)
9. Comme chacun. (1664, 65, 66, 68, 73, 75 A.)
228 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
particulières', on ne convint pas du prix qu'elles dévoient emporter
entre elles, bien qu'on demeurât d'accord qu'elles pouvoient juste-
ment le disputer à toutes celles qu'on avoit vues jusques alors*, et
les surpasser peut-être.
Mais*, quoique les fêtes comprises dans le sujet des Plaisirs de
file enchantée fussent terminées, tous les divertissements de Ver-
sailles ne l'étoient pas ; et la magnificence et la galanterie du Roi
en avoit encore réservé pour les autres jours qui n'étolent^ pas
moins agréables.
Le samedi dixième, Sa Majesté voulut courre les têtes. C'est un
exercice que peu de gens ignorent, et dont l'usage est venu d'Alle-
magne, fort bien Inventé pour faire voir l'adresse d'un cavalier^
tant à bien mener son cheval dans les passades de guerre, qu'à bien
se servir d'une lance, d'un dard, et d'une épée. SI quelqu'un ne
les a point vu^ courre, il en trouvera ici la description, étant moins
communes ^ que la bague et seulement Ici depuis peu d'années ; et
ceux qui en ont ou le plaisir, ne s'ennuient pas* pourtant d'une
narration si peu étendue.
Les chevaliers entrent l'un après l'autre dans la lice, la lance à la
main et un dard sous la cuisse droite ; et après" que l'un d'eux a
couru et emporté une tête de gros carton, peinte et de la forme de
celle d'un Turc, il donne sa lance à un page ; et faisant la demi-
volte, il revient à toute bride à la seconde tête, qui a la couleur
et la forme d'un Maure, l'emporte '"avec le dard, qu'il lui jette" en
passant ; puis, reprenant une javeline peu différente de la forme du
dard, dans une troisième passade il la darde dans un bouclier où
est peinte une tête de Méduse ; et achevant sa demi-volte, il tire
l'épée, dont il emporte, en passant toujours à toute bride, une tête
élevée à un demi-pied de terre ; puis faisant place à un autre,
celui qui en ses courses en a emporté le plus, gagne le prix.
Toute la cour s'étant placée sur luie balustrade de fer doré, qui
régnoit autour de l'agréaljle maison de Versailles, et qui regarde
sur le fossé dans lequel on avoit dressé la lice avec des barrières, le
1. Comme chacune ses beautés particulières. (1734.) — L'édition originale
Ot celle de i665 ont ici une double faute : chacun.... particuliers .
2. Jusqu'alors. (1734.)
3. L'édition de 1734 fait précéder cet alinéa du titre : iv. journée.
4. Les autres, qui n'étoient. (1668.) — 5. D'un cbevalier. (1682, 1734 )
6. Ne lésa pas vu. (1734.) — 7. Moins commune. (1734.)
8. Ne s'ennuyeront pas. (1734.)
9. L'édition de 1664 porte, par erreur, avoir, en réclame, au bas de la page,
à la suite d'après.
10. Et l'emporte. (i673'.) — 11 . Dans l'édition originale : « qui lui jette ».
DERNIERES JOURNÉES (IV-VII). 229
Roi s'y rendit, suivi des mêmes cbevallers qui avoient couru la
bague, les ducs de Saint-Aignan et de Noailles y continuants leurs
premières fonctions, l'un de maréchal de camp, et l'autre de juge
des courses. Il s'en fit plusieurs, fort belles et heureuses; mais
l'adresse du Roi lui fit emporter hautement, en suite du prix de la
course des dames, encore celui que donnoit la Reine : c'étoit une
rose de diamants de grand prix, que le Roi, après l'avoir gagnée,
redonna libéralement à courre aux autres chevaliers, et que le mar-
quis de Coaslin disputa contre le marquis de Soyecourt, et la gagna ' .
Le dimanche, au lever du Roi, quasi toute la conversation tourna
sur les belles courses du jour précédent, et donna lieu à un grand
défi* entre le duc de Saint-Aignan, qui n'avoit point encore couru,
et le marquis de Soyecourt, qui fut remis'" au lendemain, pour-
ce que le maréchal duc de Gramont, qui parioit pour ce marquis,
étoit obligé de partir pour Paris, d'où il ne devoit revenir que le
jour d'après.
Le Roi mena toute la cour, cette après-dînée, à sa ménagerie,
dont on admira les beautés particulières, et le nombre presque in -
croyable d'oiseaux de toutes sortes, parmi lesquels il y en a beau-
coup de fort rares. I! seroit inutile de parler de la collation qui
suivit ce divertissement, puisque, huit jours durant, chaque repas
pouvoit passer pour un festin des plus grands qu'on puisse faire.
Et le soir, Sa Majesté fit représenter, sur l'un de ces théâtres
doubles de son salon, que son esprit universel a lui-même inventés,
la comédie des Fàclieux, faite par le sieur de Molière*, mêlée d'en-
trées de ballet'*, et fort ingénieuse.
1. Et gagna. (1734.) — Ici on lit en titre : v. jodrnÉe, dans 17J4.
2. Donna lieu d'un grand défi. (1682.)
3. « Qui fut remis » est une correction de 1784. L'édition originale et les
suivantes donnent remise, avec rapport incorrect à l'idée de course.
4- Ici et plus loin, p. 23 1 et p. 232, MolUere ^ par deux /, dans l'édition
de 1673^; l'originale n'a ici qu'une l, mais elle la double aux deux endroits
suivants. — Le sieur Molière. (1734.) — Molière faisait volontiers, ce semble,
admirer dans cette pièce sa bravoure de comédien. Il y pax'aissait dans cinq
rôles différents : on le peut conclure (avec un peu plus de précision que de
ce qui a été dit tome III, p. i5) d'une curieuse citation de Robinet faite par
les frères Parfaict (tome X, p. 3i2 et 3i3). Le gazetier raconte, dans sa Lettre
en vers à Madame du 18 août 1668, qu'un jour de spectacle gratis, donné en
réjouissance de la naissance du duc d'Anjou, et composé de deux pièces, les
Fâcheux et le Médecin malgré lui, Molière, qui de plus entre les deux co-
médies fit un discours au public, yoi/rt sous sept habits.
5. La musique, non pas seulement la danse, de ce ballet des Fâcheux a
été composée par Beauchamp ; nous n'avons pu le dire au tome III, ne l'ayant
appris que plus tard en parcourant les volumes de la collection de Pliilidor;
23o LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE.
Le* bruit du défi qui se devoit courir le lundi douzième fit faire
une infinité de gageures d'assez grande valeur, quoique celle des
deux chevaliers ne fût que de cent pistoles; et comme le duc, par
une heureuse audace, donnoit une tête à ce marquis fort adroit,
beaucoup tenoient pour ce dernier, qui, s'étant rendu un peu plus
tard chez le Roi, j trouva un cartel pour le presser, lequel, pour
n'être qu'en prose, on n'a point mis en ce discours.
Le duc de Saint-Aignan avoit aussi fait voir à quelques-uns de
ses amis, comme un heureux présage de sa victoire, ces quatre vers :
AUX DAMES.
Belles, vous dli-ez en ce jour,
Si vos sentiments sont les nôtres,
c'est au tome XLIV », p. 65 et suivantes, que la partition a été transcrite,
avec cette indication en marge de l'Ouverture : « Ce ballet a été fait, les
airs et la danse, par M. Beauchant. » Nous n'aurions peut-être pas songé à
réparer ici notre omission, si à ce renseignement nous n'avions à en ajouter
un autre qui intéresse un peu plus le texte de Molière. La partition contient
naturellement l'air que Lysandre le mélomane est si ravi de chanter et de
dansera Ergaste (acte I, scène m); seul cet air n'est pas de Beaucbamp;il
est accompagné de cette note : « Cette courante a été fait [sic) par M. de
Lully, et chanté au Fâcheux par M. de la Grange comédien. » Sur ce dernier
point Pbilidor se trompait : ce n'est sûrement pas la Grange , c'est Molière
lui-même, très-probablement, qui jouait Lysandre et chantait la courante
(voyez tome III, p. l5) ; mais il ne se trompait sans doute pas en attribuant
l'air à Lully. Cette circonstance, oubliée depuis, mais qui n'était pas ignorée
des contemporains, des premiers spectateurs du moins, ne pouvait rien ajouter
au trait si comique de l'amateur se reprochant de n'avoir pas encore fait
part au maître de l'inspiration qui lui est venue; elle donnait néanmoins un
certain piquant de plus au dernier couplet de Lysandre :
Adieu : Baptiste le très-cher
N'a point vu ma courante et je vais le chercher.
Nous avons pour les airs de grandes sympathies,
Et je veux le prier d'y faire des parties.
I. Avant cet alinéa l'cdition de 1734 ajoute le titre : vi. jocrnÉ£.
<» Voici le titre de ce volume (sauf l'orthographe, assez étrange, que nous
ne respecterons que pour les noms propres) : « Les Plaisirs tioublés, masca-
rade dansée devant le Roi par M. le duc de Guize, l'an 1657. — La Revente
des habits de ballet de la mascarade (dans les OEinres de Bensserade le
titre est : le Ballet de la Revente des habits du Ballet), dansé devant le
Roi, au Palais-Royal, par Monsieur le Cardinal l'an 166 1 {ailleurs Philidor
donne pour ce ballet la date plus probable de i655). — Le ballet des Fâcheux,
dansé devant le Roi, à Voluicontte [Faux-le- Vicomte) jiar M. Fouquet, l'an
1661. — Le tout copié et recueilli et mis en ordre par Philidor l'aîné,... à
Versailles, l'an 1681. » La rédaction paraît d'abord singulière : far, devant
les noms de Guise, du Cardinal, de Fouquet^ est évidemment employé comme
abréviation de par ordre de....
DERNIERES JOURNÉES (IV-VII). 23i
Qu'être vainqueur du grand Soyecourt',
C'est être vainqueur de dix autres ;
faisant toujours allusion à son nom de Guidon le Sauvage, que
l'aventure de l'Ile périlleuse rendit victorieux de dix chevaliers.
Aussitôt que le Roi eut dîné, il conduisit les Reines, Monsieur,
Madame, et toutes les dames, dans un lieu où on devoit* tirer une
loterie, afin que rien ne manquât à la galanterie de ces fêtes.
C'étoit" des pierreries, des ameublements, de l'argenterie, et autres
choses semblables ; et quoique le sort ait accoutumé de décider de
ces présents, il s'accorda sans doute avec le désir de S. M. quand
il fit tomber le gros lot entre les mains de la Reine ; chacun sortant
de ce lieu-là fort content, pour aller voir les courses qui s'alloient
commencer.
Enfin Guidon et Olivier parurent sur les rangs, à cinq heures
du soir, fort proprement vêtus et bien montés.
Le Roi, avec toute la cour, les honora de sa présence ; et Sa
Majesté lut même les articles des courses, afin qu'il n'y eiît aucune
contestation entre eux. Le succès en fut heureux au duc de Saint-
Aignan, qui gagna le défi.
Le soir. Sa Majesté fit jouer une comédie* nommée Tartuffe^ que
le sieur de Molière® avoit faite contre® les hypocrites ; mais quoi-
qu'elle eût été trouvée fort divertissante, le Roi connut tant de con-
formité entre ceux qu'une véritable dévotion met dans le chemin
du Ciel et ceux qu'une vaine ostentation dts bonnes œuvres n'em-
pêche pas d'en commettre de mauvaises, que son extrême délica-
tesse pour les choses de la religion ne put souffrir' cette ressem-
blance du vice avec la vertu, qui pouvoient être prise[s] l'inie pour
l'autre* ; et quoiqu'on ne doutiît point des bonnes intentions de
1 . Tl ne faut pas oublier, pour la mesure de ce vers, qu'on prononçait et
qu'on écrivait même souvent Saucnurt.
2. Où l'on devoit. (1675A, 84 A, 94 B, 1734.)
3. C'étoieut. (1734 Jeu^.)
4. Fit jouer les trois premiers actes d'une comédie. (1682, tns. Pkilidor,
1734.)
5. Le sieur- Molière. (1734.)
6. Fait contre. (1666.)
7. Eut delà peine à souffrir. (1682, ms. Pkilidor, 1734.)
8. Qui pouvoit être prise l'une pour l'autre. (i665, 66, 68, 78, 74, 75 A,
84 A, 94 B.) — Qui pouvoient être pris l'un pour l'autre. (1673".) Ce
membre de phrase manque dans 1682, dans le manuscrit Phiiidor, et dans 1734.
— Au lieu de prendre pour l'accord le plus noble des deux genres, l'édition
originale preud celui du dernier des deux substantifs. La leçon des éditions
de i665, etc., qui chàuaeixl pouvoient en pouvoit, a peu de sens; on comprend
que celles de 1682 et de 1734 aient supprimé ce membre de phrase.
a32 LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTEE.
l'auteur, il la défendit pourtant en public, et se priva soi-même de
ce plaisir, pour n'en pas laisser abuser à d'autres', moins ca-
pables d'en faire un juste discernement*.
Le^ mardi treizième, le Roi voulut encore courre les têtes, comme
à un jeu ordinaire que devoit gagner celui qui en feroit le plus.
Sa Majesté eut encore le prix* de la course des dames, le duc de
Saint-Aignan celui du jeu ; et ayant eu l'honneur d'entrer pour le
second à la dispute avec Sa Majesté, l'adresse incomparable du Roi
lui fît encore avoir ce prix ; et ce ne fut pas sans un étonnement
duquel on ne pouvoit se défendre, qu'on en vit gagner quatre à Sa
Majesté, en deux fois qu'elle avoit couru les têtes.
On joua le même soir la comédie du Mariage forcé^ encore de la
façon du même sieur de Molière'', mêlée d'entrées de ballets^ et
de récits ; puis le Roi prit le chemin de Fontainebleau le mercredi
quatorzième, toute la cour se trouvant' si satisfaite de ce qu'elle
avoit vu, que chacun crut qu'on ne pouvoit se passer de le mettre
j>ar écrit, pour en donner la connoissance à ceux qui n'avoient pu
voir des fêtes si diversifiées et si agréables, où l'on a pu admirer
tout à la fois le projet avec le succès, la libéralité avec la politesse,
le grand nombre avec Tordre, et la satisfaction de tous^; où les
1. Il défendit cette comédie pour le public jusques à" ce qu'elle fût entière-
ment achevée et examinée par des gens capables d'en juger, pour n'en pas
laisser abuser à d'autres''. (1682, ms. Phi/idor, 1734.)
2. Il n'est pas très-aisé de concilier ce qui est dit ici avec les sentiments que
la Gazette prête en cette nccjision à Louis XIV. Dans son numéro 60, du
21 mai, intitulé : tes Particularités des divertissements pris à f^ersailles par
Leurs Majestés, elle ce dit pas un mot de cette représentation des trois pre-
miers actes du Tartuffe. Mais dans le numéro Sg, daté du 17 mai 1664» et à
propos d'un édit condamnant les cinq propositions de Jansénius, elle vante le
zèle avec lequel Louis XIV justifie son titre de fils aîné de l'Eglise, « comme
il le fit encore voir naguère par ses défenses de représenter une pièce de tliéà-
tre intitulée rHjpocrite^ que Sa Majesté, pleinement éclairée en toutes choses,
jugea absolument injurieuse à la religion et capable de produire de très-dan-
gereux effets. »
3. Cet alinéa est précédé, dans 1734, du titre : vu. journée.
4. Eut encore celui. ( 1 665, 66, 68, 78, 74, 73 A, 82, 84 A, 94 B.)
5. Sieur Molière. (1734)
(■). D'entrées de ballet. (i665, 66. 73, 74, 75 A, 82, 84A, 94 B, 1734.)
7 le mercredi quatorzième. Toute la cour se trouva. (1734.)
8. Le Journal d'Ormesson nous a appris que la satisfaction ne fut pas
aussi générale : voyez ci-dessus, p. 108, note 3.
« Jusqu'à. [Ms. Philidor, 1730, 34.)
*' Pour n'en pas laisser abuser d'autres. [Ms, Philidor.)
DERNIÈRES JOURNÉES (IV-VII). aS'i
soins infatigables de M. de Colbert ' s'employèrent en tous ces di-
vertissements, malgré ses importantes affaires ; où le duc de Saint-
Aignan joignit l'action à l'invention du dessein ; où les beaux vers
du président de Périgny à la louange des Reines furent si justement
pensés, si agi'éablement tournés, et récités avec tant d'art ; où ceux
que M. de Bensserade fît pour les clievaliers eurent une approbation
générale ; où la vigilance exacte de M. Bontemps'' et l'application
de M. de Launay ^ ne laissèrent manquer d'aucune des choses'' né-
cessaires ; enfin où chacun a marqué si avantageusement son des-
sein de plaire au Roi, dans le temps où Sa Majesté ne pensoit elle-
même qu'à plaire ; et où ce qu'on a vu ne sauroit jamais se perdre
dans la mémoire des spectateurs, quand on n'auroit pas pris le
soin de conserver, par cet écrit '*, le souvenir de toutes ces mer-
veilles.
1. Monsieur Colbert. (1666, 68, 73, 74, 82, 1734.)
2. Premier valet de chambre de Louis XIV. {Note d\4uger.)
3. latenduut des menus plaisirs et affaires de la chambre. (Noie d'Auger.)
4. D'aucunes ciioses. (1682.) — D'aucunes des choses. (1734 seul.)
5. Par écrit. (1666, 68, 82, 1734.)
ni» DES PLAISIRS DE i'îl.E ENCHANTEE.
APPENDICE
AUX PLAISIRS DE ViLE ENCHANTÉE.
LIVKET DE LA FETE.
LES PLAISIRS
DE L'ILE ENCHANTEES
PBOIIÈBE JOURNÉE.
COURSE DE BAGUE
FAITE PAR LE ROI.
Avant— propos.
Les charmes d'Alcine, qui n'avoit pas moins de beauté que de
savoir, retenant auprès d'elle, par un double enchantement, le
brave Roger et plusieurs autres vaillants chevaliers , toutes ses
pensées ne s'occupèrent plus qu'à empêcher leur fuite, pour faire
I . D'après l'in-4" publié par Robert Ballard en 1664. Un premier titre porte:
a Les Plaisirs de l'Ile enchantée, course de bague faite par le Roi à Versailles,
le 6° [il faut lire 'j'^) mai 1664 ». C'est, comme on en pourra juger à la forme
même de certaines indications où le rédacteur parle au futur ", le programme
qui devait d'avance donner aux invités quelque idée du sujet, des principaux
épisodes de ce long spectacle. Le plan primitif du duc de Saint-Aignan ne
comprenait sans doute que trois journées; il n'est pas question dans le livret
des divertissements qui furent improvisés pour achever la semaine des fêtes;
" Ci-après, p. 249.
LIVRET DE LxV FETE. 23S
durer ses plaisirs. Elle joignit à la force et à la situation de son
palais le pouvoir de ses démons, la fierté de ses géants, et celle
de ses bêtes farouches ; mais elle n'eut pas moins de confîanee aux
divertissements des promenades, de la danse, des tournois, des
festins, de la comédie et de la musique. Et comme elle avoit au-
tant d'amants que de captifs, et qu'ils ne pensoient tous qu'à lui
plaire, ces illustres guerriers font une partie de course de bague ;
et prenant pour sujet les jeux pythiens, auxquels Apollon prési-
doit, ils font leur entrée dans la lice, avec tous les ornements dont
ils peuvent l'accompagner, dans le plus beau lieu que la nature et
l'art aient jamais formé et embelli pour le plaisir de la vie. Mais
cette belle magicienne, de qui les encliantements étoient d'une
force prodigieuse, n'étant pas satisfaite que sa puissance parût en
un seul endroit de la terre, afin de porter en tous lieux le
triomphe de sa beauté, par les hommages de ces chevaliers, a rendu
son île flottante; et après avoir visité plusieurs climats, elle la fait
aborder en France, où, par le respect et l'admiration que lui causent
les rares qualités de la Reine, elle ordonne à ces guerriers de faire
en faveur de Sa Majesté tout ce qu'ils auront pu inventer pour lui
plaire par leur adresse et par leur magnificence.
ORDRE DE VENTREE DES CHEVALIERS DANS LE CAMP.
LEURS SUITES ET DEVISES^.
Apollon paroit sur un char, conduit par le l'emps, ayant à ses
pieds les quatre Siècles, environné des douze Heures du jour et des
douze Signes du zodiaque.
mais l'énumération des entrées, la description des devises, les pièces de vers
insérées tout au long y occupent beaucoup de place. Nous ne conservons du
programme proprement dit que les Avant-propos, et un passage (ci-après,
p. 236 et 237) qui fait connaître plus comj)létement qu'aucune des autres rela-
tions de quelle ressource fut la troupe du Palais-Royal pour les cavalcades ou
cortèges mythologiques de l:i première journée, et qui seul mentionne le rôle,
peut-être périlleux, qu'y remplit Molière en personne. Nous reproduisons en
entier la Liste qui termine le livret (p. 24o-25o) : elle fournit sur la compo-
sition des corps de musique et de danse, sur tout le personnel, d'artistes ou de
nobles amateurs, employé à ces grandes représentations de la cour, des rensei-
gnements très-précis, auxquels il pourra quelquefois être utile de renvoyer le
lecteur.
I. Voyez ci-dessus, p. iio-ii5; et ci-après, p. 240 et 241, le commence-
ment de la Liste du divertissement de Versailles,
236 APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
Les pages des chevaliers portant Jeurs lances et les e'cus de leurs
devises.
Vingt pasteurs chargés de diverses pièces de la barrière dont la
lice doit être fermée, pour la dresser en un moment.
Toute cette troupe entrant par l'un des quatre portiques qui
aboutissent aux quatre avenues du camp, et après en avoir fait Ite
tour, s'étant arrêtée devant les Reines, Apollon et les quatre
Siècles récitent ces vers en dialogue :
LE SIÈCLE d'airain, à Apollotl.
Bi'illant père du jour^ toi de qui la puissance, etc. '.
ApoixoN, siu" un char. La Grange.
Le Torps, menant le char d'Apollon. Millet.
Les quatre Siècles.
Siècle d'Airain. Mlle de Brie.
Siècle d'Or. Mlle Molière.
Siècle d'Argent. Hubert.
Siècle de Fer. Du Croisy.
Après le récit d'Apollon et des Siècles, la course de bague se
fait, et la nuit survenant, les environs de ITle enchantée brillent
d'un nombre infini de lumières, et l'on voit entrer dans la même
place trente-quatre concertants marchant devant les quatre Saisons.
Le Printemps, sur un cheval d'Espagne.
L'Eté, sur un éléphant.
L'Automne, sur un chameau.
L'Hiver, sur un ours.
Quarante-huit personnes de la suite des Saisons : douze jardi-
niers, douze moissonneurs, douze vendangeurs et douze vieillards,
qui par leurs fleurs, leurs épis, leurs fruits et leurs glaces, marquent
chacune des saisons, et portent les bassins pour la collation.
Concert de Pan et de Diane, composé de quatorze personnes de
leur suite.
Pan et Diane sur une machine portée en l'air.
Vingt-quatre de la suite de Pan et de Diane, portant des viandes
de la ménagerie du premier et de la chasse de l'autre.
Dix-huit pages, qui doivent servir à table les dames.
I. Comme ci-dessus, p. i 19-12 1.
LIVRET DE LA FETE. 23;
Cette troupe étant range'e, les quatre Saisons, Pan et Diane se
présentent devant la Reine, et lui disent ces vers :
LE PRIiXTEMPS.
A LA REINE.
Entre toutes les fleurs nouvellement écloses, etc. '.
Le Printe.iips, monté sur un cheval d'Espagfle. Mlle du Parc.
L'Eté, monté sur un éléphant. Du Parc.
L'Automne, monté sur un chameau. La Thorillière.
L'Hiver, monté sur un ours. Béjart.
Pan et Diane dans une machine.
Mile Béjart. Diane.
Molière. Pan.
Après que Pan a achevé son récit ^^ une table ornée de festons
et fort enrichie se découvre ; et les quatre contrôleurs généraux,
M. de la Marche-Coquet, MM. Parfait père, fils et frère, sous les
noms de l'Abondance, la Joie, la Propreté et la Bonne Chère, l'ayant
fait couvrir par les Plaisirs, les Jeux, les Ris et les Délices, une
magnifique collation finit ce premier jour des divertissements de
l'Ile enchantée.
FIN DE LA PREnnÈRE JOURNEE.
SECONDE JOURNEE.
Avant-propos .
Le brave Roger et les fameux guerriers de sa quadrille avoient
trop bien réussi aux courses qu'ils avoient entreprises dans l'Ile en-
chantée, et la Magicienne qui les avoit conviés à en divertir une
grande Reine avoit reçu trop de satisfaction de cette galanterie,
pour n'en désirer pas la continuation. Ces chevaliers lui donnent
donc le plaisir de la comédie. Comme ils avoient entrepris les
courses sous le nom des jeux pythiens, et armés à la grecque, ils ne
sortent point de leur premier dessein lorsque la scène est en Elide.
C'est là qu'un prince d'humeur magnifique et galante, ayant une
1. Comme ci-dessus, p. i23 et 124.
2. Donné ci-dessus p. 124.
238 APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
fille aussi naturellement ennemie de l'amour qu'ornée de tous les
dons qui la rendent aimable, propose des jeux d'exercices, des
courses de chariots, et des chasses, croyant que la magnificence
des premiers et le divertissement de l'autre, où l'adresse et le
courage se font remarquer, feront choisir, parmi les divers princes
qu'il y avoit conviés, un amant à sa fille qui soit digne d'elle. Il y
réussit heureusement, et l'intrigue de la comédie, étant de soi fort
galante, est encore augmentée par des concerts, des récits et des
entrées de ballet qui entrent bien dans le sujet et le rendent fort
agréable.
Noms de ceux qui jouent la comédie^.
Le prince d'Elide. Hubert.
La princesse d'Elide et deux
AUTRES ses parentes. Mllcs de Brie, 3Iolière, du Parc.
Philis. Mlle Béjart.
Le prince d'Ithaque. La Grange.
Le prince de Messène. Du Croisy.
Le prince de Pyle. Béjart.
Ahbale*, gouverneur du prince
d'Ithaque. La Thorillière.
MoRON. Molière.
Lycas, et deux petits pages ^.
Noms de ceux qui dansent au ballet, et ceux qui chantent *.
1 . De la comparaison de cette liste avec celle du grand cadre, qui se trouve
ci-dessus, p. 142 et i43, il résulte peut-être qu'au moment de l'impression du
Livret Molière n'avait pas encore fixé les noms de la plupart des personnages.
2. Ainsi, au lieu d'ARBATE.
3. Ce Lycas est sans doute le suivant qui termine la liste de l'édition de
1664 (p. 143); les deux petits pages n'y ont pas été inscrits.
4- Une énumération comprenant les mêmes noms de chanteurs et de dan-
seurs que celle que nous supprimons ici, mais plus complète pour les instru-
mentistes, se trouve ci-après, p. 246-248.
fin de la seconde JOURNEE.
LIVRET DE LA FETE. 2^9
TROISIEME JOURNEE.
BALLET
DU PALAIS DALCINE.
Avant— propos.
Le Ciel ayant résolu de donner la lilierté à tant de braves guer-
riers retenus dans l'île enchantée d'Alcine, par la fin de ses charmes
et la ruine de son palais, cette belle magicienne est troublée par
des prodiges et des songes qui lui présagent son malheur prochain.
En cette inquiétude, elle vient aux bords du lac, portée par un
monstre marin, accompagnée de deux de ses nymphes ; et mêle à
des plaintes de l'état où elle se trouve les louanges de la Reine mère
du Roi, par ces vers :
ALCINE, CÉLIE, DIRCÉ.
ALCINE.
Vous à qui je fis part de ma félicité, etc. '.
Alcene, Mlle du Parc. Célie, Mlle de Brie. Dircé, Mlle Molière.
Un chœur de plusieurs instruments se fait entendre de toutes parts,
sur deux îles situées aux deux côtés du palais d'Alcine. Il paroît un
grand nombre de musiciens, qui font une charmante harmonie,
pendant que le frontispice du palais venant à s'ouvrir, il en sort
quatre Géants d'une hauteur prodigieuse, commis à la garde d'un
lieu si considérable par sa situation et par sa force.
PREMIÈRE ENTRÉE*.
1. Comme ci-dessus, p. 22 1 -224-
2. Voyez plus haut, p. 225-227, et ci-après, p. 24S-250.
FIN DU BALLET.
2/,o APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
LISTE
DU DIVERTISSEMENT DE VERSAILLES
ET UES NOMS DE CEUX QUI 1 SONT EMPLOTÉS.
PREMIERE JOURTSEE.
CE QUI PAROIT DE JOUR.
UN HÉBAUT d'ari»ies. M. Dcs-Bardiiis.
Artagnan, page du Roi, accompagné de Gonvalin, page de M. le
duc de Saint-Aignan, et de Ceton, page de M. le duc de Noailles.
Quatre trompettes et deux timbaliers.
Trompettes Timbaliers.
Beaulieu. Louis Descre,
La Marche. Saint-Jean.
Orléans. 9
La Fleur.
Un maréchal de camp.
M. le duc de Saint-Aignan. Guidon le sauvage.
Couleur blanc et or, les galands* incarnat et noir.
Huit trompettes et deux timbaliers.
Trompettes.
Rhodes. Léger.
La Chapelle. La Plaine.
Du Pré. Champagne.
La Salle. Beaulis.
Timbaliers .
Beaupré. Jolicœur.
I. Les rubans : voyez au tome II, p. 94, miliea de la note de la page précé-
dente, une citation des Lois de la galanterie.
LISTE DU DIVERTISSEMENT, ETC. 24r
LE ROT, représentant Roger.
Chef de la quadrille, couleur de feu, or et argent.
Un juge des courses.
M. le duc de Noailles. Oger le u.wvois.
Couleur de feu, noir et argent.
Chevaliers et leurs couleurs.
Monsieur le Duc. Roland.
Couleur de feu, blanc et argent.
>I. le duc de Guise. Aquilant le noie.
Couleur noir et or.
M. le comte d'Armagnac. Griffon le blanc.
Couleur argent et blanc.
M. le duc de Foix. Renaut.
Couleur incarnat, or et argent.
M. le duc de Coaslin. Dudon.
Couleur vert, blanc et argent.
M. le comte du Lude. Astolphe.
Couleur incarnat, blanc et argent.
M. de Marsillac. Brandimart.
Couleur jaune, blanc, argent et noir.
M. le mai-quis de Soyecourt. Olivier.
Couleur bleu, blanc et argent.
M. le marquis de Villequlert. Richardet.
Couleur bleu, or et argent.
M. le marquis d'Humières. Ariodant.
Couleur de chair, blanc et argent.
M. le marquis de la Vallière. Zerbin.
Couleur gris de lin, blanc et argent.
Apollon, sur un char. La Grange.
Le Tfjips, menant le char d'Apollon. Millet.
Les quatre Siècles.
Siècle d'Airain. Mlle de Brie.
Siècle d'Or. Mlle Molière
Siècle d'Argent. Hubert.
Siècle de Fer. Du Croisy.
Molière, iv x6
2/ja
APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
Souville.
Paysan.
La Marre.
Pesan.
De Lorge.
De Gan.
Beauchamp.
D'Heureux.
Raynal.
Des-Airs l'aîné.
Chicanneau.
Le Chantre.
Les
Les douze Heures.
Magny.
Manceau.
Joubert.
Noblet.
Arnald.
Desonets.
douze Signes du zodiaque.
Des-Airs le second.
Du Pron.
Mercier.
Balthazard.
S. André.
Des Brosses.
Onze pages vêtus de la couleur de leurs maîtres.^ donl Us portent
la lance et l'écu de leur devise.
Blancas. De Monsieur le Duc.
D'Arrac. De M. de Guise.
De Forgues. De M. d'Armagnac.
Montplaisir. De M. le duc de Foix.
Maslou. De M. le duc de Coaslin.
Combrou. De M. le comte du Lude.
La Borde. De M. de Marsillac.
Héricour. De M. de Soyecourt.
Mcspas. De M. de Villequierl.
Rimberlieu. De M. d'Humières.
S. André. De M. de la Vallière.
T'ingt pasteurs, ouvriers portant la harrière.
Petit. Paul.
Trouvai n, le charron. Giraut.
Marot, le peintre. Le Maire.
Vingt pasteurs y ouvriers portant la harrière. [Suite.)
Biaise. Maheu.
La Place. Tartaille.
Basin l'aîné. Rambure.
Basin le cadet. Dauphin.
Jean de Flandres Antoine.
Lionnois. Jumel, le menuisier.
S. Paul. Jumel, le sculpteur.
LISTE DU DIVERTISSEMENT, ETC. a/J^
CE QUI PJliOIT DE NUIT.
Le Pruttesips, monté sur un cheval d'Esjîagne. Mlle du Parc.
Douze de sa suite.
Officiers du gobelet. Grands valets de pied. Petits valets de pied.
L'Azuré. Hurlot. Renaudin.
Lienard. Contant. Joannet.
Cojrin. Mongin. Pierrot.
De Pille. Le Noble.
Jennesson.
L'Été, monté sur un éléphant.
Douze de sa suite.
Officiers du, gobelet .
Guichon.
Cleiret.
Vendelle.
La Boire.
Roseau.
Grands valets de pied.
La Rose.
Pernaut.
La Chapelle.
Du Pré.
L'AtrrosEVE, monté sur un chameau.
Douze de sa suite.
Officiers du gobelet. Grands valets de pied.
Fontenelle.
Jemarie.
Amiot.
Mettayer.
Bourru.
Langlois l'aîné.
Langlois le cadet.
Boulanger.
Du Parc.
Petits valets de pied.
Courtille.
La Fleur.
Arnauld.
La Thorillière.
Petits valets de pied.
La Jeunesse.
Lambelot.
Butin.
Le Lièvre.
L'HiVEK, monté sur un ours.
Douze de sa suite.
Officiers du gobelet.
Bigot.
Le Roy.
André.
Laloin.
Breuet.
Grands valets de pied.
La Jeunesse.
Falluau.
Verdelet.
Morisque,
Béjart.
Petits valets de pied.
Montigny.
Le Cocq.
Chasteaune.if.
24/|
APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
Trente-quatre
Du Manoir.
Léger.
Favicr.
Mazuel.
Joubert.
Chaudron.
Du Pin.
Bonard.
Artus.
La Croix.
La Pierre.
Marchand.
La Caisse.
Magny.
Chariot.
Martineau.
Le Roux l'aîné.
concertants des quatre Saisons, tant grands
que petits violons.
Grands violons.
Bal us.
Bruslard, dessus.
Bruslard, basse '.
Des-Matins.
Feugré.
Lespervier.
Des Noyers.
Varin.
Camille.
Brouard.
Petits violons.
Le Roux le cadet.
Brouard.
Bary.
Roullë.
Le Grais.
Heugé.
La Rivière.
Quatoi ze concertants de Pan et de Diane.
Flûtes.
Piesche. Louis Hottere.
Descousteaux. INicoIas Hottere, ou le Roy.
Martin Hottere. Paisible.
Jean Hottere. Destouches.
Petits violons.
Le Peintre. Alais.
Besson. Huguenet.
La Fontaine. Guenin.
Molière.
Mlle Béjart.
Baudouin.
Benoist.
Du Moustler.
Gaspard Harsent.
Pan et Di.vne dans une machine.
Pak.
DiAUE.
Vingt-huit de leur suite.
Officiers de bouche.
Gaspard de Moiiet.
Lieux Magontier.
Jean Magontier.
Magontier, garde-vaisselle.
I, Voyeï ci-dessus^ p. 6, note a.
LISTE DU DIVERTISSEMENT, ETC. 24Ï
Suisses.
Catel. Bresler.
François Moussu. Elie.
Jacques Moussu. Pidou.
Turbau. Robbe.
Faure. Tours Quintener.
Baillj. Victor Herck.
Jean Moran. Samusin.
Antoine Moran. Ludan.
Claude Brochet. Riemer.
Dominique Brochet. Humberk.
Dix-huit pag-es de la petite écurie, pour servir à table les dames,
Boquebec. Ste-Maure.
Sandricourt. Despaux.
Gassion. La Couderelle.
D'Herouval. Danucourt.
Bruslevert. Du Plessis.
Bitry. Brion.
Davigent. Caliavet.
Colambert. Angerville.
Loubie. Patriere.
Huit officiers du gobelet du Roi et de la Reine, représentant les Plaisirs,
les Jeux, les Ris et les Délices.^ pour gaider les quatre tables de*
quatre Saisons, et décharger les bassins que porteront les suites des—
dites quatre Saisons.
Mortier. Bigot le fils.
Francisque. De Briare.
Du Pille l'aîné. De Nier.
Du Pille le cadet. Ste-Fontaine le fils.
MM. les contrôleurs généraux.
M. de la Marche Coquet. L'Abondawck.
M. Parfait père. La Joie.
M. Parfait fils. La Propreté.
M. Parfait frère. La Bonne Chère.
246
APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
SECOMDE JOURNEE.
LA COMÉDIE DE MOLIÈRE^
MUSIQUE ET ENTRÉE DE BALLET.
l'aurore.
Mlle Hilaire.
Quatre valets de chiens^ qui doivent chanter.
Estival.
BlondeL
Don.
Six
Mollière*.
autres valets de chiens^ qui doivent danser.
Paysan.
S. André'.
Pesan.
Bonard.
Noblet.
La Pierre.
Deui ours.
Mercier.
Vagnard.
Paysan.
Balthazard
Huit paysans.
Chicanneau.
Manceau.
Noblet.
Bonard.
nre.
Magny.
La Pierre,
Un satyre.
Estival.
Le Gros.
Deux pâtres ,
Blondel.
Mlle la Ba
Deux bergères héroïques.
Mlle Hilaire.
Don.
Deux bergers héroïques.
Estival.
1. Voyez plus haut, p. 238, les nums des acteurs de la comédie; la liste
n'en a pas été reproduite à cette place dans le programme.
2. Dans son r61e de Lyciscas, dont il est ici question, Molière ne donnait
que des répliques parlées (voyez la scène ii du I" intermède); mais à la scène il
du lY"^ intermède, il chanta la chanson de Moron,
LISTE DU DIVERTISSEMENT, ETC.
247
Flûtes.
Piesclie.
Descousteaux.
Destouche.
Martin Hottere.
Louis Hottere.
Jean Hottere.
Nicolas Hottere, ou le Roy
Paisible.
Seize faunes.
Petits violons.
Marchand.
La Caisse,
Besson.
Magny.
Chariot.
Alais.
Huguenet.
La Fontaine.
Quatre
bergers
et quatre bergères.
Bergers.
Bergères,
Chicanneau.
Balthazard .
Du Pron.
Magny.
Noblet.
Arnald
La Pierre.
Cor,
Bonard.
tcertants de l'orchestre.
D'Anglebert.
La Barre le cadet.
Richard.
Tissu.
Ittier.
Le Moine.
Grands
• violons.
Du Manoir.
Artus.
Léger.
La Croix.
Mazuel.
Des-Matins.
Favier.
Feugré.
Chaudron.
Du Pin.
Bruslard, dessus.
Lesjjervier.
Bruslard, basse.
Camille.
Gi
•ands vie
>lons. (Suite.)
Brouard.
Varin.
Joubert.
Des Noyers.
Basin.
Petits
violons.
Martineau,
Le Grais.
Barry.
Heugé.
Le Roux l'aîné.
Le Peintre
Le Roux le cadet.
Guenin.
Brouart.
La Rivière,
RouUé.
APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
TROISIEME JOURNEE.
Alcike siti- une machine, qui vient au bord de Peau.
Mlle du Parc. Alcixe.
Mlle de Brie,
Mlle Molière.
Deux nymphes de même.
Célie.
DiRCÉ.
BALLET DU PALAIS D ALCIKE.
PREMIÈRE ENTRÉE.
Quatre géants et quatre petits garçons.
Géants. Petits garçons.
Vagnard. Les deux petits Des-Airs.
Pesan. Le petit Vagnard.
Manceau. Le petit Tutin.
Joubert.
D'Heureux.
Beauchamp.
Molier.
La Marre.
DEUXIEME ESTREE.
Huit Maures,
Le Chantre.
De Gan.
Du Pron,
Mercier.
TROISIEME ENTREE.
Six chevaliers et six monstres.
Chevaliers. Monstres.
Souville, Chicanneau.
Raynal. Noblet.
Des-Airs l'aîné. Arnald.
Des-Airs le second. Desbrosses.
De Lorge. Desonets.
Balthazard, La Pierre.
LISTE DU DIVERTISSEMENT, ETC. 2^9
QUATRIEME ENTREE.
Démons agiles.
S. André. Magny.
CINQUIEME ENTREE.
Autres démons sauteurs.
Tutin. Pesaii.
La Brodière. Bureau.
SIXIEME ET DERNIERE ENTREE.
ALCiNE, BIÉLISSE, ROGER, quatre chevaliers et quatre écuyers.
3111e du Parc. Alcine.
De Lorge. MÉeisse.
Beauchamp. Roger.
Chevaliers. Ecuyers.
D'Heureux. La Marre.
Raynal. Le Chantre.
Du Pron. De Gan.
Des Brosses. Mercier.
A un des côtés du palais d'Alctne, sur un échafaud. seront
les trompettes et timbales.
Trompettes.
Rhodes. Champagne.
La Chapelle. La Fleur.
Du Pré. Beaulieu.
La Salle. Orléans,
Léger. Beaujis.
La Plaine. La Marche.
Quatre timbales.
Beaupré. Louis d'Escre,
Jolicœur. Saint-Jean.
A Vautre coté^ sur trois autres échafauds., seront grands violons^
petits violons^ et les flûtes.
Grands violons.
Du Manoir. Bruslard, basse.
Léger. Bonard.
aSo APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
Mazuel.
Favier.
Joubert.
Du Pin.
Chaudron.
Des Noyers.
Varin.
Bruslard, dessus.
Marchand.
La Caisse.
Magny.
Chariot.
Martineau .
Barry.
Le Roux l'aîné.
Le Roux le cadet.
Brouart.
RouUé.
Piesche.
Descousteaux.
Destouches.
Martin Hottere.
Artus.
Brouard.
Feugré.
La Croix.
Balus.
Des-Matins.
Lespervier.
Camille.
Petits violons.
Le Grais.
Heugé.
Le Peintre.
La Rivière.
Besson.
Alais.
La Fontaine.
Huguenet.
Guenin.
Flûtes.
Louis Hottere.
Jean Hottere.
Nicolas Hottere, ou le Roy
Paisible.
RELATION DE MARIGNY.
II
RELATION DE MARIGNY.
kelation des divertissements que le roi a donnes aux reines
dans le parc de versailles, écrite a un gentilhomme qui est
présentement hors de france*.
Monsieur ,
A mon retour de Versailles, j'ai trouvé une de vos lettres, dans
laquelle vous me paroissez fort curieux de savoir des nouvelles qui
puissent vous divertir agréablement pendant votre voyage. Il est
certain, ^lonsieur, que les plus belles et les plus importantes que
l'on pourroit vous écrire se font au lieu d'où je viens; mais, comme
à force de ne rien faire l'on devient paresseux, dispensez-moi, de
grâce, d'un emploi qui n'est pas propre à un fainéant comme je
suis, et contentez-vous que je vous adresse à des gens que vous
connoissez, et qui s'en acquitteront le plus aisément du monde,
pour peu qu'ils aient envie de vous complaire. N'est-il pas vrai que
si M. Colbert voulolt, il pourroit vous faire part des salutaires avis
qu'il donne au Roi pour réformer les abus qui s'étoient glissés dans
l'administration des finances, et des sages résolutions que prend
Sa Majesté pour y rétablir un ordre aussi nécessaire pour le bien
de ses affaires qu'il est avantageux pour le soulagement de ses sujets ■'
Si M. le Tellier se vouloit donner la peine de vous écrire le détail
des affaires qui lui passent par les mains, ne seriez-vous pas beau-
coup mieux instruit du secret de tous les mouvements que font
toutes les troupes du Royaume que ceux mêmes qui les comman-
dent ? Et s'il plaisoit à M. de Lyonne de vous donner quelque
connoissance des affaires étrangères , n'en apprendriez-vous pas
beaucoup plus par un seul ordinaire que n'en ont appris pour leur
argent les ministres des princes étrangers qui aclietoient les faux
extraits de ce misérable copiste qui expliqua, il y a quelque temps,
ses dernières volontés en Grève?
Hé bien. Monsieur, vous voyez, ce me semble, que je vous donne
d'assez bons expédients pour vous instruire des plus fines nouvelles
î. Nous dunnons cette Relation de Marigny d'après l'édition originale,
dont l'achevé d'imprimer est du 17 juin 1664. Le privilège avait été accordé à
Ch, de Sercy, qui s'était associé Cl. Barbin.
232 APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
de la cour. Car ne croyez pas que depuis que vous êtes parti, il y
ait eu quelque changement au ministère, et que le Roi ait ajouté
quelque nouvelle roue à la machine de l'Etat, afin de la faire mou-
voir plus aisément. Il a cru jusqu'ici que le nombre de trois étoit
le nombre de perfection, et se servant de ces trois ministres comme
Dieu se sert des causes secondes, il les honore seuls autant qu'il lui
plaît du secret de ses affaires. Ils ont seuls la connoissance qu'il
veut leur donner de ce qui se passe dans le cabinet : le reste de la
cour, pour ne point demeurer dans l'oisiveté, a la liberté de médi-
ter sur ce qui se passe au dehors.
Vous voilà maintenant aussi bien informé que vous le pouvez être
par un homme comme moi, et je pense que je pourrois honnêtement
fermer mon paquet, en y ajoutant les imprimés que je vous envoie
des divertissements que le Roi a donnés aux reines pendant quel-
ques jours, si je n'appréhendois quelque reproche de ne vous avoir
pas dit mon sentiment sur une fête aussi galante que magnifique,
puisque j"ai été assez heureux pour être du nombre des spectateurs.
Il n'est pas nécessaire que je vous fasse ici la peinture de Ver-
sailles : vous en connoissez toutes les beautés, et vous savez avec
quel art le Roi a renfermé dans la petitesse de cette maison ' tout ce
qui se peut trouver de magnifique et de galand dans les plus super-
bes palais que l'architecture puisse imaginer.
Quand le grand Archiniède, étonnant nos aïeux.
Leur fit voir comme une merveille.
Dans un petit cristal, la beauté nompareille
Et tous les mouvements des cieux,
Jupiter fut surpris, voyant que sur la terre
L'art ingénieux des humains
S'étoit ainsi joué dans un fragile verre
Du plus grand œuvre de ses mains.
L'on arrive par la grande allée qui est au bout du parterre dans
un rond fort spacieux, coupé par une autre allée de même largeur;
ce lieu, qui est à cinq ou six cents pas du château, fut choisi pour
le plus propre à faire paroître les premiers divertissements du
palais enchanté d'Alcine. L'on avoit élevé dans les quatre avenues
du rond de grands portiques, ornés au dehors et au dedans des
armes et des chiffres de Sa Majesté. L'on avoit mis le haut dais
justement à l'entrée du rond, et derrière en remontant dans l'allée
l'on avoit arrangé des bancs en forme d'amphithéâtre pour placer
deux cents personnes. De grandes machines, entrelacées dans les
arbres du rond, soutcnoient des chandeliers garnis d'un nombre
I. Vo\ ez ci-dessus, p. io8, note 3.
RELATION DE MARIGNY. 2jî
inilni de flambeaux, pour faire, s'il étoit possible, une lumière
t^gale à celle du soleil, lorsqu'il auroit fait place à la nuit.
Aussitôt que les reines furent arrivées, l'on entendit un gi-and
bruit de timbales et de trompettes, qui étoit le signal que les pala-
dins étoient prêts à paroître dans le camp. N'attendez pas, Mon-
sieur, que je vous décrive en détail la magnificence de leurs habits
et de toute leur suite : qu'il vous suffise d'apprendre par cette rela-
tion quelques particularités que vous ne trouverez point dans les
imprimés, et que l'on n'y avoit pas voulu mettre, à dessein de sur-
prendre plus agréablement toute l'assemblée.
On vit donc enti'er d'abord, par l'ailée qui étoit à la gauche du
haut dais, un héraut d'armes avec le page du paladin Roger, celui
du maréchal de camp, et celui du juge des courses, avec les lances et
les écus de leurs maîtres; ils étoient suivis de deux timbaliers et de
quatre trompettes, qui marchoient devant le maréchal de camj),
suivi de huit autres trompettes et de quatre timbaliers, qui mar-
choient devant l'incomparable Roger, chef de cette illustre quadrille.
A peine parut-il dans la place, que l'on entendit des cris de joie
et d'admiration, que le respect et l'amour que l'on a pour lui fai-
soient éclater de toutes paits ; car, Monsieur,
Soit qu'il marche pour faire une illustre conquête,
Soit que se délassant avccque ses guerriers.
Pour joindre quelque myrte à ses fameux lauriers,
II veuille honorer une fête,
Il a beau se cacher sous l'iiabit d'un berger,
D'un Romain, de Mars, de Roger :
Soudain, sa grâce sans seconde.
Son air majestueux, certain je ne sais quoi
Fait connoître que c'est le Roi,
£t le roi le plus grand du monde.
Après les paladins, l'on vit entrer Apollon sur un char d'une hau-
teiu" prodigieuse et tout brillant d'or, d'azur et de cent autres cou-
leurs différentes. Ce char étoit traîné par quatre superbes chevaux
de différent poil, attelés tous quatre de front. Ne vous allez pas
imaginer qu'on les eût pris dans l'écurie d'Apollon, et que ce fus-
sent ceux dont il se sert pour faire sa course journalière : on les
avoit pris dans l'écurie du Roi ; et si leur fierté paroissoit mêlée de
quelque inquiétude', c'est qu'ils sentoient bien qu'ils n'avoient pas
une charge si auguste que celle qu'ils ont coutume d'avoir tous
les jours.
Ainsi l'on nous a fait entendre
Que jadis le fier Bucéfal,
I. De quelque impatience.
2^4 APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
Poussé d'an même orgueil et d'un dépit égal,
Ne vonloit porter qu'Alexandre.
Apollon avolt à ses pieds les quatre Siècles; et mol qui vous écris,
i'avois aux miens deux barbons et trois duègnes, qui avoient
assez d'âge pour en composer quatre autres et quelque chose
même de plus, si l'on en eût eu besoin pour achever de remplir
le char.
Milet, le premier conducteur qui soit au monde, faisoit voir son
adresse en cette occasion; il étoit vêtu comme l'on peint le Temps;
il sembloit être d'une taille plus grande que la naturelle : je crois
que vous ne vous en étonnerez pas, non plus que beaucoup d'au-
tres qui savent que
Quelquefois à la cour le temps
Paraît fort long aux courtisans.
Le char étoit environné des douze Heures du jour et des douze
Signes du zodiaque, et suivi des pages des chevaliers portants leurs
lances et les écus de leurs devises, et de vingt pasteurs chargés des
pièces de la barrière, dont la lice fut formée dans un moment, lors-
que les paladins voulurent courre la bague.
Le Temps Milet fit tourner deux ou trois fois autour de la place
le char d'Apollon ; il ne paroissoit point du tout embarrassé de son
emploi; car menant tous les jours aussi heureusement et aussi
adroitement qu'il fait le plus précieux char du monde, il savoit
bien que quand celui-ci seroit renversé, l'accident au pis aller n'au-
roit été fatal qu'au théâtre de Molière ', et que celui de l'Hôtel do
Bourgogne s'en seroit aisément consolé. Le char s'étant arrêté
devant les reines, Apollon et les quatre Siècles récitèrent les vers
que vous pouvez lire dans le livre imprimé*. Ce récit étant achevé,
Apollon et tous ceux qui le suivoient sortirent de la place, et les
chevaliers commencèrent la course de bague.
Je ne m'amuserai point ici à vous en faire tout le détail ; il suflit
de vous dire que tous firent parfaitement leur devoir, et que la
voix publique donna le prix des plus belles et des plus justes
courses au paladin Roger. Toutes les fois que le grand Soyecour
couroit, l'on enlendoit quelques voix féminines se récrier en sa
faveur. Cependant la bague fut longtemps disputée entre M. le duc
de Guise et le marquis de la Valière, qui eut enfin l'avantage, et
1. Voyez ci-dessus, aux dernières lignes de la page 241, l'énumération des
acteurs de la troupe du Palais-Royal chargés de représenter les personnages
allégoriques placés sur le char.
2. Marigny, dans cette lettre datée du lendemain même des fêtes de Ver-
sailles, appelle sans doute ainsi le programme dont les extraits remplissent
notre premier appendice.
RELATION DE MARIGNY. 255
quoique l'on n'eût proposé aucun prix pour la course de bague, la
Reine mère, qui ne sauroit s'empêcher d'être magnifique lorsqu'il
s'en présente la moindre occasion, récompensa l'adresse du marquis
de la Valière en lui donnant une épée et un baudrier garnis de
diamants. Je suis très-persuadé que vous ne serez point surpris du
procédé de Sa Majesté ; car vous savez bien que ,
Afin qu'elle enseignât aux plus grands souverains
Quelles sont les vertus royales,
Le Ciel lui fit présent de mains
Belles, blanches, et libérales.
La nuit étant survenue, le camp fut éclairé d'un nombre infini
de lumières, et tous les chevaliers s'étant retirés, l'on vit entrer
l'Orphée de nos jours, vous entendez bien que je veux dire Luliy,
à la tête d'une grande troupe de concertants, qui s'étant approchés
au petit pas et à la cadence de leurs instruments près des reines,
se séparèrent en deux bandes à droit et à gauche du haut dais, en
bordant les palissades du rond, et en même temps l'on vit arriver
par l'allée qui étoit à la main droite les quatre Saisons : le Prin-
temps sur lui grand cheval d'Espagne, l'Eté sur un éléphant, l'Au-
tomne sur un chameau, et l'Hiver sur un ours; les Saisons étoient
accompagnées de douze jardiniers, douze moissonneurs, douze
vendangeurs et douze vieillards; ils marquoient la différence de
leurs saisons par des fleurs, des épis, des fruits et des glaces, et
portoient sur leurs têtes les bassins de la collation.
Une grande machine d'arbres artistement entremêlés, et qui s'éle-
voient presque à la hauteur de ceux des allées, parut dans la place
et s'approcha insensiblement des reines. Pan et Diane étoient
assis sur les plus hautes branches de ces arbres, et cette machine
étoit devancée par un concert de hautbois et de flûtes, et suivie
d'une troupe de Faunes qui portoient des viandes de la ménagerie
de Pan et de la chasse de Diane ; après marchoient les pages qui
dévoient servir les dames à table.
Aussitôt que cette grande troupe eut pris place, les quatre Sai-
sons, Pan et Diane s'approchèrent de la Reine, et lui dirent les
vers que vous j^rendrez, s'il vous plaît, la peine de lire dans l'im-
primé.
Ce récit fait, les Heures, qui avoient accompagné le char d'Apol-
lon, vinrent danser une entrée de ballet, avec les douze Signes du
zodiaque, pendant que les contrôleurs de la maison du Roi, qui
représeutoient l'Abondance, la Joie, la Propreté et la Bonne Chère,
firent apporter vis-à-vis du haut dais, de l'autre côté du rond, une
grande table en forme de croissant, ornée de festons, et enrichie
2^6 APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
d'un nombre infini de fleurs; et sitôt qu'elle fut couverte par les
Jeux, les Ris et les Délices, l'on ouvrit le milieu de la barrière,
pour laisser passer Leurs Majestés et les dames qui dévoient être de
la collation, dont la magnificence peut être comparée à celle du
festin des Dieux de l'antiquité. Tous les concertants passèrent à
droit et à gaucbe de la barrière et s'allèrent placer sur un amphi-
théâtre qui étoit derrière la table ; et certes il faut avouer qu'en ce
moment-là les jeux et les oreilles eurent toute la satisfaction que la
nature, l'art et l'harmonie étoient capables de leur donner, et que
jamais rien n'eut tant l'air d'un enchantement que ce que l'on vit
dans cette place, où cent objets différents occupoient toute l'ima-
gination des spectateurs. Il est vrai qu'un certain envieux de la
joie publique, pour diminuer le plaisir des yeux, éteignit une partie
des lumières : vous comprenez bien que ce fut le vent ; car vous
vous tromperiez fort si vous pensiez qu'il y eût eu quelque créature
vivante assez étourdie ou assez insolente pour l'oser faire ;
Et TOUS savez, comme je croi,
La crainte et le respect que l'on a pour le Roi,
Que son empire est calme et sans orage,
Qu'il ne voit rien qui le puisse troubler,
Et qu'il rend le monde si sage,
Que personne n'ose souffler.
Ce superbe festin finit avec la première journée des plaisirs du
palais d'Alcine. Le jour suivant on eut le divertissement de la co-
médie. L'on avoit dressé un grand théâtre environ cent pas au-
dessous du rond où les chevaliers avoient couru la bague, et l'on
avoit fait une espèce de salon entre les palissades de l'allée, dont le
haut étoit couvert de toiles, pour défendre les dames contre les
hijures du temps. Vous ne prétendez pas que je vous raconte scène
par scène le sujet de la comédie, et vous faites fort bien ; car mon
intention n'est pas de vous écrire un volume. En attendant que
vous la voyiez imprimée, si Molière, qui en est l'auteur, la veut
donner au public, vous saurez qu'il avoit eu si peu de temps pour
la composer, qu'il n'y avoit qu'un acte et demi en vers, et le reste
étoit en prose, de sorte qu'il semblolt que pour obéir promptement
au pouvoir de l'enchanteresse Alcine, la Comédie n'avoit eu le
temps que de prendre un de ses brodequins, et qu'elle étoit venue
donner des marques de son obéissance un pied chaussé et l'autre
nu. Elle ne laissa pas d'être fort galante, et l'on prit assez de plaisir
à voir un jeune prince amoureux d'une princesse fort dédaigneuse,
et qui n'aimoit que la chasse, venir à bout de sa fierté par une
indifférence affectée, et tout cela selon les bons avis d'une espèce
RELATION DE MARIGNY. ai;
d'AngelIe', c'est-à-dire d'un fou ou soi-disant, plus heureux et plus
sage que ti-ente docteurs qui se piquent d'être des Gâtons :
Tous ne sauroient pnr les mêmes emplois
Avoir de l'accès pi'ès des rois;
Cependant chacun y veut être;
Ou gronde, on peste tout le jour
Contre tel qui n'est pas ce qu'il veut y paroître;
Miiis pour moi je tiens qu'à la cour
N'est pas fou qui plaît à son maître.
Toute la pièce étoit mêlée de danses et de concerts des plus
belles voix du monde; et comme les amants ne se brouillent ja-
mais si fort, qu'ils ne se marient à la fin de la come'die, cela ne
manqua pas d'arriver ; et pour les divertir le soir de leurs noces,
leurs courtisans se déguisèrent, et finirent la pièce par la plus
belle et la plus surprenante entrée que l'on ait jamais vue. Au fond
du théâtre, sur un grand arbre, dont les branches étoient entre-
lacées les unes dans les autres, seize Faunes faisoient un agréable
concert de flûtes ; et dans le temps qu'ils reprenoient haleine, deux
Bergers et deux Bergères héroïques chantoient une chanson à
danser; par leurs noms qui sont dans l'imprimé vous jugerez de la
beauté de leurs voix et du plaisir que l'on avoit de les entendre.
Cependant l'arbre sur lequel les Faunes étoient assis s'avança jus-
ques au milieu du théâtre par un enchantement d'Alcine, Lors
ceux qui dansoient aux chansons s'arrêtèrent, et l'on vit entrer
quatre autres Bergers et quatre Bergères, dont les habits étoient
'aussi galands que ceux des Céladons, des Sylvandres, des Astrécs
et des Dianes du pays de Lignon : lorsqu'ils avoient dansé quelque
temps, les premiers Bergers et les Bergères recommençoient à dan-
ser aux chansons ; ceux-ci n'avoient pas fini, que les autres ren-
troient au son de raille instruments, et leur entrée étoit mêlée de
celle de quelques satyres, tantôt avec des flûtes et tantôt avec des
tambours de Basque, dont la musique s'accordoit au reste de la
symphonie avec une justesse merveilleuse. Enfin l'on eut tout à la
fois le plaisir d'un mélange de toutes ces sortes de danses et de
musiques qui s'étoient faites séparément ; et tout cela fut exécuté
avec tant d'ordre, que tout le monde avoua qu'il falloit que Lully,
qui étoit l'inventeur de toute cette harmonie et de cette entrée si
belle et si galante, fût cent fois plus diable que la dial>lesse Alcine
I, « Le fou qui était alors (au temps de cette fête) auprès de Louis XIV avait
appartenu au prince de Coudé : il s'appelait l'Angeli. » (Voltaire, Siècle de
Louis XI F ^ ch.ipitre xxv, tome XX, p. 149.) Voyez encore le Dictionnaire de
Jalj p. 6o3.
Molière, iv 17
258 APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
même. Toute l'assemblée sortit charmée de ce divertissement : les
dames avouèrent de bonne foi que l'on avoit découvert dans la
comédie le véritable moyen de les ramener à la raison, lorsqu'elles
font les difficiles et les farouches ; les cavaliers jurèrent de se servir
plutôt de cet expédient que de se pendre de désespoir pour la
plus belle Anaxarète de la terre' ; et je fus fort aise de les voir dans
ces sentiments ; car j'ai toujours trouvé le désespoir en amour une
vilaine chose, et je me souviens d'avoir fait des vers qui sont assez
conformes à la résolution de ces Messieurs qui avoient si bien pro-
fité à la comédie : il faut que je vous les écrive ici.
Les yeux d'Aminte m'ont charmé,
Mon cœur brûle et languit pour elle.
Et je ne puis en être aimé.
Ma flamme seroit immortelle,
Si sa pitié ' vouloit quelque jour m'exaucert
Elle est adorable, elle est belle.
Mais elle est cruelle,
Il s'en faut passer.
Voilà, Monsieur, comment se termina la seconde journée. Le
jour suivant, la cour eut le plaisir d'un ballet, qui se fit dans le
palais d'Alcine, sur les dix heures du soir.
Le Rond d'eau qui est au bas de la même allée par laquelle l'on
étoit descendu de la place où s'étoit faite la course de bague au
salon de la comédie, fut choisi pour représenter le lac au milieu
duquel étoit l'Ile enchantée de cette fameuse magicienne ; le haut
dais fut placé sur le bord de l'allée ; et sur les côtés du Rond d'eau,
près des palissades, à droit et à gauche il y avoit des amphithéâtres
qui faisoient une forme de croissant, qui aboutissoit aux bords de
deux petites îles, qui étoient aux deux côtés du palais d'Alcine. Ces
deux îles furent en un moment éclairées d'un nombre infini de lu-
mières, et l'on vit sur celle qui étoit à la main droite des spectateurs
un grand nombre de concertants, dont l'harmonie répondoit à celle
des trompettes et des timbales qui étoient dans la petite île de la
main gauche. Peu de temps après l'on aperçut de loin trois grosses
baleines, qui sortoient des deux côtés du palais, et qui en nageant
s'approchoient des bords du lac enchanté. L'une portoit sur son
dos Alcine, et les deux autres portoient les deux compagnes de
cette magicienne. Comme l'on raisonne différemment sur toutes les
1. Au livre XIV des Métamorphoses d'Ovide, vers 696-761, Vertumne ra-
conte à Pomone l'histoire de l'inflexible Anaxarète, à la porte de laquelle se
pendit Iphis, son amant désespéré.
2, Le texte, sans doute par faute, a : « Si la pitié.... »
RELATION DE MARIGNY. aSg
choses de ce monde, les uns soutenoient que ces monstres étoient vi-
vants, et que des Biscayins les avoient pris à la dernière pêche et les
avoient amenés au Roi; d'autres disoient que c'étolent des poissons
que l'on avoit jetés, il y a peu de temps, dans le Rond d'eau, et
qui étoient devenus assez grands pour servir en cette occasion ; et
ces derniers appuyoient leur opinion en disant que
Sans se donner beaucoup de peines,
L'on fait aux champs des rois de fertiles moissons;
Et leurs eaux sont toujours si bonnes et si saines,
Que les moindres petits poissons
Y deviennent dans peu de fort grosses baleines.
Alcine et ses compagnes s'étant approchées du hord du lac,
vis-à-vis de Leurs Majestés, firent le récit que vous trouverez im-
primé, et s'en retournèrent après du côté de l'Ile enchantée, où
étoit le palais, qui s'ouvrant à leur arrivée, surprit agréablement
les yeux par les beautés d'une architecture si merveilleuse, que l'on
eût cru que c'étoit de l'invention de Bigarrani*, si l'on n'eût été
prévenu que c'étoit un enchantement d'Alcine. Alors les concertants
redoublèrent leurs accoi'ds, et l'on vit des géants d'une prodigieuse
grandeur, qui firent la première entrée du ballet. De la manière
qu'ils dansoient et qu'ils étoient chaussés, il sembloit qu'ils eussent
appris à dansera Venise, et qu'ils se fussent servis d'un cordonnier
de quelque gentille donne. L'imprimé vous instruira du détail de
toutes les entrées, et vous apprendra que la sage Mélisse ayant
apporté au brave Roger l'anneau fatal aux enchantements, afin de
le délivrer et les autres chevaliers, Alcine parut comme une déses-
pérée, et lors un grand coup de tonnerre suivi d'une infinité
d'éclairs marqua la ruine de son palais, qui fut embrasé par un
feu d'artifice. Jamais l'on n'a vu d'incendie plus agréable ; l'air, la
terre et l'eau étoient couverts tantôt de fusées volantes, et tantôt de
gerbes de feu ; tantôt mille serpenteaux s'élançoient de l'Ile sur les
spectateurs, et il y en eut tel qui tombant parmi des dames fut
assez indiscret pour se glisser et crever en des endroits fort sujets
au feu.
Voilà quelle fut la fin de l'aventure, et des plaisirs de l'Ile en-
chantée d'Alcine. Et si vous desirez savoir mon sentiment sur les
beautés de ces trois différentes journées, je vous dirai ce que je
dis à Monsieur, lorsqu'il me fit l'honneur de me demander ce qu'il
m'en sembloit. Je lui répondis que j'avois trouvé la première
journée surprenante, la seconde galante et agréablement diversifiée,
I. Le nom de Vigarani est ainsi altéré dans l'original.
7.6o APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
la troisième ingénieuse, et toutes trois très-magnifiques et tout à
fait royales. Et certes M. le Juc de Saint-Aignan doit être bien
satisfait d'avoir été l'auteur d'une fête si belle et si bien conduite ;
car enfin jamais rien ne se passa avec tant d'ordre ; et pour pré-
venir même la confusion que la curiosité du peuple auroit pu ap-
porter en passant par-dessus les murailles du parc, on les avoit
bordées de soldats des Gardes, et M. le maréchal de Gramont avoit
fait tendre deux tentes, sous lesquelles on servit deux tables pour
les principaux officiers, tandis que l'on donnoit avec profusion du
vin au reste des soldats. Vous savez si ce maréchal est magnifique
en tout temps et s'il sait bien faire l'honneur d'une fête, et je pense
que vous vous souvenez encore de quel air il soutenoit en Alle-
magne la dignité de l'ambassade, et la gêne ' cruelle que sa splen-
deur donnoit aux ambassadeurs étrangers qui la vouloient copier.
Le Roi, pour continuer à divertir les Reines, fit succéder aux
plaisirs du palais d'Alcine celui de la course des Têtes, qui se fit
dans les fossés du château ; il remporta par son adresse le prix que
tous les vœux de l'assemblée lui donnoient, et il le redonna sur-le-
champ à courre aux chevaliers qui avoient eu l'honneur d'être de
sa quadrille; et le duc de Coaslin, qui le gagna, reçut le diamant de
la main de la Reine. Il n'est pas nécessaire que je vous exagère la
valeur du présent : vous savez bien que Sa Majesté n'en fait que
de grands.
Parmi ceux qu'elle nous a faits
En écliange de cette gloire
Qu'apportoient à l'État la guerre et la victoire,
Elle nous a donné la Paix.
En se donnant, cette adorable Reine
A fait présent au Dieu de Seine
Du plus riche trésor que l'Espagne eut jnmais :
Le Ciel par cette souveraine
Nous a comblés de biens; car pour tout dire enfin,
Et Louis et l'Etat ont eu d'elle un Daupiiin,
Qui sera de celte couronne
Quelque jour rinfaillii)lc appui;
Car tout jietit qu'il est, l'on voit dans sa personne
De quoi donner un jour un Dauphin comme lui.
Mais afin que les dames, après avoir été royalement régalées
pendant leur séjour à Versailles, ne s'en retournassent point sans
emporter quelques faveurs du Roi, il fit une magnifique loterie, dans
laquelle il y avoit autant de billets heureux que de dames ; et la
fortune, qui se mêle ordinairement des grâces qui se font à la cour,
I. Et que vous vous souvenez encore de la g("nc....
RELATION DE MARIGNY, 261
fut l'arbitre de cette galanterie, qui Gt confesser à tout le monde
que le Roi n'est pas moins l'àme des plaisirs de la cour, que celle
des conseils qui font prospérer son empire. Car enfin, Monsieur,
comme l'âme, si nous le savons ou si nous ne le savons pas, est
toute dans tout le corps et toute dans chacune de ses parties, à
voir agir le Roi dans les affaires importantes à la gloire et au salut
de l'Etat, à voir son assiduité dans les conseils, l'on diroit qu'il
auroit renoncé à tous les plaisirs où sa jeunesse le peut inviter ; et
quand il donne quelques heures de son temps au\ divertissements
et à la joie, il le fait avec une application qui feroit dire aux dupes
qui ne le connoîtroient pas qu'il a laissé à quelque autre le soin
de ses ûffaires. Grâce à Dieu, nous nous apercevons chaque jour
de mieux en mieux qu'il est le grand et le maître ressort qui fait
mouvoir la machine, qu'il est, quand il veut, impénétrable à ceux
qui rapprochent de plus près, en un mot, qu'il est impossible de
s'acquitter mieux qu'il fait des devoirs d'un roi, politique, jeune,
puissant et fortuné, l'.n vérité l'on peut bien dire qu'heureux est
celui qui trouvera quelque occasion de servir un monarque si
parfait, plus heureux qui le sert, et plus heureux encore qui l'a
toujours servi. Je vous connois, Monsieur, et je suis assuré que ce
n'est pas la curiosité de voir les marmousets de l'antiquité et quel-
ques vieux hiéroglyphiques, gravés sur des pyramides à demi rom-
pues, qui vous a fait entreprendre le voyage où vous êtes embarqué,
mais le désir d'observer attentivement les cours étrangères, ^^oyez-en
tant qu'il vous plaira, examinez avec soin la prudence et la con-
duite des autres princes : je suis très-assuré qu'à votre retour vous
serez de mon a^is, et que vous direz avec moi :
Que ron propose sur la terre
Un prix à disputer entre les potentats
Qui savent mieux gouverner des Etats
Et dans la paix et dans la guerre,
Que par des charmes iuouis
Une troupe de rois s'assemble :
Je gage pour le seul Loris
Contre tous les autres ensemble.
De Marigny.
A Paris, le 14* mai 1664.
262 APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
III
INSCRIPTIOINS DES PLANCHES d'iSRAËL SILVESTRE \
On connaît de ces planches trois états, dont on peut voir les dif-
férences dans le Catalogue,... de l'œuvre d^ Israël Silvestre par M. Fau-
cheux, p. 3o3. Elles se trouvent en premier et en troisième état dans
la bibliothèque de M. Ambroise Firmin-Didot (voyez ci-dessus ,
p. 99), en second dans les in-folio de 1673 de la Bibliothèque na-
tionale et de M. le baron James de Rothschild.
Planche du frontispice.
Au-dessous d'une « Vue du château de Versailles » : Les Plaisirs
de Vile enchanlée, ou les Fêtes et divertissements du Roi à Versailles,
divisés en trois journées et commencés le 'j''"^ jour de mai de Vannée 1664.
— Au bas de ce titre, qu'encadrent les écus des chevaliers, la note
suivante : a Ces écus chargés de devises sont ici placés selon le
rang que les chevaliers tenoient dans la marche, et non pas suivant
leurs qualités. »
Planches de la première journée :
Marche du Roi et de ses Chevaliers avec toutes leurs suites autour du
camp de la course de bague, représentant Roger et les autres Chevaliers
enchantés dans V Ile d Alcine.
Comparse - du Roi et de ses Chevaliers avec toutes leurs suites dans le
camp de la course de bague, pendant V ouverture de la fête faite par les
récits d' Apollon et des quatre Siècles, assis sur un grand char de triomphe.
Course de bague disputée par le Roi et ses Chevaliers, représentants
Roger et les autres Chevaliers enchantés dans Vile d'Alcine.
Comparse des quatre Saisons avec leurs suites de concertants et por-
teurs de présents, et de la machine de Pan et de Diane avec leur suite
1. D'iiprès les épreuves jointes à l'exemplaire de l'édition de 1664 qui ap-
partenait à M. Ambroise Firmin-Didot : voyez la Notice, p. 99. Dans cet
exemplaire les planches sont chacune à sa place, indiquée sur l'estampe par le
chiffre de la page. Dans les deux in-folio que nous avons vus de 1673, toutes
les planches de la Première journée sont réunies à la suite de la relation de
cette journée, et l'ordre des planches i et -2 est interverti. Ce qui explique que,
dans ces deux volumes, les estampes soient ainsi placées ensemble à la suite de
la 1"^= journée, au lieu d'être chacune à sa page, c'est que ces estampes y sont
du second état, dans lequel manque l'indication des pages auxquelles les gra-
vm-es se rapportent, indication qu'on lit, nous venons de le dire, sur les plan-
ches de troisième état de l'exemplaire Didot.
2. Il f.iut sans doute entendre ici par comparse (de l'italien comparsa, appa-
rence) la disposition des groupes formés par le Roi et les autres personnages
qui venaient de faire leur entrée dans le camp.
INSCRIPTION DES PLANCHES, ETC. 263
(le concertants et de bergers portants les plats, vendant le récit des uns
et des autres devant le Roi et les Reines.
Festin du Roi et des Reines avec plusieurs princesses et darnes^ servi de
tous les mets et présents faits par les Dieux et les quatre Saisons,
Planche de la seconde journée :
Théâtre fait dans la même allée, sur lequel la comédie et le ballet de
la Princesse d'Elide furent représentés.
Planches de la troisième journée :
Théâtre dressé au milieu du grand étang, représentant Pile d^Alcine,
oit poroissoit son palais enchanté sortant d'un petit rocher, dans lequel
fut dansé un ballet de plusieurs entrées, et après quoi ce palais fut con-
sumé par un feu d'artifice représentant la rupture de C enchantement
après la fuite de Roger.
Rupture du palais et des enchantements de V Ile d^ Alcine, représentée
par un feu cP artifice.
IV
CHAKSON DE MORON, CHANTÉE PAR MOLIÈRE
A la scène ii du IV'^ iatermède de la Princesse d'Élide.
(Voyez ci-dessus, p. 194 et note 2.)
Nous reproduisons ci-après, pour cette musique de LuUy, d'abord la copie
de Pbilidor (p. 123 et 124 du n° 47) '> P"'^ l'i copie qui est au tome IV du
recueil en six volumes appartenant à la Bibliothèque nationale (feuillet 17 r°
et v°). Cette dernière est sans doute moins fidèle; elle offre d'assez grandes
différences pour la première reprise ; la manière dont les premiers mots y ont
été accentués satisfait mieux, il est vrai, à la prosodie, mais le correcteur ou-
bliait que Moron est un chanteur ridicule qui se hasarde pour la première fois;
marquer au début sa maladresse était tout naturel dans un air comique; c'est
également bien à tort qu'on y a rempli la pause expressive indiquée par Phl-
lidor à la neuvième mesure. — La copie qui est au tome A (p. SSa) du recuei
en deux volumes de la Bibliothèque nationale est conforme à la copie du
tome IV, sauf deux légères variantes, qui ont été gravées en plus petites notes,
p. 266 et p. 267, au-dessus des mesures auxquelles elles se rapportent.
I. Voyez à la Notice, p. 100. — Philidor n'employait pas le bécarre dans
sa notation; on trouvera (p. 264 et 205) aux deuxième et cinquième mesures
de la seconde reprise des dièses pour annuler le bémol qui est à la clef, et
qui demeure annulé partout, jusqu'à l'avant-dernière mesure, où il est récrit.
La croix qui suit le chiffre de la dernière note de basse à la dernière mesure de
la page 264 paraît rappeler aussi que la tierce doit rester majeure. Les autres
croix qui surmontent certaines notes équivalent au signe du sforzando, ou in-
diquent la place de quelqu'un des agréments usités alors.
APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
CHANSON DE MORON MOLIERE.
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APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC
CHANSON DE MORON MOLIÈRE.
267
268 APPENDICE AUX PLAISIRS, ETC.
KOTE SUR DEUX MANUSCRITS D'UNE RELATION DES
PLAISIRS DE VILE ENCHANTÉE.
Un souvenir de ces brillantes fêtes de l'Ile enchantée fut particu-
lièrement offert à Louis XIV; il est aujourd'hui encore conservé à
la Bibliothèque nationale '; c'est un magnifique volume in-folio,
au-devant duquel l'artiste ou l'amateur qui l'a exécuté a mis une
épître au Roi signée de Bizincourt. Sur les soixante-dix-huit feuil-
lets, en peau de vélin, encadrés d'un filet d'or, dont il se com-
pose, a été écrite avec une rare perfection calligraphique, et illus-
trée de toutes sortes d'ornements, une relation succincte des trois
premières journées seulement ; elle est presque toute empruntée
aux avant-propos du Livret de la fête donné ci-dessus (p 284 et
suivantes) ; on y a inséré tout au long, comme dans celui-ci, les vers
de Périgny et de Bensserade, puis plusieurs autres épigrammes
laudatives ou inscriptions, françaises et latines, qui ne se lisent point
dans les imprimés; on y a joint en outre de petites notices énu-
mérant les noms et dignités des seigneurs qui figurèrent dans le car-
rousel. Les figures coloriées des devises, les armoiries peintes,
plusieurs grands dessins noirs au lavis, et surtout un portrait en mi-
niature du Roi, d'une expression sans doute peu flattée, font tout
l'intérêt de ce manuscrit : on y chercherait en vain la figure ou
même le nom de Molière.
Il existe encore à la même bibliothèque'* une sorte de reproduc-
tion de ce manuscrit, mais faite sur papier, très-librement pour les
dessins, et en général avec beaucoup moins de soin et de luxe ; cette
copie a successivement appartenu aux bibliothèques Seguier, Cois-
lin et de l'abbaye Saint-Germain des Prés.
M. Paul Lacroix, p. 49 de sa Bibliographie moUéresque (note au
n° 195), signale un manuscrit sur papier, ayant appartenu au comte
de Noailles, puis figuré dans un catalogue de 1811, et dont il re-
grette la disparition ; mais il est probable que ce manuscrit, intitulé
comme les deux de la Bibliothèque nationale, n'est qu'une autre
copie, tout aussi peu précieuse, de l'exemplaire royal.
1. Manascrits français, n» ^834- Le titre, au bas et vers l'angle droit d'un
frontisiiice colorié, est ; « Les Plaisirs de l'Ile enchantée ordonnés par
Louis XIV, roi de France et de Navarre. A Versailles le 6° mai 1664. » Un
second titre disposé de même à l'angle gauche d'un autre frontispice^ feuillet 70,
porte : « Les Plaisirs de l'Ile enchantée du second et troisième jour. » La re-
liure, jadis verte, est aux armes du Roi et toute semée d'L couronnées et de lis.
2. Même fonds, n° 16 635.
LE TARTUFFE
ou
L^ÏMPOSTEUR
COMÉDIE
Les trois premiers actes de cette comédie ont été re-
présentés à Versailles pour le Roi le 12" jour du mois
de mai 1664.
Les mêmes trois premiers actes de cette comédie ont
été représentés, la deuxième fois, à Villers-Cotterets,
pour S. A. R. Monsieur, frère unique du Roi, qui ré-
galoit Leurs Majestés^ et toute la cour, le aS^ septembre
de la même année 1664.
Cette comédie, parfaite, entière et achevée en cinq
actes, a été représentée, la première et la seconde fois,
au château du Raincy, près Paris, pour S. A. S. Monsei-
gneur le Prince, les 29® novembre 1664 et 8" novembre
de l'année suivante i665, et depuis encore au château
de Chantilly, le 20*^ septembre 1668^.
La prem-ière représentation en a été donnée au public
dans la salle du Palais-Royal, le 5® août 1667, et le
lendemain 6° elle fut défendue par Monsieur le premier
président du Parlement jusques à nouvel ordre de Sa
Majesté.
La permission de représenter cette comédie en public
sans interruption a été accordée le 5" février 1669, et
dès ce même jour la pièce fut représentée par la troupe
duRoi'.
1. La Reine mère et le Roi vinrent successivement à Villers-
Cotterets pendant le séjour qu'y firent en septembre Monsieur et
Madame; mais, si l'on en croit la Gazette^ aucune des Majestés
n'assista à la représentation de Tartuffe. Sur l'absence du Roi cejien-
dant il reste un doute : vojez la Notice^ ci-après, p. 290.
2. Sur une autre représentation, probablement encore du Tar-
tuffe^ donnée en 1668 chez Condé, à Paris, voyez ci-après, p. 293.
3. Cette petite notice historique est imprimée sur la page de
titre et son verso, dans l'édition de 1682.
NOTICE.
Les éditions des œuvres de Molière ont jusqu'ici placé
Tartuffe après les comédies représentées pour lu première fois
en i665, en 1666 et au commencement de 1667. Toutes,
avant celle de 1734, l'avaient même fait précéder des trois
comédies jouées en 1668, Amphitryon^ George Dandin et
l'Avare. C'est que les premiers éditeurs n'ont voulu dater
l'acte de naissance de Tartuffe que du jour (5 février 1669)
où lui avait été ouverte la libre carrière des représentations
suivies ; il a paru aux autres qu'il était vraiment né dès le
5 août 1667, ayant pu se montrer alors au grand public,
quoique pour disparaître aussitôt.
Ces dates de 1669 et de 1667, sous lesquelles on a tour à
tour fait prendre rang à Tartuffe, sont également arbitraires
et inexactes. Pour l'étude du développement du génie de Mo-
lière, il n'est pas indifférent de constater dans quel ordre
ses productions se sont réellement succédé. Il est surtout
fâcheux de ne pas clairement établir que Tartuffe n'a nulle-
ment suivi, mais a comme engendré Dom Juan, qui, plusieurs
mois après cette pièce, en a redoublé les coups, et qui porte la
trace des luttes soutenues par le poète contre les persécutions.
Deux exemples montrent bien l'inconvénient de l'ordre adopté
dans les éditions de Molière. Cailhava, parmi les beautés les
plus frappantes de Dom Juan, cite « le portrait si sublime de
l'hypocrisie [acte F^ scène n) nous préparant d'avance à la
perfection du Tartuffe^. » La Harpe, dont l'anachronisme est
encore plus clair, a dit : « Le morceau sur l'hypocrisie an-
I, Etudes sur Molière^ p. 126.
272 LE TARTUFFE.
nonçait.... l'homme qui devait bientôt faire le Tartuffe^, n II
ne faut plus induire les critiques en de pareilles erreurs.
La vraie date de Tartuffe est celle de 1664. C'est avant la fin
de cette année qu'il fut non-seulement conçu, mais écrit, lu et
même joué, d'abord en partie, puis tout entier, peu importe de-
vant quels spectateurs. Si, depuis les représentations ou les lec-
tures de 1664 jusqu'aux représentations de 1669 et jusqu'au jour
de l'impression (23 mars de la même année), il reçut dans son
texte des modifications, il ne s'en était pas moins fait connaître
tout achevé, «parfait et entier, » comme dit l'édition de 1682^,
dans une représentation particulière, en novembre 1664. Les
retouches postérieures n'ont pu le changer essentiellement.
En dehors même de la question du classement chronologique
des pièces de Molière, les années 1664, 1667 et 1669, qui se
disputent l'honneur de la vraie première représentation de
Tartuffe, sont dignes d'attention. Elles marquent les destinées
diverses, les luttes, puis le triomphe d'un chef-d'œuvre qui est
un grand événement dans l'histoire littéraire d'abord et avant
tout, mais aussi dans l'histoire des mœurs, de l'esprit public
et de l'esprit du gouvernement sous Louis XIV. Les courtes
lignes placées sous le titre de Tartuffe dans l'édition de 1682,
et que la nôtre reproduit, indiquent avec précision toutes les
phases du combat dont sortirent victorieux le courage et l'a-
di'esse de Molière. Mais il faut suivre ces vicissitudes moins
sommairement, et les raconter avec un développement qui les
explique.
A Versailles, le lundi 12 mai 1664, avant-dernier jour des
fêtes décrites dans la relation des Plaisirs de l'Ile enchantée,
Molière, qui y avait prodigué son zèle, donna en spectacle au
Roi et à sa cour les trois premiers actes d'une pièce nouvelle,
qui était Tartuffe^.
Fut-ce une surprise pour Louis XIV, un coup d'audace inat-
tendu que le poète, confiant dans sa faveur, fit tout à coup
éclater ? On aurait de la peine à croire que l'usage ne fût pas
de soumettre, sinon au Roi lui-même, tout au moins aux or-
1. Lycée ou Cours de littérature^ seconde partie, livre premier,
chapitre vi, vers la fin de la section 11.
2. Voyez au revers du titre, ci-dessus, p. 270.
3. Voyez ci-dessus, p. aSi et aSî, et ci-après, p. a-'S, note 2.
NOTICE. 273
donnateurs des fêtes, les pièces nouvelles qu'on y représentait.
En tout cas, est-il probable que sans avoir, de façon ou d'autre,
pressenti les dispositions de Louis XIV, Molière ait inopinément
introduit, au milieu des divertissements commandés, une œuvre
d'une telle portée? Une parole de Brossette semble, au pre-
mier abord, décisive : « Quand Molière composoit son Tar-
tuffe^ il en récita au Roi les trois premiers actes. « Brossette
s'exprime ainsi dans les pages curieuses et un peu trop négli-
gées jusqu'ici, où il ne fait, dit-il, que reproduire un long en-
tretien qu'il avait eu avec Boileau, à propos de deux vers de
Xéptire vu ^ . Nous ferons usage de toute la suite de cet en-
tretien, qui s'autorise du nom de Boileau ; mais on regrette de
n'avoir pas reçu plus directement un témoignage si considé-
rable, auquel celui qui nous l'a transmis ne semble pas avoir
laissé toute sa clarté et toute sa précision. Ainsi, dans les mots
que nous venons de citer, la précision manque. Que veut dire
cette récitation? La langue du temps permet d'hésiter entre
le sens d'une lecture et celui d'une représentation. Brossette
fait peut-être plutôt penser à ce dernier en continuant ainsi :
« Cette pièce plut à Sa Majesté, qui en parla trop avanta-
geusement pour ne pas irriter la jalousie des ennemis de Mo-
lière et surtout la cabale des dévots. M. de Péréfixe, arche-
vêque de Paris, se mit à leur tête et parla au Roi contre cette
comédie. Le Roi, pressé là-dessus à diverses reprises, dit à
Molière qu'il ne falloit pas irriter les dévots. »
L'exposé des faits marche un peu vite. Comprendrait-on
cependant que, dans ce rapide résumé de ses souvenirs, Boileau
eût tout à fait omis la représentation donnée le 12 mai à Ver-
sailles ? ce qui serait le cas si, par les mots : « récita les trois
premiers actes, r> il a voulu marquer une lecture au Roi ; et ne
vaut-il pas mieux penser qu'ils doivent s'entendre de cette re-
présentation, non d'une lecture préalable ? Ajoutons que, si
I. La note de Brossette, rédig 'e en 1702, est extraite d'un
manuscrit autographe de la Bibliothèque nationale ^^ sur lequel
nous en avons revu le texte ; elle a été donnée par M. A. Laverdet
a la suite de la Correspondance entre Boileau Despréaux et Brossette
(i858), p. 563 et suivantes.
" Fonds français, n» i5 275, f"' 8g v» à 91 r".
MoirÈBE. IV 18
274 LE TARTUFFE.
cette lecture a été faite, il n'a sans doute pas été permis à Mo-
lière de s'en prévaloir, puisqu'il n'en parle ni dans sa préface,
ni dans ses placets; les récits officiels des fêtes ne la con-
statent pas non plus. Elle reste pourtant vraisemblable. Tout
au moins, nous supposerions quelque indication du sujet, du
plan, jointe à la demande qui dut être présentée d'une auto-
risation de jouer devant la cour la pièce inconnue.
Mais que, dans cette soirée du sixième jour des fêtes de mai
1664, où elle parut pour la première fois, la comédie des-
tinée à soulever tant de tempêtes ait été, à l'improviste ou
non, produite par le poète, pourquoi celui-ci n'en donna-t-il
que trois actes? N'était-elle vraiment pas encore terminée?
et n'y eut-il là qu'un empressement de Molière à contribuer,
sans se faire attendre, aux plaisirs d'une fête royale, avec la
pensée que cet empressement serait une excuse pour une pièce
inachevée, comme il venait d'en être une pour la Princesse
cTÉlide, commencée en vers, finie à la hâte en prose, présentée
à l'état d'ébauche ? En même temps crut-il qu'avant de pousser
plus loin le travail de cette œuvre hardie, il était sage d'en
essayer l'effet sur celui qui allait en être le juge souverain? Ou
bien croirons-nous plutôt que le dénouement tout prêt ait été,
de propos délibéré, tenu en réserve? Ce pouvait être un arti-
fice habile pour tenir en suspens la curiosité et l'intéresser à
ne pas égorger l'auteur avant qu'il l'eût satisfaite. D'autres
entreverront ce calcul plus sérieux de Molière, qu'on ne vou-
drait pas courir le risque de le décourager en l'arrêtant au milieu
d'un beau travail, tandis qu'on aurait peut-être moins craint de
lui faire garder en portefeuille une pièce terminée, qui pourrait
toujours en sortir dans une meilleure occasion. Une auti"e ex-
plication enfin serait que Molière aurait songé à donner une
marque de déférence et de respect en feignant de n'avoir pas
attendu, pour consulter le jugement du Roi, d'avoir mis la
dernière main à sa tentative, et qu'il se serait ménagé par là,
si on ne lui défendait pas de la continuer, l'inappréciable avan-
tage de ne l'avoir achevée que par ordre en quelque sorte.
Ces diverses conjectures ont plus ou moins de vraisemblance;
mais aucun fait positif ne nous autorise à dire que la pièce, jouée
incomplète, en réalité cependant fût déjà tout entière écrite.
Une seule chose ne serait pas ci'oyable, c'est que le plan ne fût
NOTICE. 275
pas dès lors arrêté et que l'auteur eût si avant pousse' son tra-
vail sans bien savoir où il allait. Il est vrai qu'on lui a reproché
son insouciance des dénouements, la négligence visible dans
plusieurs d'entre eux ; nous avons d'autant moins envie de la
nier, qu'elle ne nous paraît pas là très-regrettable. Mar-
montel a sur ce sujet des réflexions pleines de bon sens * . Mais
ici les trois premiers actes engagent si fortement l'action
entre l'hypocrite et sa crédule victime, qu'il semblerait im-
possible de les avoir écrits sans avoir préparé et noué les
événements avec prévoyance et de manière à en faire sortir,
par une justice proportionnée, pour la sottise une épreuve
dure, mais d'un moment, pour la scélératesse une })unition qui
sût la désarmer et l'écraser^. On ignore néanmoins si une
I. Eléments de littérature^ à la fin de l'article Dénouement.
3. M, Michelet, qui, dans le tome XIII de son Histoire de France^
a parlé de Molière et du Tartuffe avec toutes sortes de vues origi-
nales et très-propres à faire réflécliir, mais où il entre trop de fan-
taisie, couperait court, si on l'écoutait, à toutes ces questions :
Pourquoi joua-t-on aux fêtes de Versailles Tartuffe inachevé?
Les deux derniers actes étaient-ils cependant déjà prêts? et, si le
dénouement était encore à écrire, l'auteur n'en avait-il pas du
moins arrêté tout le plan? Selon l'historien ", la pièce était « com-
plète en trois actes, et plus forte ainsi. » Par la suite, y furent
cousus « deux actes, qui font une autre pièce, pour l'apothéose du
Roi. » De telles assertions étonnent. Il suffit de lire les trois actes
pour juger s'ils font une pièce entière. A la fin de l'acte III, tout
demeure encore en suspens. M. Michelet eût du moins bien fait de
dire où 11 avait trouvé quelque raison de supposer qu'on joua de-
vant le Roi, en mai 1664, tout autre chose que les trois premiers
actes, tels à peu près que nous les avons, un premier Tartuffe com-
plet avec son dénouement aujourd'hui inconnu. Nous n'oublions
pas ce qu'on lit dans l'édition originale des Plaisirs de l'Ile enchan-
tée^: « Sa Majesté fit jouer une comédie nommée Tartuffe. » La va-
riante : « fit jouer les trois premiers actes d'une comédie «est
seulement dans l'édition de 1682. Il est invraisemblable cependant
que la Grange et Vinot n'aient point parlé en connaissance de
cause lorsqu'ils ont introduit cette correction, et lorsque, dans la
note placée sous le titre de Tartuffe, ils ont affirmé de nouveau que
Molière n'avait donné d'abord, à Versailles, que les trois jiremiers
"Édition Chamerot, 1860, p. 112. — * Cl-tlessus, p 23i.
a76 LE TARTUFFE.
partie importante, beaucoup jikis assure'ment qu'un détail, du
dénouement, l'intervention de l'autorité royale, qui a paru à
tant de critiques un Deus ex machina, était déjà dans le dessein
de Molière, ou s'il n'y songea qu'après les violentes attaques
qui le mirent dans la nécessité de redoubler d'efforts pour ga-
gner son juge. Nous ne penchons pas, pour nous, à admettre
qu'il en ait eu l'idée si tard. Le dernier événement qui dénoue
l'action n'est pas, il s'en faut, aussi peu nécessaire qu'on l'a
prétendu : il sortait naturellement, sinon de tous les incidents
de la comédie, du moins de la conception entière du sujet,
l'auteur ayant voulu montrer la fausse dévotion en train de
devenir maîtresse de la société avec une entière sécurité d'inso-
lence, si la plus haute des puissances tutélaires ne l'arrêtait pas *.
On serait extrêmement curieux de connaître dans tous ses
détails et jusque dans ses moindres incidents ce que fut cette
représentation des trois premiers actes de Tartuffe devant le
Roi, les deux Reines, toute cette cour brillante, cette foule de
plus de six cents personnes ^ invitées aux fêtes de Versailles ;
quelles impressions diverses elle fit sur les spectateurs; quelles
hardiesses peut-être, atténuées plus tard, Molière y avait ris-
quées; ce qu'avait pu y ajouter le jeu des acteurs, quand nulle
censure n'en avait encore gêné la liberté ; sous quel costume on
vit paraître alors le personnage dont les habits mêmes devaient
avoir l'ostentation d'une fausse sainteté. La discrétion, qui n'est
qu'à moitié étonnante, de tant de témoins a vite laissé retom-
ber le rideau sur cette mémorable soirée où Tartuffe fit sa
première apparition. Russy lui-même, qui était là, n'a rien
noté, se bornant à dire dans ses Mémoires qu'il avait vu la
fête, et l'avait admirée*. Marigny, dont nous avons donné
plus haut la lettre", est d'une réserve évidemment calculée au
sujet de lavant-dernière journée des divertissements, qui sem-
blerait ne lui avoir laissé d'autre souvenir que celui de la ma-
actes d'une comédie inachevée, et qu'il ne la produisit entière que
dans la représentation du Raincy.
1. Vovez ci-après, p. 347 ^^ suivantes.
2. Voyez, ci-dessus, p. 109.
3. Voyez ci-dessus, p. 92, fin de la note 2.
4. Pages 25 1 et suivantes.
NOTICE. 277
gnifique loterie. Cet homme d'esprit ne pensait pas sans doute
que Tartuffe eût moins de valeur que cette galante distri-
bution de bijoux offerts aux dames. Mais avoir été très-hardi
au temps de la Fronde était une raison pour se donner garde
de l'être en 1G64. La grande relation des Plaisirs de l'Ile
enchantée nous apprend seulement que la comédie jouée le
12 mai fut « trouvée fort divertissante, » et qu'on ne
douta point des bonnes intentions de l'auteur. Cela suffisait ;
quant à donner la ph\sionomie de la mémorable représen-
tation, il n'y avait pas à y songer; et ceux qui écrivirent la
Relation se contentèrent de faire envisager l'interdiction de
toute représentation publique sous un jour assez peu décou-
rageant pour faire espérer que plus tard elle serait levée.
Voilà tout ce qu'on trouve dans ces ligues' qui furent pro-
bablement soumises à l'approbation de la puissance, et dont la
rédaction est assez habile pour faire conjecturer que Molière
lui-même les a écrites ou pour le moins inspirées^.
Nous croyons à l'impression favorable du Roi, qui n'est pas
expressément et directement attestée par ce passage de la
Relation, mais indiquée avec discrétion. Molière a montré une
assurance plus hardie à s'en autoriser dans sa Préface^ écrite
en i66g, où il invoque en faveur de sa comédie « le jugement
du Roi et de la Reine, qui l'ont vue. 33 Le premier Placet^ pré-
senté en 1664. raj)pelle à Louis XIV qu'il avait eu « la bonté
de déclarer qu'il ne trouvoit rien à dire » dans la pièce, bien
qu'il eût défendu de la produire en public. Ces affirmations,
dont la vérité ne semble pas douteuse, lorsqu'elles s'adressaient
au Roi lui-même, ne sauraient être démenties par les louanges
que la Gazette du 17 mai 1664 donne au fils aîné de l'Eglise
pour avoir jugé « la pièce de théâtre intitulée l' Hypocrite.... ab-
solument injurieuse à la religion et capable de produire de
très-dangereux effets'. 3) Il est évident que là, sous l'inspira-
tion de puissantes influences, on rend beaucoup trop propres à
Louis XIV des scrupules qu'il ménagea sans les partager. Ces
scrupules furent certainement ceux d'un assez grand nombre
1. Voyez ci-dessus, p. iTti-ili.
2. Voyez p. 92 et note i.
3. Voyez la note 2 de la page iSa.
278 LE TARTUFFE.
des spectateurs de la représentation du 12 mai. Il ne faut
pas trop les chercher dans la jeune cour. Parmi les scandalisés
nous pouvons, avant tout, compter la Reine mère. Ce n'est pas
à elle que Molière a pu attribuer le jugement bienveillant que,
dans sa Préface, il ne séparait pas de celui du Roi ; c'est évi-
demment à la jeune Reine. Nul doute que Marie-Thérèse n'ait
montré en 1664 beaucoup de goût pour la pièce dont nous la
verrons si bien s'amuser en 1669, quand l'autorisation de la
jouer en public eut été accordée. Mais tout autres étaient les
dispositions d'Anne d'Autriche.
Ce fut pendant les fêtes mêmes de Versailles qu'elle « sentit,
dit Mme de Motteville^ les premières douleurs de son cancer.»
Ces approches, qu'elle reconnut à ce moment, des cruelles souf-
frances et de la mort devaient exalter une dévotion qui déjà était
devenue toute sa vie. Il est probable aussi que l'inquiétante
licence accordée aux railleries du poète comique contre la haire
et la discipline et contre la condamnation du train du monde,
de ses parures, de ses plaisirs, lui parut un signe malheureux
de la guerre plus ou moins sourdement faite alors par les pas-
sions du Roi aux personnes austères de la cour. Nous n'avons
sans doute pas à regarder comme une marque du méconten-
tement de la Reine mère son dé|)art de Versailles, le lendemain
même de la représentation des trois actes de Tartuffe, un jour
avant le départ de Louis XIV. Elle vint s'enfermer au Val-de-
Grâce; mais c'était à cause de l'anniversaire de la mort de
Louis XIII, qui fut célébré le i4 dans l'église de Saint-Denis^.
La retraite où elle entra avant la fin des divertissements ne
put donc paraître une protestation contre une hardiesse qui
l'avait choquée. Il n'en serait pas moins difficile de croire que
cette fois Molière ait eu le droit de lui dire, comme il l'avait
fait dans l'épître dédicatoire de la Critique de V Ecole des
femmes, qu'elle n'avait pas dédaigné de rire de cette même
bouche dont elle priait si bien Dieu'. Dans cette épître
même, quand il la louait de « prouver si bien que la véritable
dévotion n'est point contraire aux honnêtes divertissements, »
1. Mémoires, tome IV, p. 343 de l'édition de M. F. Riaux.
2. Gazette du 17 mai, p. 480.
3. Voyez tome III, p. Sog.
NOTICE. 279
on voit qu'il sentait déjà la nécessité d'envelopper dans un
compliment une respectueuse apologie et de désarmer un rigo-
risme fort à craindre. La Reine mère avait été vraisemblable-
ment de ceux à qui l Ecole des femmes avec le sermon d'Ar-
nolphe n'avait pas tout à fait semblé un « divertissement
honnête. » Moins honnête encore pouvait-elle trouver Tar-
tuffe. Sa désapprobation fut notoire ; et il n'y a aucune raison
de tenir pour contraires à la vérité les affirmations très-posi-
tives à ce sujet du pamphlet publié en i665 sous le nom du
sieur de Rochemont. Dans les Observations sur.... le Festin de
Pierre, dont nous parlerons dans la Notice de cette comédie*,
le libelliste, accusant Molière de « porter avec audace la main
au sanctuaire, » ne manque pas de lui reprocher de blesser
par là les sentiments de la mère du Roi. « Il n'est point hon-
teux, dit-il, de lasser tous les jours la patience d'une grande
Reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou
supprimer ses ouvrages. » L'ouvrage supprimé auquel il fait
allusion, c'est Tartuffe. Plus loin il le nomme, et dit expres-
sément que la Reine n'avait pas caché la mauvaise impres-
sion qu'elle avait reçue de cette comédie : « S'il [Molière)
a perdu tout respect pour le Ciel (ce que pieusement je ne
veux pas croire), il ne doit jias abuser de la bonté d'un grand
prince ni de la piété d'une Reine si religieuse, à qui il est à
cliarge et dont il fait gloire de choquer les sentiments. L'on
sait qu'il se vante hautement qu'il fera paroître son Tartuffe
d'une façon ou d'autre ; et le déplaisir que cette grande Reine
en a tcmoigué n'a pu faire impression sur son esprit ni mettre
des bornes à son insolence. » Un défenseur de Mohère, dans
la réponse, concertée peut-être avec celui-ci, qu'il fit aux Ob-
servations de Rochemont^, y releva, comme un artifice de po-
lémique, le soin qu'il avait pris de « faire parler la Reine mère;
mais l'on fait souvent parler les grands sans qu'ils y aient pensé.
La dévotion de cette grande et vertueuse princesse est trop
solide pour s'attacher à des bagatelles qui ne sont de consé-
1. Voyez ci-après, à l'appendice de Dom Juan.
2. Lettre sur les Observations cVune comédie du sieur Molière, intî^
talée le Festin de Pierre^ chez Gabriel Quinet, i665. Voyez aussi à
l'appendice de Dom Juan,
28o LE TARTUFFE.
quence que pour les tartufles'. » Admettons que Rochemont
ait exagéré le mécontentement et l'indignation de la Reine
mère : il n'a pu abuser de son nom par un entier mensonge.
Les plaintes d'Anne d'Autriche ne furent certainement pas
les seules qui assaillirent le Roi, Rien d'autres qu'elle s'étaient
sentis blessés et ne se turent pas. La voix du clergé dut être
entendue une des premières. Ce que Brossette dit de M. de
Péréfixe, dans le passage tout à l'heure cité*, semble pouvoir
se rapporter à ce moment même de 1664, quoique rien, à vrai
dire, ne reste plus vague que les dates des faits dont il parle
d'après Boileau. Il faut peut-être aussi faire remonter jusqu'au
temps des fêtes de Versailles les protestations du premier pré-
sident Guillaume de Lamoignon contre l'inconvenante inter-
vention des comédiens dans les choses de la morale chrétienne
et de la religion, ainsi qu'il s'exprimait plus tard'.
Les réclamations fineut assez vives, les influences assez
puissantes pour que Louis XIV ne crût pas devoir, dans le
moment, y résister. Après la clôture des divertissements, le
mercredi 14 mai» surlendemain de la soirée de Tartuffe, il était
parti pour Fontainebleau. Il est probable que ce ne fut pas de
là, mais à Versailles même, avant son départ, (ju'il avertit Mo-
lière des inconvénients qu'aurait une représentation publique.
Quoi qu'il en soit, l'interdiction est antérieure au 17 mai, date
de la note ci-dessus rappelée de la Gazette où il est question
des défenses faites ««^'«cVe de représenter Z'//j/?ocA?7f?. Ces dé-
fenses avaient été signifiées dans des termes pleins de bienveil-
lance. Si l'on en croit Brossette'', le Roi aurait « dit à Molière
qu'il ne falloit pas irriter les dévots, qui étoient gens impla-
cables, et qu'ainsi il ne devoit pas jouer son Tartuffe en public.
Sa Majesté se contenta de parler ainsi à Molière, sans lui or-
donner de supprimer cette comédie. » Nous avons là, ce nous
semble, une traduction un peu libre du langage Je Louis XIV,
qui sur les dévots dut être plus réservé. Mais de bonnes pa-
roles dites par le Roi sont certaines. Molière les atteste dans
son premier placet, où il dit combien le coup sensible qu'il avait
1. Le mot est partout imprimé ainsi dans l'édition originale de
cette réponse aux Observations. Voytz ci-après, p. 3 12, note 3.
2. Ci-dessus, p. 273. — 3. Voyez ci-après, p. 3i8. — 4- Folio Sgv».
NOTICE. 281
reçu par l'interdiction de sa pièce (il se sert un peu inexacte-
ment du mot de « suppression ») fut adouci <( par la manière
dont S(i Majesté s'étoit expliquée sur ce sujet. »
M. Loiseleur, qui, d'après V Itinéraire des Rois de France^
place le départ du Roi pour Fontainebleau à la date non du
i4 niai, mais du i6\ dit que Molière l'y suivit*. Il n'a peut-
être pas entendu que ce fut le jour même où Louis XIV quitta
Versailles. Où aurait-il trouvé la preuve de ce fait, qui est peu
vraisemblable ? Toutefois Molière ne tarda pas beaucoup à se
mettre en route pour aller plaider sa cause. Le Registre de la
Grange nous apprend que la troupe partie pour Versailles
le dernier du mois d'avril y séjourna jusqu'au 22 mai. Il est
impossible de ne placer qu'après la tin de ce séjour les
voyages que le chef de la troupe lit à, Fontainebleau avant
le 24 mai, d'après le témoignage de la Muse historique.
C'est, en effet, dans sa lettre du 24 mai que Loret dit:
.... Un quidam m'écrit,...
Que le comédien Molière
Avoit fait quelque plainte au Roi,
Sans m'expliquer trop bien pourquoi,
Sinon que sur son Hypocrite^ ^
Pièce, dit-on, de grand mérite
Et très-fort au gré de la cour,
Maint censeur daube nuit et jour.
Afin de repousser l'outrage.
Il a fait coujj sur coup voyage
Et le bon droit représenté
De son travail persécuté,
Loret ajoutait qu'il ignorait encore le succès de ces doléances
de Molière, et qu'il voulait
.,,. Être en ce cas
Disciple de Pythagoras,
Le silence était en effet prudent ; tout le monde sentait que
1. Le ifi fut la date de Tarrivée ; Y Itinéraire indique les deux
couchées du voyage : Chilly, le 14 ', la Maison-Rouge, le i5.
2. Voyez les Points obscurs de la vie de Molière (Par'is^ 1877), p. 299.
3. Loret met en note à la marge : « Comédie morale. »
282 LE TARTUFFE.
raffaire était délicate, que la faveur royale penchait du côté de
l'auteur de la comédie, mais que les colères soulevées étaient
aussi nombreuses qu'actives et appuyées du plus redoutable
crédit. La lutte engagée allait durer cinq ans avant le triomphe
définitif de Molière sur les hésitations très-naturelles du Roi
entre son goût pour un homme de génie qu'il aimait et les
ménagements qu'il devait non pas à la ligue des hypocrites,
mais aux alarmes consciencieuses de la piété. Le protecteur des
lettres était aussi le protecteur de la religion ; et l'affaire de
Tartuffe, il faut le reconnaître, était embarrassante, dès qu'il
n'était pas admis par des personnes très-sincères que, malgré
la distinction faite par Molière entre le visage et le masque *,
les coups portés à celui-ci eussent entièrement ménagé celui-là.
De la violence des attaques auxquelles Molière fut en butte
dès ces commencements de Tartuffe on se fait une idée par un
petit écrit qui n'est uq chef-d'œuvre ni de bon goût ni de bon
sens, mais qui ne sera jamais oublié, parce qu'il est cité dans le
premier placet de Molière^. L'auteur de Tartuffe n'aurait pas
daigné se plaindre si le pamphlet, dans sa ridicule fureur,
avait été sans importance et sans danger. Le Roj glorieux au
monde, ou Louis XIV le plus glorieux de tous les rois du monde
(c'est le titre de cet écrit) était l'œuvre d'un des curés de Pa-
ris, celui de Saint-Barthélemy, paroisse du Palais. Ce curé, du
nom de Pierre RouUé^, nous apprend lui-même en quel temps
1. Le Tartuffe^ vers 334-
2. Quand ce placet fut imprimé on put y lire seulement : « Un
livre composé par le curé de.... » Les copies de Conrart, de Trallage
et de Deuys Gotlefroy ont, au lieu des points, les mots: « de Saint-
Barthélemy. » L'intitulé, plus explicatif encore, que porte la copie
de Conrart, a fait connaître à M. Taschereau le premier qu'il s'agis-
sait de l'opuscule ayant pour titre : le Roi glorieux : voyez ci-après,
p. 385, note I.
3. « Maître Pierre Roullé,... docteijir de la maison et société de
Sorbonne, et curé de Saint-Barthélemy » (dans la Cité, sur l'empla-
cement du Tribunal de commerce), avait, dès i643, prononcé dans
son église une oraison funèbre de Louis XIII, qu'il publia la même
année sous le titre de Triomphe de la vie, des actions et vertus de feu
Louis le Juste, avec une dédicace à Mazarin. Le Dauphin, dédié a
la maréchale de la Mothe-Houdancourt, fut sans doute son dernier
ouvrage. Il fut achevé d'imprimer le 17 octobre 1664. M. Tasclie-
NOTICE. 283
il se livra à ses invectives contre Molière. C'e'tait pendant
le séjour du Roi à Fontainebleau : « Sa Majesté, dit l'auteur
de l'injurieux opuscule, est maintenant en son château royal
de Fontainebleau...; mais il n'y est allé qu'après une action
héroïque et royale, véritablement digne de la grandeur de
son cœur et de sa piété et du respect qu'il a pour Dieu et pour
l'Eglise.... Un homme, ou plutôt un démon vêtu de chair et
habillé en homme, et le plus signalé impie et libertin qui fut
jamais dans les siècles passés, avoit eu assez d'impiété et d'abo-
mination pour faire sortir de son esprit diabolique une pièce
toute prête d'être rendue publique, en la faisant monter sur
le théâtre, à la dérision de toute l'Eglise, et au mépris du ca-
ractère le plus sacré et de la fonction la plus divine, et au mé-
pris de ce qu'il y a de plus saint dans l'Eglise, ordonné du
Sauveur pour la sanctification des âmes, à dessein d'en rendre
l'usage ridicule, contemptible, odieux. Il méritoit par cet
attentat sacrilège et impie un dernier supplice exemplaire et
public et le feu même avant-coureur de celui de l'enfer, pour
expier un crime si grief de lèse-majesté divine, qui va à ruiner
la religion catholique en blâmant et jouant sa plus religieuse et
sainte pratique, qui est la conduite et direction des âmes et
des fiimiiles par de sages guides et conducteurs pieux. Mais
Sa Majesté, après lui avoir fait un sévère reproche, animé
d'une juste colère, par un trait de sa clémence ordinaire, en
laquelle il imite la douceur essentielle à Dieu, lui a, par abo-
lition, remis son insolence et pardonné sa hardiesse démonia-
que, pour lui donner le temps d'en faire pénitence publique
et solennelle toute sa vie. Et, afin d'arrêter avec succès la
vue et le débit de sa production impie et irréligieuse et de sa
poésie licencieuse et libertine. Elle lui a ordonné, sur peine de
la vie, d'en suppi'imer et déchirer, étouffer et brûler tout ce
qui en étoit fait, et de ne plus rien faire à l'avenir de si in-
digne et infamant, ni rien produire au jour de si injurieux à
Dieu et outrageant l'Église, la religion, les sacrements, et les
reau dit, dans son Histoire de Molière (3« éd., livre III, note 3),
que Pierre Roullé fut inhumé le 9 juillet 1666. Il n'était donc plus
là quand de nouveaux obstacles arrêtèrent la comédie de Molière,
après la première représentation publique (août 1667).
284 LE TARTUFFE.
officiers les plus nécessaires au salut, lui déclarant publique-
ment et à toute la terre qu'on ne sauroit rien faire ni dire qui
lui soit plus désagréable et odieux, et qui le touche le plus au
cœur que ce qui fait atteinte à l'honneur de Dieu, au respect
de l'Église, au bien de la religion, à la révérence due aux
sacrements' » Si l'on avait lieu de ci'oire le curé de Saint-
Barthélémy toujours exactement informé des faits, ou soigneux
de ne les pas altérer, une petite question sur laquelle nous
laissions tout à l'heure un faible doute, se trouverait tranchée
par son témoignage, lorsque, parlant du voyage de Louis XIV
à Fontainebleau, il dit : « Mais il n'y est allé qu après une
action héroïque et royale. « A la rigueur il pourrait faire auto-
rité sur ce point très- secondaire, où la passion n'avait pas grand
intérêt à commettre une erreur ; sur d'autres bien moins indif-
férents, ou bien il a voulu se tromper, ou il a été singulière-
ment crédule aux bruits répandus parmi les zélés. Rien de plus
contraire à la vérité historique que cet ordre donné par
Louis XIV au poète de déchirer et de brûler sa comédie. A
aucun moment, nul ordre donné de Versailles ou de Fontaine-
bleau ne vint, au grand dommage de la postérité et des
lettres françaises, condamner le chef-d'œuvre aux flammes.
Tels étaient cependant les emportements du maladroit et fou-
gueux champion de l'Eglise, que cet auto-da-fé même eût été à
ses yeux une clémence excessive. Il fallait brûler l'auteur en
personne, en attendant l'éternité du même supplice dans l'enfer.
Ces fureurs du curé de Saint-Barthélémy n'ont jias été immor-
talisées seulement par le placet de Molière, mais par la belle
épître vn de Boileau ; car ce ne peut être à Bi>urdaloue, c'est,
on n'en saurait guère douter, à Pierre RouUé que pensait l'il-
lustre ami de Molière lorsqu'il écrivait ces vers :
L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu,
Pour prix de ses bons mots le condamnoit au feu.
I. Pages 47-5o. Nous citons le pamphlet d'apr(''S l'exemplaire de
la Bibliotlièque nationale, petit volume in-12 de 91 pages. M. Paul
Lacroix pense que ce volume, relié en maroquin rouge, semé de
fleurs de lis et doré sur tranche, est celui-là même que l'auteur
avait présenté à Louis XIV. Voyez sa A'otice bibliographique^ en
NOTICE. 285
Le libelle du Roi glorieux au monde étant ainsi devenu à
jamais fameux, il n'est pas sans intérêt de nous rapprocher, au-
tant qu'il est possible, de sa véritable date. On a vu qu'il fut écrit
pendant le séjour du Roi à Fontainebleau, c'est-à-dire avant
le i3 août i66/|. Il le fut après le 28 juillet, jour où le cardi-
nal-légat, Chigi, neveu du pape Alexandre VII, vint porter à
Louis XIV les excuses de l'insulte faite au duc de Créqui; car
dans les pages (41 et 42) qui précèdent immédiatement ses
anathèmes contre Molière, Roullé parle du Légat comme s'étant
déjà présenté, et ayant été « agréablement prévenu et devancé
des marques d'estime que Sa Majesté fait de sa personne, des
démonstrations d'amitié qu'elle lui a rendues et lui ftiit rendre
par ses sujets. »
a Ce livre (le Roi glorieux) a été, dit Molière dans son pla-
cet, présenté à Votre Majesté. » On peut induire de quelques
mots du même placet que ce fut après le jugement donné
par le Légat sur la pièce. Que fit Louis XIV ? Est-il vrai
que « l'édition entière du pamphlet dans lequel Molière et le
vicomte de Turenne étaient indignement outragés fut saisie et
détruite par les ordres du Roi * ? :» Plusieurs exemplaires du
Roi glorieux ont cependant été retrouvés depuis qu'il a été si-
gnalé à l'attention des bibliophiles. Cela ne suffit sans doute
pas à prouver qu'il n'y ait pas eu ordre de destruction ; mais
que la suppression d'un récit dont l'auteur était un curé de
Paris, et dans lequel le Roi était loué avec tant d'idolâtrie,
ait été accordée à des sollicitations de Molière, rien n'est plus
invraisemblable. Les plaintes de Turenne auraient peut-être
obtenu plus facilement un acte de sévérité ; mais on aurait
de la peine à croire qu'il se fût regardé comme si « indigne-
ment outragé ». Le curé de Saint-Rarthélemy avait parlé avec
beaucoup d'estime de ses grands services, déclarant qu'il avait
« toute la passion possible de faire état « de lui. Il insinuait
seulement qu'il aurait tort de prétendre « être hors du rang et
de l'ordre des autres, parce qu'il est souverain, n et con-
tête de la réimpression du Boy glorieux^ qu'il a donnée à Genève,
chez J. Gay et lils, 1867.
I. Y ojezla. Bibliographie moUéresque de M. Paul Lacroix (2^ édi-
tion, 1875), p. 261.
286 LE TARTUFFE.
statant avec regret qu'il « n'est point de la religion ve'ritable
et catholique, qu'il faut nécessairement professer pour être
agréable à Dieu et se sauver, » il en concluait que « l'indus-
trie et l'adresse qu'il a au fait des armes et en la conduite
des troupes et des armées » avait été pour moins peut-être
dans ses glorieux succès que la considération du Dieu con-
ducteur des armées pour « la justice des armes, l'intérêt et
la gloire du Roi qui l'employoit *. » Y avait-il là beaucoup
de quoi se fâcher et demander la suppression de l'écrit ?
D'autres personnes^ ont été d'avis que le Roi glorieux avait
encouru cette suppression pour avoir compromis le Roi vis-à-
vis de ses ennemis, comme de ses alliés, par quelques paroles
indiscrètes sur ses desseins. Louis XIV ne connaissait guère,
ce nous semble, une prudence si craintive, et ne pouvait s'i-
maginer que le petit livre d'un curé, peu suspect de bien con-
naître ses secrets diplomatiques, risquât de lui faire quelque
grosse affaire avec les puissances étrangères.
Tout ce qu'il est permis de croire, c'est que le Roi aurait
fait avertir Pierre Roullé de garder un peu plus de mesure, et
témoigné quelque désapprobation de sesextravagances. Il semble
que le curé de Saint-Barthélémy ait fait allusion à ce blâme
dans un passage de son opuscule du Dauphin, publié environ
deux mois après. Ce passage termine l'avis Ju lecteur. Il y
avoue qu'il peut être tombé, par ignorance, dans bien des fau-
tes; mais ce on doit lui faire la grâce entière de les attri-
buer à son affection,... n'ayant rien fait que par un pur
amour, et passion d'hommage et de respect envers Leurs Ma-
jestés,... sans volonté quelconque de nuire à personne'. »
C'est le ton d'un homme qui a reçu quelque réprimande, mais
en a été quitte pour ce petit désagrément.
Le Roi était depuis deux mois à Fontainebleau lorsque Mo-
lière et sa troupe y furent appelés le 21 juillet; ils y demeu-
rèrent jusqu'au 1 3 août, reprirent la Princesse cTÉlide, dont il
1. Pages 12 et i3.
2. M. Edouard Thierry, dans sa Notice biographique sur la
Grange, p. x, note i.
3. Cette citation a été faite par M. Edouard Thierry dans le pas-
sage de sa notice auquel renvoie la note précédente.
NOTICE. 287
y eut quatre représentations, et jouèrent une fois la Théhaïde
de Racine, encore dans sa nouveauté. Ces spectacles parais-
sent avoir été commandés surtout pour faire honneur à ce
Légat du saint-siége qui, suivant la remarque plaisante de Gui
Patin*, était j « inverso online et rnutata rerum facie, venu
en France quérir des indulgences. « Le neveu du Pape ne
se croyait pas obligé, parce qu'il célébrait la messe dans la
grande chapelle du château, de se tenir à l'écart des divertis-
sements mondains. Dès le surlendemain de son arrivée, le mer-
credi 3o juillet, comme nous l'apprend la lettre de Loret en
date du 2 août, il allait à la chasse avec le Roi, tuait lapins et
perdreaux, et le soir assistait à la représentation de la comédie
et du ballet de la Princesse d' Elide. On a déjà rappelé, dans
la Notice de cette dernière pièce ^, que, suivant la Gazette, la
galanterie de la comédie composée pour les Plaisirs de l'Ile
enchantée lui avait semblé très-agréable. La licence des théâtres
italiens l'avait habitué à beaucoup de modération dans la sévé-
l'ité. C'était donc un homme en qui Molière devait espérer de
trouver pour son Tartuffe un juge indulgent, dont l'autorité
serait d'un grand secours. Il ne manqua pas de solliciter l'hon-
neur de lui faire une lecture de la comédie condamnée par la
dévotion de France. Le Légat y consentit, et la dévotion ultra-
montaine écouta la pièce avec moins de scrupules. Dans son
premier placet, Molière se prévaut de « l'approbation de Mon-
sieur le Légat. » Il y joint celle « de la plus grande partie de
nos prélats » ou « de Messieurs les prélats, » car le texte a
cette variante', qui laisse douter s'il s'agit bien d'évêques fran-
çais, ou de prélats romains venus à la suite du légat Chigi.
Nos rigoristes furent plus irrités contre celui-ci que disposés à
se laisser désarmer par l'exemple de tolérance qu'il leur don-
nait. Rochemont lui fait la leçon avec une assez piquante amer-
tume, dans ses Observations sur le Festin de Pierre : « L'Italie,
dit-il, a des libertés que la France ignore Molière ne se
soucie pas de mettre en compromis l'honneur de l'Eglise pour
se sauver, et il semble, à l'entendre parler, qu'il ait un bref
r. Lettre du 3o mai 1664, dans le Nouveau recueil de Lettres
choisies de feu M. Guy Patin (Roterdam, lyaS), tome IV, p. 262.
2. Voyez ci-dessus, p. 94.
3. Voyez ci-après, p. 388, note 6.
288 LE TARTUFFE.
particulier du Pape pour jouer des pièces ridicules, et que Mon-
sieur le Légat ne soit venu en France que pour leur donner son
approbation. " Le Roi ne jugea sans doute pas ainsi de cette
approbation : elle dut lui faire plaisir, et ce fut peut-être pour
cela même qu'elle fut donnée par le Légat, qui tenait à être agréa-
ble. Aussi, quoique la proscription du Tartuffe fût maintenue,
on la voit vers ce temps-là fort restreinte, et beaucoup de fa-
veur évidente mêlée à la demi-rigueur.
Un signe de mécontentement aurait facilement empêché les
lectures particulières, et rien ne paraît en avoir gêné la li-
berté. La date d'une de ces lectures, suspendue volontairement
par l'assistance, nous est donnée dans la Lettre de Racine aux
deux apologistes de Nicole*. Elle eut lieu ou, pour mieux dire,
elle allait commencer chez une des amies de Port- Royal, la du-
chesse de Longueville ou Mme de Sablé, si quelqu'un n'avait
averti qu'elle ne convenait pas le jour où l'on ôtait à la pieuse
maison ses vénérables Mères. C'était donc le 26 août 1664^,
deux semaines à peine après que Molière était revenu de Fon-
tainebleau. Ce fut probablement vers cette même époque, puis-
qu'il ne s'agit encore que des trois premiers actes de Tartuffe,
que la lecture en fut faite, suivant le Ménagiana, chez l'aca-
démicien Henri-Louis Habert de Montmor, grand ami, comme
Molière, de Gassendi, en présence de Ménage, de Chapelain,
de l'abbé de Marolles et de quelques autres personnes*.
Il y a aussi la fameuse lecture chez Mlle de Lenclos, dont
il est peut-être difficile de fixer le moment. L'abbé de Châ-
teauneuf fait dire à l'un des interlocuteurs de son Dialogue
sur la musique'* que Molière en raconta lui-même les particu-
larités « peu de jours avant qu'il donnât son Tartuffe. » Mais
de quelle représentation veut parler son Callimaque ? de celle
de 1664, ou de 1667, ou de 1669? « II nous cita, continue-t-il,
Léontium [Mlle de Lenclos), comme la personne qu'il connais-
soit sur qui le ridicule faisoit la plus prompte impression ; et il
1. OEiHTes de Racine, tome IV, p. 332.
2. Voyez le Port-Royal de Sainte-Beuve, tome III de la 3^ édi-
tion, p. 267, note I.
3. Ménagiana, i" édition, 1693, p. 5o.
4. Ouvrage posthume publié en 1726 ; voyez p. ii5 et 116.
NOTICE. 289
nous apprit qu'ayant été la veille lui lire son Tartuffe (selon sa
coutume de la consulter sur tout ce qu'il faisoit), elle l'avoit
payé en même monnoie par le récit d'une aventure qui lui
étoit arrivée avec un scélérat à peu près de cette espèce, dont
elle lui fit le portrait avec des couleurs si vives et si naturelles,
que si sa pièce n'eût pas été faite, nous disoit-il, il ne l'auroit
jamais entreprise, tant il se seroit cru incapable de rien mettre
sur le théâtre d'aussi parfait que le Tartuffe de Léontium. »
Voltaire, dans la. Préface du Dépositaire, ne fait-il qu'expliquer
ce que Châteauneuf n'avait pas développé ? ou prête-t-il à
Ninon, comme il semblerait, un récit différent ? « Tout le
monde sait, dit-il', que Gourville ayant confié une partie de
son bien à cette fille si galante et si philosophe, et une autre à
un homme qui passait pour très-dévot [le grand pénitencier
de Notre-Dame^ dit Beuchot), le dévot garda le dépôt pour lui,
et celle qu'on regardait comme peu scrupuleuse, le rendit fidèle-
ment sans y avoir touché. « On voit sur-le-champ que Mlle de
Lenclos ne put conter cette histoire qu'à propos de la cassette
d'Argas, remise à Orgon et déposée par lui entre les mains de
Tartuffe. La pièce aurait donc été achevée quand elle fut lue à
Ninon, ce que d'ailleurs, on l'a pu remarquer, le dialogue de
Châteauneuf semble bien faire dire à Molière lui-même ; et la
lecture aurait précédé de quelques jours la représentation pu-
blique de 1667 ou celle de 1669. Reste à savoir si Chraeauneuf
et Voltaire sont ici de très-sûrs historiens? Sainte-Beuve, d'un
autre côté, dit que la lecture de Tartuffe chez Mlle de Lenclos
passe pour avoir été la première de toutes. « C'est bien là,
ajoute-t-il, qu'il devait naître -.r. On naît où l'on peut, et pas
toujours où l'on doit. Voilà donc une petite question de chro-
nologie qui n'est pas tranchée.
L'histoire des lectures de notre comédie a d'autres dates
moins incertaines. Qui ne se souvient du vers aS de la satire ni
de Boileau, composée en i665?
Molière avec Tartuffe' y doit jouer son rôle.
L'auteur lui-même l'explique par cette note ajoutée en 1701 :
1. En 1772. Voyez tome VIII de l'édition Beuchot, p. 345.
2. Port-Royal^ tome III, p. 3o2.
Molière, iv 19
290
LE TARTUFFE.
« Le Tartuffe en ce temps-lù avoit été' défendu, et tout le
monde vouloit avoir Molière pour le lui entendre réciter. 5)
L'expression de Boileau : tout le monde, et ce vers même qui
nous montre une lecture du Tartuffe, avec Molière pour inter-
prète, promise par un homme médiocrement considérable sans
doute, comme un plaisir qu'il était de mode d'offrir à ses
hôtes, ne sont-ce pas des preuves, toutes contemporaines, qu'à
l'exception d'une représentation sur le théâtre, toute la publi-
cité possible de la célèbre comédie était tolérée ? Brossette
fait dire au même Boileau* : « C'est pourquoi [cest parce que
le Roi n'avait pas demandé la suppression de la pièce] Molière
ne se faisoit pas une peine de la lire à ses amis. « En ])areil
cas, le cercle d'amis, on vient de le voir, s'étend beaucoup.
Nous jiouvons constater bien plus larges encore, en ce
même temps, les exceptions qui laissaient fléchir la défense. Il
ne s'agit plus de simples lectures. Le aS septembre 16S4, une
seconde représentation des trois premiers actes du Tartuffe fut
donnée à Villers-Cotterets, chez le protecteur de la troupe de
Molière, le duc d Orléans, frère du Roi, qui régalait Leurs Ma-
jestés^. Anne d'Autriche cependant n'assista j)as (on s'en serait
douté) à un spectacle qui lui plaisait si peu'; le Roi non plus,
si, comme le dit la Gazette, il revint de Villers-Cotterets dès
le 24. Mais Loret, dans sa lettre du 27, date ce retour du
jeudi 25. Ce put être après la représentation. Il est assez
vraisemblable de chercher du côté de Madame, qui, avec
Monsieur, donnait ces fêtes, l'idée d'y faire jouer le Tartuffe
et assez de crédit auprès du Roi pour en avoir obtenu de
lui la permission. L'esprit libre et enjoué de la jeune Hen-
riette d'Angleterre, son goût littéraire très-fin, l'estime qu'elle
avait pour Molière, qui lui avait, on s'en souvient, dédié cette
comédie de t École des femmes, premier grief des dévots,
son antipathie pour la Reine mère, qu'elle ne devait pas
être fâchée de contrecarrer dans ses pieux scrupules, tout cela
1. A la suite du passage cité ci-dessus, à la fin de la page 280.
2. Voyez ci-dessus, p. 270.
3. a Le 18 de ce mois, la Reine mère retourna de Villers-
Cotterets au Château de Vincennes. » {Gazette du 27 septembre.)
La jeune reine, qiri était grosse, ne fît pas le voyage.
NOTICE. 291
peut justifier notre conjecture ; et ce ne serait pas seulement une
conjecture, si Brossette ne veut point parler d'une autre
représentation que de celle de 1664 à Villers-Cotterets, lors-
qu'il dit* : « Madame, première femme de Monsieur, avoit
envie de voir représenter le Tartuffe. Elle en parla au Roi
avec empressement, et elle le fit dans un temps où Sa Majesté
étoit irritée contre les dévots de la cour. Car quelques prélats,
surtout M. deGondrin, archevêque de Sens, s'étoient avisés de
faire au Roi des remontrances au sujet de ses amours (avec
Mlle de la Vallière, Mme de Montespan^) Tout cela déter-
mina Sa Majesté à permettre cà Madame que Molière joutât sa
pièce. 5> Nous ne savons si les remontrances de M. de Gon-
drin, oncle de M. de Montespan, sont bien de ce temps
de 1664, qui est celui de la Vallière, et non celui de Mme de
Montespan ni du soufflet qu'elle reçut de M. de Gondrin.
Mais, à part le détail qu'il ne faut pas demander trop exact à
Brossette, il est très-vrai qu'en 1664 le Roi n'était pas content
des dévots de la cour, des gens scrupuleux qui le gênaient,
par exemple des Navailles, et de ce que Mme de Motteville
appelle^ leurs « vertueuses fautes. « Ce moment est celui de
leur disgrâce. Si nous sommes porté à croire que Brossette a eu
en vue la représentation de Villers-Cotterets en 1664, c'est
qu'il parle comme s'il s'agissait d'une permission donnée à
Madame pour la première fois. Ce qu'il dit cependant pourrait
s'entendre aussi de quelque autre représentation autorisée plus
tard chez Madame, peut-être en 1667; d'autant plus qu'im-
médiatement après avoir mentionné la permission donnée par
Louis XIV à sa belle-sœur, il poursuit ainsi : « Le Roi étoit
à la veille de partir pour la campagne de Flandre, en
1667, M phrase qui peut se rapporter à ce qui suit, mais
aussi à ce qui précède. Dans la lettre en vers du 6 août de
cette dernière année", où Robinet parle à Madame de la re-
1. F'^s 8g yo et 90 r" de la note déjà citée ci-dessus, p. 278 et 280.
2. Dans le manuscrit de Brossette, le premier de ces iKjms
placés entre parenthèses est écrit au-dessus de l'autre, comme s'il
y avait incertitude, et peut-être intention d'effacer plus tard l'un
des deux.
3. Mémoires^ tome IV, p. 'i/\i, — 4° Voyez ci-après, p.3i3et3i4'
29^
LE TARTUFFE.
présentation publique de la veille, il semble lui rappeler qu'elle
avait un peu auparavant entendu l' Imposteur:
Vous avez encor dans l'esjirit
Toutes les choses qu'il vous dit;
Il occupe encor vos oreilles
Depuis le dernier jour qu'il vous raisonna tant.
Le Tartuffe trouva parmi les princes un autre appui que
celui d'Henriette d'Angleterre et de Monsieur, l'appui du
grand Condé, protecteur, dit Sainte-Beuve', de toute hardiesse
d'esprit. Dès les premiers commencements de la pièce, il en
avait pris la défense. C'était, au témoignage de Molière, huit
jours après qu'elle avait été défendue, et à l'occasion, comme
on sait, de Scaramouche ermite^ qui venait d'être joué devant
le Roi. Nous ne répéterons pas la piquante anecdote : on la
trouve à la fin de la Préface de Molière^. L'explication don-
née par Monsieur le Prince de la fortune difTérente qu'eurent
auprès des faux dévots les deux comédies est bien spirituelle,
et, sinon tout à fait sans réplique, du moins fondée sur une
observation qu'on a pu souvent vérifier.
Les mots de la Préface : « Huit jours après qu'elle eut été
défendue, » doivent faire penser, nous le croyons, à l'inter-
diction de 1664, non à celle de 1667 ; et alors Scaramouche
ermite aurait été joué à Fontainebleau, où les relations du
temps font connaître que Condé se trouvait pendant le séjour
du Roi en 1664. Cependant de Léris, dans son Dictionnaire
portatif.... des théâtres^, dit que cette farce italienne fut repré-
sentée à Paris en mai 1667; il entend donc qu'elle le fut à
la cour au mois d'août suivant. Mais, lorsque Tartuffe fut
défendu en 1667, Louis XIV se trouvait, comme nous le ver-
rons, à l'armée de Flandre, et il y resta tout le mois.
Le même prince, qui, par une saillie très-siguilicative, avait
plaidé la cause de Molière, était digne, entre tous, d'assister
à la première représentation qui ait été donnée de la comédie
du Tartuffe « parfaite, entière et achevée en cinq actes, »
1. Port-Royal^ tome III, p. 280.
2. Voyez ci-après, p. 882 et 383.
3. Page 399.
NOTICE. 29^
comme dit l'édition de 1682'. Il c'tait en ce temps-là au
Raincy, près de Livry. Ce château, bâti par Levau, appar-
tenait alors à la princesse Palatine, dont, l'anne'e précédente
(11 décembre i663), la fille avait été mariée à Monsieur le
Duc, fils du grand Condé. C'était pour Monsieur le Prince,
comme l'édition de 1682 le constate, que la grande et mémo-
rable fête littéraire avait été préparée. Elle eut lieu le 29 no-
vembre 1664'. La Palatine, encore mondaine, encore enne-
mie de la dévotion outrée, pour ne pas dire plus, et toute
brillante d'esprit, ne pouvait manquer d'être tout aussi favo-
rable que Condé à Molière et à sa comédie. Le poète eut là des
auditeurs tels qu'il n'eût pu les mieux choisir. Ils eurent la
permission de se donner, au même lieu, le même délicat plaisir
l'année suivante (i665), le 8 novembre. Anticipons sur les
dates pour tout dire en même temps sur le grand prince pro-
tecteur du Tartuffe. Le titre de l'édition de 1682 mentionne
une représentation de la pièce au château de Chantilly, le
20 septembre 1668; mais une autre avait été donnée pour le
Prince à Paris même, le 4 mars de la même année. La note
suivante du Registre de la Grange pour 1668 ne paraît pas
d'un sens douteux, malgré la rédaction embarrassée : « Le
jeudi 20° [septerfibre) , une visite à Chantilly, et pour une à
Paris, qui a été jouée le 4*^ mars, du Tartuffe, pour Monseigneur
le Prince, reçu 1 100 livres. » Peut-être ailleurs, sur le feuillet
de titre de son édition, la Grange n'a-t-il osé rappeler que
la représentation de Chantilly, qui était du diocèse de Senlis,
représentation à laquelle avaient assisté le duc d'Orléans et
Madame, omettant celle de Paris, parce qu'elle ne put être don-
née qu'en contrevenant à l'ordonnance, dont nous aurons à
parler, de l'archevêque Hardouin de Péréfixe, laquelle, en
date du 1 1 août 1667, défendait, sous peine d'excommuni-
cation dans son diocèse, de représenter, lire ou entendre ré-
1. Voyez ci-dessus, p. 270,
2. Le Registre de la Grange mentionne ainsi celte représenta-
tion : « Le samedi 29° novembre, la troupe est allée au Raincy,
maison de plaisance de Mme la princesse Palatine, près Paris, par
ordre de Mgr le prince de Condé, pour y jouer Tartuffe en cinq
actes. Reçu iioo livres. »
94 LE TARTUFFE,
citer la dangereuse come'die, soit publiquement, soit en parti-
Toutes ces circonstances, les lectures tolérées un peu partout
et les représentations permises chez les princes dès les pre-
miers temps, prouvent que le placet présenté au Roi (probable-
ment en août 1664) et dont la hardiesse dans l'apologie suf-
firait pour attester les favorables dispositions de Louis XIV,
avait trouvé une oreille assez complaisante. En i665, même
après le Dom Juan, joué le 1 5 février, et qui certes n'atténuait
pas le Tartuffe, une marque éclatante de la faveur royale en-
couragea l'auteur et entretint son espérance de voir cesser la
proscription de sa pièce. « Vendredi, 14* août, dit la Grange
dans son registre, la Troupe alla à Saint-Germain en Laye. Le
Roi dit au S'' de Molière qu'il vouloit que la Troupe doréna-
vant lui appartînt, et la demanda à Monsieur. Sa Majesté
donna en même temps six mille livres* de pension à la Troupe,
qui prit congé de Monsieur, lui demanda la continuation de sa
protection, et prit ce titre : La troupe du Roi, au Palais-
Royal. 5)
N'oublions pas qu'en cette même année i665, Roileau,
esprit sage dans son indépendance, et qui savait ce qu'on pou-
vait dire à Louis XIV sans inconvenance et sans heurter
ses sentiments, osa lui parler ainsi du Tartuffe dans son Dis-
cours au Roi^ où il se plaint de ceux qui font le procès à
quiconque ose rire^ :
Ce sont eux que l'on voit, d'un discours insensé,
Publier dans Paris que tout est renversé.
Au moindre bruit qui court qu'un auteur les menace
De jouer des bigots la trompeuse grimace.
Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux ;
C'est offenser les lois, c'est s'attaquer aux Cieux.
Mais bien que d'un faux zèle ils masquent leur foiblesse,
1. Voyez ci-après, p. 822 et SaS.
2. Le Journal des bienfaits du Roi dit sept mille livres. Mais le
Registre de la Grange constate que la pension ne fut portée à ce
chiffre qu'à ) artir de 1670. Voyez les Nouvelles pièces sur Molière
de M. E. Campardon, p. 66-68.
3. Vers 91-102.
NOTICE. 295
Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse.
En vain d'un lâche ors^ucil leur esprit revêtu
Se couvre du manteau d'une austère vertu:
Leur cœur qui se connoît et qui fuit la lumière,
S'il se moque de Dieu, craint Tartuffe et Molière.
Apparemment la guerre de'clarée eu termes aussi forts que
ceux mêmes du placet de Molière, aux hommes tout blancs
au dehors et tout noirs au dedans ' , que Tartuffe remplissait
de crainte, cette guerre passait pom- ne pas trop déplaire à
Louis XIV. C'est ce qu'on a expliqué de plusieurs manières.
Nous avons déjà dit que le Roi était, en ce temps-là, fort
irrité contre les personnes dévotes qui s'étaient voulu mêler
de ses amours : il n'avait pu pardonner les grilles placées aux
fenêtres des filles d'honneur. Les Navailles furent chassés
en 1664. Il est difficile d'éclaircir si ce fut réellement le cha-
grin de Louis XIV contre une juste et honorable intolérance
qui lui fit regarder Tartuffe avec quelque indulgence ; mais,
s'il est permis de croire que la colère du Roi contre d'incom-
modes résistances à ses passions fut utile à Molière, il y aurait
injustice à supposer chez celui-ci un calcul fondé d'avance sur
d'aussi tristes ressentiments, et de lui imputer ainsi la moins
honnête de toutes les flatteries. Il faut laisser ses ennemis lui
prêter de telles charités.
D'autres ont cru que le Roi n'avait pas vu sans plaisir dans
Tartuffe un coup bien assené sur les jansénistes. C'est d'a-
bord Brossette qui le dit^ : « Le Roi haïssoit les jansénistes,
qu'il regardoit la plupart comme les vrais objets de la co-
médie de Molière. » S'il est vrai que Louis XIV eut cette pensée,
il paraîtrait ne pas l'avoir eue seul.
J0I3', dans ses Remarques critiques sur le Dictionnaire de
Bayle^, parle ainsi : « Quelques personnes ont prétendu que
Molière, dans son Tartuffe, avait eu en vue Port-Royal et en
particulier M. Arnauld d'Andilly, qui, dit-on, est joué dans la
scène où il est dit que Tartuffe mangea fort déi'otement deux
perdrix avec une moitié de gigot en hachis. On ajoute que ce
1, Même Discours, vers 84.
2, Dans la note citée, f" 90 r".
3, A l'article Poquelin, p. 635 de la Seconde partie.
296 - LE TARTUFFE.
fut Port-Royal qui engagea M. le premier pre'sident de Lamoi-
gnon à défendre la représentation de cette pièce. » On connaît
les poiriers d'ArnauId d'Andilly et le cas qu'il faisait de ses ex-
cellents pavies. Sainte-Beuve, après avoir cité une lettre où
le pieux solitaire les vante en connaisseur, presque en gour-
met, f;iit cette remarque : « N'est-il pas vrai que, sur de telles
pièces, il ne tiendrait qu'à un malin de dénoncer M. d'Andilly
comme le Lucullus de Port-Royal des Champs^? >> Mais qui a
pu jamais le dénoncer comme un glouton? Autant aurait valu
le reconnaître dans les scènes de Tartuffe et d'Elmire, parce
que Mme de Sévigné a dit de lui « qu'il avoit plus d'en-
vie de sauver une âme qui étoit dans un beau corps qu'une
autre ^, » et parce que Retz a prétendu qu'il était «encore
plus amoureux « que lui-même de la princesse de Guémené,
« mais en Dieu et purement spirituellement'. » Ce seraient, en
vérité, de belles raisons de voir en cet homme respecté le mo-
dèle de l'hypocrite de Molière '' ! Joly sentait bien l'absurdité
de toutes ces conjectures, « Si ces faits étoient véritables,
dit-il, ils détruiroient un autre bruit, aussi peu prouvé, qui a
couru : savoir que Port-Royal, et surtout M. Nicole, revoyoit
et corrigeoit les comédies de Molière. » C'est en effet ainsi
que les sottises se donnent un démenti les unes aux autres.
I. Port-Royal^ tome II, p. 263.
a. Lettre du 19 août 1676, tome V, p. 27,
3. Mémoires^ tome I, p. i3o.
4. Arnauld d'Andilly est transformé en Tartuffe, comme M. de
Rancé en Orgon, dans une fantaisie de M. Pierre Varin. Nous
croyons pouvoir donner le nom de fantaisie à un morceau qu'il a
intitulé : Etude sur le Tartuffe^ et même, sans injustice, à l'ouvrage
tout entier (/a Vérité sur les Arnauld^ Paris, 1847, 2 volumes in-8°),
où ce morceau se trouve au tome I, p. 182-210. Le Tartuffe y est
parodié dans chaque scène, de manière à devenir l'histoire d'Ar-
nauId d'xVndilly lui-même et de Port-Royal ; mais la parodie est
singulièrement forcée et obscure. De toutes les applications, la seule
lui peu nette est celle que fait M. Varin des déclarations d'amour
de Tartuffe à quelques passages des lettres écrites par M. d Andil y
à Mme de Sablé, où une amitié bien tendre s'exprime parfois en
style théologique, mais comme par badinage. Une page des Histo-
riettes de Tallemantdes Réaux (tome III, p. m et 112), citée par
M. Varin, pouvait, si cette application paradoxale avait été plus vive-
NOTICE.
'97
M. Bazin est de ceux qui pensent que Louis XIV se plut à
voir dans le Tartuffe une raillerie à l'adresse de la cabale austère.
Il dit* que la cour fut de ce sentiment, qui la mit en belle
bumeur; la ville aussi, mais moins gaiement, car elle était en
général janséniste dans la bonne bouigeoisie et dans la magis-
trature. Il ne faudrait peut-être pas attribuer à toute la cour
ni à toute la ville une interprétation si singulière du Tartuffe.
On pouvait tout aussi bien prendre pour une personnification
des doctrines jésuitiques l'homme aux acconiraodemeuts avec
le Ciel, que Sainte-Beuve a nommé « Escobar traduit sur le
théâtre^, j) C'est ce qui arriva; et il paraît que beaucoup de
jansénistes eurent l'esprit d'appliquer la satii^e sanglante de
Molière à leurs ennemis plutôt qu'à eux-mêmes. Comment
exj)liquer autrement cette histoire que nous avons déjà rap-
pelée, d'après Racine, d'une récitation projetée de Tartuffe^
chez une dame de leurs amies, en 1664'? On avait dit à ces
Messieurs, comme la malicieuse lettre de Racine le raconte,
«que lesjésuites étoient joués dans cette comédie. 3) Il ajoute:
« Les jésuites, au contraire, se flattoient qu'on en vouloit
aux jansénistes. » De part et d'autre, il y avait sans doute
une illusion ; mais elle était naturelle : dans le miroir satiri-
que, volontiers on n'aperçoit que son voisin.
Le trait plaisant et d'un fin observateur, venu sous la plume
de Racine, nous semble avoir été changé à tort * en une tac-
tique de Molière lui-même, assez adroit pour avoir fait remar-
quer aux uns qu'il attaquait le molinisme, aux autres que son
hypocrite affectait cette religion de leurs adversaires qui ne
savait être ni humaine ni traitable. Rien n'autorise à penser
qu'il n'ait pas laissé aux deux partis le soin de se tromper eux-
mêmes et de dire comme les deux marquis de l' Impromptu de
ment poussée, y donner un peu plus d'apparence. Au reste, M. Va-
ria n'a pas même dit que Molière lui parût avoir songé à M. d'An-
dilly \ et son Etude sur le Tartuffe ne fournit pas le moindre argument
en faveur de cette supposition.
I. Notes historiques sur la vie de Molière^ p. laS et 126.
a. Port-Rojal^ tome III, p. 268. — 3, Voyez ci-dessus, p. 288.
4. Par M. Louis Moland, éditeur si judicieux d'ordinaire, dans
le tome I des OEuvres complètes de Molière^ p. clxiii.
298 LE TARTUFFE.
Versailles : « Je pense.... que c'est toi qu'il joue.... — Moi? Je
suis ton valet, c'est toi-même en propre personne. «
Quelle qu'ait pu être l'opinion de Louis XIV, que nous ne
sommes pas sûrs de bien connaître, nous n'admettons pas celle
qui voudrait faire de Tartuffe une machine dressée contre les
murs de Port-Royal. Cette invraisemblable idée a reçu beau-
coup de développements dans le livre qui a pour titi-e : Le Tar-
tuffe par ordre de Louis XIV ^. L'auteur n'est pas loin de
penser que le Roi non-seulement approuva, mais avait com-
mandé cette comédie contre les dévots, c'est-à-dire contre la
nouvelle secte, la dévotion ne signifiant alors que l'hypocrisie
janséniste *. Molière, nous dit-on, se prêta d'autant plus volontiers
à ses vues, que ses ennemis personnels, le prince de Conty,
son ancien protecteur maintenant déclaré contre lui, et les
familiers de la cour de ce prince, appartenaient au parti*.
Le curé de Saint-Barthélémy lui-même « était sans doute
l'un des agents du prince de Conty*. » Mmes de Conty et
de Longueville, jansénistes, dirigeaient les intrigues contre
Tartuffe^. Les jésuites, au contraire, qui sont évidemment les
gens de bien dont Molière parle dans sa Préface, ne lui ont pas
marchandé les éloges ^ Enfin Molière avait dû donner à son
héros un costume noir ou marron, mais laïque; il n'en faut pas
plus pour conjecturer que Tartuffe c portait le pourpoint pré-
tentieusement sombre que les partisans de Port-Royal avaient
adopté'. » Ces excès d'argumentation suffiraient à rendre la
thèse suspecte.
Elle s'appuierait même à tort sur le témoignage de Boileau,
tel que Brossette nous le rapporte; car il porte plutôt sur l'im-
pression personnelle du Roi, plus ou moins exactement repro-
duite, que sur la véritable intention de l'auteur, dont il ne
s'occupe pas.
I. Petit volume elzévirien, par M. Louis Lacour. Paris, 1877.
■X. Ibidem^ p. 18 et note i de cette même page.
3. Ibidem^ p. 20-23, et p. 61-75, sur l'abbe' Roquette.
4. Ibidem^ ji. 35-36.
5. Ibidem^ p. 39.
6. Ibidem^ p. aS-Sa, et note i de cette dernière page.
7. Ibidem^ p. 52.
NOTICE.
299
Au Tartuffe par ordre de Louis XIV il y aurait autant à
peu près d'objections à faire qu'on y propose d'arguments. Le
pourpoint janse'niste est tout imaginaire : où sont les rensei-
gnements sur le costume de Tartuffe en 1664? Il eût été diffi-
cile d'établir sérieusement qu'au dix-septième siècle, dans on
ne sait quelle langue de convention, l'expression f/eVof ait eu
le sens très-particulier qu'on lui prête. Nous ne nierons pas
que le prince de Contj'^, sous la direction de l'abbé de Ciron,
ne se fût livré aux influences jansénistes. Supposons même, à la
rigueur, une dévotion de couleur à peu près pareille chez celui
qui, dans la petite cour de Languedoc, a laissé le souvenir le
plus inséparable de l'histoire de Tartuffe, chez l'abbé Roquette;
supposons-le, quoique Saint-Simon nous avertisse* que tour à
tour cet abbé « avoit été de toutes les couleurs, . . . surtout aban-
donné aux jésuites : « à quoi l'on objecte que, s'il se mit de
ce dernier côté au temps de son épiscopat d'Autun, il était de
l'autre en 1664, et cela se peut. Il resterait toujours à montrer
que, pour se venger de l'abbé Roquette et de Conty, Molière
a marqué son Tartuffe du caractère particulier de leur secte :
cela nous échappe. Quant à Pierre Roullé, qui n'aurait été
qu'un instrument dans les mains du prince de Conty, insi-
nuer son jansénisme paraît extraordinaire. Il faut avoir oublié
que, dans son pamphlet, le curé de Saint-Barthélémy tonne
contre l'erreur janséniste, loue le Roi d'avoir fait exécuter avec
énergie contre elle les constitutions des papes ^, et comble
d'éloges le jésuite Annat, ce « rare homme % 3) qui avait été
surnommé le marteau de la nouvelle hérésie.
Faisons attention que Molière et sa comédie ont rencontré,
dans le camp de la dévotion, des ennemis sous les deux dra-
peaux contraires, et que, pour combattre l'auteur du Tartuffe^
M. de Péréfixe a été d'accord avec M. de Lamoignon, plus
tard Baillet avec Bourdaloue, ajoutons avec Bossuet, qui n'é-
tait ni janséniste ni moliniste. Sans être toujours consolées
par les coups portés à des adversaires, toutes les dévotions,
en définitive, se sentirent atteintes.
1. Mémoires^ tome V, p. i33 de l'édition in-12 de MM. Chéruel
«t Ad. Régnier fds (1873).
2. Page 3o. — 3. Page 27.
3oo LE TARTUFFE.
Etait-ce à tort ? « On conçoit, a dit Sainte-Beuve * , le cr
d'alarme des chrétiens vigilants. » Nous avons sous les yeux
quelques notes du regrettable M, Despois, qui préparait
avant nous la présente Notice. Il allait loin dans les con-
cessions que son impartialité voulait foire à des scrupules
jugés très-naturels par lui aussi : « Libertins et dévots,
écrivait-il, savent fort bien que rien n'est plus aisé, quoi
qu'en dise Molière, que de confondre le masque et la per-
sonne. La malignité n'y regardera jamais de bien près, et
il est assez naturel que les dévots ne se soucient pas de lui
fournir des armes Peut-être Louis XIV a-t-il manqué de
clairvoyance en n'apercevant pas la portée de cette pièce et
ses dangers réels; car il n'est pas contestable, quelles que
fussent les intentions de Molière (et je doute qu'elles soient à
l'abri de tout soupçon), qu'en raillant la fausse dévotion il ne
fournît des armes contre la dévotion véritable. A d'autres
époques, les patriotes ou les philosophes sincères n'ont jamais
trouvé, et avec raison, que la peinture de l'hypocrisie patrio-
tique ou philosophique fût sans inconvénient pour le crédit » des
principes qu'ils défendaient. Ici M. Despois se proposait de
tirer un exemple des Philosophes de Palissot, tout en faisant
remarquer que cette comédie est d'ailleurs odieuse par ses
personnalités et ses calomnies, tandis que celle de Tartuffe ne
l'est pas; mais, pensait-il, n'eût-elle attaqué que l'exploitation
abusive du titre de philosophe, sans toucher aux personnes,
on n'aurait pu exiger que les philosophes du temps fussent très-
satisfaits d'une telle satire, qui aurait rendu suspects les plus
sincères d'entre eux.
La liberté d'esprit, qu'on ne pouvait refuser à M, Despois,
aurait donné beaucoup d'autorité à un tel jugement ^. Il est
1. Port-Royal^ tome III, p. 3o4.
2. On s'étonnera d'autant moins des notes que nous venons de
citer que déjà dans son Théâtre français sous Louis XIV ^ p. 226 et
226, M. Despois s'était exprimé à peu près de lu même manière.
Il tenait à se montrer impartial. « Quand on parle de cette Immor-
telle peinture de l'hypocrisie, dit-il, c'est bien le moins d'être soi-
même sincère et de ne pas faire semblant de s'étonner des colères
soulevées par cette comédie. »
NOTICE. 3oi
probable qu'il l'eût comple'te', et qu'à ces conside'rations e'qui-
tables il en eût voulu, pour conclure, ajouter quelques autres
où l'on aurait bien vu qu'il n'entendait pas sacrifier Molière.
Celui-ci a peut-être trop nié le mal que sa comédie pouvait
faire à la vraie piété ; et aussi peut-être, se l'avouant à lui-
même un peu plus qu'il ne disait, en a-t-il trop (iicilement pris
son parti. Nous ne le soupçonnerions point toutefois d'avoir en
aucune façon ])rémédité une mauvaise guerre contre la reli-
gion, mais seulement de s'être dit que, malgré tout le regret
qu'il en avait pour elle, il fallait bien, l'hypocrisie s'en cou-
vrant, aller à cet ennemi sans trop regarder à quelques brè-
ches faites au rempart. Après tout, il lui était permis de se
rassurer, parce que ce rempart est solide, et sait réparer ses
brèches. La crainte de quelques interprétations plus inévita-
bles que vraies put lui paraître par trop gênante, si elle ôtait
le droit de combattre un vice aussi justiciable qu'un autre de
la Némésis comique, et devenu alors très-puissant et très-
incommode, particulièrement pour le théâtre, qu'il poursuivait
de ses anathèmes. Ce n'était sans doute pas toujours l'hypo-
crisie et la fausse dévotion qui fulminaient ces condamnations ;
c'était aussi la dévotion véritable, mais poussant bien loin
la sévérité. Que cet excès de rigueur se trouvât en même
temps atteint, Molière probablement n'en était pas trop fâché ;
il ne voulait pas cependant aller au delà, frapper plus haut
encore; car il était honnête homme, et fort éloigné d'être im-
pie, quoique nous ne nous engagions pas dans le paradoxe de
le faire passer pour dévot. La morale des honnêtes gens, qu'à
propos de lui Sainte-Beuve a très-bien caractérisée*, et dont
il l'a dépeint fort pénétré sans la froideur d'âme qui sou-
vent l'accompagne, était la règle la plus ordinaire , le fond
même de sa pensée, et c'est elle, non la haine de la religion,
qui règne dans le Tartuffe. Cléante, comme l'a non moins jus-
tement remarqué le même écrivain^, est le représentant de
cette morale. Ses sages discours ne sont pas, quoi qu'on en ait
dit, une précaution du poète, un prudent artifice pour faire
passer les hardiesses de l'ouvrage; c'est le parfait diapason
1. Port-Royal^ tome III, livre III, chapitre xv, surtout p. 274>
2. Ibidem^ p. 288.
3o2 LE TARTUFFE.
qui en donne la vraie note, telle que Molière lui-même l'enten-
dait dans sa conscience. Cette note, le public l'a souvent for-
cée et faussée : la vivacité de la terrible satire en donnait
nécessairement la tentation. Là était le danger; et nous com-
prenons le reproche de n'avoir pas tenu de ce danger assez
de compte, de l'avoir bravé avec trop d'indifférence, non pas
celui de l'avoir cherché.
Nous avons indiqué déjà que le théâtre avait alors beaucoup
à se plaindre du rigorisme parfois hypocrite, parfois sincère,
de la dévotion. Il fut, dans ses œuvres de tout genre, attaqué
par Nicole au mois de janvier 1666. Tartuffe, il est vrai, com-
posé depuis deux ans déjà, n'avait pu être une représaille;
mais il y avait longtemps que ces excommunications étaient
familières à Port-Royal. Le Traité de la comédie et des spec-
tacles du prince de Conty ne fut également imprimé qu'en
1666*, mais comme œuvre posthume, l'auteur étant mort au
commencement de cette année-là même. La composition du
livre remonte donc plus haut, et l'on a pu dire sans invrai-
semblance que Molière avait dû en avoir connaissance bien
avant cette époque, attendu qu'il avait circulé en manuscrit^.
Il fallait faire attention toutefois que le Traité proprement dit
condamne le théâtre en général, sans attaquer particulière-
ment ni les pièces comiques ni Molière, et qu'il ne devait guère
paraître à celui-ci crier vengeance. Il n'est maltraité que dans
une des pièces annexées à l'imprimé, dans Y Avertissement qui
précède les Sentiments des Pères de l'Église, o\i (p. 24) la
cinquième scène du second acte de ï École des femmes (fin
de 1662) est donnée pour très-scandaleuse, et le Festin de
P/erre (i 665) dénoncé comme une école d'athéisme. C'est, on
le voit, une page écrite après la composition de Tartuffe,
I. Achevé d'imprimer pour la première fois le 18 de'cem-
bre 1666. Nous avons sous les yeux l'édition publiée chez Louis
Billaine, 1666.
a. Voyez le Tartuffe par ordre Je Louis XIV , de M. Louis Lacour,
p. aS. Pour affirmer que Molière ait, avant 1664, connu le Traité
du prince de Conty, M. Lacour aurait dû cependant chercher
quelque autre preuve que la Préface de Tartuffe^ laquelle est de
1669.
NOTICE. 3o3
dont elle n'a pu contribuer à faire naître la pense'e. On a
seulement ceci à dire sur les griefs possibles de Molière con-
tre Conty avant i66j, que ce prince, dès i654, avait fait la
guerre aux gens de théâtre. Dans une lettre écrite alors de
Lyon à son confesseur, l'abbé de Ciron, et datée du i5 mai
1657 \ il disait : « Il y a des comédiens ici qui portoient mon
nom autrefois; je leur ai fait dire de le quitter, et vous
croyez bien que je n'ai eu garde de les aller voir. » En 1662,
il chassait une troupe comique d'une ville de sa province ^.
Le souvenir de l'ancienne protection devait rendre Molière
plus attentif et plus sensible aux injures de ce zèle de converti.
On douterait encore moins que ce ressentiment ait été
pour quelque chose dans l'inspiration de Tartuffe, s'il était
prouvé que Molière eût cherché son type d'hypocrite parmi
les hommes en faveur dans la maison de Conty. C'était une
opinion répandue au dix-septième siècle qu'en écrivant sa
comédie, il avait voulu mettre sur le théâtre non un caractère
général, mais une personne ; et celle qu'on désignait le plus
communément était l'abbé Roquette. A toutes les époques,
la malice des contemporains s'amuse, en face d'une création
satirique, à des supj)osilions qui lui donnent en pâture, au
lieu d'une abstraction, moins récréative, quelqu'un de vivant.
En vain Molière avait-il dit que « si quelque chose étoit ca-
pable de le dégoûter de faire des comédies, c'étoit les ressem-
blances qu'on y vouloit toujours trouver ; » que « rien ne lui
donnoit du déplaisir comme d'être accusé de regarder quel-
qu'un dans les portraits qu'il faisoit ; » que « son dessein étnit de
peindre les mœurs sans vouloir toucher aux personnes * ; »
Tartuffe devint l'abbé Roquette, comme bientôt après, et cette
fois avec moins de malignité, Alceste M. de Montausier. On
voit par des lettres de Mme de Sévigné, très-postérieures
aux premiers temps de Tartuffe^ que l'évêque d'Autun (Ro-
quette l'était devenu en 1667) demeura toute sa vie affublé du
personnage de comédie auquel on avait attaché sa ressemblance.
1. Elle est citée dans le Port- Royal de Sainte-Beuve, tome V,
p. 33.
2. Racine, Lettre à Fitart^ du 25 juillet 1662, tome VI, p. 497-
3. V Impromptu de Fersailles^ scène iv, tome III, p. 4i3.
3o4 LE TARTUFFE.
Quand elle parle de lui, \q pauvre homme vient sous sa plume*.
Saint-Simon dit dans ses Mémoires ^, oii il l'appelle grand
béat : « C'est sur lui que Molière prit son Tartuffe, et per-
sonne ne s'y méprit. 3>
Il n'est pas question de porter ici sur l'abbé Roquette un
jugement qu'il ne nous conviendrait point de hasarder, et où
l'erreur et l'injustice pourraient aisément se glisser. M. Pignot
a écrit, pour réhabiliter sa mémoire, deux volumes^ auxquels
on nous paraît en droit de reprocher des préventions trop
favorables, mais qui peuvent contenir mie bonne part de vé-
rité. Il semble difficile de nier que dans son diocèse l'évêque
d'Autun ait fait beaucoup de bien. Mme de Sévigné lui
compte, comme un beau titre à l'estime, d'avoir eu « des amis
d'une si grande conséquence, et qui l'ont si longtemps et si chè-
rement aimé, jj Elle le trouvait « très-agréable, et son esprit
d'une douceur et d'une facilité qui.... fait comprendre l'atta-
chement qu'on a pour lui quand on est dans son commerce*. »
Elle-même cependant, nous l'avons dit, s'amusait du bruit
public qui l'avait tartuffié ; et quant à ceux qui étant dans son
commerce, comme le cousin de Mme de Sévigné, lui étaient
fort attachés, l'appelaient leur voisin et leur pasteur, ils le
louaient souvent dans leurs lettres, mais quelquefois aussi écri-
vaient : « Il faut dire la vérité, Monsieur d'Autun a bien con-
duit sa fortune, et la fortune l'a bien conduit aussi ; il a eu
l'amitié et la confiance de beaucoup de gens illustres ; il a
grand honneur à la réforme de son diocèse ; il conte agréable-
ment, il fait bonne chère; mais il n'est point naturel, il est
faux presque partout ^ «C'est bien là un Tartuffe, qui n'est
pas sans grand mérite, qui a beaucoup de monde et d'agré-
ment, mais enfin, par un certain côté, un Tartuffe. Il res-
1. Lettre du 3 septembre 1677, tome V, p. 807. Voyez une autre
allusion dans une lettre du 13 avril 1680, tome VI, p. 353.
2. Tome V, p. i33.
3. Un Evêque réformateur sous Louis JCIF^ Gabriel de Roquette...^
par M. J. -Henri Pignot, 2 volumes in-8°, 1876.
4. Lettre à Bussy, du 10 mars 1687, tome VIII Aes Lettres de
Mme de Sévigné^ p. 32.
5. Lettre de Bussy, du i3 mai 1689, tome IX des Lettres de
Mme de Sévigné^ p. 5o.
NOTICE. 3o5
semble beaucoup à ce Théophile de la Bruyère qui « a voulu,
veut et voudra gouveruer les grands..., qui entre dans le
secret des familles^. 3> Aussi toutes les clefs du livre des Ca-
ractères nomment-elles l'abbé Roquette.
Les Mémoires de Lenet et ceux de l'ahbé de Choisj font de
lui un portrait qui expliquerait encore mieux qu'on ait prêté à
Molière l'intention de l'avoir voulu peindre. Lenet, qui le repré-
sente avec «une petite mine douce et dévote, » dit qu« 'il s'étoit
introduit dans les bonnes grâces de la princesse [douairière de
Condé) par une dévotion affectée, de laquelle il masquoit les
desseins que son ambition lui faisoit naître. Il couvroit du
même masque les intentions que la tendresse qu'il avoit pour
quelques-unes de sa cour lui faisoit concevoir, et qu'on a
vue depuis éclater avec scandale^. ■>:> Nous apercevons là plus
d'une Elmire, et Tartuffe amoureux. Choisy, plus directement
encore, témoigne en faveur de l'opinion si fort accréditée :
ce L'abbé Roquette, dlt-iP, avoit tous les caractères que l'au-
teur du Tartuffe a si parfaitement représentés sur le modèle
d'un bomme faux. » Puis, après avoir conté la plaisante lustoire
d'une mascarade du prince de Conty, qui donna l'occasion à
l'abbé de Cosnac de faire bonté à Roquette de sa basse flatte-
rie, il ajoute : « Ce fut la source de la haine que Monsieur d'Au-
tun et lui [Cosriac) ont depuis conservée l'un pour l'autre, et qui
lit faire à Guilleragues, ami de l'abbé de Cosnac, des mémoi-
res sur lesquels Molière a fait depuis la comédie du faux dé-
vot''.» Ce détail de notes fournies par Guilleragues à Molière
est curieux. On n'a rien dit sur ce sujet d'aussi positif. Mais
les contes souvent affectent de préciser ainsi.
M. Pignot a inséré dans son tome II, p. 6io et suivantes,
1. La Bruyère, des Grands^ tome I, p. 842, § i5. Voyez au même
volume, Clefs et Commciila'ires^ p. SSg et 54o.
2. Collection Michaud et Poujoulat, tome II de la 3« série,
p. 220.
3. Ibidem^ tome VI de la 3° série, p. 625.
4. Ibidem^ p. 626. — L'auteur de la Vie de Daniel de Cosnac^ qui
probablement est le même Choisy, s'exprime en des termes iden-
tiques : voyez le tome II des Mémoires de Daniel de Cosnac^ p. 195
et 196. Cosnac lui— même dit dans ses Mémoires^ tome I, p. 204,
que « le lâche flatteur » fut ce jour-là, non pas l'abbé Roquette,
mais un autre familier du prince, Esprit.
MoLiÈKE. IV 20
3o6 LE TARTUFFE.
une petite pièce trouvée dans les manuscrits de la Bibliothèque
nationale et qui est évidemment du temps même. C'est une
Plainte de la ville d Autun au Roi contre son évêque. On y
lit ce passage (p. 6ii) :
C'est lui qui depuis peu aux dames de la cour
Osoit impunément parler de son amour;
C'est lui qui dans Paris a servi de matière
Et qui fut le sujet des scènes de Molière ;
C'est lui que, d'un faux nom, cet admirable auteur
Appelle dans ses vers Tartuffe ou l'Imposteur \
C'est lui qui transporté d'une flamme amoureuse,
Reconnut si l'étoffe étoit fine ou moelleuse.
Il serait puéril de chercher dans les derniers de ces mau-
vais vers, au lieu d'un assez plat écho de la fameuse scène de
la déclaration de Tartuffe, une preuve que l'on connaissait
quelque scandaleuse anecdote toute semblable dans la vie de
l'abbé Roquette. INous devons faire remarquer à cette occa-
sion qu'on a mal interprété quelques lignes d'inie lettre de
J.-B. Rousseau à Brosselle. Rousseau, s'y souvenant d'avoir
entendu dire que l'aventure du Tartuffe s'était passée chez la
duchesse de Longueville, on en a conclu que l'abbé Roquette,
qui « fréquentait beaucoup cette belle et galante princesse, y>
pouvait avoir été le héros de l'aventure ; « et alors la duchesse
y aurait joué le rôle d'Elmire*. » La lettre de Rousseau, écrite
devienne le 24 décembre 1718^, a le plus clairement du
monde un tout autre sens. Il y est question de la seconde let-
tre polémique de Racine dans sa querelle avec Nicole. Inédite
encore, Rousseau l'avait depuis dix ans entre les mains, et la
tenait d'un vieux Port-Royaliste, M. de Junquière*. Voici les
propres termes de la lettre : « Je crois avoir oui dire à M. de
Junquière que l'aventure du Tartuffe se passa chez la duchesse
I. OEuvres de Molière^ édition de M. Louis Moland, tome IV,
p. 376 et 377. — Voyez aussi, dans la Revue française de iSSy^toiae
XI, Comment Molière ft Tartuffe, par M. Edouard Fournier. Le pas-
sage sur l'abbé Roquette et Mme de Longueville est à la page 167.
3. Voyez à la page 272 de la seconde partie du tome I (en réa-
lité tome II) des Lettres de Rousseau sur différents sujets , 3 volumes
in-i2, Genève, m dcc xlix.
3. Voyez notre tome IV des OEuvres de Racine^ p. 268.
NOTICE. 3o7
de Longueville, mais je n'oserois vous l'assurer positivement. »
Sans hésitation possible, qui n'entend que l'aventure du Tar-
tuffe est celle de la lecture interrompue de la comédie, telle
que Racine l'a racontée' ? N'accusons donc pas l'abbé Roquette
d'avoir porté la main sur l'habit moelleux d'une grande prin-
cesse. Ce n'est pas en si haut heu qu'un homme sachant comme
lui son monde se serait permis cette petite familiarité. Non,
Elmire n'est pas Mme de Longueville, pas plus qu'Orgon n'est
le prince de Conty, Mme Pernelle la princesse douairière de
Condé, quoi qu'on en ait voulu dire. Ajoutons que Tartuffe
n'est pas l'abbé Roquette. Il est seulement très-possible que
celui-ci ait fourni quelques traits; mais il n'en fournit pas
tout seul. Molière en avait pris à droite et à gauche.
On devait donc s'attendre qu'il y aurait plus d'une clef du
Tartuffe et qu'on nommerait, comme modèles de l'hypocrite de
cette comédie, d'auti'es encore que l'abbé Roquette. Tallemant
des Réaux, racontant la déclai-ation d'un certain abbé de Pons
à Ninon de Lenclos, oii semblerait développé ce vers :
Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme,
dit de cet abbé, qu'il appelle un grand hypocrite : « C'est l'o-
riginal de Tartuffe^, jj On trouve chez le même chroniqueur
une autre historiette, écrite avant la pièce de Molière (proba-
blement en 165-), et qui remet tellement en mémoire le ca-
ractère de Tartuffe, la manière dont il s'était insinué dans la
maison de gens crédules, et l'aveuglement d'Orgon, qu'on
se demande si Molière n'avait pas connu les hauts faits de
l'homme si habile à se mettre bien dans l'esprit du mari et
de la femme, et à s' impatroniser de l'un et de l'autre. Cette
historiette est celle de Charpy% sieur de Sainte-Croix, lequel
finit par obtenir un prieuré. Ce dévot personnage circonvient
Mme Hansse, ancienne femme de chambre d'Anne d'Autriche,
et veuve d'un apothicaire de cette reine. C'était, on le de-
1. Voyez ci-dessus, p. 288.
2. Tome VI de Tallemant des Réaux, p. 12, note 3. Les notes
de des Réaux ont été ajoutées de 1660 à 1672 au manuscrit primi-
tif, rédigé pour la plus grande partie en lôSy : voyez au tome I de
l'édition de M. P. Paris, p. xi.
3. Tome VII, p. 212-214.
3o8 LE TARTUFFE.
vine, une dévote elle-même comme Mme Pernelle. Mais, dupe
moins obstinément, elle finit par ouvrir les yeux sur la cour
que faisait à sa fille rh3pocrite Charpy. Elle avertit son gendre,
François Patrocle, écuyer ordinaire de la Reine mère; mais
celui-ci répond « que c'étoient des railleries, et prend Cliarpy
pour le meilleur ami qu'il ait au monde. « Molière peut bien
avoir noté ce trait; et il n'est pas improbable qu'Anne d'Au-
triche , informée de la chronique qui courait sur des gens de
sa maison, en ait reconnu les principaux incidents, sans avoir
envie d'en rire, à la représentation de Versailles.
Nous ne voulons pas épuiser la liste des contemporains qui
ont été cités comme ayant posé devant le peintre de Tartuffe.
On a dû souvent s'y tromper. On ne peut guère douter cepen-
dant que plus d'un trait n'ait été copié, de mémoire et d'après
nature, sur de vivants modèles.
Si Molière s'était plaint, un peu avant, dans V Impromptu de
Versailles, qu'on lui rendît de mauvais offices en appliquant
tous ses gestes et toutes ses paroles, il dut alors trouver de
])lus grands inconvénients encore à ces malices du public,
justifiées ou non. Les clameurs contre lui en devinrent certai-
nement plus vives, les obstacles, qu'on lui suscitait, plus diffi-
ciles à surmonter ; et nous ne pouvons savoir jusqu'où allèrent
les suppositions de personnalités, qui soulevaient contre lui
de puissants ennemis. Charles Perrault peut-être ne pensait
pas seulement à l'abbé Roquette, lorsqu'il écrivait* : «Cette
pièce [Tartuffe] lui fit des affaires, parce qu'on en faisoit des
applications à des personnes de grande considération. 5> Il est
vi'ai que, n'oubliant pas le plus sérieux des griefs allégués,
il ajoute : « et aussi parce qu'on prétendit que la vertu et le
vice en cette matière se prenant aisément l'un pour l'autre, le
ridicule tomboit presque également sur tous les deux, et don-
noit lieu de se moquer des personnes de piété et de leurs re-
montrances. «
Dans le récit que nous avons un moment interrompu de la
lutte de Molière contre ces colères ou ces scrupules, nous ne
l'avons pas laissé tout à fait au bout de ses peines. A côté de
I. Les Hommes illustres (1696), à l'article : Jean-Baptiste Poque-
LiN DE Molière, tome I, p. 80.
NOTICE. 3o9
l'interdiction des représentations publiques (c'est ce qu'on ap-
pelait la suppression de la pièce) , prononce'e aussitôt après les
fêtes de Versailles, et depuis lors maintenue, les années 1664
et i665 nous ont montré Louis XIV connivant à des lectures
faites de tous côtés, môme à des représentations particulières
chez les princes, et donnant d'autres marques peu équivoques
de sa bienveillance. La main de l'autorité cependant continuait
de peser sur Tartuffe. La reine Christine de Suède, qui vou-
lut le fiùre jouer chez elle, à Rome, en 1666, ne put obtenir
l'agrément ou le concours du gouvernement français. Cet in-
cident assez curieux dans l'histoire des tribulations de cette
comédie nous a été signalé par M. de Chantelauze. On y voit
un pouvoir quelque peu irrésolu , refuser tout au moins de
s'entremettre pour contenter à Rome une fantaisie qu'on avait
permise à Villers-Cotterets, au Raincy, sans qu'on puisse bien
saisir les raisons de ces conduites différentes, à moins qu'il
n'ait paru plus grave de favoriser en pays étranger ce qui
devait sembler une contravention aux ordres du R^oi, ou que
les folies de Christine ayant beaucoup déplu en France , on
ne se souciât d'avoir aucune complaisance pour elle.
La reine de Suède établie à Rome, en 1666, dans un palais
qu'Alexandre VII lui avait offert pour sa résidence, avait voulu
y avoir un petit théâtre, où, devant une assemblée de grands
seigneurs, de dames romaines, de prélats, et même de cardi-
naux, on représentait les meilleures pièces nouvelles de France
ou d'Italie. Elle souhaita vivement d'y voir paraître Tartuffe,
d'autant plus à la mode que tous ne pouvaient se donner, en
France, le régal de sa représentation, mais seulement de rares
privilégiés, des altesses. Ce n'était pas sa dévotion, plus que
douteuse, de convertie au cathohcisme qui pouvait s'effarou-
cher de la hardiesse de la pièce. Elle fit donc écrire par son
bibliothécaix'e, d'Ahbert, à M. de Lionne, secrétaire d'État des
affaires étrangères en France, pour qu'il l'aidât à satisfaire sa
curiosité. S'agissait-il d'une autorisation du Roi, dont il semble
qu'elle se serait bien passée, ou d'un mot à dire à Molière,
pour qu'il envoyât une copie de sa pièce ? Quoi qu'il en soit,
M. de Lionne adressa cette réponse à d'Alibert' :
I. Archives des affaires étrangères : Morne ^ 1666, tome CLXXIV ;
3io LE TARTUFFE.
Du 26^^ février 1666.
Monsieur ,
Ce que vous me mandez de la part de la Reine de Suède
touchant la comédie de Tartufe, que Molière avoit commen-
cée et n'a jamais achevée^, est absolument impossible, et non-
seulement hors de mon pouvoir, mais de celui du Roi même,
à moins qu'il usât de grande violence. Car Molière ne
voudroit pas hasarder de laisser rendre sa pièce publique,
pour ne se pas priver de l'avantage qu'il se peut promettre
et qui n'iroit pas à moins de vingt mille écus pour toute sa
troupe, si jamais il obtenoit la permission de la représenter.
D'un autre côté, le Roi ne peut pas employer son autorité à
faire voir cette pièce, après en avoir lui-même ordonné la sup-
pression avec grand éclat. Je m'estime cependant bien mal-
heureux de n'avoir pas pu procurer cette petite satisfaction à
la Reine, et j'espère que Sa Majesté me fera la grâce d'être
persuadée que tout ce qu'elle m'ordonnera, quand il sera en
mon pouvoir, elle sera obéie avec ponctualité et chaleur, » etc.
Sincères ou seulement polis, les motifs allégués pour le refus
sont remarquables : d'abord celui du grand éclat donné à une
défense que le ministre tenait à représenter comme n'ayant pas
encore fléchi ; puis l'intérêt même de Molière, dont apparem-
ment la pièce, jouée à l'étranger, risquait dès lors d'y être
aussi imprimée : de telle sorte qu'un jour toutes les troupes en
France auraient pu la représenter. Nous sommes frappé surtout
de ceci : laisser en perspective, comme possible plus tard, un
ordre du Roi qui lèverait l'interdiction, c'était, dans une pièce
officielle, la preuve que le Roi ne se souciait pas de passer
pour inébranlable dans sa sévérité. En même temps, on se mon-
trait bien gracieux pour Molière en déclarant tant de crainte
de lui causer un dommage. Il était clair que jamais Tartuffe
n'avait été dans l'esprit du Roi condamné sans appel.
L'année suivante (1667), la cause de cette comédie parut
un moment gagnée.
et Collection Cliantelauze : Documents inédits sur le cardinal de Retz^
tome XII.
1. Telle est l'orthographe de la lettre manuscrite.
2. M. de Lionne était-il si mal hiformé? ou feignait-il de l'être?
NOTICE. 3ii
« Le Roi, dit Brossette ^ étoit à la veille de partir pour la
campagne de Flandres en 1667. Avant ce voyage, Sa IMajesté
chargea M. de Lamoignon, premier président, de l'administra-
tion et de la police de Paris en son absence. Le Roi étant parti,
Molière, en suite de la permission du Roi, fit représenter son
Tartuffe le 5^ août 1667, et le promit encore pour le lendemain. »
M. Bazin n'a pas supposé une délégation spéciale de
l'administration de la police faite par Louis XIV à Guillaume
de Lamoignon. «Le Roi, dit-il^, étant à l'armée, le Chancelier
avec le Conseil à Compiègne, la police de Paris appartenait
sans conteste au Parlement. 5) En tout cas, les pouvoirs ni du
Parlement, ni de son chef ne pouvaient aller jusqu'à mécon-
naître un ordre formel du souverain, jusqu'à révoquer une
permission accordée par lui, si elle était authentique et bien en
règle. Cette permission cependant est attestée par MoHère,
dans son second Placet au Roi, écrit après la nouvelle tempête
qui tomba sur sa comédie. Il y dit : « Votre Majesté avoit
eu la bonté de m'en permettre la représentation, et je
n'avois pas cru qu'il fût besoin de demander cette permission
à d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'Elle seule qui me l'eût défen-
due^. » Sous quelle forme, en quels termes, à quel moment
l'autorisation avait-elle été donnée ? Le Roi avait quitté Saint-
Germain, pour aller se mettre à la tête de l'armée, le 16 mai de
cette année. Comme une permission écrite, qui serait venue de
Flandre est trop invraisemblable, il ne faut plus songer qu'à
des paroles encourageantes dites avant son départ, et qui ne
durent pas être un engagement aussi positif que Molière veut
paraître l'avoir compris. L'auteur de Tartuffe était fort ma-
lade quand le Roi alla en Flandre. On le voit, dans les mois
qui précédèrent, éloigné de la scène, et Robinet disait à la
date du 17 avril :
Le bruit a couru que Molière
Se trouvoit à Vextréniité
Et proche d'entrer dans la bière.
1. F° 90 r° de la note déjà cite'e (ci-dessus, p. 278, 290, 291,
295); la suite en est donnée ci-après, p. 3i4, 3i5, et p. 3i7-3i9.
2. Notes historiques sur la vie de Molière^ p. 146.
3. Voyez ci-après, p. 393.
3i2 LE TARTUFFE.
Il se peut que Louis XIV lui ait fait parvenir, dans le temps
de cette maladie, quelque promesse consolante, à moins que
l'assurance verbale de plus favorables dispositions ne lui ait
été donnée plus tôt et lorsqu'il pouvait encore se présenter à
la cour. Molière ne put remonter sur le théâtre que le lo juin*,
et cela suffit à expliquer qu'il n'ait pas été plus prompt à pro-
fiter du bon vent qui avait soufflé. Les soins à donner aux répé-
titions de la pièce ne lui auront pas permis d'être prêt avant
les premiers jours du mois d'août. Ce fut trop tard ou trop tôt.
Le Roi n'était plus là. Il fut regrettable de n'avoir pas at-
tendu jusqu'à son retour de l'armée. Le premier président
ou crut pouvoir ignorer une permission qu'il est difficile de
supposer avoir été expresse, ou pensa qu'il aurait fallu savoir
si les conditions de changements, d'adoucissements , sans doute
exigés et promis, avaient été fidèlement remplies. On comprend
si peu un simple pouvoir de police, même lorsque de si puis-
santes influences le soutenaient, faisant échec à la volonté du
prince absolu, qu'il faut bien tâcher de se rendre compte d'un
fait très-étrange. Il est manifeste que le Roi avait demandé
qu'on ne jouât pas la pièce tout à fait telle qu'elle avait été
défendue. Faire disparaître le nom de Tartuffe, qui avait fait
tant de bruit, et sous lequel s'était répandu le scandale, c'était
déjà avoir l'air de donner une comédie différente de la comédie
supprimée. Le titre devint l' Imposteur^ et cet imposteur s'ap-
pela M. Panulphe. Nous avouons que la concession pourrait
paraître peu sérieuse ; elle dut pourtant coûter à l'auteur.
Ce nom de Tartuffe, bien trouvé et expressif^, avait fait for-
tune, et lorsqu'une création a pris, depuis trois ans, dans l'ima-
gination des hommes une existence si bien distinguée par son
1. Voyez la lettre de Robinet, du ii juin 1667, publiée le 12.
2. Sainte-Beuve a fait ingénieusement remarquer {^Port-Royal ^
tome III, p. 288, à la note) que « Tartuffe, Onuphre, Panulphe {le
nouveau nom lui-même n était donc pas mal imagine), ou encore
Montufar chez Scarron, tous ces noms nous présentent la même
idée dans une onomatopée confuse, quelque chose en dessous et de
fourré. » En outre, Tartuffe, par son étymologie, définissait bien
un trompeur. Dans notre vieille langue, truffe ou truffle signifiait
« tromperie » ; truffer, « tromper » . Le nom de mets truffe avait
aussi autrefois la forme tartufle (en italien, tartufo).
NOTICE. 3i3
appellation, il semble que la débaptiser, ce soit lui ôtex'
quelque chose de sa vie. Il y eut cependant des corrections
plus essentielles. Molière nous apprend' qu'il avait mis « en
plusieurs endroits des adoucissements, » et retranché avec soin
tout ce qu'il avait jugé « capable de fournir l'ombre d'un pré-
texte aux célèbres originaux du portrait ; n et aussi qu'il
avait déguisé le personnage sous l'ajustement, qu'il décrit, d'un
homme du monde. En quoi les autres adoucissements consis-
taient-ils ? C'est ce qui nous échappe, toute comparaison nous
manquant malheureusement entre le texte de 1664, sur lequel
on n'a pas de renseignements, et celui de 1667, dont nous
pouvons, on le verra bientôt, nous faire quelque idée. Si les
modifications telles quelles faites à l'œuvre primitive étaient
de nature à contenter le Roi, le magistrat chargé pour le mo-
ment de la censure du théâtre, le pouvait-il savoir? Nous
n'avons sur la représentation du 5 août 1667 que peu de témoi-
gnages : celui de la Grange, qui a seulement consigné dans
son registre le fait et le chiffre de la recette ; celui de la
gazette riraée de Robinet, qui, dans ses mauvais vers, n'est
nullement circonstancié ; celui enfin de l'auteur inconnu de la
Lettre sur la comédie de f Imposteur, écrite le 20 août, quinze
jours après qu'il avait assisté à ce fameux spectacle. C'est
de celui-ci que nous devons surtout nous applaudir de n'avoir
pas été privés : non qu'il nous apprenne rien sur la physio-
nomie de la représentation, le jeu des comédiens, l'impression
des spectateurs ; mais, par une analyse détaillée de la comédie,
il nous permet d'entrevoir en quoi elle différait de celle que
nous avons sous sa forme définitive.
Voici la courte mention du Registre de la Grange :
Vendredi 5« [août 1667]. — Tartuffe, 1890^*
Part i38^ los.
Robinet, écrivant le 5 même au soir, ou le lendemain^ sa-
medi 6, la lettre en vers dont nous avons eu déjà l'occasion
1. Dans le second Placet : voyez ci-après, p. 392,
2, La lettre est datée, à la fin, du 4 ', mais la gazette en vers
a la date ordinaire du samedi. Ce qui concerne le Tartuffe doit avoir
été inséré au dernier moment, avant la mise sous presse.
3i4 LE TARTUFFE.
de parler, rappelle d'abord à Madame le souvenir de la der-
nière fois qu'elle avait entendu V Imposteur^ puis, charmé de la
représentation publique à laquelle il vient d'assister, il dit :
Tout viendra l'écouter.
Dès hier, en foule on le vit.
Et je crois que longtemps on le verra de même •
On se fait étouffer pour ouïr ce qu'il dit,
Et l'on le paye mieux qu'un prêcheur de carême.
11 avait tort de croire que la pièce ressuscitée allait fournir
une longue carrière. L'encre de sa lettre n'était peut-être pas
encore séchée, qu'il pouvait apprendre l'ordre donné, au nom
du Parlement, de faire rentrer Panulphe, tout comme feu Tar-
tuffe, dans le silence. Le premier président aimait beaucoup
les lettres et les gens de lettres; mais ayant toute l'austérité du
jansénisme parlementaire, et quoique un jour, sans songer à
mal, il ait donné à Boileau le sujet du Lutrin, il n'entendait
pas raillerie sur ce qui touchait à la religion. Il vit un scan-
dale où le Roi avait espéré qu'il n'y en aurait pas ; et sa sévé-
rité, qui ne fut pas désavouée, l'arrêta sur-le-champ. « Le len-
demain ô**, dit la Grange dans son registre , un huissier de la
cour du Parlement est venu, de la part du premier président,
M. de Lamoignon, défendre la pièce. » Brossette donne des
détails un peu différents* : « Le Roi étant parti, Molière, en
suite de la permission du Roi, fit représenter son Tartuffe
le 5* août 1667, et le promit encore poiu^ le lendemain^. Mais
Monsieur le premier président la [sic) défendit le même jour.
Il fit même fermer et garder la porte de la Comédie, quoique
la salle fût dans le Palais- RoyaP. » Le même jour semble bien
1. Dans le passage déjà cité ci-dessus, p. 3ii, et à la suite.
2. « Qui étolt le 6. août 1667, » lit-on encore sous une rature.
3. Cette rédaction, dans laquelle il n'y a peut-être d'erreur que
dans les mots « pour le lendemain » et « le même jour », semble
bien la rédaction définitive du manuscrit -, mais Brossette hésitant
en avait essayé deux autres , qu'on peut rétablir ainsi. Première :
« Le Roi étant pnrti, Molière, en suite de la permission du Roi,
fit afficher le. Tartuffe pour un certain jour. Ce jour étant venu,
Monsieur le premier président envoya le guet déchirer les affiches
NOTICE. 3i5
signifier celui de la représentation ; mais il ne pourrait y
avoir exactitude que s'il fallait rapporter ces mots au lende-
main. La Grange ne laisse aucun doute à ce sujet. La dé-
fense ne fut signifiée que le samedi 6, jour pour lequel on
n'avait pu faire l'annonce dont parle Brossette, puisqu'on
n'avait pas coutume de jouer le samedi. La seconde repré-
sentation devait avoir lieu le dimanche; ce serait donc
seulement le dimanche qu'on aurait fermé et fait garder la
salle. Nous croirions plutô't que l'ordre apporté par l'huis-
sier avait suffi. On dira que Molière put bien se préparer à
passer outre, se croyant fort de la volonté du Roi. Le fait
serait notable; mais nous craignons toujours chez Brossette
quelque infidélité de mémoire lorsqu'il mit par écrit l'entretien
de Boileau.
La suite de sa note * a un caractère de vérité qui ne laisse pas
les mêmes doutes et semble éloigner tout soupçon d'inexacti-
tude, tant les souvenirs sont précisés : « Molière porta ses
plaintes à Madame, qui voulut faire savoir à Monsieur le pre-
mier président les intentions du Roi. M. Delavau, l'un des
officiers de Madame (il a été depuis abbé et l'un des quarante
de l'Académie françoise^), s'offrit d'aller parler à Monsieur
le premier président de la part de Son Altesse Royale.
Madame le chargea d'y aller ; mais il gâta tout, et compromit
Madame avec M. de Lamoignon, qui se contenta de dire à
M. Delavau qu'il savoit bien ce qu'il avoit à faire, et qu'il
auroit l'honneur de voir Madame. Monsieur le premier prési-
dent lui fit en effet une visite trois ou quatre jours après ; mais
de la Comédie, et fit fermer la porte de la Comédie, quoique la
salle fût dans le Palais-Royal. » Seconde : « Le Roi étant jDarti,
Molière, en suite de la permission du Roi, fit représenter son Tar-
tuffe le 5. août 1667, et le promit encore pour le lendemain. Cette
pièce fut affichée, mais Monsieur le premier Président la défendit
le même jour. Il fit même, etc. » Les affiches déchirées, la porte
fermée et gardée sont de curieux détails, dont nous ne trouvons
pas ici l'attestation suffisante, mais qu'il ne faut pas, d'une manière
absolue, déclarer faux et invraisemblables.
1. Même folio 90 r".
2, Au-dessus de ces derniers mots, Brossette a répété : « Louis
de Lavau. »
3x6 LE TARTUFFE.
cette princesse ne trouva pas à. propos de lui parler du Tar-
tuffe : de sorte qu'il n'en fut fait aucune mention, j)
Quelque espérance que Molière ait mise dans l'interventioii
de Madame, depuis longtemps protectrice de sa pièce, il eût
été étrange qu'il se fût borné à demander son appui : c'était
devant le R.oi même qu'il devait sans retard en appeler de la
rigueur du premier président. Celui-ci n'avait à défendre les
représentations que « jusques à nouvel ordre de Sa Majesté, >>
comme les éditeurs de 1682 ont évidemment eu raison de le
dire*. Molière se hâta donc d'envoyer en Flandre, ainsi que
le titre de ce placet l'explique, deux des comédiens de sa
troupe, porteurs de son second placet. Ils partirent dès le
troisième jour après la suspension de la comédie, c'est-à-
dire le lundi 8 août.
Le fait est consigné dans le Registre de la Grange :
« Le 8% le S"" de la Torillière et moi, de la Grange, sommes
partis de Paris en poste, pour aller trouver le Roi au sujet de
ladite défense. Sa Majesté étoit au siège de l'Isle en Flandre,
où nous fûmes très-bien reçus. Monsieur nous protégea à son
ordinaire, et Sa Majesté nous fit dire qu'à son retour à Paris,
il feroit examiner la pièce de Tartuffe^ et que nous la joue-
rions. Après quoi, nous sommes revenus. Le voyage a coûté
1000 livres à laTi'oupe^. >>
Le placet que ces deux envoyés présentèrent était fier dans
ses plaintes respectueuses et ne cachait pas l'indignation d'un
cœur ulcéré. Les intrigues des hypocrites y étaient dénoncées
plus vivement que jamais. Molière osait beaucoup, en homme
confiant dans la protection du Roi, lorsqu'il disait que tout
Paris s'était scandalisé, non de la comédie, mais de la défense
qu'on en avait faite. Il ne craignait pas d'entrer par ces pa-
roles et par les suivantes en lutte avec le premier président,
tout en rendant hommage à son caractère et à sa véritable
piété : « On s'est étonné que des personnes d'une probité si
connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui de-
I. Voyez ci-dessus, p. 270.
a. « La Troupe, ajoute encore la Grange, n'a point joué pen-
dant notre voyage, et nous avons recommencé le aS» de septembre,
le dimanche, par le Misantluope. [Reçu] 789*' 5^^. »
NOTICE. 3i7
vroient être l'horreur de tout le monde. » Persuadé qu'il fal-
lait frapper un grand coup en inquiétant le Roi sur des plaisirs
qu'il aimait beaucoup, il se déclarait prêt à biiser sa plume :
« Il est très-assuré, Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire
de comédie, si les tartuffes ont l'avantage. » On voudrait con-
naître la réponse textuelle du Roi. La façon dont la Grange l'a
résumée, en l'interprétant peut-être un peu librement dans le
sens d'une entière satisfaction donnée à Molière, laisse voir
que Louis XIV maintint provisoirement l'interdiction pro-
noncée par Lamoignon, et promit, à son retour, un nouvel
examen, devant porter, nous le présumons, sur les change-
ments faits à la pièce. Ajouta-t-il expressément : « Vous la
jouerez « ? Nous croyons qu'il ne put donner qu'une espé-
rance ; car une promesse formelle eût été sans doute plus tôt
réalisée.
Nous venons de voir que l'illustre comédien n'avait pas
courbé la tête devant la puissance du premier président.
Mais il est absurde de croire qu'il ait jamais pu l'insul-
ter. On comprend à peine comment il a pu se former de
bonne heure une ridicule légende, imaginée d'après l'anec-
dote de la comédie du Juge, jouée à Madrid, et défendue par
l'alcade*. Molière avait trop de sagesse et trop de bon goût
pour se permettre la bouffonnerie qu'on lui a imputée ; et
d'ailleurs la fausseté de l'imputation est démontrée, non-seu-
lement par le témoignage formel de Boileau que cite Bros-
sette, mais surtout par le récit que fait celui-ci de l'entretien
de Mohère avec Lamoignon, enti^etien qui serait devenu im-
possible après un tel outrage. Cette partie de la note de Bros-
sette est une des plus intéressantes ; et, comme il y fait parler
Boileau en langage direct, il paraît bien qu'il avait cette fois
recueilli, sur le moment, ses paroles mêmes. Laissons parler
Brossette ^ :
« J'ai demandé à M. Despréaux s'il étoit vrai, comme on
le disoit, que Molière , voyant les défenses de Monsieur le
1. Cette anecdote est racontée dans le Mênaglana, p. 3o8 de la
i'^ édition du tome II (1694), et dans l'édition de I7i5, tome IV,
p. 173 et 174.
2, Fos go y° et 91 r° de l'autographe, p. 564 ^^ ^65 du vo-
lume de M. Laverdet.
3i8 LE TARTUFFE.
premier pre'sident, avoit dit dans le compliment qu'il ût au pu-
blic qui étoit venu pour voir sa pièce : « Messieurs, nous
« aurions eu l'honneur de vous donner une représentation de
« la comédie du Tartuffe sans les défenses qui nous ont été
« faites; mais Monsieur le premier président ne veut pas
« qu'on le joue. » (L'équivoque, dit Brossette dans une note
marginale, est dans ce mot le, qui se peut rapporter à Mon-
sieur le premier président aussi bien qu'au Tartuffe.)
« M. Despréaux m'a dit que cela n'étoit point véritable, et
qu'il savoit le contraire par lui-même ; et voici ce qu'il m'a
raconté : « Toutes choses seroient demeurées dans l'état que
« je viens de vous dire, si Molière n'avoit pas eu une forte en-
ce vie de jouer sa pièce. Il me pria, m'a dit M. Despréaux,
« d'en parler à Monsieur le premier président. Je lui con-
« seillai de lui en parler lui-même, et je m'offris de le pré-
ce senter. Un matin, nous allâmes trouver M. de Lamoignon, à
ce qui Molière expliqua le sujet de sa visite. Monsieur le pre-
cc mier président lui répondit en ces termes : Monsieur, je
fais beaucoup de cas de votre mérite : je sais que vous êtes
non-seulement un acteur excellent, mais encore un très-habile
homme qui faites honneur à votre profession et à la France '.
Cependant avec toute la bonne volonté que j'ai pour vous, je
ne saurais vous permettre de jouer votre comédie. Je suis per-
suadé quelle est fort belle et fort instructive ; mais il ne con-
vient pas h des comédiens d'instruire les hommes sur les ma-
tières de la morale chrétienne et de la religion : ce n'est pas
au théâtre à se mêler de prêcher l' Evangile . Quand le Roi sera
de retour, il vous permettra, s'il le trouve à propos, de repré-
senter le Tartuffe; mais pour moi, je croirais abuser de l'autorité
que le Roi ni a fait l' honneur de me confier pendant son absence^
si je vous accordais la permission que vous me demandez.
ce JMolière, qui ne s'attendoit pas à ce discours, demeura en-
ce tièrement déconcerté, de sorte qu'il lui fut impossible de ré-
ce pondre à Monsieur le premier président. Il essaya pourtant
ce de prouver à ce magistrat que sa comédie étoit très-inno-
ce cente, et qu'il l'avoit traitée avec toutes les précautions que
I. La France.^ dans le manuscrit, est écrit au-dessus de votre
pays, qui n'a pas été effacé.
NOTICE. 3i9
« demandoit la délicatesse de la matière * ; mais , quelques
« efforts que pût faire Molière, il ne fit que be'gayer et ne put
« point surmonter le trouble oii l'avoit jeté Monsieur le pre-
« mier président. Ce sage magistrat, l'ayant écouté quelques
« moments, lui fit entendre, par un refus gracieux, qu'il ne
« vouloit pas révoquer les ordres qu'il avoit donnés, et le
« quitta en lui disant : Monsieur, vous voyez qu'il est près de
« midi : je manquerais la messe si je rri arrêtais plus long-
« temps. Molière se retira, peu satisfait de lui-même, sans
« se plaindre pourtant de M. de Lamoignon, car il se rendit
« justice. Mais toute la mauvaise humeur de Molière retomba
« sur M. l'Archevêque (de Péréfixe), qu'il regardoit comme
« le chef de la cabale des dévots qui lui étoit contraire, j)
On a remarqué la ressemblance singulière, et qu'on a d'abord
peine à croire fortuite, entre cette conclusion de l'entretien :
« Monsieur, vous voyez qu'il est près de midi, .... », et la ma-
nière dont Tartuffe, à la fin de la scène r^ de l'acte IV, échappe
aux instances de Cléante :
.... Il est, Monsieur, trois heures et demie :
Certain devoir pieux me demande là-haut,
Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt.
Cependant il est certain que Molière n'a pas ajouté ces vers,
avec malice et par représailles, après 1667; ils y étaient à
cette date : la Lettre sur la comédie de t Imposteur les cite.
On ne saurait, d'autre part, supposer que M. de Lamoignon se
soit volontairement approprié les paroles mêmes de Panulphe
pour faire sentir à Molière que cette manière d'en iinir avec
les raisonneurs n'était pas si mauvaise, et qu'il y avait grand in-
convénient à mettre dans la bouche d'un hypocrite une excuse
très-légitime, dont peut très-naturellement se servir un vrai
chrétien. La forme de la leçon n'aurait pas été heureuse, et
sans doute Lamoignon n'avait pas envie de se donner ime res-
semblance peu agréable. Simple rencontre donc, si Boileau n'a
point, par une spirituelle réminiscence, arrangé la scène. A
I. De la matière est au-dessus des mots : du sujet, non effacés;
et, un peu plus loin, surmonter^ qui paraît avoir été écrit plus ré-
cemment que calmer, est au-dessous de ce dernier mot.
320 LE TARTUFFE.
supposer que le premier président ait réellement congédié Mo-
lière avec de telles paroles, Molière dut en bien rire, et penser
que le respectable magistrat, en se donnant si malencontreuse-
ment un air de parenté avec l'hypocrite de la comédie, se fai-
sait injustice ; car nous n'admettons nullement que Guillaume
de Lamoignon fût, comme on l'a dit *, tartuffe lui-même
« jusqu'au bout des ongles. « Ses contemporains ne le ju-
geaient pas ainsi. Il pensait très-sincèrement que rh3'pocrisie
dont le comédien s'était occupé, étant l'hypocrisie religieuse,
à l'Eglise seule appartenait le droit de censurer un vice
qui avait rapport à sa morale et à ses pratiques. Un prêtre
illustre, un grand orateur, qui n'était pas suspect non plus de
fausse dévotion, Bourdaloue, fut du même avis. Dans son ser-
mon sur l' Hypocrisie"^, où il a été si sévère pour la comédie
de Tartuffe^ une de ces « damnables inventions pour humilier
les gens de bien, pour les rendre tous suspects,» il n'a pas man-
qué de dire que « des esprits profanes, et bien éloignés de vou-
loir entrer dans les intérêts de Dieu, » avaient, en flétrissant
les hypocrites, touché à « ce qui n'est pas de leur ressort. »
Il n'est pas étonnant de rencontrer la même objection, qui pa-
raissait si grave au premier président, répétée plus tard par
Adrien Baillet ^ , devenu bibliothécaire de l'avocat général
Chrétien - François , fds de Guillaume de Lamoi^r^on. Dans
la véhémente diatribe que Baillet a écrite contre le grand
poëte, et où il commence par le nommer « un des plus dan-
gereux ennemis que le siècle ou le monde ait suscité à l'Eglise
de Jésus-Christ, » on lit ce passage : « Ceux qui souhaiteront
voir la plus scandaleuse ou du moins la plus hardie [de ses
pièces], pourront jeter les yeux sur/e Tartuffe, où il a prétendu
1. M. Louis Lacour, p. 53, à la note.
2. Poui le 7« dimanche après la Pentecôte, i^^ partie. On n'a pas
encore pu savoir en quelle année et dans quelle chaire il fut pro-
noncé. Bourdaloue prêcha ])our la première fois à Paris, dans
l'avent de 1669, qui est l'année même où commencèrent les repré-
sentations suivies de Tartuffe devant le public.
3. Dans les Jugements des Savants, tome IV, 5^ partie (168G),
p. 1 10-126, article mdxx, intitulé : « M. de Molière (Jean-Baptiste
Pocquelin), Parisien, mort en comédien, vers Tan 1678. Poëte fran-
cois. »
NOTICE. 321
comprendre dans la jurisdiction de son théâtre le droit qu'ont
les ministres de l'Eglise de reprendre les hypocrites et de dé-
clamer contre la fausse dévotion » ; et celui-ci : « Si Tertullien
a eu raison de soutenir que le théâtre est la seigneurie ou le
royaume du diahle, je ne vois pas ce qui nous peut obliger,
pour chercher le remède à notre hypocrisie et à nos fausses
dévotions, d'aller consulter Beelzébut^ tandis que nous aurons
des prophètes en Israël. » C'est du pur Lamoignon, plus forte-
ment accentué. Molière a fait, dans sa Préface^, une réponse,
qui pouvait bien dans sa pensée s'adresser à M. de Lamoi-
gnon lui-même, et qui est faible, il faut le dire, quand il
parle des mystères de notre vieux théâtre et des pièces saintes
de Corneille. Là, si le théâtre avait étendu son domaine jus-
qu'aux matières religieuses, ce n'était pas tout à fait de la
même manière que chez Molière. Mais celui-ci est sur un
meilleur terrain, quand, rappelant que la comédie a pour
emploi de corriger les vices des hommes, il refuse de com-
prendre pour quelle raison il y en aurait de prnnlégiés^ . Ce
droit d'asile prétendu au nom de l'Eglise pour y mettre l'hypo-
crisie à couvert, tout au moins pour la soustraire à toute autre
justice que la sienne, lui paraissait d'autant plus exorbitant
que ce vice « est, dans 1 Etat, d'une conséquence bien plus
dangereuse que tous les autres, » Non-seulement l'Etat, mais
tout particulier, fût -il laïque, peut se trouver blessé, opprimé
par l'hypocrisie. Comment, où le dommage est senti, la dé-
fense serait-elle interdite ?
De toutes les objections cependant, la plus difficile à réfuter
n'était pas celle de Lamoignon. Nous l'avons déjà vu, on ne
dénonçait pas seulement, dans la comédie de Molière, une usur-
pation sur la juridiction de l'Eglise, mais avant tout, comme le
dit Bourdaloue, les soupçons que le libertinage faisait concevoir
« de la vraie piété par de malignes représentations de la
fausse. » L'Eglise fut donc prompte à saisir ses foudres, avant
ce retour du Roi qui devait, disait-on, mettre en liberté Tartuffe
et fut différé jusqu'au 7 septembre.
1. Voyez ci-après, p. 874 et suivantes.
2. Il a dit de même dans Dom Juan (acte V, scène 11) : « L'hy-
pocrisie est un vice privilégié. »
Molière, iv 21
322 LE TARTUFFE.
Il est permis de croire que l'ordonnance de l'archevêque
de Paris, publiée le 1 1 août, six jours après l'unique repré-
sentation, p<iralysa plus que toutes les autres protestations de
la dévotion alarmée ce bon vouloir royal dont les comédiens
avaient rapporté de Lille le témoignage et les promesses.
Cette pièce a trop d'importance historique pour que nous
n'en donnions pas ici le texte entier * :
Ordonnance de Monseigneur l'archevêque de Paris.
« Hardouin, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apos-
tolique archevêque de Paris, à tous curés et vicaires de
cette ville et faubourgs , Salut en Notre-Seigneur.
« Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur
que, le vendredi cinquième de ce mois, on représenta sur
l'un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de
ï Imposteur ^ une comédie très-dangereuse, et qui est d'autant
plus capable de nuire à la religion, que, sous prétexte de con-
damner l'hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d'en
accuser Indifféremment tous ceux qui font profession de la
plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries
et aux calomnies continuelles des libertins : de sorte que pour
arrêter le cours d'un si grand mal, qui pourroit séduire
les âmes foiblcs et les détourner du chemin de la vertu,
notredit promoteur nous auroit requis de faire défenses à
toutes personnes de notre diocèse de représenter, sous
quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou en-
tendre réciter, soit en public soit en particulier, sous peine
d'excommunication :
« Nous, sachant combien' il seroit en effet dangereux de
souffrir que la véritable piété fût blessée par une représenta-
tion si scandaleuse et que le Roi même avoit ci-devant très-
expressément défendue, et considérant d'ailleurs que, dans
un temps oîi ce grand Monarque expose si librement sa vie
pour le bien de son Etat, et où notre principal soin est d'exhor-
I. Un exemplaire de l'ordonnance, imprimé en placard et sur-
monté des armes de l'Archevêque, est conservé à la Bibliothèque
nationale.
NOTICE. 323
ter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières
continuelles pour lii conservation de sa personne sacre'e et
pour le succès de ses armes, il y auroit de l'impiété de s'oc-
cuper à des spectacles capables d'attirer la colère du Ciel :
Avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à
toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou en-
tendre réciter la susdite comédie, soit publiquement soit en
particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit,
et ce sous peine d'excommunication.
a Si mandons aux archiprètres de Sainte-Marie-Magdeleine
et de Saint-Severin de vous signifier la présente Ordonnance,
que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l'aurez
reçue, en faisant connoître à tous vos paroissiens combien il
importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou
lecture de la susdite ou semblables comédies.
« Donne à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième
août mil six cent soixante-sept. Signé Hardouin, archevêque
de Paris. Et plus bas^ Par mondit Seigneur,
« Petit ^ . »
De telles rigueurs étaient bien faites pour désespérer Mo-
lière. Il fut assez longtemps sans reparaître sur le théâtre. La
maladie qui l'en avait déjà tenu éloigné pendant plusieurs mois
de la même année, le ressaisit-elle sous le coup de tant de
soucis ? ou voulut-il donner de son découragement une marque
qui pût faire craindre une retraite défaiitive ?
Il y eut peut-être à la f(^is un nouvel ébranlement dans la
santé du chef de la troupe, et un grand désarroi de cette
troupe, qui voyait suspendre une pièce sur laquelle elle avait
tant compté. Le Registre de la Grange dit : « La troupe n'a
point joué pendant notre voyage, et nous avons recommencé le
25" de septembre, 5) où l'on donna une représentation du
Misanthrope. L'interruption des spectacles avait été de sept
semaines. Robinet, annonçant, le 8 octobre suivant, la ren-
I. On lit de plus, au bas du placard, à gauche : « De l'im-
primerie de François Muguet, impr. et libr. ord. du Roi et de
Monseigneur l'archevêque de Paris, rue de la Harpe, aux trois
Rois, jévec privilège du Roi, »
324 LE TARTUFFE.
trée de Molière (évidemment dans la représentation du
a5 septembre), parle comme s'il n'y avait pas de doute sur les
causes de l'éclipsé assez longue qu'il venait de faire. « J'ou-
bliois, dit-il en apostille,
J'oubllois une nouveauté
Qui doit charmer notre cité :
Molière, reprenant courage,
Malgré la bourrasque et l'orage,
Sur la scène se fait revoir.
Au nom des Dieux, qu'on l'aille voir. »
Ces vers ont échappé à M. Bazin (comme à tout le monde
jusqu'ici, du moins nous le croyons) ; et il n'a cité que
ceux-ci du même Robinet, recueillis dans son numéro du
3i décembre 1667 :
Veux-tu, Lecteur, être ébaudi?
Sois au Palais-Royal mardi :
Molière que l'on idolâtre
Y remonte sur son théâtre.
Ce qui fait dire à jM. Bazin' qu'aj)rès le retour du Roi qua-
tre mois se passèrent sans qu'on vît nulle part figurer Molière.
Il note, en même temps, que, pendant cette disparition, ce fut
de Visé qui se trouva chargé de fournir à la cour un divertis-
sement (X)<?7/e) et une comédie ; il pouvait dire deux, jouées
dans les premiers jours de novembre à Versailles : la Feuve
à la mode''-, et l' Accouchée. Cette retraite de Molière sous sa
tente, qui ne fut pas tout à fait aussi longue, aussi continue que
M. Bazin l'a cru, celui-ci est assez disposé à l'attribuer « à un fier
ressentiment de l'abandon où le Roi i'avoit laissé à l'occasion de
Tartuffe. » Nous ne disons pas le contraire, bien que les secondes
vacances prises par Molière et constatées le 3i décembre par
Robinet, puissent être mises aussi sur le compte d'im accident
de santé. Quoi qu'il en soit, M. Bazin a raison de montrer
Molière revenu en 1668 à toute son activité de comédien et
d'auteur. Il ne boudait plus Louis XIV, et paraissait avoir res-
1. Voyez les Notes lùstorlques sur la vie de Molière^ p. i5o et i5i.
2. Déjà jouée à la ville, le i5 mai jJrécédent.
NOTICE. 325
saisi sa faveur bien entière. Mais c'est un peu trop parler de
cette année-là, avant d'avoir tout dit sur la pièce telle qu'elle
avait été joue'e une fois en 1667, telle que nous la fait con-
naître la Lettre sur la comédie de l' Imposteur .
On trouve d'abord dans Molière lui-même un détail intéres-
sant que la Lettre ne donne pas. IXous avons déjà dit que, dans
son second placet, il rappelle qu'il avait « déguisé le person-
nage sous l'ajustement d'un homme du monde. » Cet ajustement
y est décrit : « Un petit chapeau, de grands cheveux, un grand
collet, une épée, et des dentelles sur tout l'habit. » Nous ap-
prenons par là non-seulement quel fut, en 1667, dans ce qu'il
avait de caractéristique, le costume de l'Imposteur, mais ce
qu'il n'avait pas été en 1664; à notre regret, i-ien de plus.
C'est probablement à la différence des deux costumes que la
Critique du Tartuffe^ fait allusion, lorsque, dans la scène i,
Panulphe est appelé « faux riche « et Tartuffe « vrai
gueux. » Tartuffe, en 1664, était donc vêtu pauvrement, point
à la façon d'un homme du monde. Lorsqu'il en prit les dehors,
quelle était l'importance d'un changement que Molière fait
valoir comme une concession aux scrupules de ses désapproba-
teurs et qui avait dû lui coûter beaucoup, parce que la vérité
y était sacrifiée ? Sans doute Tartuffe, sous son premier habille-
ment d'une humble pauvreté, qui est bien la marque extérieure
de la dévotion, et quand cette dévotion est fausse, son affiche.
Tartuffe rappelait trop ces personnes dont les vêtements, tout en
restant laïques, ont cependant quelque ressemblance plus ou
moins éloignée avec ceux du clergé séculier ou des moines.
Bien des hommes respectables, les solitaires de Port-Royal, et
leurs plus fervents amis, portaient cette livrée de la piété. Le
jour où Mohère l'ôtait à l'hypocrisie, il faisait mieux distinguer
celle-ci, au premier coup d'œil, des austères et sincères vertus
qui s'étaient senties blessées : il la sécularisait |ilus complètement.
Il y aurait d'ailleurs erreur très-grande à s'imaginer qu'il ait
jamais pu faire paraître son imposteur sous un habit ecclésias-
I. Cette pièce, publiée en 1670, cliez Gabriel Quinet, et dont
faclievé d'imprimer est du 19 décembre 1669, le privilège du
19 novembre, a été réimprimée en 1868 par les soins de
M. Paul Lacroix, qui l'attribue au comédien de Yilliers. Nous en
reparlerons (voyez ci-après, p. 34o et suivantes).
326 LE TARTUFFE.
tique* : un tel outrage à l'Eglise, sous les yeux du Roi, des
Reines, c'eût e'té folie. Et d'ailleurs le silence, sur ce point, de
Pierre Roullé, de tous les ennemis, ne laisse pas l'ombre d'une
incertitude. On se figure tout au plus le premier Tartuffe de
1664 avec le petit collet (ce que le grand collet de 1667
donne à penser), et sous un costume jusqu'à un certain point
équivoque entre la sacristie et le siècle. Reaucoup plus tard,
Cailhava- louait un acteur de son temps, qui, dans ce rôle de
Tartuffe, n'avait pas eu « la mise d'un cuistre comme celui-
ci..., la perruque noire et plate d'un pénitent comme celui-là. 5>
Nous n'oserions pas dire cependant que les comédiens ainsi
critiqués n'eussent pas assez bien repris de ce côté l'ancienne,
la vraie tradition. Tout au moins, si nous ne nous trompons,
cette tradition, telle qu'elle s'est le plus ordinairement main-
tenue depuis 1669, donne à l'hypocrite un pourpoint de cou-
leur obscure et un large manteau dont il semble envelopper
1. Une Histoire du Père la Cltalze, pamphlet anonyme publié à
Cologne en 1694 (Pierre Marteau, in-12), prétend que, lorsque le
Tartuffe fut joué devant le Roi, a l'Imposteur parut..., sinon en habit
de jésuite, au moins en soutane et en chapeau à grands bords. »
Disons que le mot de soutane n'était pas, au temps de Molière,
donné exclusivement à un vêtement ecclésiastique. Mais il importe
peu ; car il est impossible de reconnaître aucune autorité au pam-
phlétaire qui raconte que « Dès le lendemain toute la cour sut
qu'on avoit joué le P. la Chaize en plein théâtre, » et ajoute
que Molière avait obéi à l'ordre de Monsieur le Prince, qui lui
avait promis pour cela deux mille pistoles. M. de Chantelauze qui
a cité le passage dans son livre intitulé le Père de la Chaize (Paris
et Lyon, iSSg, in-S"), p. 33 1 et 332, fait remarquer avec raison que
les dates sufliraient pour démontrer l'absurdité de ce conte. Le P. de
la Chaize, qui ne fut nommé confesseur du Roi qu'en 1676, était,
en 1664, dans le Lyonnais, où il n'avait rien à démêler avec la
cour. M, de Chantelauze appuie sa réfutation d'autres arguments
moins acceptables. Suivant lui, Tartuffe, tel que ftlolière l'a dé-
peint, est « l'antithèse extérieure de la dévotion aisée, de la mo-
rale facile (p. 334) »; il ne représentait donc pas un jésuite; son
« masque ne put être modelé que sur la figure des hôtes de
Port-Royal (p. 3 40). » Nous avons examiné des assertions toutes
semblables, ci-dessus, p. agS et suivantes.
2. Etudes sur Molière^ an X (1802), p. 176,
NOTICE. 327
ses trahisons'. Dom Juan, voilà le véritable hypocrite du
grand monde, mais non Tartuffe, tout gentilhomme qu'il se
disait ; et pour qu'il fût naturel de donner à celui-ci les dehors
mondains, tout le rôle eût été à refaire. Molière, en l'affublant
de son élégante perruque et de ses dentelles, se moquait un peu
des gens, et semblait dire : « Je ne puis changer l'objet, mais,
pour vous faire plaisir, je changerai l'étiquette, »
Il y avait, sans le moindre doute, dans la pièce de 1667, des
modifications moins illusoires, sans être profondes. Nous ne les
connaissons pas. Le vers^ :
O Ciel ! pardonne-lui la douleur qu'il me donne,
qui, d'après les souvenirs, dit-on, du comédien Baron, était
d'abord :
O Ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne,
ou mieux, si nous en croyons Voltaire' :
O Ciel ! pardonne-moi comme je lui pardonne,
fut-il changé dès 1667, ou seulement en 1669 ? On ne saurait
I. La gravure qui, dans la seconde édition de 1669, représente
la scène v de l'acte IV, est un intéressant document sur le costume
de Tartuffe à cette date. On y remarque le large manteau et le
petit chapeau. ,
a. Acte m, scène vu, vers 1142. — C'est l'abbé d'AUainval qui,
sous le pseudonyme de George W^ink (dans la Lettre à Mylord***
sur Baron et la demoiselle Lecouvreur^ 17^0, p. 20), a dit que la
première version de ce vers, rendue si vraisemblable par la fai-
blesse de celle qui subsiste, a été conservée par Baron. Ce comé-
dien, qui avait vécu dans la familiarité de Molièi'e, et qui ne mou-
rut qu'en décembre 1729, avait, toujours suivant l'abbé d'AUainval,
gardé dans la mémoire « plusieurs beaux vers du Tartuffe,... qui fu-
rent retranchés dans les divers changements que cette fameuse co-
médie souffrit. » On a peine à comprendre qu'il ne les ait pas
sauvés de l'oubli. Attestés directement par lui, ils laisseraient peu
de doute. Il aurait sans doute su dire aussi s'ils étaient de 1667 ou
de 1664. Le manuscrit de la jjièce, tel qu'il était à cette dernière
date, avait pu être lu par lui, d'autant plus facilement qu'un peu
avant 1667 il était déjà près de Molière.
3. Voyez son Sommaire ^ ci-après, p. 870.
J20 l^£i 1 AJtvi ur r Hi.
le dire. L'étendue et l'importance des remaniements de
1667 ne peut se mesurer que par conjecture sur la pro-
portion des corrections plus récentes faites au texte en 1669.
Celles-ci ne sont pas entièrement ignorées, grâce à la Lettre
sur la comédie de V Imposteur, datée du 20 août 1667. Cette
lettre, que l'on a crue quelquefois écrite par Molière lui-même,
n'est nulle part, n'est pas dans la première partie surtout *,
c'est-à-dire dans l'anal} se de la pièce, d'un style où l'on puisse le
reconnaître. L'auteur a seulement pu profiter de ses entretiens,
et était, on le voit bien, un de ses amis. L'initiale C qu'on a
trouvée imprimée sur le dernier feuillet d'un des exemplaires "^,
après la formule finale de politesse, l'a fait attribuer à Cha-
pelle, attribution plus que hasardée. Nous serions peut-être aussi
téméraire de penser à Corbinelli. Comme nous donnons ci-après
cette pièce importante, nous nous contenterons ici de faire
remarquer les différences les plus curieuses qu'elle atteste entre
la comédie de 1667 et celle de 1669.
Il semble que, dans ses retouches, Molière ait donné parti-
culièrement de nouveaux soins au rôle de Cléante, qu'il avait
destiné à mettre en lumière le vrai sens de la pièce. Dès la
])remière scène, il y a fait un changement où la critique littéraire
peut trouver à redire, mais qui n'est pas sans avantage mo-
ral, parce qu'il fait disparaître tout motif un peu sérieux de
reprocher au sage de la pièce que son « discours sent le liber-
tinage ». Après que Dorine a prononcé ce V^rs' :
Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant,
Cléante continuait dans le même sens « par un caractère san-
glant qu'il faisait de l'humeur des gens de cet âge , qui blâment
tout ce qu'ils ne peuvent plus faire. « Aujourd'hui Dorine a
seule la responsabilité de toute la tirade : ce qui la fait parler,
1. La seconde partie est écrite avec finesse et force; il y a sur
l'art plus d'une A^e profonde. Nous doutons qu'on y sente partout
la plume de Molière; mais que bien des passages aient été écrits
à peu près sous sa dictée, on serait tenté de le croire.
2. Voyez les OEuvics de Molière, 3^ édition de M. Aimé-Mar-
tin, tome IV, p. 243, et la Bibliographie moliéresqiie, p. 265,
a» 12 16.
3. Le vers 124.
I
NOTICE. 329
comme plus d'un critique l'a remarqué, d'un style un peu trop
élégant et élevé pour elle, mais ne laisse plus Cléante démentir
sa gravité. Celui-ci prenait lui-même alors la parole, mais
pour donner des exemples de véritable vertu et les opposer à
tous ces voisins bigots dont Mme Pernelle avait cité l'autorité.
Ce discours de Cléante, que nous ne trouvons plus à cette
place, a-t-il été simplement transporté dans la scène v du
même acte, et là fondu avec un autre, plein de « réflexions
très-solides, dit notre Lettre^ sur les différences qui se ren-
contrent entre la véritable et la fausse vertu* ? » Ce ne serait |)eut-
être pas assez dire. Il est probable que les deux couplets de
Cléante ont été très-développés par Molière dans sa dernière
revision. M. Cousin, parlant, dans le Journal des Savants du
mois de novembre 1844, d'une copie du célèbre morceau qu'il
a trouvée à la Bibliothèque nationale ^ et dont il a relevé les
variantes, dit que Molière l'ajouta, en i66g, pour bien expli-
quer sa pensée, et qu'il courut d'abord en manuscrit tout
Paris. Il y a seulement un peu d'exagération à le croire ajouté,
comme tout à fait nouveau, en i66g.
Dans la scène u de l'acte P"", on commençait « à raflîner
le caractère du saint personnage, en montrant, par l'exemple de
cette affaire domestique, comment les dévots passent — à
s'ingérer dans les affaires les plus secrètes et les plus familières
des familles. » Il n'y a plus trace de ce passage satirique dans
les premières scènes,' d'ailleurs fort remaniées. Il avait peut-
être scandalisé ou par l'àpreté de quelques expressions qui ne
nous ont pas été conservées, ou par des applications person-
nelles qui en avaient été faites, par exemple à l'abbé Roquette.
Après le vers :
Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair ,
dans la déclaration de Panulphe, qui finit là maintenant',
la Lettre sur la comédie de C Imposteur dit qu' « il s'étend
1. Ci-après, p. 536.
2. Dans un volume in-folio, Résidu Saint-Germain^ paquet 4,
no-6-, la copie se trouve actuellement au volume XIII des Porte-
feuilles Vallant, feuillets 214 et 21 5.
3. Acte III, scène m, vers 1012.
:JJO Ltj LAKlUt ttj.
admirablement là-dessus j). On a le droit de soupçonner, cette
fois encore, que, dans les vers sacrifie's, l'on s'était plaint du
coup trop appuyé,
La scène v de l'acte IV entre Elmire et Tartuffe est restée
si hardie, à n'y regarder même que du côté des développe-
ments d'une casuistique abominable, qu'on a peine à y sup-
poser, dans son premier état, quelque chose de plus sanglant
encore contre la fausse dévotion. Nous voyons cependant qu'a-
près les accommodements avec le Ciel, Panulphe se livrait à
« une longue déduction des adresses des directeurs modernes. »
Cette « déduction » a disparu, moins sans doute parce qu'elle
était longue que par la crainte d'avoir mis la plaie trop à nu.
L'analyse que fait la Lettre du discours de l'Exempt, dans la
dernière scène de la pièce, nous donne une phrase bien remar-
quable. Il dit que « nous vivons sous un règne où.... l'hypo-
crisie est autant en horreur dans f esprit du Prince qu'elle est
accréditée parmi ses sujets. » Il est malheureux que nous
n'ayons pas le texte même des vers. Quelques personnes ont
cru que Molière n'a jamais pu Hiire une pareille satire de son
temps. Nous ne saurions admettre la complète infidélité du
minutieux témoin; tout au plus, quelque maladresse aura-
t-elle exagéré l'expression ; le fond doit subsister. Non, il n'est
pas si invraisemblable que Molière, exaspéré par les persé-
cutions^, se soit plu à montrer le bigotisme en crédit et régnant
partout excepté sur le trône ^. Plus tard il aura été averti qu'il
n'était pas bon de trouver tant de complices à ses ennemis ; on
lui aura peut-être même fait craindre qu'en étendant à ce point
1. Du sovivenir qu'il garda de ces persécutions, on trouve une
trace profonde dans un jeu d'esprit où on ne songerait guère à la
chercher, dans les Bouts-rimés qui ont été imprimés, en 1682, à la
suite de la Comtesse d'Escarbagnas, représentée en 1672 :
M'accable derechef la haine du cagot.
Plus méchant mille fois que n'est un vieux magot!
2. N'oublions pas que Dom Juan dit presque aussi hardiment :
« L'hypocrisie est un vice à la mode...-, un sage esprit s'accom-
mode aux vices de son siècle. » (Acte V, scène 11, de Dom Juan.)
C'est pour rire que la scène est en Sicile,
NOTICE. 33i
la domination de l'hypocrisie, il ne se fît accuser de confondre
cette domination avec celle des croyances publiques.
Par ces détails et par d'autres pour lesquels nous renvoyons
à la Lettre^ on prend quelque ide'e des remaniements que tant
de clameurs durent imposer à Molière de 1664 à 1667, de
1667 à 1669, et du courage dont il eut besoin pour ne pas,
malgré tout, énerver son ouvrage.
Après un moment, au moins probable, d'abattement dans
les derniers mois de 1667, Molière ne voulut pas plus long-
temps s'abandonner; et de même qu'on l'avait vu, en i665 et
1666, tenir tête à l'orage de 1664, qui grondait encore, par
deux chefs-d'œuvre, Dom Juan, où il ne chantait certes pas
la palinodie de son Tartuffe, et le Misanthrope^ ajoutons, sans
nommer de moindres ouvrages, par le Médecin malgré lui, une
des pièces oii il a déployé le plus de verve spirituelle, de
même, après qu'il a été tout meurtri de nouveau, il se ranime
et se relève, au commencement de 1668, par l'amphitryon, qui
fut joué le 16 janvier à la cour. Cette comédie, sans y sup-
poser les viles complaisances qu'on y a ridiculement cherchées,
devait, aussi bien qu'un nouveau placet, plaider la cause du
poète. Dans les vers qu'au début de \ Amphitryon Molière,
jouant le personnage de Sosie, récitait lui-même, M. Bazin
a fait remai'quer une plainte touchante du pauvre servi-
teur maltraité, sacrifié, prêt cependant à redoubler de zèle.
Il lui a semblé qu'il y avait là comme un regard jeté vers
Louis XIV, presque un reproche, dont d'ailleurs la hardiesse
était tempérée par la fiction qui l'enveloppait. L'interprétation
est au moins ingénieuse et très-séduisante. Nous reconnaissons
volontiers que ces derniers vers surtout y prêtent singulière-
ment, et qu'on aime à imaginer Molière rendu à son théâtre
par quelque « coup d'œil caressant » du maître, par quelque
signe de faveui' qui certainement n'avait pas manqué :
Vers la retraite en vain la raison nous appelle ;
En vain notre dépit quelquefois y consent:
Leur vue a sur notre zèle
Un ascendant trop puissant ;
Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant
Nous rengage de plus belle.
552 Lt^ ÏAULUtlt:.
On croit saisir un petit accent de mélancolie qui, malgré l'art
infini du poète à fondre les nuances, pouvait étonner un peu
chez Sosie, avant qu'on eût songé qu'il cédait peut-être un
moment la parole à un autre esclave des plaisirs des grands,
d'une âme plus noble et de plus fière habitude dans son langage.
La même année 1668, au mois de juillet, Mohère fut chargé
de contribuer aux plaisirs des fêtes brillantes données dans les
nouveaux jardins de Versailles: George Dandin fut alors repré-
senté. Au commencement de novembre, ce fut V Avare, connu
de la ville depuis deux mois, que l'on joua devant Louis XIV.
Les ennemis du Tartuffe n'avaient donc pas réussi à brouiller
Molière avec le Roi; c'était assez visible en 1668 pour que
Condé ne craignît pas, comme nous l'avons déjà dit, de faire
jouer à Chantilly, le 20 septembre, la comédie proscrite : grande
défaite pour l'archevêque de Paris, quoique le château du grand
prince fût hors du ressort de ses excommunications.
Vers le même temps, arrivaient à leur lin les difficiles né-
gociations de la Paix de t Église. On avait reçu le 8 octobre
le bref de Clément IX; et le i^"" janvier 1669 une grande
médaille fut frappée à la Monnaie en l'honneur de l'acte de
concorde. M. Bazin pense que la mise en liberté du Tartuffe
fut facilitée par une pacification qui invitait si fortement toutes
les haines religieuses à se taire. Louis XIV aurait ainsi voulu, à
exemple du Pape, leur imposer le désarmement. Cette expli-
cation de la paix du théâtre, qui cependant n'était peut-être
pas dans tous les sens une autre paix de l'Eglise, n'est
point invraisemblable.
a La permission, disent les éditeurs de 1682*, de représen-
ter cette comédie [le Tartuffe) en public sans interruption a
été accordée le 5 février 1669, et dès ce même jour la pièce
fut représentée par la troupe du Roi. jj
Le pseudonyme Panulphe était rentré sous la vieille remise
des précautions inutiles. Le personnage réellement vivant
dans tous les esprits depuis cinq ans, Tartuffe, sans dissimu-
ler cette fois son nom , et avec une entière franchise, repa-
raissait.
Louis XIV, au surplus, n'attendait depuis longtemps qu'une
I. Voyez ci-dessus, p. 270.
NOTICE. 333
occasion favorable. Il dut avoir grand plaisir à faire cesser
une rigueur qui manifestement lui avait re'pugné. Moins dévot
certainement que le grand Roi ne l'était même alors, mais se
croyant plus fidèle aux vraies maximes d'autorité, Napo-
léon P"", suivant le Mémorial de Sainte-Hélène "*, s'étonnait
que Louis XIV les eût fait fléchir en cette circonstance, et,
sans méconnaître dans le Tartuffe « un des chefs-d'œuvre
d'un homme inimitable, » il ajoutait : « Je n'hésite pas à dire
que, si la pièce eût été faite de mon temps, je n'en aurais pas
permis la représentation. » Nous n'avons pas de peine à le
croire. Ce ne sont pas les despotismes de fraîche date qui
craignent le moins de relâcher le frein.
A la première représentation, l'empressement du public fut
tel qu'il devait être après une si longue attente et tant de
craintes de ne voir jamais lever l'interdiction. La permission
paraît n'avoir été connue que , pour ainsi dire, au dernier
moment, et la surprise rendit encore plus vive la curiosité.
Tout cela se trouve dans les vers que Robinet écrivait à la
date du samedi 9 février 1669 :
A propos de surprise ici,
La mienne fut très- grande aussi,
Quand mardi ^ je sus qu'en lumière
Le beau Tartuffe '• de Molière
Alloit paroître, et qu'en effet,
Selon mon très-ardent souhait.
Je le vis, non sans quelque peine,
Ce même jour -là, sur la scène ;
Car je vous jure en vérité
Qu'alors la curiosité,
Abhorrant, comme la nature,
Le vuide en cette conjoncture.
Elle n'en laissa nulle part ;
Et que maints coururent hasard
D'être étouffés dedans la presse.
Après avoir décrit les dangers de suffoquer ou d'être estropié
dans cette foule, et avoir loué les beautés de la pièce, il nous
1. Tome V de l'édition originale (iSaS), p. SSj et 358.
2. Le mardi 5 février.
3. A la marge : « Autrement rimpostcur. »
334 LE TARTUFFE.
apprend que les comédiens y furent jugés excellents dans
leurs rôles :
Et les caractères, au reste,...
Sont tous si bien distribués
Et naturellement joués.
Que jamais nulle comédie
Ne fut aussi tant applaudie.
La distribution des rôles, que dès lors il approuvait, il ne la
fait connaître que dans sa Lettre à Madame du 23 février
suivant, où il marque en notes marginales, que nous donnons
ici au bas de la page, le nom de chacun des acteurs, dans le
personnage dont il était chargé :
Toujours, dans le Palais-Royal,
Aussi le Tartuffe se joue.
Où son auteur*, je vous l'avoue,
Sous le nom de 3Ionsieur Orgon,
Amasse et pécune et renom.
Mais pas moins encor je n'admire
Son épouse'^, la jeune Elmire;
Car on ne sauroit, constamment,
Jouer plus naturellement ;
Leur mère, Madame Prcnelle (^'c)^,
Est une plaisante femelle,
Et s'acquitte, ma foi ! des mieux
De son rôle facétieux.
Dorine*, maîtresse servante,
Est encor bien divertissante •,
Céliante** (sic) enchante et ravit
Dans les excellents vers qu'il dit.
Ces deux autres", ou Dieu me damne !
Damis et sa sœur Mariane,
Qui sont les deux enfants d'Orgon,
Y font merveilles tout de bon.
Valère^, amant de cette belle,
1. Le sieur Molière.
2. Mlle Molière.
3. Représentée par le sieur Béjart.
4. Mlle Béjar (sic). — 5. Le sieur de la Torrilière.
6. Mlle de Brie et le sieur Hubert.
7. Le sieur de la Grange.
NOTICE. 335
Des galants y semble un modèle,
Et le bon Tartuffe*, en un mot,
Cbarme en son rôle de bigot.
Résumons cette répartition première des rôles pour qu'on
l'embrasse d'un coup d'œil :
Mme Pernelle Béjart.
Orgon Molière.
Elmire Mlle Molière.
Damis Hubert.
Mariane Mlle de Brie.
Valère La Grange.
Cléante La Thorillière.
Tartuffe Du Croisy.
DoRiNE Mlle Béjart.
Restent M. Loyal, V Exempt , et Flipote. Dans le Mer-
cure de France de mai 1740 (p. 847), Mlle Poisson ^,
fille de du Croisy, dit que de Brie joua d'original le rôle de
M. Loyal. Il n'est pas impossible qu'il ait été chargé aussi de
celui de l'Exempt. — Quant à la servante de Mme Pernelle,
peu importe de savoir si ce personnage muet fut représenté
par une gagiste qui s'appelait Flipote, et que Molière aurait
fait figurer sous son vrai nom*.
On peut regarder comme ayant joué ces rôles d'original
les acteurs que Robinet vient de nous apprendre en avoir
été chargés le 5 février 1669, par la raison qu'ils faisaient
déjà tous partie de la troupe en 1667, et même en 1664 ''.
I. Le sieur du Croisy.
1. Voyez sur Mlle Paul Poisson, notre tome III, p. 378 et sui-
vantes.
3. Voyez ci-après aux Acteurs , p. 398, note 3.
4. La troupe était à peu près la même à ces diverses époques.
Cependant du Parc et sa femme, qui, en 1669, ne s'y trouvaient plus,
y étaient en 1664, et y restèrent, du Parc, jusqu'au 4 novembre
de cette année, Mlle du Parc, jusqu'à la fin de mars 1667. Ils
avaient donc pu, à la rigueur, jouer l'un et l'autre dans Tartuffe
aux fêtes de Versailles. Mais nous ne pensons pas qu'il y eût là de
rôles pour eux.
336 LE TARTUFFE.
Cette même lettre du 23 février, où Robinet nomme les
acteurs de la pièce, a conservé le souvenir d'une représenta-
tion en visite chez la reine Marie-Thérèse qui, suivant le gaze-
tier versificateur, s'y amusa beaucoup : grand exemple pour
rassurer bien des scrupules :
L'un des soirs de cette semaine,
Notre excellente Souveraine
S'en fit, en son appartement,
Donner le divertissement,
Et rit bien de voir l'Hypocrite
Ajusté comme il le mérite.
Le succès du Tartuffe fut grand à la ville, et lorsque Robi-
net disait que MoHère, pour cette pièce, amassait « pécune et
renom, » il était nouvelliste exact. Gui Patin écrivait à un de
ses amis le 29 mars 1669* : « Plusieurs se plaignent ici [à
Paris), et les médecins aussi, vu qu'il n'y a ni malades, ni
argent : il n'y a plus que les comédiens qui gagnent au
Tartuffe de Molière ; grand nombre y va souvent. » L'affluence
de sj)ectateurs et d'argent s'expliquait par des raisons moins
générales que celle qu'il donne : la ressemblance de la co-
médie avec la vie humaine.
Nous avons de la vogue du Tartuffe, très-lucrative pour la
troupe de Molière, un témoignage plus irrécusable encore et
plus précis que ceux de Gui Patin et de Robinet. Il est dans
le Registre de la Grange. En voici le relevé pour les représen-
tations de la pièce en 1669. On y verra que le Tartuffe fut un
des plus grands succès d'argent de Molière.
Pièce nouvelle de M. de Molière.
[1669]
Mardi 5° [février], imposteur ou tartuffe. 2860^ »
Vendredi 8 , Tartuffe 2o45 lo^
Dimanche 10'', Idem iSqS »
Mardi 12*, Idem 2074 »
Vendredi i5', Idem 23io »
On avolt joué le jeudi i4* une visite de la
même pièce du Tartuffe 44° ^^
I. Tome III, p. 691, de l'édition de M. Reveillé-Parise.
NOTICE. 337
Dimanche 17° [février] , Imposteur 2271** 10*
Mardi 19^, Idem ou Tartuffe 1978 10
Jeudi 21°, une visite du ra/-/«^e 1 55o »
Vendredi 22°, Idem 2278 10
Dimanche 24^ {érrier, Tartuffe 1657 »
Le lundi 25°, une visite de P Imposteur.. , . 55o »
Mardi 26®, Idem i8o5 10
Le jeudi 28", Idem. Reçu 1627 10
Samedi 2" mars, une visite du Tartuffe,, 55o »
Dimanche 3°, Idem 141 8 lo
Lundi 4"» 'vishedePlmposteurouTartuff'e 55o »
Mardi 5% Tartuffe 1278 »
Vendredi 8", Idem 872 10
Dimanche 10°, Idem 812 10
Mardi 12" mars, Tartuffe i
Vendredi i5°, Idem 743 10
Dimanche 17°, Idem 63o »
Mardi ig**, Idem 600 »
Vendredi 22°, Idem SaS »
Dimanche 24°, Idem 841 »
Mardi 26° mars, Tartuffe 614 10
Vendredi 29", Idem 684 10
Dimanche 3i°, Idem 700 »
Mardi 2° avril. Imposteur 922 »
Vendredi 5°, Idem 1060 »
' Dimanche 7", Idem 969 1 5
Mardi 9°, Idem 664 10
Après ces vingt-huit l'eprésentations publiques conse'cutives
et cinq visites, la clôture de Pâques eut lieu le 9 avril. Le
théâtre fut rouvert le 3o avril par Amphitryon, dont la re-
cette fut de i34**, et qu'on jouait encore le 3 mai avec une
recette de 122* 5'; puis viennent, presque de suite, quinze
représentations du Tartuffe.
I, Probablement la visite que Robinet, dans sa lettre du a3 fé-
\Tier, dit avoir eu lieu dans la même semaine chez la Reine. lie
prix des visites, à partir de celle-ci, paraît fixé à ce chiffre de 55o'*
Molière, iv 22
338 LE TARTUFFE.
Dimanche 5" [mai] ^ Tartuff'e 520** lo»
Mardi 7% I</em 464 »
Vendredi 10", Idem 619 »
Dimanche 12°, Idem 563 »
Mardi 14% Idem 36i 5
Vendredi 17^, Idem 366 i5
Dimanche 19*=, Idem 338 10
Mardi 21* (^Amphitryon ^ George Dandîn.. 196 10)
Vendredi 24° (Idem ei Idem 208 10)
Dimanche 26°, Tartuffe 621 »
Mardi 28°, Idem 279 »
Vendredi 3i^ {Avare 309 »)
Dimanclie 1" juin [Idem 227 5)
Mardi 4° juin, Tartuffe 276 i5
Vendredi 7° juin, Idem 420 »
INTERRUPTION '.
Vendredi 14" jnin. Tartuffe 352 i5
Dimanche 16^, Idem 5x3 10
INTERRUPTION '.
Dimanche 23'^ juin, Tartuffe 32i 5
Mardi 25°, Idem i83 10
L'affiche changea jusqu'au 9 août.
Vendredi 9° [août] , Tartuffe 622 5
Dimanclie 11", Idem » »
Mardi i3°, Idem 326 »
Avant et après ces trois représentations d'août, la Grange
mentionne une représentation à la cour et une visite digne
d'être notée :
Le samedi 3° [août], la Troupe est allée à Saint-Germain par
ordre du Roi. On a joué V Avare et Tartuffe. Le retour a été le
lundi 5°.
Mercredi 21. — Visite de Tartuffe chez Mademoiselle à Luxem-
bourg^ 300"^.
Ce même jour le père de M. de Molière est mort.
1. Pour les fêtes de la Pentecôte, qui tombait le 9 juin.
2. Pour la Fête-Dieu (20 juin).
3 . On lit dans le Registre : « Mademoiselle de Luxembourg. »
C'est un lapsus facile à corriger. Mademoiselle, au tome IV de
ses Mémoires^ p. 74, nous apprend que cette visite des comédiens
NOTICE. 339
Tartuffe fut encore joué deux fois cette première année,
en septembre :
Mardi 10° [septembre] , Tar/My^^e 871^ 5s
Vendredi i3°, Idem 335 5
Il n'avait pas encore épuisé la longue veine de son succès
en ces premiers temps ; cependant une nouveauté pouvait avoir
place. Cette nouveauté fut Monsieur de Pourceaugnac^ jfué à
Charabord, ce même mois de septembre; à Paris, le 1 5 novembre,
Molière, mandé à Saint-Germain, oh il séjourna du 3o jan-
vier au 18 février 1670, fut obligé de laisser passer l'anniver-
saire du 5 février 1669 sans le fêter au Palais-Royal par une
représentation du Tartuffe, quoique, avec cette intention pro-
bablement, il l'y eût repris en janvier. Cette reprise coupée par
le séjour à Saint-Germain fut continuée aussitôt après le retom'.
Tei^minons les extraits du Registre par les huit représenta-
tions de janvier et de février 1670 :
Dimanche 19° [janvier], Tartuffe 853^ »
Mardi 21'', Idem 643 lo^
Vendredi 24°, Idem 692 10
Dimanche 26°, Idem 745 10
Mardi 28", Idem 536 »
Le mardi 18° février, Tartuffe 4^5 10
Vendredi 21°, Tartuffe 212 10
Dimanche 23", Idem 895 »
La pièce fut donnée pour la rentrée d'avril, puis eut encore,
cette année-là, neuf représentations, en tout dix-huit en 1670.
Enfin, avant la mort de Molière, elle fut jouée en 167 1 neuf
fois, en 1672 cinq fois.
Si l'on en croyait Gueret, les libraires n'auraient pas d'abord
trouvé dans Tartuffe la même source de profits que les co-
médiens du Palais-Royal. Il prétend, dans sa Promenade de
Saint-Cloud , que Ribou commençait à regretter les deux
eut lieu le jour où elle fit le mariage de « Mlle de Créqui, » qui
devint sa dame d'honneur, avec le comte de Jarnac de la maison
de Chabot. « On joua Tartuffe, qui étoit la pièce à la mode. »
Le prince de Toscane, beau-frère de Mademoiselle, était présent.
34o LE TARTUFFE.
cents pistoles que la pièce lui coûtait*. Ce désappointement du
libraire, à supposer que Gueret ne l'ait pas imaginé, ou Ribou
affecté, suivant une habitude assez ordinaire des marchands,
ne prouverait le médiocre débit que de la seconde édition.
La première, qui fut promptement épuisée, se vendait au
compte de Molière lui-même. Chaque exemplaire coûtait un
écu, ainsi que le constate Robinet dans sa lettre du 6 avril
1669 :
Monsieur Tartuffe ou le Pauvre Homme
(Ce qui les faux dévots assomme)
Devient pviblic plus que jamais.
Comme au théâtre, désormais
Il se montre chez le libraire,
Qui vend l'écu chaque exemplaire;
Et de sa boutique, en un mot,
(En doive crever tout cagot !)
Il va produire leur peinture.
En belle et fine mignature.
Par tous les lieux de l'univers :
O pour eux l'étrange revers * !
Au commencement de 1670, on publia une soi-disant comé-
die, sous ce titre : la Criiifjue du Tartuffe^. Elle est en vers.
On ne sait pas si elle fut jamais représentée sur un des théâ-
tres rivaux de celui du Palais-Rojal. D'après le chevalier de
Mouhy *, elle l'aurait été seulement « sur un théâtre particulier,
dans le faubourg Saint-Honoré, chez un grand seigneur dont la
tradition ne nous a pas conservé le nom. » Ce seigneur était-il
un de ceux qui, avec le duc de Ne vers et Mme Deshoulières,
1. Page 204 de /a Promenade de Saint-Cloiicf, imprimée, en
T751, à la suite des Mémoires de Bruys^ tome II. — Nous n'avons
pas la date de la Promenade de Saint-Cloud; mais dans ce même pas-
sage où Gueret parle de l'impression du Tartuffe^ il parle aussi de
celle de la Psyché de la Fontaine, qui est également de 1669. Il
écrivait probablement vers ce temps même.
2. Nous donnons, à la fin de cette notice, le titre de chacune
des deux éditions de 1669.
3. Voyez ci-dessus, p. SaS, note i.
4. Tome III, f° 1264 v» de son Journal du Théâtre français^
manuscrit de la Bibliothèque nationale, cité jDar 31. Éd. Fournier
{le Roman de Molière^ p. 243, à la note).
NOTICE. 34r
entrèrent en 1677 dans la cabale formée pour soutenir Pradon
contre Racine? L'idée en vient à remarquer la grande res-
semblance de style (plusieurs, tels que Bret\ en ont été
frappés) entre le fameux sonnet sur la Phèdre et la Lettre
satirique (en vers) sur le Tartuffe, écrite à l'auteur de la Cri-
tique, et imprimée en tête de la petite pièce. Celle-ci est par-
faitement plate, et, moitié dissertation critique, moitié parodie,
fort peu nette dans son ensemble et dans ses détails. On en
pourrait citer peu de chose, peut-être la fin de la scène x, oii
l'emprisonnement de Tartuffe, qui a instruit le Roi a d'un secret
qui le tire de peine, 3) et le triomphe d'Orgon, coupable d'avoir
tu ce secret, sont taxés d'injure faite à la justice de Sa
Majesté, cette justice que la pitié ne séduit jamais,
Et qui ne punit point les hommes par caprice.
Une passion religieuse, comme celle qui avait animé le curé
de Saint-Barthélemv, ne se montre point dans cette rapsodie,
mais plutôt quelque jalousie d'auteur. Il s'y trouve (même scène x)
un mot aimable pour Licidas (Boursault ou de Visé^). L'œuvre
était sans doute de quelque ami de l'un ou de l'autre; mais
de qui? Il n'est pas très- regrettable de l'ignorer. On a parlé
du comédien Villiers. C'est une conjecture qui en vaut une
autre. Dans une si faible attaque contre Molière, qui ne dut
pas y être fort sensible, il n'y a guèi'e à chercher aujourd'hui
que les témoignages de son succès, involontairement fournis
par la Lettre satirique et par la pièce. On dit dans la pre-
mière, oîi les comédies de Molière sont traitées d'agréables
sottises :
Je sais que le Tartuffe a passé son espoir,
Que tout Paris en foule a couru pour le voir;
Mais avec tout cela, quand on Ta vu paroitre,
On l'a tant applaudi, faute de le connoître ;
Un si fameux succès ne lui fut jamais dû,
Et s'il a réussi, c'est qu'on l'a défendu.
1. OEuvres de Molière^ '773, tome IV, p. 254 et 255.
2. Voyez au tome III, p. 126, 129, i3o et 340, note 5.
342 LE TARTUFFE.
Deux vers de la comédie (scène i''^) font le même aveu du
triomphe éclatant de Molière :
Cependant vous voyez que, malgré vos mépris,
Ce poëme imparfait fait courre tout Paris.
Les seules redoutables critiques du Tartuffe sont celles qui,
ne se préoccupant pas du mérite littéraire de l'ouvrage, en
ont, au point de vue religieux, condamné le dangereux effet, et
même les intentions. Mais nous en avons parlé déjà, et nous
avons, à côté du ridicule fanatisme de Pierre Roullé, rappelé
les accusations plus sérieuses, et d'une bien autre autorité,
d'Adrien Baillet et surtout de Bourdaloue. Si à ce dernier et
grand nom nous n'avons pas joint alors celui de Bossuet, c'est
qu'il n'a pas dans ses anathèmes contre Molière désigné
Tartuffe aussi particulièrement que Bourdaloue l'avait fait. II
serait cependant difficile de croire qu'il n'y pensât point, lors-
que, dans sa lettre au P. Caffaro (mai 1694), parlant de l'im-
moralité du théâtre de notre poète, il dit au téméraire apolo-
giste de la comédie, surtout de celle du jour: « Songez si vous
oserez soutenir à la face du Ciel des pièces où la vertu et la piété
sont toujours ridicules*. » Et s'il ajouta dans ses Maximes et
Réflexions sur la comédie (§ v) le terrible passage où il repré-
sente Molière passant « des plaisanteries du théâtre, parmi les-
quelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de Celui
qui dit : Malheur à vous qui riez! car vous pleurerez, « cette
malédiction, dans sa pensée, n'avait-elle pas été surtout méritée
par le poète pour avoir ri du langage et des habitudes de la
dévotion? Le grand évêque fut plus que dur ce jour-là, même
si l'on admet que Molière avait eu le tort de ne pas vouloir
plaisanter sur l'hypocrisie seulement; et il eût été, ce nous
semble, plus charitable de ne pas lui attribuer avec tant de
conviction un si mauvais dessein.
Dans l'autre genre de critique, dans la critique toute littéraire
du Tartuffe, lorsque nous avons indiqué tout à l'heure qu'elle
n'avait rien produit, au dix-septième siècle, d'aussi digne d'at-
tention que les âpres et éloquentes censures de l'Eglise, on
I . Ce passage du 4^ alinéa de la lettre se retrouve (au § m) dans les
cximes et Réflexions sur la comédie, publiées la même année 1694.
NOTICE. 343
pourrait nous reprocher d'avoir oublié les pages célèbres du
chapitre de la Mode dans les Caractères de la Bruyère \ où le
portrait d'Onuphre ne paraît avoir été tracé (en 1691) que
pour faire sentir l'exacte vérité qui manque à celui de Tar-
tuffe. Onuphrecc ne dit point: Ma haire et ma discipline S'il
se trouve bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer,
dont il est le parasite, et dont il peut tirer de grands secours,
il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance ni
déclaration.... Il ne pense point à profiter de toute sa suc-
cession, ni à s'attirer une donation générale de tous ses biens,
s'il s'agit surtout de les enlever à un fils, le légitime héritier....
Il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à
la fois une fille à pourvoir et un fils à établir Il en veut à
la ligne collatérale, j)
Sainte-Beuve est moins disposé à voir là une critique,
« qu'une ingénieuse reprise et une réduction du même person-
nage à un autre point de vue, au point de vue du portrait et non
plus à celui de la scène^. » C'est, croyons-nous, atténuer un
peu trop la libeité qu'a prise la Bruyère. Il ne s'était sans
doute proposé d'abord que de faire, pour son compte, une
peinture très-fine dans ses nuances , comme il convenait
à son livre, et il n'en est venu à la confronter avec celle de
Molière que pour mieux marquer les traits minutieusement
observés de son caractère; mais on n'en doit pas moins recon-
naître qu'il a été entraîné à une véritable critique, et que cette
critique, très-spécieuse dans sa subtilité, indique habilement
les points contestables. S'étail-il avisé lui-même de cette ré-
flexion, souvent faite depuis, que l'optique du théâtre a ses lois
nécessaires, et que si Tartuffe n'est vrai que suivant ces
lois, il ne pouvait pas, il ne devait pas l'être autrement? La
Bruyère était digne de ne pas s'y tromper, et il n'est pas im-
probable qu'acceptant l'art de Molière avec toutes ses condi-
tions, il ait voulu tout autre chose que le prendre en faute. Si
cela est, il aurait mieux fait d'en avertir, et de dire : Voici la
réalité ; à moi, philosophe moraliste, rigoureux observateur de
la vie, cette réalité toute simple appartient ; mais chez Molière
1. Tome II, p. i54-i59, § 24 du chapitre.
2. Port-Rojal^ tome III, p. 292.
344 I-E TARTUFFE.
vous avez l'art, l'art dramatique; admirez-y également la vé-
rité, un peu modifiée, comme il le fallait pour la perspective.
A côté des critiques de la Bruyère, celles de Gueret, autre
contemporain, que nous avons cité déjà, sont d'une faible auto-
rité. Elles ont cependant quelque intérêt par leur date, qui
nous paraît être, nous l'avons dit, de 1669, ou à peu près, en
tout cas plus ancienne que le portrait d'Onuphre, Gueret étant
mort en 1688. Les interlocuteurs du dialogue, dans la Prome-
nade de Saint- Cloud, ne sont pas tout à fait d'accord; mais on
voit facilement ce que pensait lui-même l'auteur du Dialogue.
La liberté très-familière de Dorine le choque quelque peu; il
est porté cependant à la croire assez expliquée par les mœurs
du temps'. Le caractère de Tartuffe ne lui semble pas toujours
assez bien gardé; et il « ^'étonne qu'on n'en ait rien dit à Mo-
lière dans les récits qu'il en a faits dans tant de maisons. » Il
trouve que le jargon de dévotion, dans la déclaration de Tar-
tuffe, n'est pas très-naturel, et qu'à un homme si adroit ce
langage ne convient pas, étant « capable d'effaroucher une
belle, » Les véritables Tartuffes, dit-il, sont plus délicats que
cela*. » Cette objection se rapproche de celles de la Bruyère.
C'est pour le dénouement de la pièce que Gueret est le plus
sévère. «Peut-être, dit-il (p. 210 et 21 ij, seroit-ce le seul
endroit où la critique auroit plus de prise. Car je ne vois guère
de raisons pour l'excuser, et Molière devoit garder son Dieu
de machine pour une autre fois. Encore s'il avoit préparé ce
dénouement ; mais il n'y a rien qui le dispose ni qui le rende
vraisemblable ; car l'affaire n'a pas éclaté ;... et néanmoins, sans
qu'il paroisse qu'aucune plainte soit venue aux oreilles du Roi,
on voit arriver son secours par une grâce prévenante. — Que
ne dénouoit-il sa pièce, dit un des personnages du Dialogue,
par quelque nullité de la donation? Cela auroit été jilus naturel;
et du moins les gens de robe l'auroient trouvé bon. 33 Mais cet
autre dénouement n'a peut-être été imaginé par Gueret que
pour amener un bon mot mis sur le compte de Molière contre
la comédie de Racine. Car un autre interlocuteur répond :
« Ne pensez pas railler : c'étoit son premier dessein, et consi-
I. Pages 206 et suivantes.
a. Page 208.
NOTICE. 345
dérant Tartuffe comme un directeur, il tiroit de cette qualité la
nullité de la donation. Mais ce dénouement étoit un procès, et
je lui ai ouï dire que les Plaideurs ne valoient rien. »
La façon dont Molière a fini Tartuffe semblerait n'avoir
pas eu, du temps de Molière, le même succès que la pièce. Le
blâme de parti pris de la Lettre satirique sur le Tartuffe peut
ne pas compter :
Le cinquième acte vient, il faut finir la pièce :
Molière la finit, et nous fait avouer
Qu'il en tranche le nœud, qu'il n'a su dénouer.
Mais voici Boileau lui-même qui, à entendre Brossette, ne goû-
tait pas le dénouement; et, de même que Gueret, il avait son
idée pour le refaire, une idée qui valait encore moins que la
fin imaginée par celui-ci. C'est tellement bizarre, qu'on a besoin
de croire Boileau trahi en certains endroits par le traducteur
de son entretien. Il y a cependant quelques souvenirs sur les-
quels Brossette n'a pas pu se tromper, comme par exemple
celui d'un changement fait un moment par Molière aux célè-
bres vers 011 il loue si bien le discernement et la ferme raison
de Louis XIV, et cette circonstance, que le Roi entendit une
lecture de la pièce terminée, et donna son avis sur le discours
de l'Exempt. Toutes réserves faites, les paroles attribuées à
Boileau appartiennent donc à l'histoire du Tartuffe.
« M. Despréaux, dit Brossette*, m'a.... parlé de l'irrégularité
des dénouements de la plupart des pièces de Molière. Il m'a
dit qu'il auroit été bien facile à M. Molière de mettre un dé-
nouement heureux et naturel dans le Tartuffe; car, au lieu
d'aller chercher de loin le secours de la cassette oià il y a des
papiers contre l'Etat,... sans introduire un exempt, et sans
employer l'autorité du Roi, il pouvoit, après la découverte de
l'imposture de Tartuffe, faire délibérer sur le théâtre, par tous
les personnages de la comédie, quelle peine on feroit souffrir
à ce coquin. Orgon lui-même devoitle premier, comme le plus
intéressé à l'injure, pousser sa vengeance au plus haut point
et être prêt à la porter aux extrémités les plus violentes.
L'étourdi Damis auroit fait des merveilles. La suivante auroit
I. F^ 12 vo et i3 r° de l'autograpiie, p. 5 16 et 5 17 du volume
de M. Laverdet.
346 LE TARTUFFE.
dit de fort plaisantes choses. Enfin, après tous ces discours, le
frère d'Orgon, l'honnête homme de la pièce, auroit sagement
proposé de se contenter de mépriser une conduite aussi basse
et aussi ingrate que celle de Tartuffe ; qu'il falloit seulement le
chasser honteusement. On y auroit pu même ajouter une scène
de coups de bâton, donnés méthodiquement. Enfin Mme Per-
nelle seroit venue ; elle auroit fait le diable à quatre pour sou-
tenir l'honneur et la vertu de son cher Tartuffe : la scène
auroit été belle ; on auroit pu lui faire dire bien des choses sur
lesquelles le parten^e auroit éclaté de rire; elle auroit que-
rellé le parterre et se seroit retirée en grondant, ce qui auroit
fini agréablement la comédie ; au lieu que de la manière qu'elle
est disposée, elle laisse le spectateur dans le tragique.
« M. Despréaux m'a dit que Molière avoit tout donné aux
caractères. M. Despréaux lui avoit donné envie de corriger ce
dernier acte. Il avoit en effet changé l'endroit où il donne des
louanges au Roi; mais quand Sa Majesté entendit réciter par
Molière ce changement, elle lui conseilla de les laisser comme
elles étoient auparavant. Molière remplissoit une fois son idée
et son plan, après quoi il ne corrigeoit plus. Il se laissoit
entraîner à d'autres idées. J'ai dit à M. Despréaux qu'il fau-
droit que quelqu'un de nos poètes refît le cinquième acte de
cette pièce et le disposât suivant l'idée de M. Despréaux. Il
m'a dit que cela seroit bon, et que M. Rousseau pourroit le
faire, si quelqu'un le lui inspiroit ; qu'avec ce changement le
Tartuffe seroit parfait, parce que les quatre premiers actes
sont admirables. C'est ce que M. Rousseau a exécuté depuis dans
son Flatteur. »
J.-B. Rousseau, Brossette et même Boileau n'auraient pas
suffi à corriger Molière. Mais est-il croyable que Boileau, après
avoir fait fi des coups de bâton si amusants reçus par Géronte
dans le sac de Scapin^, ait imaginé, dans Tartuffe^ ce même
I. Dans la mise en scène du Tartuffe donnée par le Mémoire de
décorations (voyez ci-après, p. SgS, note 4), il y ^i, parmi les acces-
soires, une batte. Oigon, il est vrai, peut en avoir besoin, lors-
que, au vers ii35 (acte III, scène vi), il demande un bâton pour
battre son fils; ou mieux Damis, quand il en menace l'huissier
(vers 1768). Elle eût été cependant plus nécessaire pour le dé-
nouement dont Brossette accuse Boileau.
NOTICE. 347
bâton qui aurait abaissé jusqu'à la farce une si haute come'die?
Acceptons seulement ceci, que le dénouement du Tartuffe était
jugé par lui postiche et d'un effet moins comique que tragique.
Il n'a pas été seul de ce sentiment. Avait-il raison? On ose
en douter. Le dénouement est bien préparé, n'est pas cherché
trop loin ; et le dieu qui sort de la machine intervient naturel-
lement. L'idée n'a pas été seulement heureuse pour protéger
la pièce. L'art du poète n'est pas plus en défaut que l'habileté
de l'homme. Une peste publique ne pouvait être plus conve-
nablement punie que par la puissance publique. Ce dernier
coup porté de si haut à l'hypocrisie achevait parfaitement la
pensée de Molière. Une seule objection resterait : l'Exempt n'a
point paru jusque-là, n'est ni attendu, ni annoncé; bien légère
faute contre une règle sujette à discussion. La Harpe n'a pas
voulu se ranger parmi les censeurs du dénouement du Tar-
tuffe^ et a fait valoir de bonnes raisons*. M. Legouvé nous
a appris^ que Scribe défendait vivement la même cause. Il
approuvait que Molière eût fait dénouer la pièce par le Roi,
ajoutant qu'aujourd'hui il aurait fallu faire de Cléante un ma-
gisti'at, qui aurait cherché le dénouement dans la loi : « Toute
donation est révocable pour cause d'ingratitude, j) Les gens
de robe, comme dit Gueret, l'auraient trouvé bon ; mais peut-
être Molière aurait-il encore répondu, non sans raison, que
les plaideurs sur le théâtre, quand ils ne sont pas le sujet
même de la comédie, ne valent rien. Cailhava, au temps de
la Révolution, substitua aussi pour les représentations, la Loi au
Roi, non pas, comme Scribe, la loi du code civil, mais la loi
du peuple souverain. Les changements qu'il avait faits aux
vers de Molière sont assez plaisants pour être cités ^.
Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme aussi chaude :
Ils sont passés ces jours d'injustice et de fraude
Où, doublement perfide, un calomniateur
Ravissait à la fois et la vie et l'honneur.
1. Lycée ou Cours de littérature^ seconde partie, livre premier,
chapitre ii, section v.
2. Dans une conférence sur Eugène Scribe, reproduite dans le
journal le Temps du 24 février 1874.
3. Études sur Molière^ p. 168, note i.
348 LE TA.RTUFFE.
Celui-ci ne pouvant, au gi'é de son envie,
Prouver que votre ami trahissait la patrie,
Et vous traiter vous-même en criminel d'Etat,
S'est fait connaître à fond pour un fraiic scélérat :
Le monstre veut vous perdre, et sa coupable audace
Sous le glaive des lois l'enchaîne à votre place.
Rajeunissement auquel, dit Cailhava, le public eut la bonté
d'applaudir, et qui vaut presque « la Loi passait, » remplaçant,
dit-on, à la même époque « le Roi passait » dans le Déserteur
de Sedaine et Monsigny.
Les critiques se sont toujours beaucoup occupés, surtout à
la naissance des pièces de Molière, des imitations qu'on y pou-
vait soupçonner. Ils en ont, suivant leur habitude, recherché
les traces dans Tartuffe. « Molière, est-il dit dans le Dialogue
de Gueret (p. 2o5), n'est pas l'original [fauteur original) de
ce dessein: vous savez que l'Arétin l'avoit traité avant lui,
que même il 3 en a quelque chose dans la Macette de Régnier ;
et quoiqu'il y ait toujours beaucoup de mérite à bien imiter,
néanmoins on ne s'acquiert point par là cette grande gloire
dont on a honoré l'auteur du Tartuffe, n Contester à la comédie
de Molière l'originalité de sa conception, des scènes si neuves
oij l'action se développe, des caractères groupés autour du ca-
ractère principal, et de celui-ci même, à qui le poète a si bien
donné une empreinte qui le distingue, est ce qu'on saurait iiua-
giner de plus ridicule; il se peut néanmoins que là, comme
ailleurs, ce grand génie n'ait pas dédaigné de demander quel-
ques heureuses idées à divers auteurs.
Molière savait son Régnier, et volontiers lui prenait, à l'oc-
casion, quelques traits, ceux, par exemple, qu'il a tirés de la
satire xm contre Macette, pour les fort bien placer dans
une des scènes de l'École des femmes^. Tartuffe aussi a deux
passages dont quelques vers rappellent cette même satire,
quand l'entremetteuse loue la discrétion des moines qui ne fait
point d'éclat, et quand elle absout le péché caché, ne faisant
consister l'offense que dans le scandale^. Ce n'est assurément
1. Dans la scène v de l'acte II; voyez au tome III, p. 198 et
note 2.
2. Voyez ci-après, acte III, scène m, p. 4^9» ^^ ^^^^ ^^»
scène v, p. 498.
NOTICE. 349
pas assez pour trouver dans Macette le moindre germe de
Tartuffe. Nos vieux écrivains sont pleins de satires contre
l'hypocrisie. Molière a pu leur faire de loin en loin quelques
emprunts de détail, ou se rencontrer avec eux : dans aucun
il n'a trouvé sa comédie, ni rien qui lui ôte son originalité.
Il y aurait d'abord moins d'invraisemblance à prétendre
qu'il l'a trouvée dans une des anciennes pièces de théâtre dont
l'hypocrisie avait déjà été le sujet. L'Arétin, comme le dit
Gueret, en avait fait une au seizième siècle, ï Ipocrito, qui,
dans une nouvelle édition, porte, dit Bret*, le titre de // Finto.
M. Louis Moland, dans son livre intitulé Molière et la comédie
italienne, a donné* une analyse de la comédie de Pietro Are-
tino, marquant avec soin tous les traits qui peuvent rappeler
Tartuffe. Dans la maison du vieux Liseo, où se trouvent sa
femme, ses filles, ses gendres, les amoureux de ses filles, s'est
introduit un parasite, Messer Ipocrito, qui « marche toujours —
un bréviaire sous le bras, » et par ses dévotes simagrées a établi
sa domination sur l'esprit faible du vieillard. Ipocrito a les
versets des psaumes et le jargon de la dévotion à la bouche.
Les valets ne le voient pas de meilleur œil que Dorine ne voit
Tartuffe. « Ce qui me déplaît, dit l'un d'eux, ce sont les œil-
lades qu'il lance à Madame. » Mais ce n'est qu'un trait jeté
en passant, sans que l'idée se trouve développée dans l'action
de la comédie ; et s'il faut chercher là une première idée des
entreprises amoureuses de Tartuffe sur la femme d'Orgon, être
imitateur ainsi c'est rester encore créateur. Ipocrito affecte le
jeûne, mais se dédommage, dans l'occasion, par le grand cou-
rage avec lequel il engloutit les bons repas. Il est donc gour-
mand et sensuel comme Tartuffe. Les ressemblances ne vont
pas plus loin. Ipocrito sert les amours d'une des filles de Liseo.
L'enlèvement de cette fîile désole le vieillard. Mais tout finit par
s'arranger à la satisfaction générale. Les filles de Liseo épou-
sent leurs amants. L'adroit parasite Ipocrito a travaillé au
dénouement de toutes les difficultés qui avaient porté le trouble
dans cette famille. Son heureuse intervention devient pour lui
une source de nouveaux jn'ofits. C'est ainsi que l'Arétin punit
l'hypocrisie ; on dirait qu'il ne lui en voulait pas beaucoup, et
I. OEuvres de Molière, tome IV, p. 417. — 2. Pages 209-224.
35o LE TARTUFFE.
qu'il a plutôt cherché à la rendre comique qu'odieuse ; par là
il échappe assurément au reproche fait à Molière d'avoir laissé
tourner sa pièce à la quasi-tragédie. Mais quelle distance sans
mesure de ce badinage superficiel, et sans moralité qu'on puisse
saisir, à la comédie profonde qui montre le plus perfide des
vices sous toutes ses formes et ne le laisse pas sans en avoir
fait justice! Non, l'auteur de l' Ipocrito n'a aucun droit de prio-
rité sur celui du Tartuffe.
Dans une farce attribuée, dit Bret, à Bonvicino Gioanelli,
et qui a pour titre il Dottor Bacchettone, on a cru reconnaître
une des sources oîi l'auteur du Tartuffe aurait puisé. Un per-
sonnage du nom de Filipotta qu'on trouve dans cette farce
italienne a été allégué comme preuve que Molière l'avait sous
les yeux en écrivant sa comédie. C'en serait une plutôt que
le Dottor Bacchettone n'est venu au monde qu'après Tartuffe,
Bret * fait observer qu'une des comédies de Bonvicino Gioa-
nelli est datée de 1693, que son Animalato imniaginario, avec
son docteur Purgon, n'est qu'une imitation de notre Malade
imaginaire. Ce Dottor Bacchettone doit donc avoir aussi em-
prunté à Mohère les ressemblances qu'on y signale avec Tar-
tuffe. Mais n'y avait-il pas de cette même pièce de Gioanelli
un canevas plus ancien dont Molière aurait profité ? C'est une
conjecture qui aurait besoin d'être appuyée sur quelque preuve-.
1. OEuvres de Molière, tome IV, p. 263. Bret dit avoir lu un
Dottor Bacchettone imprimé, et le tient pour une « caricatiu-e....
d'après Molière. »
2. Riccoboni, qui parle du vieux canevas du Dottor Bacchettone'^,
ainsi que d'un vieux canevas du Bas'disco del Bernagasso (aussi
appelé j4rlichîno mercante prodlgo)^^ dont il va être question, ne
donne l'analyse ni de l'un ui de l'autre.
<* VojezV Hislnire du théâtre italien^ tome l" (1728), p. iSy (de Léris a
copié ce passage, p. 418 de son Dictionnaire portatif des théâtres, i'^ édi-
tion, 176.3); voyez aussi les Observations sur la comédie et sur le génie de
Molière (1736), p. 146 et 147, p. 149, p. 189.
* Voyez les mêmes Observations ^ p. 146 et 147. Diins son Nouveau théâtre
italien ou Recueil général des comédies (françaises) représentées par les comé-
diens italiens,.., 1733, il dit, tome \", p. xxxiv, que « cette pièce très-aa-
cienne encore » fut « jouée par les anciens italiens sous le titre du Dragon de
Moscovie; » ce titre est rappelé par les frères Parfaict, p. i54 de leur Histoire
de l'ancien théâtre italien.
NOTICE. 35i
Bret nomme aussi ^ une pièce intitule'e Bernagasse dont on
aurait parlé comme n'étant pas sans rapports avec le Tartuffe.
Bayle (article Poquelin) cite ces lignes du Livre sans nom
(p. 6 et 7 de l'édition de Paris), imprimé à Paris et en Hol-
lande en 1695 : « Il a pris à notre théâtre [cest Arlequin qui
parle) ses premières idées,.., et, dans ces derniers temps, son
Tartuffe n'est-il pas notre Bernagasse ? » Le vrai titre de la
pièce italienne est il Basilisco del Bernagasso. On a seulement
l'analyse que X Histoire de l'ancien théâtre italien^ par les frè-
res Parfaict, donne du scénario (p. i54 et suivantes), d'après
la traduction abrégée de Gueullette-. M. Moland^ regarde
comme tout à fait insignifiantes les ressemblances qu'on y
peut remarquer avec le Tartuffe^ et, comme elles ne tiennent
nullement au fond du sujet, il pense que ce sont des traits
ajoutés après coup, lorsque déjà la pièce de Molière avait paru
et les avait fournis.
Il est très-douteux que la Critique du Tartuffe fasse une al-
lusion particulière, dans les vers suivants ", aux prétendus
larcins dont l'auteur du Tartuffe aurait été, dans cette pièce,
coupable envers l'Italie :
.... Tous ces incidents^, chez lui tant rebattus,
Sont nés en Italie, et par lui revêtus.
Ils sont immédiatement suivis de ceux-ci :
Et dans son cabinet,... sa muse en campagne
Vole, dans mille auteurs, les sottises d'Espagne.
Il ne faut donc voir là qu'un vague reproche de plagiat, s'ap-
pHquant à tout le théâtre de Molière, indistinctement.
Si l'on veut que Molière doive quelque chose à l'Italie, il
faut plutôt penser à une nouvelle de Boccace, la viii« de la
IIP journée du Décaniéron. Lorsque l'abbé, directeur de la
femme de Féronde, déclare son amour à sa pénitente, qui
s'étonne de semblables discours dans la bouche de celui qu'elle
avait regardé comme un saint, il propose des explications et
des distinctions, que Molière semblerait n'avoir pas oubliées
1. Page 2fi4, à la note. — 2. Voyez notre tome I, p. 48.
3. IMolière et la comédie itaUenue^ p. 297.
4. Scène xi. — 5. Dans l'original: « ses incidents. »
352 LE TARTUFFE.
dans son Tartuffe. Ce court passage de la Nouvelle, que l'on
trouvera cité dans les notes de la pièce, a-t-il fourni la pre-
mière idée des scènes entre l'hypocrite et Elmire ? Il n'est au-
cunement nécessaire de le croire, et l'on ne saura jamais d'où
est parti le trait de lumière qui a tout à coup frappé le génie.
Il est probable que Molière a seulement emprunté à Boccace
un détail de son dialogue. Encore faut-il remarquer qu'il peut
s'être inspiré aussi bien d'un vers de Corneille qu'on l'a accusé
d'avoir parodié, quand il fait dire à Tartuffe :
Ah ! pour être dévot je n'en suis pas moins homme.
Mais peut-être le souvenir du vers de Sertorius lui est-il seule-
ment venu en lisant Boccace, qu'il lui aura paru plaisant de
trouver traduit fortuitement par Corneille^.
C'est à une nouvelle de Scarron, publiée neuf ans avant la
première représentation du Tartuffe, à la nouvelle des Hypo-
crites^, que Molière est le plus incontestablement redevable de
quelque chose dans sa comédie. Là il faut reconnaître plus
que le hasard d'une rencontre dans la même idée, plus aussi
qu'un simple détail. Ce nom ne conviendrait pas au stratagème
du cafard, qui, accablé par un homme tro|i clairvoyant sur ses
friponneries, prend contre ses dupes, indignées des mauvais
traitements qu'il reçoit , la défense de son ennemi , s'accuse
lui-même d'être un méchant, embrasse celui qui vient de l'ou-
trager, se jette à ses pieds, et regagnant ainsi des cœurs trop
1. Voyez ci-après, p. 466, note i.
2. On trouve cette Nouvelle^ avec une pagination à part, dans
un volume factice, intitulé les Nouvelles tragi-comiques de M. Scar-
ron, 1661. Il contient quatre nom elles. TidiUS la première, intitulée
la Précaution inutile , le spirituel et très-comique Scarron avait
déjà eu l'honneur de fournir d'heureux traits à Molière pour son
Ecole des femmes : voyez au tome III, p. 117. La seconde est celle
des Hypocrites ; elle porte un achevé d'imprimer du 26 octobre i655.
Le Privilège parle de « nouvelles tragi-comiques tournées de l'es-
pagnol en françols -, » mais il semble que celle des Hypocrites soit
plus originale que les auties : «Cette seconde nouvelle, dit Scarron
dans une épître dédicatolre, n'est pas enjouée comme la première;
mais aussi il n'y a rien d'emprunté ni qui ressemble à un conte de
Peau-d'àne ; et pour moi, je vous avoue que je l'estime davantage. »
NOTICE. 353
crédules, rend le bandeau plus épais encore sur des yeux qui
allaient être dessillés. C'est dans le Tartuffe une des péripéties
les plus frappantes de l'action et l'un des traits qui complètent
le mieux la peinture*. Montufar, l'hypocrite de Scarron, joue la
même farce de pardon chrétien des injures. Nous allons citer
le passage de la Nouvelle dont Molière a tiré si bon parti.
Il s'agit d'une association d'hypocrites qui s'étaient mis à
exploiter la pieuse crédulité des habitants de Séville ^.
Les associés sont l'imposteur Montufar et deux femmes aussi
intrigantes que lui. Montufar s'était fait faire un habit noir,
une soutane et un manteau. La soutane ici est bien celle d'un
moine ; mais nous ne sommes pas sur le théâtre. Le trompeur
marchait « les bras croisés et baissant les yeux à la rencontre
des femmes. •>•> Il poussait incessamment de dévotes excla-
mations. « Il ne bougeoit des prisons, il prêchoit devant les
prisonniers. » Molière n'a négligé aucun de ces traits, même
les prisons charitablement visitées. Un gentilhomme, passant
par Séville, se trouve sur le chemin des trois fourbes, qui
étaient d'anciennes connaissances. Il veut les démasquer, et
leur adresse de sanglantes apostrophes. Le peuple, prenant
fait et cause pour ses saints, se jette sur lui et l'accable de
coups. Mais frère Martin (c'est le nom que s'est donné Mon-
tufar), « par une présence d'esprit admirable, prend sa pro-
tection, le couvrant de son corps, écartant les plus échauffés à
le battre et s'exposant même à leurs coups. « Mes frères, s'é-
« crioit-il de toute sa force, laissez-le en paix pour l'amour
« du Seigneur, apaisez-vous pour l'amour de la sainte Vierge. »
Ce peu de paroles apaisa cette grande tempête, et le peuple
fit place à frère Martin, qui s'approcha du malheureux gen-
tilhomme, bien aise en son âme de le voir si malti'aité,
mais faisant paroître sur son visage qu'il en avoit un ex-
trême déplaisir. Il le releva de terre..., le baisa, tout plein
qu'il étoitde sang et de boue «Je suis le méchant, disoit-il
c( à ceux qui le voulurent entendre ; je suis le pécheur, je suis
« celui qui n'ai jamais rien fait d'agréable aux yeux de Dieu.
« Pensez-vous, continuoit-il, parce (jue vous me voyez vêtu en
1. Voyez ci-après, p. 473, note i.
2. Voyez p. 70 et suivantes de la a''^ nouvelle.
Molière, iv 2 3
354 LE TARTUFFE.
« homme de bien, que je n'aie pas été toute ma vie un larron,
« le scandale des autres et la perdition de moi-même ? Vous
« êtes trompés, mes frères : faites-moi le but de vos injures et
« de vos pierres, et tirez sur moi vos épées. « Après avoir dit
ces paroles avec une fausse douceur, il s'alla jeter avec un zèle
encore plus faux aux pieds de son ennemi ; et, les lui baisant,
non-seulement il lui demanda pardon, mais aussi il alla ra-
masser son épée, son manteau et son chapeau, qui s'étoient
perdus dans la confusion ; il les rajusta sur lui, et l'ayant ra-
mené par la main jusqu'au bout de la rue, se sépara de lui
après lui avoir donné plusieurs embrassements et autant de
bénédictions.... Montufar avoit gagné les cœurs de tout le
monde par cet acte d'humilité contrefaite. Le peuple le regar-
doit avec admiration et les enfants crioient après lui : « Au
il saint ! au saint \...» Dès ce temps-là, il commença de mener la
vie du monde la plus heureuse. Le grand seigneur, le cavalier,
le magistrat et le prélat l'avoient tous les jours à manger, à
l'envi les uns des autres. Si on lui demandoit son nom, il répon-
doit qu'il étolt l'animal, la bête de charge, le cloaque d'ordures,
le vaisseau d'iniquités. » Le trio d'hj'pocrites, après avoir eu du
bon temps dans Se ville, finit par être dénoncé aux magistrats
par un de ses valets que IMontufar avait eu l'imprudence de
maltraiter; mais, plus heureux que Tartuffe, il s'enfuit, empor-
tant tout l'or qu'il avait amassé. Ce dénouement, dans une
pièce de théâtre, n'eût pas laissé les spectateurs satisfaits. On
y trouve seulement l'indication de l'hypocrisie finissant par
avoir affaire à la vindicte publique. Chez Molière, qui met la
scène en France, les magistrats de Séville sont naturellement
devenus le Roi. Mais la part à faire à Scarron dans notre co-
médie, il ne faut peut-être pas la chercher jusqu'à cette inter-
vention du magistrat.
Il n'y a pas à donner un moment d'attention au bruit qui
aurait couru, suivant Grimarest^, sur un Tartuffe de Ciiapelle,
original de celui de Molière. Il raconte que, défié par Molière,
Chapelle avait fait une comédie où son ami n'avait trouvé au-
cune connaissance du théâtre, et se demande si « cet ou-
vrage,.,, ne seroit point l'original du Tartuffe qu'une famille
I. Lu Fie de.,., Molière^ i7o5, p. 226-227.
NOTICE. 355
de Paris [sans doute la famille Luillier)^ jalouse avec justice
de la re'putation de Chapelle, se vante de posséd^p écrit et ra-
turé de sa main. t> Ce conte, répété par Léris dans son Dic-
tionnaire portatif des Théâtres'^ ^ ne se discute pas. La colla-
boration de Chapelle aux pièces de Molière est une sottise qui
longtemps a eu cours. Le Bolxana en a parlé, Gueret aussi ^.
Les spirituelles saillies de la conversation de Chapelle ont bien
pu fournir quelques traits à Boileau, à Racine, à Molière; mais
s'il a jamais eu la prétention d'écrire, sur les indications de
celui-ci, quelques scènes où le faux dévot était mis en jeu,
de même qu'il avait essayé, dit-on, celle du pédant Caritidès
dans les Fâcheux, on n'aura pas de peine à croire que son
talent facile et léger ne pouvait être d'un véritable secours au
sérieux génie qui ne se jouait pas à la surface des choses.
Nous avons retracé l'histoire du Tartuffe et de ses repré-
sentations au temps de Molière. Il y a quelques souvenirs à
recueillir des temps suivants.
Installée au théâtre Guénegaud, cinq mois après la mort de
Molière, sa troupe, qui venait de se recruter dans celle du
Marais, fit, le dimanche 9 juillet 1673, l'ouverture de la nou-
velle salle par une représentation du Tartuffe, qui attira
grande foule : la recette fut de 744 livres i5 sous. La même
pièce fut encore jouée trois fois dans ce mois de juillet.
Après la réunion des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne
avec ceux de l'Hôtel Guénegaud, et lorsque cette réunion da-
tait déjà de près de cinq ans, la distribution suivante du Tar-
tuffe est donnée par le Répertoire des comédies qui se peuvent
jouer [h la cour, en i685)'. Cette distribution se rapporte au
commencement de l'année, puisque l'on y trouve les noms de
Brécourt, qui mourut le 28 mars i685, d'Hubert et de Mlle de
Brie, qui se retirèrent le mois suivant, à Pâques,
DAMOISEI-LES.
Elmike Guerin [la veuve remariée de Mo-
M ARIANE De Brie. [//è/e).
1. Page 418.
2. Voyez la Notice sur les Fâcheux au tome III, p. 10 et 11, et
note I de la page 10.
3. Bibliothèque nationale, Manuscrits français, n^ aSog.
356 LE TARTUFFE.
DAMOISELLES (suitc).
DoRiNE Beauval ou Guiot.
Phlipotte
HOMMES.
L'amant La Grange.
Tartuffe Du Cioisy.
Orgon Rosimont.
Cléante Guerin.
Damis Dauvilliers.
[Mme] Pernelle Hubert ou Brécourt.
Loyal Beauval.
L'Exempt La Tuillerie.
On voit que quatre des rôles, ceux d'Elmire, deMariane, de
Valère et de Tartuffe, étaient tenus par les come'diens qui les
avaient créés. La jeunesse se prolonge beaucoup au théâtre.
Sans doute Mlle Molière (c'était elle qui était devenue Mlle Gue-
rin) était encore aussi jeune que plus d'une Elmire qu'on a vue
donner sur la scène 1 illusion de la « suave merveille ; » mais
Mlle de Brie, si elle était née en 1620, comme le dit M. Livet*,
avait près de soixante-cinq ans. En tout cas, elle jouait à Lyon
un rôle dans l'Étourdi en i655, sinon en i653. Otons-lui, si
l'on veut, une dizaine d'années : on avait en elle, au commen-
cement de i685, une Mariane un peu loin de son printemps.
Il est vrai qu'on avait galamment dit d'elle vers 1680 :
Il faut qu'elle ait été charmante,
Puisque aujourd'hui, malgré ses ans,
A peine des charmes naissants
Egalent sa beauté mourante*.
Mais sa beauté, mourante alors, était probablement morte
en 168 5. Mlle de Brie allait quitter le théâtre.
Moins vieux qu'elle, l'amant de Mariane, Charles Varlet de
1. Dans ses notes sur les Intrigues de Molière et celles de sa femme,
ou la Fameuse comédienne, histoire de la Guérin. Paris, 1876. Voyez
à la page m.
2. Voyez les Portraits des comédiennes de l'Hôtel de Guénegaud, im-
primés à la suite de l'e'dition de 1688 du libelle de la Fameuse comé-
dienne, cité à la note précédente. Les frères Parfaict ont reproduit
ce quatrain au tome XII, p. 473, avec cette variante au troisième
vers ;
A peine des attraits naissants,
NOTICE. 357
la Grange, était en i685 un jeune premier d'environ qua-
rante-six ans. Nous savons que sur la scène de tels exemples
ne sont pas très-rares. On devait d'ailleurs se prêter plus vo-
lontiers encore à l'illusion pour ces comédiens à qui l'auteur du
Tartuffe avait lui-même appris leurs rôles.
Un autre camarade de Molière, Hubert, que nous trou-
vons chargé, en i685, du rôle de Mme Pernelle, y remplaçait
le boiteux Béjart depuis 1670, année où celui-ci venait de
prendre sa retraite, à Pâques, Hubert, nous l'avons dit, avait
joué Damis en 1669; il avait probablement remis, en 1670, le
rôle à Baron, qui put le tenir jusqu'en 1673, c'est-à-dire jus-
qu'au moment où il passa à l'Hôtel de Bourgogne. Le personnage
de Damis dut être représenté, dès le jour de l'ouverture du
théâtre Guénegaud (9 juillet 1673), parce Dàuvilliers à qui
nous le voyons confié en i685. Dàuvilliers était un de ces ac-
teurs du Marais que la troupe de Guénegaud s'adjoignit en
1673. Hubert, comme Mlle de Brie, se retira à Pâ(]ues i685.
Brécourt, porté sur le tableau ci-dessus, comme doublant flubert
dans le rôle de Mme Pernelle, avait quitté la troupe de Mo-
lière pour celle de l'Hôtel de Bourgogne en 1664, avant la
première représentation du Tartuffe aux fêtes de Versailles. On
le retrouve à Guénegaud en 1682. Il mourut le 28 mars i685.
Du Croisy passe pour avoir été excellent dans le rôle de
Tartuffe, qu'il avait créé, et qui lui était justement conservé
en i685. Ce gros homme, de belle taille, de bonne mine et très-
plaisant, devait marquer, comme il le faudrait faire toujours,
les côtés comiques du personnage à l'oreille rouge et au teint
bien Qeuri. Il se retira en avril i68g. Une note de Trallage,
citée par les frères Parfaict*, donne des détails intéressants
sur les dernières années de ce comédien. Bien qu'il eût si
longtemps personnifié sur le théâtre une création de Molière
dont s'était scandalisée l'Eglise, il était à Conflans-Sainte-Ho-
norine, lieu de sa retraite . estimé et aimé de son curé, qui le
regardait comme un de ses meilleurs paroissiens et fut si touché
de sa mort qu'il ne se sentit pas le courage de l'enterrer. Il est
probable qu'après avoir, pendant vingt ou vingt-cinq ans,
fait rire de la fausse dévotion, du Croisy pratiqua la véritable.
I. Tome XIII, p. QgS.
358 LE TARTUFFE.
Le rôle qu'avait joué Molière, celui d'Orgon, était, en i685,
rempli par Rosimont. Il dut le prendre immédiatement après
l'auteur du Tartuffe; car cet ancien acteur du Marais, qui
sur cette scène passait pour le premier, était entré dans la
troupe du Palais-Royal, le 3 mai 1673. On lui avait confié
les rôles de Molière*, qu'il joua jusqu'à sa mort (i^' novem-
bre 1686). Il était lui-même auteur en même temps que co-
médien^,
Mlle Beauval avait fait partie de la troupe de Molière de-
puis 1670. Son jeu était vif et spirituel. Elle prit, en 1672, ce
charmant rôle de Dorine, créé par Madeleine Béjart, qui était
morte le 17 février de cette même année. Un mois après la
mort de Molière, Mlle Beauval quitta le Palais-Royal pour
l'Hôtel de Bourgogne. Mais, rentrée à la jonction de 1680, elle
reprit possession de son rôle dans/e Tartuffe, qui, au théâtre
Guénegaud, avait été donné à Mlle Guyot, bien moins goûtée
qu'elle.
Gucrin d'Estriché, venu du Marais à Guénegaud en 1673,
avait sans doute été chargé dès lors du rôle de Cléante créé
par la ThorilUère, qui, à Pâques de cette même année, était
passé à l'Hôtel de Bourgogne, et mourut un peu avant la jonc-
tion de 1680. Guérin n'était pas un comédien sans mérite,
quoique l'on ait souvent dit le contraire pour faire plus de
honte à la veuve de Molière de son infidélité à une illustre
mémoire.
Beauval était entré, en même temps que sa femme, dans la
troupe du Palais-Royal, l'avait quittée à la même époque et n'y
était revenu qu'avec elle. Il se retira en 1704.
La Thuillerie, comédien de l'Hôtel de Bourgogne, y avait
débuté, en 1672, dans les premiers rôles tragiques, et y jouait
les rois, comme avait fait son père, la Fleur. C'était sans doute
1. Dans le règlement fait par le duc d'Aumont le 12 juin 1682,
il est dit que les rôles joués autrefois par Molière a seront triples
entre Rosimont, Raisin et Brécourt, comme ils étaient doubles
entre Rosimont et Raisin, » mais que « Rosimont est marqué en
premier pour les jouer à la cour. » Voyez la Comédie-Française par
M. J. Bonnassies, à la note a de la page 60.
2. Entre autres pièces comiques, on a de lui un Festin de Pierre^
dont nous parierons en son lieu.
NOTICE. 359
depuis la réunion des troupes en 1680 qu'il tenait le rôle très-
court de l'Exempt, personnage officiel, qu'il fallait faire parler
avec dignité.
Disons quelques mots du siècle suivant et de celui-ci.
Dans le rôle de Tartuffe, les noms d'Auger, de Fleury, de
Damas, de Baptiste aîné, de Michelot, de Firmin, de Geffroy,
à des degrés différents ont marqué*.
Auger, qui fut un des bons acteurs du Théâtre-Français de
1763 à 1782, à une époque oii la tradition de du Croisy,
formé par Molière lui-même, ou ne s'était pas conservée ton
entière, ou était répudiée, méconnut certainement, en plus
d'un endroit, le véritable caractère d'un rôle qu'il est si ten-
tant, mais si dangereux de charger. Cailhava s'élève avec
toute raison contre une révoltante indécence que se permet-
taient des acteurs de son temps, et qui changeaient Tartuffe
en un satyre. « Quel impudent personnage, dit-il, a pu ima-
giner cette grossièreté ^ ? » C'était Auger^. Malgré tout, Auger,
dont la physionomie mobile jouait merveilleusement, a laissé la
réputation d'un grand talent dans bien des parties de son rôle.
Fleury, avec son élégance parfaite, revint à ce comique
plus fin et de meilleur aloi que Molière avait dû, comme
comédien, indiquer à du Croisy, et que, bien étudiée, son
œuvre même indique assez.
Camarade de Fleury, mais plus jeune, Damas, plein d'éner-
gie dans son jeu, donnait, en certains passages, par exemple
dans ce vers :
Si ce n'est que le Ciel qu'à mes vœux on oppose,
une expression profonde, presque effrayante, à l'impiété qui
1. Les souvenirs de M. François Régnier, ancien sociétaire du
Théâtre-Français, et sa grande connaissance de Tljistoire de ce
théâtre, nous ont été très-utiles dans la rapide revue que nous fai-
sons ici des plus célèbres interprètes du Tartuffe. Nous ne nous
mettons pas à couvert sous son autorité, et il serait tout à fait in-
juste de le rendre responsable des inexactitudes qui auraient pu
nous échapper; mais nous tenons à le remercier de ses indications
obligeantes.
2. Etudes sur Molière^ p. 177.
3. Galerie historique des acteurs du T/iédtre-Fraiiçais, par Lema-
zurier (Paris, 1810, 2 volumes in-S"), tome I, p. 78.
3So LE TARTUFFE.
perce terriblement ici sous le masque à demi tombé. Toute la
scène v de l'acte IV, où la brutale passion de l'Imposteur
fait explosion, était rendue avec une force singulière par cet
acteur toujours ardent. On croit qu'à tout prendre, per-
sonne, pas même Fleury, n'a trouvé dans ce rôle des effets
aussi frappants.
On sait de quelle justesse savante, de quelle perfection étu-
diée Baptiste aîné (1791-1827) avait le secret. Il parut égal
à lui-même dans ce rôle de Tartuffe, oti l'exacte vérité qu'il
donnait aux caractères ne pouvait manquer de le bien servir.
Firmin, qu'on a vu de nos jours plein de ressources et de
dons variés dans son art, avait dû lui-même voir, non-seule-
ment Baptiste et Damas, mais Fleury même, dont il avait, dit-
on, dans le rôle dont nous parlons, gardé la tradition. Il l'y
faisait reconnaître avec un grand succès.
D'un talent très-souple aussi, l'excellent acteur Michelot,
entré au Théâtre-Français en 1 8 1 1 , se montra véritablement
comique, vers les dernières années de la Restauration, dans le
personnage de Tartuffe, dont il mettait toutefois l'hypocrisie
un peu plus en dehors peut-être que la perspective du théâtre
elle-même ne l'exige.
Plus récemment encore, "M. Geffrov, artiste pénétrant et in-
struit, profond dans l'étude des caractères, sut mettre dans cette
représentation d'un coquin ténébreux ses qualités sérieuses.
D'autres ont pu mieux rendre les côtés ridicules du person-
nage; mais tout ce qu'il y a, parmi la gaieté de Molière, de
terrible vérité morale recevait de ce talent réfléchi une forte
interprétation.
Il n'y a pas trop à s'étonner que le rôle de Tartuffe ait
tenté, de notre temps, deux acteurs tragiques, Ligier et Beau-
vallet; mais, de quelque talent qu'ils aient pu y faire preuve,
on ne doit pas oublier que Molière l'a maintenu dans les bornes
de la comédie.
Pendant plus d'un siècle, il a été confié aux premiers comi-
ques; ensuite il a passé aux premiers rôles, quoiqu'il ait en-
core été joué par Samson, premier comique.
Le rôle du bonhomme Orgon que Molière s'était réservé, et
que Rosimont avait joué après lui, ce rôle qui n'est pas le
premier de la pièce, mais celui de tous dont le comique est le
NOTICE. 36i
plus pur et le plus absolument vrai, a souvent été très-bien
rempli. Nous nommerons les acteurs qu'on y a le plus goûtés.
Il faut d'abord citer Duchemin, qui avait débuté à la fin de
1717 dans les rôles dits à manteaux et se retira du théâtre en
mars 1741. Orgon fut le rôle de début de Bonneval le 9 juillet
de cette dernière année. Bonneval doubla longtemps la ïhoril-
lière, petit-fils du camarade de Molière, et comédien très-infé-
rieur à son grand-père, surtout à son père; ce fut après la re-
traite de la Thorillière (1759) que Bonneval commença à être
fort appi'écié. Désessarts, dont le début est de 1772, surpassa
Bonneval, auquel il avait succédé dans les rôles du même emploi.
Ce gros Orgon n'aurait pu se cacher sous une table de dimen-
sions ordinaires; il fallut changer pour lui cet accessoire. Un
peu avant la mort de Désessarts, un comédien aussi maigre que
celui-ci était corpulent, Grandménil, était monté sur la scène
en 1790; il se retira en 181 1 : intelligent et grand artiste, à
la physionomie expressive, un des meilleurs Orgons. Il y en a
eu de très-bons encore dans un temps plus voisin de celui où
nous sommes : Devigny, Grandville, Duparai et Provost, ce
dernier toujours si naturel et si fidèle aux véritables traditions.
Les comédiennes qui ont surtout brillé dans le rôle d'El-
mire, ont été : Mme Préville, qui se retira en 1786; Mlle Contât,
son élève, qui représentait Elmire avec une grâce enjouée,
mais toujours décente; Mlle Mars, qui mettait dans le rôle* une
plus élégante réserve encore, mêlée, d'une manière si char-
mante, à tout ce que la jolie femme honnête a le droit de garder
de coquetterie. Aussi disait-elle à ravir :
Non, on est aisément dupé par ce qu'on aime.
Son art merveilleux, qui sauvait si bien la hardiesse péril-
leuse de la grande scène de l'acte IV, y rendait, telle que
Molière l'avait comprise, cette douce sagesse sûre d'elle-
même sans avoir besoin de se gendarmer ni de se priver d'un
de ses sourires. On a quelquefois dit qu'Elraire, dont le coquet
ajustement et le brillant train de vie scandalisaient sa belle-
mère, ne devait pas nous être montrée si sage ; c'est oublier
ce que l'auteur de la Lettre sur la comédie de l' Imposteur a
I. Elle s'y fit admirer pour la première fois en septembre 1812.
36a LE TARTUFFE,
remarqué très-justement sur ce caractère « d'une vraie femme
de bien, qui connoît parfaitement ses véritables devoirs et qui
y satisfait jusqu'au scrupule. » Il dit encore qu'elle est « con-
fuse » des libertés que prend Tarrtuffe, et « plus honteuse que
lui. 3) Voilà ce que marquait Mlle Mars, sans que cette confusion
honnête, mais pleine d'une grâce aimable et franche, ressem-
blât à la jM'uderie : elle se gardait bien d'un tel contre-sens.
Mlle Leverd, qui a tenu ce rôle du temps de Mlle Mars, et
avant elle, l'égayait beaucoup plus que celle-ci ne le fit, par-
fois aussi plus qu'il ne fallait, à l'exemple de plusieurs autres
Elmires. Elle ne tempérait pas, mais exagérait plutôt la har-
diesse des grandes scènes ou Tartuffe se dévoile; elle s'y
montrait cependant telle qu'on l'a toujours vue, grande co-
médienne, pleine de vigueur.
Nombreuses ont été les Dorines qui ont agréablement con-
tinué Madeleine Béjart et Mlle Beauval. Une des plus char-
mantes fut Mlle Dangeville (i 780-1 763). On l'appelait ini-
mitable. « Remplie, dit Cailhava*, de grâces, d'esprit et de
naturel, elle débitait les tirades [de Dorine) de manière à faire
oublier qu'à force de justesse, de raison, de philosophie, elles
sortent un peu du genre des soubrettes. »
Mme Bellecour, qui joua jusqu'à la clôture de Pâques
1791, avait débuté le 17 avril 1749 par le rôle de Dorine.
Cailhava dit d'elle ^ que « naturellement vive, elle lâchait bien
le trait; et les plus lestes, grâce à son enjouement, ne parais-
saient que gais. » Rieuse, comme Mlle Beauval, elle la rap-
pelait sans doute et peut-être la surpassa-t-elle. La franchise
de son jeu convenait merveilleusement aux servantes ou sui-
vantes des comédies de Molière, si différentes des soubrettes
de Marivaux. Jamais on ne représenta mieux , dit-on , les
Marinette, les Martine, les Dorine.
Mlle Joly débuta le i" mai 1781, dans l'emploi des sou-
brettes, par le rôle de Dorine, et montra dès lors qu'elle ne
ferait pas regretter la belle Mlle Luzi, qui venait de se re-
tirer, et qu'elle prit d'abord pour modèle. Elle était, a-l-on
dit, étonnante dans le personnage de Dorine'. Lorsque (le 25
I. Études sur Molière, p. 171. — 2, Ibidem.
3. Etienne et MartalnvlUe, Histoire du ThéâtrcFrançais pendant la
Révolution (1802), tome IV, p. iSa.
NOTICE. 363
nivôse an 11, 4 janvier 1794)1 »" sortir de la prison, elle re-
monta sur la scène, au théâtre de la Re'publique, elle voulut,
le 14 janvier, reparaître dans ce x'ôle de pre'dilection, qu'elle
joua aussi le 29 nivôse an VI (18 janvier 1798), à l'ouverture
de l'Odéon, après s'être tenue longtemps éloignée du théâtre,
Sophie Devienne, sociétaire de 1786 à i8i3, était, tout au
contraire de Mme Bellecour, particulièrement piquante dans
les soubi'ettes de Marivaux : de là quelques défauts quand elle
jouait les rôles de Molière. C'est à elle que, dans celui de Do-
nne, Cailhava, sans la nommer, reproche son ajustement plus
recherché que celui de sa maîtresse, ses jolies mines, cer-
tains lazzi que la tradition même n'excuserait pas tout à fait,
et plusieurs traits un peu lestes'. Cependant elle jouait Do-
rine avec tant d'esprit, qu'en dépit des réserves de quelques
juges sévères, le public était charmé.
Quelques-unes des critiques adressées à Mlle Devienne
pouvaient l'être à Mlle Demerson (i8io-i83o); mais on était
séduit par la plus agréable vivacité.
Le rôle de Dorine a été joué (nous le rappelons comme une
singularité) par deux de nos plus grandes tragédiennes,
Mlle Clairon et Mlle Rachel ; par la première, le 22 septem-
bre 1743, dans ses débuts au Théâtre-Français, où elle devait,
comme double de Mlle Dangeville, remplir l'emploi des sou-
brettes ; par la seconde, avec un succès douteux, ce nous semble,
dans une représentation à son bénéfice le 3o avril iSSg.
Une Dorine qu'on s'étonne davantage de rencontrer, et qui,
dit-on, jouait <■' à merveille, 3> est Mmede Pompadour. Nous ne
sommes plus au théâtre, mais dans les petits appartements
de Versailles, où deux représentations du Tartuffe devant le
roi Louis XV et fort peu de spectateurs nous sont connues :
l'une du 16 janvier 1747, l'autre du 10 janvier 1748. On
trouvera les noms des nobles acteurs dans les Mémoires du duc
de Lujnes^. Nommons seulement, après le rôle de Dorine, où
triomphait la marquise, ceux de Tartuffe et de l'Exempt,
remplis en 1748, celui-là par M. de la Vallière, celui-ci par
le marquis de Voyer, qui l'avait acheté en procurant une
1, Études sur 3Jhlière, p, 172-174.
2. Voyez ces Mémoires au tome VIII, p. 78, 86, 4'^4-
364 LE TARTUFFE.
lieutenance de Roi à un parent de la femme de chambre de la
favorite * .
Les acteurs du temps pre'sent, où la come'die est toujours
si bien jouée au Théâtre-Français, ne doivent pas être jugés
ici. Bornons-nous à mentionner, comme remarquable, parmi
les récentes distributions des rôles du Tartuffe^ celle du
17 septembre i855, lorsque Mme Arnould-Plessis venait,
après une absence de dix ans, de rentrer au théâtre :
MîttE Perîîelle Mme Thénard,
Orgon M. Provost.
Elmire .... Mme Arnould-Plessis.
Damis M. Candeilh.
Mariane Mlle Favart.
Valère M. Maillart.
CLÉAiyTE M. Maubant,
Tartuffe M. Geffroy.
DoRinE Mlle Augustine Brohan.
M. Loyal M. Bachc.
Quelques années plus tard, MM. Provost et Maubant gar-
dant leurs rôles, M. Bressant prit celui de Tartuffe, M. De-
launay joua Valère^ M. Boucher Damis, M. Coquelin Loyal,
Mlle Madeleine Brohan Elmire, Mlle Bonval Dorine^ Mlle Emi-
lie Dubois Mariane^ Mme Jouassain Mme Pernelle.
Dans les temps où les gouvernants auraient pu être tentés
de trouver des inconvénients aux représentations du Tartuffe,
on ne paraît pas avoir jamais songé à les interdire. Napo-
léon \" lit jouer assez souvent devant lui la comédie qu'il
avait blâmé Louis XIV d'avoir laissée vivre. Premier consul,
il assista à la représentation qui en fut donnée au Théâtre-
Français le 25 mai i8o3. Empereur, il donna place à Tar-
tuffe dans les spectacles de la cour : à Fontainebleau, le 28
septembre 1807; à Saint-Cloud, le 20 octobre 1808; à Com-
piègne, le 24 avril 1810; aux Tuileries, le i5 février i8i3. Le
rôle de Tartuffe fut joué, à la représentation de i8o3, par
Baptiste cadet; par Fleury dans les autres qui viennent d'être
nommées ; le rôle d'Elmire, tour à tour par Mlles Contât,
Leverd et Mars.
I. Voyez les Mémoires de Mme du Hausset (Paris, 1834), P- 167
et 1G8.
NOTICE. 365
La Restauration ne voulut pas démentir la tole'rance du
grand Roi. Même au temps de Charles X, on continua de
représenter le Tartuffe^ et quelquefois, nous l'avons pu consta-
ter, par ordre. Il n'y a pas à excepter l'année 1829, après le
8 août, ni l'année i83o. Une des représentations de ce règne
mérite un souvenir, celle du i5 janvier 1829, donnée avec les
costumes du temps : ainsi prit fin le bizarre mélange, depuis
trop longtemps passé en habitude, des modes de deux siècles.
Cette réforme fut attribuée à Mlle Mars.
L'édition originale du Tartuffe est un petit in-12, de 96
pages, précédées de onze feuillets non chiffrés. En voici le
titre :
LE
TARTVFFE,
ov
L'IMPOSTEVR,
COMEDIE.
Par I. B. P. de MOLIERE,
Imprimé aux despens de rAutheur^ et se vend
A PARIS ,
Chez Iean Ribov, au Palais, vis-à-vis
la Porte de l'Eglise de la Sainte Cliapelle ,
à l'Image S. Louis.
M. DC. LXIX,
.Avec Privilège dv Roy.
L'Achevé d'imprimer pour la première fois est du 23 mars
1669. Par le Privilège, daté du i5^ jour de mars 1669, « il
est permis à I. R. P. de Molière, de faire imprimer, vendre et
débiter, par tel libraire ou imprimeur qu'il voudra choisir,
une pièce de théâtre de sa composition, intitulée l'Imposteur,
pendant le temps et espace de dix années. >> Cette première
édition ne renferme que la pièce même, précédée de la Pré-
face de l'auteur.
366 LE TARTUFFE.
L'Achevé d'imprimer de la seconde édition (que nous dési-
gnons par 1669") est du 6 juin 1669. Le titre ne diffère de
celui de la première, qu'en ce qu'il a de moins la ligne :
Imprimé aux despens de t Autheur^ et se vend. La comédie
même forme, comme dans la i''', celle de mars, 96 pages, et,
quant à l'impression, ne se distingue de celle-ci que par la
correction de cinq ou six fautes, deux fautes nouvelles assez
choquantes*, sans parler de quelques autres difTérences insi-
gnifiantes. Les 96 pages chiffrées sont précédées, toujours de
même que dans la i'^, de onze feuillets, non chiffrés, mais
qui contiennent, outre la préface, réduite, par l'amoindris-
sement du caractère, de neuf pages à quatre, les trois placets
de Molière au Roi, annoncés en tête par un Avis du libraire.
Au bas du Privilège nous lisons : « Ledit sieur Molière a
cédé son droit de Privilège à Jean Ribou, marchand libraire à
Paris, pour en jouir suivant l'accord fait entre eux. v>
Après ces deux éditions, nous n'en mentionnerons ici qu'une
troisième, dont l'Achevé d'imprimer est du i5 mai 167^, date
postérieure de trois mois moins deux jours à celle de la mort
de Molière (17 février). Elle est presque identique avec la
2^'; il y est dit, au-dessous du Privilège, qu'il « a été cédé
à Claude Barbin, suivant les actes passés par-devant notaires. »
En même temps que la première édition du Tartuffe parut
chez Ribou la Gloire du Val de grâce, poème dont Molière
faisait déjà des lectures au mois de décembre précédent. Ro-
binet, qui parle des lectures au '22 décembre 1668, fait la
double annonce de la comédie et du poème à la fin de son
numéro du 6 avril 1669.
Moins d'un mois après la publication de sa première édi-
tion, Molière eut à poursuivre des contrefacteurs. M. Cam-
pardon, dans ses Nouvelles pièces sur Molière, 1876, a publié
(p. 72-75) un Arrêt du conseil privé du 28 septembre 1669,
ordonnant qu'il serait informé d'une contravention commise
par les Hénault au préjudice de l'auteur du Tartuffe. Dans sa
requête tendant à cette information et rappelée pa. l'arrêt,
I. Voyez les notes des vers 167, 33o, giS, 919, 1218 et 1219, de
l'en-tête du vers 1772, et, pour les fautes nouvelles, les notesdesvers
108 et 1601. Pour la gravure placée au commencement du volume,
voyez ci-dessus, p. 827, note r.
NOTICE. 367
« Maître Jean-Baptiste Pauquelin (sic) de Molière « parle du
procès-verbal qu'il a fait dresser le 18 avril i66g contre les
He'nault père et fils, libraires, lesquels, malgré son privilège du
i5 mars, dûment enregistré à la communauté des libraires,
avaient contrefait sa pièce. Le procès-verbal constate, le
18 avril j la vente de six exemplaires non reliés, moyermant
7*' 10'. Jacques Hénault nie. Molière demande qu'il soit in-
formé , tant par titres que par témoins, de la contravention ;
il lui sera aisé, dit-il, d'en « convaincre les parties adver-
ses,... et toujours mieux établir leur condamnation » dans
l'instance déjà introduite contre elles au Conseil.
« Il paraît, dit M. Campardon (p. 71). que Ribou trouva
qu'il avait payé le Tartuffe trop cher; j'imagine que c'était au
moment où la contrefaçon lui faisait concurrence. »
On trouvera aux sections xv et xvu de la Bibliographie
moliéresque les titres d'un certain nombre de pièces se ratta-
chant au Tartuffe, de traductions et d'imitations en diverses
langues, entre autres, en italien, Don Pilone de Gigli (171 1),
brièvement apprécié par Ginguené dans la Biographie uni-
verselle^; en anglais, the Nonjuror de Cibber (17 17) '. voyez
Dibdin^ Histoire complète du théâtre (tome V, p. 12-14). On lit
dans cette même histoire (tome IV, p. i4i) que le Tartuffe fut
traduit par un acteur nommé Medburn, qui fut impliqué
dans l'aCTaire de Titus Oates (1678). Aux comédies espagnoles
citées par M. Paul Lacroix, on peut joindre la Mogigata de
Moralin, qui fut jouée en 1804'.
1. Édition de i856, tome XVI, p. 435, 437 et 438.
2. Avant Molière, Tirso de Molina avait, comme Moratîn, mis
au théâtre un Tartuffe femelle. Maria la piadosa. M. de Schacka
n'hésite pas à prononcer que cette peinture de caractère est ce d'un
coloris infiniment plus poétique que les pièces, plus célèbres, de
Molière et de Moratin, » mais sans appuyer son jugement d'aucune
analyse et sans prendre la peine de nous donner ses raisons. Il se
contente de dire, cela suffit-il ? que tel est son avis et son goût.
<* Histoire de la littérature et de l'art dramatiques en Espagne, tome II,
p. 585, I" édition (Berlin, 1845).
368 LE TARTUFFE.
SOMMAIRE DU TARTUFFE, PAR VOLTAIRE.
L'IMPOSTEUR ou LE TARTUFFE
Joué, sans interruption, en public le 5 février 1669-
On sait toutes les traverses que cet admirable ouvrage essuya.
On en voit le détail dans la préface de l'auteur au-devant du Tar-
Les trois premiers actes avaient été représentés à Versailles, de-
vant le Roi, le 12 mai 1664. Ce n'était pas la première fois que
Louis XIV, qui sentait le prix des ouvrages de Molière, avait
voulu les voir avant qu'ils fussent achevés ; il fut fort content de ce
commencement, et par conséquent la cour le fut aussi.
Il fut joué le 29 novembre de la même année, à Raincy, devant
le grand Condé. Dès lors les rivaux se réveillèrent \ les dévots
commencèrent à faire du bruit ^ les faux zélés, l'espèce d'hommes
la plus dangereuse, crièrent contre Molière, et séduisirent même
quelques gens de bien. Molière , voyant tant d'ennemis qui
allaient attaquer sa personne encore plus que sa pièce, voulut
laisser ces premières fureurs se calmer : il fut un an sans donner le
Tartuffe; il le lisait seulement dans quelques maisons choisies où la
superstition ne dominait pas.
Molière ayant opposé la protection et le zèle de ses amis aux
cabales naissantes de ses ennemis, obtint du Roi une permission
verbale de jouer le Tartuffe. La première représentation en fut
donc faite à Paris, le 5 août 1667. Le lendemain on allait la re-
jouer; l'assemblée était la plus nombreuse qu'on eût jamais vue;
il y avait des dames de la première distinction aux troisièmes
loges; les acteurs allaient commencer, lorsqu'il arriva un ordre du
premier président du Parlement, portant défense déjouer la pièce.
C'est à cette occasion qu'on prétend que 3Iolière dit à l'as-
SOMMAIRE DE VOLTAIRE. 36g
semblée : « Messieurs, nous allions vous donner le Tartuffe; mais
Monsieur le premier président ne veut pas qu'on le joue '. »
Pendant qu'on supprimait cet ouvrage, qui était l'éloge de la
vertu et la satire de la seule hypocrisie, on permit qu'on jouât
sur le Théâtre-Italien Scaramoticlie ermite^ pièce très-froide si elle
n'eût été licencieuse, dans laquelle un ermite vêtu en moine monte,
la nuit, par une échelle à la fenêtre d'une femme mariée, et y
reparait de temps en temps en disant : Qiiesto è per mortificar la
carne. On sait sur cela le mot du grand Condé*: a Les comédiens
italiens n'ont offensé que Dieu, mais les français ont offensé les
dévots. » Au bout de quelque temps, Molière fut délivré de la per-
sécution-, il obtint un ordre du Roi par écrit de représenter le
Tartuffe. Les comédiens ses camarades voulurent que Molière eût
toute sa vie deux parts dans le gain de la troupe, toutes les fois
qu'on jouerait cette pièce'; elle fut représentée trois mois de
suite*, et durera autant qu'il y aura en France du goût et des
hypocrites.
Aujourd'hui bien des gens regardent comme une leçon de mo-
rale cette même pièce qu'on trouvait autrefois si scandaleuse. On
peut hardiment avancer que les discours de Cléante, dans lesquels
la vertu vraie et éclairée est opposée à la dévotion imbécile d'Orgon,
sont, à quelques expressions près, le plus fort et le plus élégant
sermon que nous ayons en notre langue ; et c'est peut-être ce qui
révolta davantage ceux qui parlaient moins bien dans la chaire que
Molière au théâtre.
1. Cet alinéa, qui n'est point dans la i'"'' édition de Voltaire (Prault, 1739),
a été inséré dans la 2''° (1764, sans lieu, à la suite des Coules de Guillaume
F'adë) ; il paraît que dans l'intervalle l'histoire s'était accréditée de plus en
plus. Voyez à la Notice^ ci-dessus, p. 3l7 et 3 18.
2. En 1739, Voltaire rappelait ainsi le mot sans le citer; ce qui suit entre
guillemets a été ajouté en 1764-
3. Nous croyons qu'avec les données du Registre de la Grange [noin])rc des
parties prenantes, total des recettes, quotes-parts), on pourrait établir que,
défalcation faite d'une somme variable employée aux frais, Molière, avant le
Tartuffe déjà comme depuis, touchait régulièrement sur les recettes de ses
pièces, outre deux parts d'acteur pour lui et sa femme, deux autres parts en-
core en sa qualité d'auteur.
4. Voyez ci-dessus, p. 336-339.
Molière, iv 24
370 LE TARTUFFE.
Voyez surtout cet endroit :
Allez tous vos discours ne me font point de peor :
Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon cœur.
11 est de faux dévots ainsi que de faux braves, etc. 1.
Presque tous les caractères de cette pièce sont originaux ; il
n'y en a aucun qui ne soit bon, et celui de Tartuffe est parfait.
On admire la conduite de la pièce jusqu'au dénouement ; on sent
combien il est forcé*, et combien les louanges du Roi, quoique mal
amenées, étaient nécessaires pour soutenir Molière contre ses en-
nemis.
Dans les premières représentations, l'Imposteur se nommait
Panulphe^ et ce n'était qu'à la dernière scène qu'on apprenait son
véritable nom de Tartuffe^ sous lequel ses impostures étaient sup-
posées être connues du Roi. A cela près, la j^ièce était comme elle
est aujourd'hui. Le changement le plus marqué qu'on y ait fait
est à ce vers :
O Ciel! pardonne-moi la douleur qu'il me donne ^.
11 y avait :
O Ciel! pardonne-moi comme je lui pardonne^.
Qui croirait que le succès de cette admirable pièce eût été ba-
lancé par celui d'une comédie qu'on appelle la Femme juge eS.
partie^ qui fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne aussi longtemps que le
Tartuffe au Palais-Royal s? Montfleury, comédien de l'Hôtel de
1. Acte 1°'", scène v, vers 323 et suivants. — Dans sa citatioa Voltaire
omet le vers qui rime avec le dernier et le précède.
2. Voyez ci-après, p. 520, note 2.
3. Par préoccupation du vers rétabli dans S3 première forme, qu'il allait citei,
Voltaire a laissé deux, fois, en 1739 et en 1764, imprimer inexactement ici le
vers 1 142 des éditions du Tartuffe; on lit dans toutes : « pardonne-lui [et nom
pardonue-/"o/) la douleur qu'il me donne. »
4. Sur l'obligation qu'on a à Voltaire d'avoir fait connaître ici la meilleure
leçon de cette variante, voyez au vers 1142.
5. On a vu combien grand fut tout d'abord le succès de Tartuffe. Il ne fut
certainement pas balancé, auprès des mêmes spectateurs, par celui de l'histo-
riette arrangée en farce par Montfleury. La Femme juge et partie fut d'ailleurs
donnée un mois environ après Tartujfe, le 2 mars 1669, disent les frères
Parfaict.
SOMMAIRE DE VOLTAIRE. H71
Bourgogne ', auteur de la Femme juge et partie^ se croyait égal à Mo-
lière, et la préface qu'on a mise au-devant du recueil de ce Mont-
fleury avertit que Monsieur de Montfleurj'' t-Xa.it un grand homme ^.
Le succès de la Femme juge et partie^ et de tant d'autres pièces mé-
diocres, dépend uniquement d'une situation que le jeu d'un acteur
fait valoir. On sait qu'au théâtre il faut peu de chose pour faire
réussir ce qu'on méprise à la lecture. On représenta sur le théâtre de
l'Hôtel de Bourgogne, à la suite delà Femme juge et partie^ la Critique
du Tartuff'e, Y oici ce qu'on trouve dans le prologue de cette critique*:
Molière plaît assez ,
c'est un bouffon plaisant,
Qui divertit le monde en le contrefaisant ;
Ses grimaces^ souvent causent quelques surprises;
Toutes ses pièces sont d'ngréables sottises :
11 est mauvais poète et bon comédien ;
Il fait rire ; et de vrai, c'est tout ce qu'il fait bien.
1. C'est là une erreur où Voltaire avait été induit par l'éditeur des œuvres
de Montfleury (voyez la note 3 suivante) : Antoine Jacob, connu comme auteur
sous le célèbre nom de théâtre de son père Zacharie Jacob dit Monfleury, ne fui
lui-même jamais comédien : le fait a été surabondamment prouvé dans la Notice
de M. V. Fournel, tome I des Contemponiins de Molière, p. 2i3 et suivantes.
2. Ces mots ont été ainsi ironiquement soulignés par Voltaire.
3. On l'y appelle du moins « un si fameux auteur » (tome I, feuillet a iij r")
et on y affirme (feuillet â ij r°) que « Celui dont on donne.... les œuvres
au public n'a pas besoin d'éloge.... Il a été, comme tout le monde sait, con-
temporain de Molière, a vécu et travaillé longtemps après lui, et ne lui a
guère cédé, étant tout ensemble, aussi bien que lui, acteur et principal acteur"
d'une troupe de comédiens du Roi, qui n'a pas été inférieure en mérite ni en
réputation à celle dont Molière était le chef. » Voyez V Avis au lecteur dans les
OEuvres de Monsieur Montfleury (ou, comme on lit sur le frontispice, de
Monsieur de Montjleury), Paris, che.'. Christophe David, 1705, 2 volumes in-i 2.
4. Dans la Lettre satirique.... écrite a fauteur de la Critique et qui a été
imprimée au-devant de cette pièce. « Il est fort douteux, dit Auger (tome VI,
p. 21 1), que cette prétendue comédie, qui n'est qu'une parodie non moins in-
décente qu'insipide de quelques scènes de la pièce de Molière, ait paru sur le
théâtre » (voyez ci-dessus, p. 34o et suivantes). Mais, ajoute-t-il en note : «Dans
tous ces petits détails d'histoire littéraire. Voltaire est, en général, d'une grande
inexactitude. » 11 faut cependant remarquer que Voltaire, dans sa jeunesse, a pu
recueillir sur les choses du théâtre au dix-septième siècle des souvenirs encore
assez récents.
5. Dans l'édition originale de la Lettre satirique^ on lit ces grimaces,
et, au vers suivant, ces pièces.
"■ Il faut sans doute à ce mot à''acteur répété substituer une fois celui d'rtu-
teur, et lire: « tout ensemble.... auteur et principal acteur. »
372 LE TARTUFFE.
On imprima contre lui vingt libelles. Un curé de Paris s'avilit
jusqu'à composer une de ces brochures, dans laquelle il débutait
par dire qu'il fallait brûler Molière '. Voilà comme ce grand homme
fut traité de son vivant : l'approbation du public éclairé lui don-
nait une gloire qui le vengeait assez ; mais qu'il est humiliant pour
une nation, et triste pour les hommes de génie, que le petit nombre
leur rende justice, tandis que le grand nombre les néglige ou les
persécute * !
1. Voyez ci-dessus, p. 282 et suivantes, et ci-après, p. 889 et Sgo.
2. L'édition Beuchot a, par faute : « les néglige et les persécute. » — Cette
dernière phrase, à partir de : « mais qu'il est humiliant.... », ne se trouve que
dans la seconde des éditions originales (i';64).
PREFACE\
Voici une comédie dont ou a fait beaucoup de bruit,
qui a été longtemps persécutée ; et les gens qu'elle joue
ont bien fait voir qu'ils étoient plus puissants en France
que tous ceux que j'ai joués jusqu'ici^. Les Marquis, les
Précieuses, les Cocus et les Médecins ont souffert dou-
cement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semblant
de se divertir, avec tout le monde, des peintures que
l'on a faites d'eux; mais les Hypocrites n'ont point en-
tendu raillerie ; ils se sont effarouchés d'abord, et ont
trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs
grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant
d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne
sauroient me pardonner ; et ils se sont tous armés
contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils
n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés :
ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien
vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur
louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la
cause de Dieu; et le Tartuffe^ dans leur bouche^, est
une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à
'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouve rien
1. Cette pre'face a été mise par Molière en tête de la i'"'' édi-
tion du Tartuffe, qui fut puliliée à la fin de mars 1669, sept se-
maines après la seconde représentation sur le théâtre du Palais-
Royal, un an et huit mois après la première. Bien que les placets
soient, tous trois, antérieurs, par leur date, à la préface, et peut-
être aussi à lire avant elle, nous les mettons à la suite de celle-ci,
parce que tel est l'ordre suivi dans la 2''"' édition, ou ils ont d'abord
paru.
2. Jusques ici. (1673, 74, 82, 1734.)
3. A ce qu'ils disent. — Molière a fait de cette locution un emploi
bien plus extraordinaire au vers 443 du Dépit amoureux.
374 LE TARTUFFE.
qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont im-
pies ; les gestes même y sont criminels ; et le moindre
coup d'œil, le moindre branlement de tête, le moindre
pas à droit* ou à gauche, y cache des mystères qu'ils
trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. J'ai eu
beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la
censure de tout le monde : les corrections que j'y ai
pu faire ^, le jugement du Roi et de la Reine, qui l'ont
vue ', l'approbation des grands princes et de Messieurs
les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur
présence, le témoignage des gens de bien, qui l'ont
trouvée profitable, tout cela n'a de rien servi. Ils n'en
veulent point démordre ; et tous les jours encore, ils
font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent
des injures pieusement et me damnent par charité*.
Je me soucierois fort peu de tout ce qu'ils peuvent
dire, n'étoit l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis
que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables
gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui,
1. a A droite », dans une partie du tirage de l'édition de 1734.
Voyez tome III, p. 4i5, note 2.
2. Les correctionsque j'ai pu faire. (1676 A, 82,84A,94B, I734-)
3. Molière ne nomme pas la Reine mère, qui avait été opposée
à la pièce, et qui était morte le ao janvier 1666, dix-huit mois avant
la première représentation publique.
4. On peut bien croire qu'au Palais plus d'une voix avait, dans
l'occasion, appuyé l'opinion bien connue du premier président sur
le Tartuffe^ et on ne peut douter que Molière n'en désigne d'autres
encore, quelques-unes de celles qui se faisaient entendre dans les
chaires et dont Rochemont parle en i665. « S'il lui restoit encore
(à Molière) quelque ombre de pudeur, lit-on dans les Observa-
tions sur..,, le Festin de Pierre (à la suite àe Dont Juan^ 4* alinéa avant
la fin), ne lui seroit-il pas fâcheux d'être en but {sic) à tous les
gens de bien, de passer pour un libertin dans l'esprit de tous les
prédicateurs, et d'entendre toutes les langues que le Saint-Esprit
anime déclamer contre lui dans les chaises (sic) et condamner
publiquement ses nouveaux blasphèmes?»
PRÉFACE. 375
par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du Ciel, sont
faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur
donner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux
vrais dévots que je veux partout me justifier sur la con-
duite de ma comédie ; et je les conjure de tout mon cœur
de ne point condamner les choses avant que de les voir,
de se défaire de toute prévention, et de ne point servir
la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.
Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma
comédie, on verra sans doute que mes intentions y
sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à
jouer les choses que l'on doit révérer, que je l'ai traitée
avec toutes les précautions que me demandoit^ la délica-
tesse de la matière, et que j'ai mis tout l'art et tous les
soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le per-
sonnage de l'Hypocrite d'avec celui du vrai Dévot. J'ai
employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue
de mon scélérat*. Une tient pas un seul moment l'audi-
teur en balance ; on le connoît d'abord aux marques que
je lui donne ; et d'un bout à l'autre il ne dit pas un mot,
il ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs
le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater
celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
Je sais bien que pour réponse ces Messieurs tâchent
d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces
matières; mais je leur demande, avec leur permission,
sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une pro-
position qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prou-
vent en aucune façon ; et sans doute il ne seroit pas
difficile de leur faire voir que la comédie, chez les an-
ciens, a pris son origine de la rehgion, et faisoit partie
I, Précautions que demandoit. (1682, 1734.)
1, On peut rapprocher de ce passage l'explication donnée dans
la Lettre sur la comédie de l'Imposteur^ ci-après, p. 54o, fin du i" alinéa.
376 LE TARTUFFE.
de leurs mystères ; que les Espagnols, nos voisins, ne
célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée ; et
que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins
d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui
l'Hôtel de Bourgogne*, que c'est un lieu qui fut donné
pour y représenter les plus importants mystères de notre
foi*; qu'on en voit encore des comédies imprimées en
lettres gothiques, sous le nom d'un docteur de Sor-
1. La vieille confrérie de la Passion, devenue, depuis longtemps,
bien inutile, ne fut supprimée et ne vit ses biens passer à l'Hôpital
général que trois ou quatre ans après la mort de Molière. Jusque-
là, elle resta propriétaire de l'Hôtel de Bourgogne, bâti pour elle
sur le terrain acquis en i548; les comédiens de la troupe royale
ne l'occupaient qu'à titre de bail", non sans en solliciter, depuis de
longues années, la confiscation à leur proGt. Voyez les frères Par-
faict, tome III, p. 224 et suivantes; les Contemporains de Molière de
31. Fournel, tome I, P- xviii et suivantes; et le Théâtre français sous
Louis Xir de M. Eugène Despois, p. i-5.
2. Il est bien certain que c'est à partir de l'installation des Con-
frères à l'Hôtel de Bourgogne que la représentation des mystères
sacrés leur fut interdite : voyez, au tome II des frères Parfaict,
p. 2-4i l'arrêt du Parlement rendu le 17 novembre i548, et au
tome III, p. 242 et 243, l'arrêt de iSgS, maintenant ces premières
défenses contre la teneur même des nouvelles lettres de privilèges
accordées par le roi Henri IV. Mais ce que Molière dit ici de l'hôtel
qui était devenu la principale propriété de la Confrérie, où elle
avait en quelque sorte transféré son siège en i548, doit s'entendre
du premier lieu où elle avait établi son théâtre permanent, de la
salle de la Trinité''. Les lettres de Charles VI, de décembre 1402,
approuvant la fondation de « la confrérie de la Passion et Résur-
rection Notre-Seigneur », l'autorisaient à « faire jouer quelque mys-
tère que ce soit, soit de ladite Passion et Résurrection, ou autre
quelconque tant de saints comme de saintes qu'ils voudront élire. »
Voyez les frères Parfaict, tome I, p. 44-5 1.
M. Soiilié a publié le bail de i63i et celui de 1639, p. 164 et p. i5o de
S25 Recherches sur Molière.
* L'im])asse de la Trinité, continuée par l'étroit passage qui mène de la rue
aujourd'ljui nommée de Palestre à la rue Saint-Denis, rappelle encore le sou-
venir du vieil hospice où les Confrères avaient trouvé une salle pour leurs
jeni; il a été supprimé en 1790; il occupait à peu près Tilot limité aujourd'hui
par les rues Saint-Denis, Greneta, de Paiestro et le passage Basfour.
PREFACE. 377
bonne*; et, sans aller chercher si lom, que Ton a joué
de notre temps des pièces saintes de M. de Corneille',
qui ont été l'admiration de toute la France '.
Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des
hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de
privilégiés*. Celui-ci est, dans l'Etat, d'une conséquence
bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons
vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction.
Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins
puissants le plus souvent que ceux de la satire ; et rien
ne reprend mieux la plupart des hommes que la pein-
ture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux
vices que de les exposer à la risée de tout le monde.
On souffre aisément des répréhensions, mais on ne
1. Plusieurs éditions gothiques du Mystère de la Passion portent
qu'elles le reproduisent suivant la revision du « très-éloquent et
scientifique docteur, Maître Jehan Michel, » qui lui-même était
auteur d'un Mystère de la Résurrection^ imprimé sous son nom". Il
est bien probable que ce sont là les comédies * dont veut parler Mo-
lière; d'après les frères Parfaict, il est vrai (tome II, p. 238-243),
ce maître Jehan Michel, mort en i493, a été docteur en médecine,
et non pas en théologie ; mais il est aussi constaté par eux que l'o-
pinion commune le confondait avec un autre Jehan Michel, qui
mourut évéque d'Angers dès i447'^-
2. De Monsieur Corneille. (1734.)
3. Poljeucte, martyr, en 1640, et Théodore, vierge et martyre, en
1645, toutes deux intitulées : « tragédie chrétienne ».
4. Il y aura des privilégiés. (1682.)
o Voyez les frères Piirfaict, torue II, p. 24o, et p.5l2, note, etle Catalogue
de la bibliothèque de Soleinne rédigé par P. L. Jacob, bibliophile, tome I,
11°' 529-532, et n" 536.
* On sait le sens général qu'avait alors ce mot. « Une copie manuscrite...,
faite dans le dix-septième siècle, » dont M. Paul Lacroix a donné la descrip-
tion dans le Catalogue d.i Soleinne (n" 525), a pour titre : « Comédie sur le
Mystère de la Passion de Jésus -Christ, avec les additions et corrections faites
par très-éloquent et scientifique docteur M'' Jehan Michel, » etc.
" M. Lacroix pense que l'évèque fut véritablement l'auteur dumjstère, que
corrigea et augmenta en partie son homonyme : voyez sous le n° 525 du Cata-
logue de Soleinne,
378 LE TARTUFFE.
souffre point la raillerie. On veut bien être méchant,
mais on ne veut point être ridicule.
On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans
la bouche de mon Imposteur. Etpouvois-je^ m'en empê-
cher, pour bien représenter le caiactère d'un hypocrite ?
Il suffit, ce me semble, que je fasse connoître les motifs
criminels qui lui font dire les choses, et que j'en aie
retranché les termes consacrés, dont on auroit eu peine
à lui entendre faire un mauvais usage ^. Mais il débite au
quatrième acte une moiale pernicieuse. Mais cette mo-
rale est-elle quelque chose dont tout le monde n'eût les
oreilles rebattues ^ ? dit-elle rien de nouveau dans ma
comédie ? et peut-on craindre que des choses si généra-
lement détestées fassent quelque impression dans les
esprits, que je les rende dangereuses en les faisant
monter sur le théâtre, qu'elles reçoivent quelque auto-
rité de la bouche d'un scélérat ? Il n'y a nulle appa-
rence à cela ; et l'on doit approuver la comédie du Tar-
tuffe^ ou condamner généralement toutes les comédies.
C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un
temps, et jamais on ne s'étoit si fort déchaîné contre
le théâtre*. Je ne puis pas nier qu'il n'y ait eu des Pères
I. Hé, pouvois-je. (1734) — 2. Voyez ci-après, p. Sga, note 3.
3. Depuis les Provinciales : voyez ci-après, p. 49^? note 3.
4. Corneille, dans son avis Au lecteur sur Attila (tome VII, p. io5),
imprimé l'année précédente 1668, parle aussi des « invectives....
publiées depuis quelque temps contre la comédie. » Les deux poètes
voulaient sans doute plus particulièrement rappeler le Traité de la
comédie et des spectacles, selon la tradition de l'Eglise tirée des con-
ciles et des saints Pères, ouvrage du prince de Conty, qu'on avait
imprimé après sa mort à la fin de 1666, et qui devait fournir aux
adversaires du théâtre des arguments et des autorités pour leur thèse;
Corneille et Molière y étaient directement attaqués <*. Le public au-
<* Voyez la note 2 de M. Marty-Laveaux à la page de Corneille citée plus
haut, et notre tome III, p. 202, note 2. Six mois après cette Préface de
Molière, en septembre 1669, il y eut une seconde édition du traité de Conty.
PRÉFACE. 379
de rÉglise qui ont condamné la comédie ; mais on ne
peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns
qui l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'autorité
dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce
partage ; et toute la conséquence qu'on peut tirer de
cette diversité d'opinions en des esprits éclairés des
mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie diffé-
remment, et que les uns l'ont considérée dans sa pureté,
lorsque les autres l'ont regardée dans sa corruption et
confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu
raison de nommer des spectacles de turpitude*.
quel l'un et l'autre s'adressaient n'avait pas non plus oublié, ne
l'eût-il appris que par la mordante lettre de Racine à l'auteur de
l'outrage, avec quelle rigueur et quel mépris les poëtes de théâtre
avaient été traités, au commencement de l'année 1666, dans la pre-
mière des Visionnaires de Nicole". Plus récemment encore, Nicole,
faisant réimprimer, dès 1667, en Hollande, ses Imaginaires et Vision-
naires, y avait joint, outre deux réponses faites par des amis de Port-
Royal à la lettre de Racine, tout un Traité de la comédie, qui n'en
est aussi qu'une condamnation générale, et motivée à fond en dix
chapitres*. — Sur toute la polémique dont le thétltre fut l'objet au
dix-septième siècle, voyez, dans le Théâtre français sous Louis XlV
par M. Eugène Despois, le chapitre m du livre IV.
I. C'est l'expression que Corneille avait employée, comme tra-
duite de saint Augustin, dans le passage suivant de l'épître qui est
au-devant de sa Théodore (1646, tome V du Corneille, p. 9 et 10) :
« J'oserai bien dire que ce n'est pas contre des comédies pareilles
aux nôtres que déclame saint Augustin, et que ceux que le scru-
pule, ou le caprice, ou le zèle en rend opiniâtres ennemis, n'ont
pas grande raison de s'appuyer de son autorité. C'est avec justice
qu'il condamne celles de son temps, qui ne méritoient que trop le
Ces qualités de faiseur de romans et de pièces de théâtre, avait dit là
Nicole, « ces qualités, qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes
gens, sont horribles étant considérées selon les principes de la religion chré-
tienne Un poëte de théâtre est un empoisonneur public, non des corps,
mais des âmes des fidèles, » etc. Voyez sur la querelle de Port-Royal et de
Racine, la ISotice de M. P. Mesnard, tome IV de son édition de Racine, p. 257
et suivantes, et le Port-Royal de Sainte-Beuve, 3"= édition, tome VI, p. 107 et
suivantes,
* Ce traité a été plus tard (1675) inséré au tome III des Essais de morale.
38o LE TARTUFFE.
Et en effet, puisqu'on doit discourir des choses et non
pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent
de ne se pas entendre et d'envelopper dans un même
mot des choses opposées, il ne faut qu ôter le voile de
l'équivoque et regarder ce qu'est la comédie en soi,
pour voir si elle est condamnable. On connoîti^a sans
doute que, n'étant autre chose qu'un poëme ingénieux
qui par des leçons agréables reprend les défauts des
hommes, on ne sauroit la censurer sans injustice. Et
si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l'anti-
quité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes
ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisoient
profession d'une sagesse si austère, et qui crioieut sans
cesse après les vices de leur siècle; elle nous fera voir
qu'Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s'est
donné le soin de réduire en préceptes l'art de faire des
comédies ^ ; elle nous apprendra que de ses plus grands
hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d'eu
composer eux-mêmes, qu'il v en a eu d'autres qui n'ont
pas dédaigné de réciter en public celles qu'ils avoient
composées, que la Grèce a fait pour cet art éclater son
estime par les prix glorieux et par les superbes théâtres
dont elle a voulu l'honorer, et que, dans Rome enfin,
ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires :
je ne dis pas dans Rome débauchée et sous la licence
des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sa-
gesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la
vertu romaine.
nom qu'il leur donne de spectacles de turpitude"; mais c'est avec
injustice qu'on veut étendre cette condamnation jusqu'à celles du
nôtre. »
I. Dans sa Poétique.
» M. Marty-Laveaux cite le texte de saint Augustin (livre I, chapitre u du
traité <ie Consensu evangelistarum) : Per omnes psene civitates cadunt theatia,
cavese turpitudinum et publics professiones Jlagitioruin,
PREFACE. 38i
J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est
corrompue. Et qu'est-ce que dans le monde on ne
corrompt point tous les jours ? Il n'y a chose si inno-
cente où les hommes ne puissent porter du crime, point
d'art si salutaire dont ils ne soient capables de ren-
verser les intentions, rien de si bon en soi qu'ils ne
puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est
un art profitable, et chacim la révère comme une des
plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant
il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse*, et
souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes.
La philosophie est un présent du Ciel; elle nous a été
donnée pour porter nos esprits à la connoissance d'un
Dieu par la contemplation des merveilles de la nature ;
et pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée
de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à sou-
tenir l'impiété. Les choses même les plus saintes ne
sont point à couvert de la corruption des hommes ; et
nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent
de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les
plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les
distinctions qu'il est besoin de faire ; on n'enveloppe
point, dans une fausse conséquence, la bonté des choses
que l'on corrompt avec la malice des corrupteurs; on
sépare toujours le mauvais usage d'avec l'intention de
l'art ; et comme on ne s'avise point de défendre la mé-
decine, pour avoir été bannie de Rome^, ni la philo-
1. Dans les trois premières e'ditions (1669, 69^, 78) et dans les
éditions étrangères (1676 A, 84 A, 94 I^) '■ « s'est rendu odieuse »,
sans accord.
2. Voyez le li\Te XXIX de VHistolre naturelle de Pline, de la fin
du chapitre v au chapitre ix exclusivement. Lorsque, dit-il (cha-
pitre viii), les anciens Romains « chassèrent les Grecs de l'Italie,
longtemps après Caton, les médecins furent spécialement compris
dans le décret. » (Traduction de M. Littré.)
382 LE TARTUFFE.
Sophie, pour avoir été condamnée publiquement dans
Athènes \ on ne doit point aussi vouloir interdire la co-
médie, pour avoir été censurée en de certains temps.
Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point
ici; elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir; et
nous ne devons point la tirer des bornes qu'elle s'est
données, l'étendre plus loin qu'il ne faut, et lui faire
embrasser l'innocent avec le coupable. La comédie
qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la
comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien
garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux
personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées ;
elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que la res-
semblance du nom ; et ce scroit une injustice épouvan-
table que de vouloir condamner Olimpe qui est femme
de bien, parce qu'il y a eu une Olimpe qui a été une
débauchée. De semblables aiTéts sans doute feroient
un grand désordre dans le monde. Il n'y auroit rien par
là qui ne fût condamné ; et puisque l'on ne garde point
cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les
jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et
approuver les pièces de théâtre où l'on verra régner
l'instruction et T honnêteté.
Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne
peut souffrir aucune comédie, qui disent que les plus
honnêtes sont les plus dangereuses, que les passions
que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles
sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries
par ces sortes de représentations^. Je ne vois pas quel
1. Molière voulait sans doute rappeler ici la condamnation dont
paraît avoir été menacé Anaxagore, et surtout la condamnation de
Socrate.
2. Voyez, dans les Pensées de Pascal, un des plus beaux frag-
ments, parmi ceux qui n'avaient pas été compris dans l'édition de
Port-Rojal : p. SSg, n° 64 de l'édition de M. Havet (iSSa).
PREFACE. 383
grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une pas-
sion honnête ; et c'est un haut étage de vertu que cette
pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre
âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les
forces de la nature humaine ; et je ne sais s'il n'est pas
mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions
des hommes, que de vouloir les retrancher entièrement.
J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter
que le théâtre ; et si l'on veut blâmer toutes les choses
qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut,
il est certain que la comédie en doit être, et je ne
trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le
reste. Mais supposé, comme il est vrai, que les exercices
de la piété souffrent des intervalles et que les hommes
aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne
leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la
comédie*. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un
mot^ d'un grand prince^ sur la comédie du Tartuffe.
Huit jours après qu'elle eut été défendue*, on repré-
1. « De me demander.... si je crois la comédie une chose sainte,
si je la crois propre à faire mourir le vieil homme, je dirai que non ;
mais je vous dirai en même temps qu'il y a des choses qui ne sont
pas saintes et qui sont pourtant innocentes. Je vous demanderai si
la chasse, la musique,... et quelques autres plaisirs..,, sont fort
propres à faire mourir le vieil homme, s'il faut renoncer à tout ce
qui divertit? » (Racine, Lettre aux deux apologistes de P auteur des
Hérésies imaginaires, 1666, tome IV, p. 333.)
2. Par le mot. (1673, 74, 82.)
3. Grimarest (1705, p. 181) désigne « Monsieur le Prince dé-
funt, » c'est-à-dire le grand Condé, qui fut certainement un des
partisans les plus décidés de la pièce. Molière lui donna trois,
probablement même quatre représentations particulières du Tartuffe,
et c'est chez lui, dès novembre 1664, qu'il le joua pour la première
fois parfait^ entier et achevé en cinq actes, au Raincy : voyez ci-des-
sus, p. 270, 3" alinéa. — Molière avait rappelé ce mot au Roi dans
son second placet (ci-après, p. SpS).
4. Eu 1664, sur l'ordre obtenu du Roi même et dont Molière lui
384 J-E TARTUFFE.
senta devant la cour une pièce intitulée ScaramoucJie
ermite ^ ; et le Roi, en sortant, dit au grand prince que
je veux dire : « Je voudrois bien savoir pourquoi les
gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière
ne disent mot de celle de Scaramouche. » A quoi le
Prince répondit : « La raison de cela, c'est que la co-
médie de Scaramouche joue le Ciel et la religion, dont
ces ]Messieurs-là ne se soucient point; mais celle de
Molière les joue eux-mêmes : c'est ce qu'ils ne peuvent
souffrir. »
PLACETS AU ROP.
LE LIBRAIRE AU LECTEUR.
Comme les moindres clioses qui partent de la plume de Monsieur
de Molière ' ont des beautés que les plus de'licats ne se peuvent
lasser d'admirer, j'ai cru ne devoir pas négliger l'occasion de vous
faire part de ces placets*, et qu'il étoit** à propos de les joindre à
Tartuffe, puisque partout il y est parlé de cette incomparable pièce.
parle dans son premier placet (ci-après, p. 887 et 388). Lors de
la défense du 6 août 1667, le Roi était à l'armée, et il y resta tout
le mois.
1. Voyez ci-dessus, p. 369, ce que Voltaire dit de cette pièce
licencieuse.
2. Les P'acets au Rai ne sont point dans l'édition originale, ni
dans les éditions hollandaises, qui la reproduisent. Molière, nous
l'avons dit, p. 366, les fît joindre à la première réimpression du
Tartuffe (notre 1669"), achevée au commencement du mois de
juin 1669. L'avertissement qui les précède reparut dans le recueil
de 1674 et fut conservé par les éditeurs de 1682 et les suivants jus-
qu'à ceux de 1734, qui l'omirent.
3. De Monsieur Molière, (1673, 74, 82.)
4. De ses placets. (1674, 82.) — 5. Qu'il est. (1682.)
PLACETS AU ROI. 385
PREMIER PLACET
PRÉSENTÉ AU ROI^ SUR LA COMÉDIE DU TARTUFFE K
Sire,
Le devoir de la comédie étant de corrififer les hommes
en les divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me
I. Nous avons collationné le texte du premier Placet sur deux
anciennes copies conservées à la bibliothèque de l'Arsenal, et une
autre appartenant à la bibliothèque de l'Inslitut. La première, si-
gnalée d'abord par M. Taschereau ", se trouve dans les papiers de
Conrart, au tome XIII du Recueil de pièces manuscrites, p. 179 et
180. La seconde, que M. Paul Lacroix a publiée en 1867*, est parmi
les papiers de Trallage, non encore définitivement classés; dans le
portefeuille sans titre, cote ni marque, rempli de fascicules déta-
chés, où elle a été mise, elle porte un ancien numéro 64, et les deux
feuillets dont elle se compose sont actuellement numérotés 235 et
236. La troisième est au tome 194 du fonds Godefroy, p. 217 et
218. — La copie Conrart est intitulée : « Placet de Molière, comé-
dien, présenté au Roi, sur les injures et les calomnies que le curé
de Saint-Barthélémy a fait imprimer, dans son livre intitulé le Roi
glorieux au monde, contre la comédie de P Hypocrite que Molière a
faite et que S. M. lui a défendu de représenter. » La copie Tral-
lage a pour titre : « Le placet que le sieur Molière, comédien du
Roi, a présenté à Sa Majesté à cause du livre de Monsieur le curé
de Saint-Barthélemy contre la comédie du Tartuffe. » La copie de
l'Institut porte au haut de la page, de la main de Denys Godefroy :
« Lettre de Molière (i/'c) servant de défense contre les calomnies de
Roullé, curé de Saint-Barthélemy, 1664. » Le titre de l'édition de
1682, reproduit parcelle de 1734, est : Premier placet présenté au
Roi, sur la comédie du Tartuffe., qui n^avoit pas encore été représentée
en public. — Ce premier placet, où Molière porte plainte contre le
livre du curé de Saint-Barthélemy, doit être, comme ce livre, du
" En i835. C'est grâce aux renseignements qu'elle lui fournit que M. Tas-
chereau retrouva, vingt ans plus tard, le livre même du curé de Saint-Barthé-
lemy : voyez la page vu de la Préface à la 5*^ édition de son Histoire de
la vie et des ouvrages de Molière (en tête des OEuvres du poète, Fume,
i863.)
* Dans sa Notice bibliograpliique sur le Roi glorieux au inonde, mise en
tète de la réimpression qui fait partie de la Collection moliéresque,
Molière, iv 2 5
i^'
386 LE TARTUFFE.
trouve*, je n'avois rien de mieux à faire que d'attaquer
par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et
comme riiypocrisie sans doute en est* un des plus en
usage, des plus incommodes et des plus dangereux^,
j'avois eu, Sire, la pensée que je ne rendrois * pas un
petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume '',
si je faisois une comédie qui décriât les hypocrites, et
mois d'août 1664: voyez ci-dessus, p. 285; les copies qui en furent
prises ne tardèrent sans doute pas beaucoup à se répandre ; Roche-
mont, dans ses Observations sur.... le Festin de Pierre^ imprimées vers
la fin d'avril i665, le cite nombre de fois en l'appelant requête
(voyez à la suite de Dom Juan). Pour la date de publication, voyez
p. 384, note 2.
1. Il semble que Molière entend parler ici de ce qu'il pouvait
nommer sa vocation, de l'emploi de poëte comique qu'il s'était
donné et où le confirmaient les encouragements du Roi et du pu-
blic, et non, comme le veulent plusieurs commentateurs, de l'em-
ploi de directeur de la troupe du Roi ; il n'eut d'ailleurs ce dernier
titre qu'à partir du i4 août i665 (voyez le Registre de la Grange,
p. 76), et le placet doit être antérieur de toute une année à cette date.
2. En est sans doute. {Copie Trallage.)
3. Un des plus en usage, et des plus incommodes, et, etc.
{Copies Conrart et Godefrojr.) — Les trois mots : « des plus incom-
modes j, ont été passés dans la Copie Trallage. — Une des plus en
usage, des plus incommodes, et des plus dangereuses. (16693^ ^3;
faute évidente.) — « Nous pouvons dire à notre honte, ne craint
pas d'affirmer Bourdaloue vers la fin de la seconde partie de son
sermon sur i' Hypocrisie ", que le siècle où nous vivons est un de ces
siècles malheureux [oîi V hypocrisie règne le plus), puisqu'il est cer-
tain que jamais l'abus de la dévotion apparente et déguisée n'a été
plus grand qu'il est aujourd'hui. » On se rappelle comment il est
parlé des « impies hypocrites » et de leurs suppHces, au livre XIV
du Télémaque. Bossuet peut-être a des expressions plus fortes en-
core contre les fauv dévots dans son sermon sur le Jugement dernier''
qu'il prêcha devant le Roi et qui porte la date de 1669.
4. Rendrai. (^Copie Godefroy.)
5. T)a Royaume. {Copie Trallage.)
<• Pour le 7"= dimanche après la Pentecôte, prêché à une date incertaîne et
au plus tôt à Paris en 1670.
* ScccnJ sermon pour la i^' dimanche de l'Avent, l^' point, 4° alinéa.
LACETS AU ROI. 887
mît en vue comme il faut toutes les grimaces étudiées
de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries
couvertes de ces faux-monnoyeurs en dévotion, qui
veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et
une charité sophistique^.
Je l'ai faite. Sire, cette comédie, avec tout le soin*,
comme je crois, et toutes les circonspections que pou-
voit demander la délicatesse de la matière ; et pour
mieux conserver l'estime et le respect qu'on doit aux
vrais dévots, j'en ai distingué le plus que j'ai pu le
caractère que j'avois à toucher ; je n'ai point laissé
d'équivoque, j'ai ôté ce qui pouvoit confondre ^ le bien
avec le mal, et ne me suis servi, dans cette peinture*,
que des couleurs expresses et des traits ^ essentiels qui
font reconnoître d'abord un véritable et franc ^ hypocrite.
Cependant toutes mes précautions ont été inutiles.
On a profité. Sire, de la délicatesse de votre âme sur
les matières de religion^, et l'on a su vous prendre par
l'endroit seul que^ vous êtes prenable, je veux dire par le
respect des choses saintes^. Les Tartuffes*", sous main",
ont eu l'adresse de trouver grâce auprès de Votre
Majesté, et les originaux enfin ont fait supprimer la
1. Sophistiquée. {Copies Conrart et Godefroy ; 1682, 97, 1710,
3o, 33, 340 — Sophiste. {Copie Trallage.)
2. Je l'ai faite, Sire, avec tous les soins. {Copie Godefroy.) — J'ai
fait, Sire, cette comédie avec tous les soins. [Copie Trallage.)
3. Tout ce qui pouvoit confondre. {Les trois copies.)
4. En cette peinture. {Copie Conrart.)
5. De couleurs.... et de traits. {Copie Godefroy.)
6. Un vrai et franc, {Copie Trallage.)
7. De la religion. {Les trois copies.)
8. Sur ce que., « répondant à l'ablatif du qui relatif latin, oîi.^ ....
par où, » voyez le Lexique dé Génin, p. 335 et 336.
g. Je veux dire, Sire, par les respects des choses saintes. {Copie
Trallage.)
10. Voyez ci-après, p. 394, note 2.
11. Sous-mains. (1669a, 73.)
388 LE TARTUFFE.
copie, quelque innocente *■ qu elle fût, et quelque res-
semblante^ qu'on la trouvcât.
Bien que ce m'ait été un coup sensible que la sup-
pression de cet ouvrage, mon malheur pourtant étoit^
adouci par la manière dont Votre Majesté s'étoit expli-
quée sur ce sujet; et j'ai cru*, Sire, qu'Elle m'ôtoit tout
lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer
qu'Elle ne trou voit * rien à dire dans cette comédie
qu'Elle me défendoit de produire en public.
Mais malgré cette glorieuse déclaration du plus grand
roi du monde et du plus éclairé, malgré l'approbation
encore de Monsieur le Légat et de la plus grande partie de
nos prélats®, qui tous, dans des lectures^ particulières que
je leur ai faîtes de mou ouvrage*, se sont trouvés d'ac-
cord avec les sentiments de Votre Majesté®, malgré tout
I. Il y a là une faute clans la copie Godefroy, qui montre que
le scribe écrivait à la dictée : « que que nous sente », corrigé en
« quelque innocente »,
3. Semblable. (Copie Trallage.')
3. Etoit pourtant. {Ibidem.')
4- S'est expliquée sur ce sujet. J'ai cru. (Ibidem.)
5. Que l'on m'ôtoit — que l'on ne trouvoit. (Copie Godefroy.)
6. Malgré l'approbation de 31. le Légat et de la plus grande par-
tie de Mess, les prélats. (Copie Trallage.) Ceci probablement est la
bonne leçon de ce passage, ou du moins le vrai texte primitif du
placct manuscrit remis au Roi en 1664; les copistes et les impri-
meurs l'auront ensuite altéré, Molière n'y prenait pas garde. Il en-
tendait parler au Roi des prélats romains qui, suivant l'usage, accom-
pagnèrent le légat Chigi" (voyez à la Notice, p. 287). Il se peut que
plus d'un évêque français ait trouvé l'occasion bonne d'entendre
Molière, puis se soit gardé de donner un démenti aux jugements
du Roi et du cardinal ; mais 3Iolière ne pouvait dire qu'il eût re-
cueilli l'approbation de la plupart des évêques de France.
7. Dans les lectures. (Copies Conrart et Trallage; 1682, 1734O
8. Que je leur ai fait de mes ouvrages. (Copie Trallage.)
9. D'accord avec V. M. (Ibidem.)
" II est question de ces prélats, en habit violet, dans la Gazette de 1664,
p. 65i et 763.
PLACETS AU ROI. ^89
cela, dis-je, on voit un livre composé parle curé de.,.*,
qui donne hautement un démenti à tous ces augustes
témoignages. Votre IMajesté a beau dire, et Monsieur le
Légat et Messieurs les prélats ont beau donner leur juge-
ment* : ma comédie, sans l'avoir vue, est diabolique, et
diabolique mon cerveau; je suis un démon vêtu de chair
et habillé en homme', un libertin*, un impie digne d'un
supplice exemplaire. Ce n'est pas assez que le feu expie
en public mon offense^, j'en serois quitte^ à trop bon
marché : le zèle charitable de ce galant' homme de
bien^ n'a garde de demeurer là^ : il ne veut point que
j'aie de miséricorde^" auprès de Dieu, il veut ^* ab-
1. Un livre composé par le curé de Saint-Barthélemy. (Les trois
copies.) A la marge de la copie Trallage on lit: « à Paris". » — Sur
le Roi glorieux au monde, compose' par le curé de Saint-Bartliélemy,
Pierre Roullé, mort avant l'impression de ce placet, en 1666, et
pour les expressions qu'en reproduit ici Molière, voyez ci-dessus,
p. 282-286.
2. Leurs jugements. {Copie Godefroy.) — V. M., à l'ouïr dire,
et M. le Légat et Mess, les prélats n'ont pas bien donné leur juge-
ment. [Copie Trallage.)
3. Un démon revêtu de chair, habillé en homme. {Copie Trallage.)
4. Sur le sens qu'avait alors le mot libertin, voyez ci-après,
p. 4191 1^ note sur le vers 3 14.
5. 3Iolière pouvait se railler de cette menace du bâcher; en
mettant les choses au pis, il n'avait pas ce risque à courir ; mais
Pierre Roullé avait certainement parlé tout de bon de « lèse-ma-
jesté divine, » et on sent qu'il ne distinguait guère entre le crime
du poëte et celui du malheureux Morin, brûlé dix-huit mois aupa-
ravant (le 14 mars i663).
6. Serai quitte. [Copie Godefroy.) — Suis quitte. {Copie Trallage.)
7. Galand.^ dans la copie Godefroy.
8. De ce grand homme de bien. {Copie Trallage.) Ne sont-ce
point encore ici les imprimeurs qui ont mal lu le texte?
9. D'en demeurer là. {Les trois copies.)
10. Que je trouve de miséricorde. {Ibidem.)
11. Et veut. {Copie Godefroy.)
" L'église que Boileau, dans une lettre à Brossette du 2 août 1708, appelle
« la célèbre paroisse de Sainf-Barthélemy » était sur l'emplacement oii s'élève
aujourd'hui le tribunal de commerce.
390 LE TARTUFFE.
solumenl que je sois damné, c'est une affaire ré-
solue.
Ce livre ^, Sire, a été présenté à Votre Majesté; et
sans doute Elle juge bien Elle-même combien il m'est
fâcheux ^ de me voir exposé tous les jours aux insultes
de ces Messieurs, quel tort me feront dans le monde
de telles calomnies^, s'il faut qu'elles soient tolérées, et
quel intérêt j'ai enfin à me purger* de son imposture^ et
à faire voir au public que ma comédie n'est rien moins
que ce qu'on veut^ qu'elle soit. Je ne dirai point''. Sire,
ce que j'avois^ à demander pour ma réputation, et pour
justifier à tout le monde l'innocence de mon ouvrage :
les rois éclairés comme vous n'ont pas besoin qu'on
leur marque ce qu'on souhaite ; ils voient, comme Dieu,
ce qu'il nous faut^, et savent mieux que nous ce qu'ils
1. Le livre. [Copie Trallage.)
2. Combien m'est fâcheux. {Copie Godefroy.)
3. Dans le monde telles calomnies. (1674, 82.) — Toutes les an-
ciennes éditions coupent mal ce passage : elles ont lui point devant
quel tort, un point d'exclamation ou un point d'interrogation après
tolérées; mais la suite : « et quel intérêt j'ai enfin, » montre bien
que les deux quel dépendent de « Elle juge ».
4. Quel intérêt j'ai enfin de me purger. {Copie Godefroy). — La
copie Trallage a de même de^ mais par correction : il y avait d'a-
bord, ce semble, /a/ enfin à.... — Trompé par la fausse ponctua-
tion mise aussi dans cette copie après tolérées (voyez la note pré-
cédente"', un lecteur, au-dessus de fai enfin, a écrit ay-ie, afin de
continuer le mouvement exclamatif : Quel intérêt aî-je (n'ai-je point)
à me purger... !
5. De ces impostures. {Copie Trallage.)
6. Ce que l'on veut. [Ibidem.)
7. Je ne dis point. {Ibidem).)
8. Ce que j'aurois. {Les trois copies^ 1682, 1734.)
9. Ce trait, dit Sainte-Beuve, tome III de Port-Royal, p. 282,
« aurait diî, ce semble, choquer les scrupuleux plus qu'aucun dans
le Tartuffe. ■» L'étrange panégyrique du curé de Saint-Barthélémy
es traits semblables. N'osant pas s'en moquer, il eût fallu du
moins ne pas les imiter. '
PLACETS AU ROI. Sgi
nous doivent accorder*. Il me suffit de mettre mes inté-
rêts entre les mains de Votre INIajesté, et j'attends d'EUe
avec respect tout ce qu'il lui plaira d'ordonner^ là-
dessus.
SECOND PLACET
PRÉSEISTÉ AU ROI, DANS SON CAMP DEVANT LA VILLE
DE LILLE EN FLANDRE \
Sire,
C'est une chose bien téméraire à moi que de venir
importuner un grand monarque au milieu de ses glo-
rieuses conquêtes*; mais, dans l'état où je me vois, où
trouver, Sire, une protection qu'au lieu où je la viens
chercher ? et qui puis-je solliciter, contre l'autorité de la
I. Ce qu'il nous faut accorder. [Copie Trallage.)
1. Ce qu'il lui plaira ordonner. {Copie Godefroy.')
3. Second placet, présenté au Roi dans son camp devant la ville
de Lille en Flandre^ par les nommés de la Torillière et de la Grange,
comédiens de Sa Majesté, et compagnons du sieur de Hlolière (en Flan-
dres, par les sieurs la Thorillière et la Grange, comédiens de Sa
Majesté, et compagnons du sieur Molière, 1734), sur la défense qui
fut faite le 6 aoiit 1667 de représenter le Tartuffe jusques à nouvel
ordre de Sa Majesté. (1682, 1734O — Voyez ci-dessus, p. 3ii et sui-
vantes, et particulièrement, p. 3i4 et p. 3i6, la note où la Grange
a consigné le souvenir de la première représentation publique du
Tartuffe, donnée au Palais-Royal le 5 août 1O67, de la défense
faite par Lamoignon le lendemain 6, et du voyage qu'il entreprit
avec la Thorillière pour aller remettre ce second placet au Roi.
4. Le Roi faisait en personne, avec Turenne, la conquête de la
Flandre. Le 16 mai 1667, dit Bazin (p. i45), il « avait quitté Saint-
Germain avec sa femme et sa maîtresse ; le 3 juin, il entrait à Char-
leroy; le 26, il avait pris Tournay ; le 2 juillet, il était devant Douai,
qui se rendit le 6; le 3 1, il prenait possession d'Oudenarde, et le
5 août il manquait Dendermonde. « Il entra dans Lille, après neuf
392 LE TARTUFFE.
puissance qui m'accable *, que la source de la puissance
et de l'autorité, que le juste dispensateur des ordres
absolus, que le souverain juge et le maître de toutes
choses ?
Ma comédie, Sire, n'a pu jouir ici des bontés de Votre
Majesté. Eu vain je l'ai produite sous le titre de Vlm-
posteur^ et déguisé le personnage sous l'ajustement d'un
homme du monde; j'ai eu beau lui donner un petit cha-
peau, de grands cheveux, un grand collet^, une épée, et
des dentelles sur tout l'habit, mettre en plusieurs en-
droits des adoucissements, et retrancher avec soin tout
ce que j'ai jugé capable de fournir l'ombre d'un prétexte '
aux célèbres originaux du portrait que je voulois faire :
tout cela n'a de rien servi. La cabale s'est réveillée aux
simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose. Ils
ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans
toute autre matière, font une haute profession de ne se
jours de siège, le 28 août, puis quitta l'armée pour revenir à Saint-
Germain.
1. Molière parle de l'autorité et de la puissance du premier
président de Lamoignon, que le Roi avait spécialement chargé « de
l'administration et de la police de Paris en son absence", « et qui
en vertu de ces pouvoirs venait de suspendre l'effet d'une permis-
sion donnée par le Roi même, jusqu'à ce qu'elle fût confirmée par
écrit.
2. De grands cheveux, un grand collet, au lieu d'une perruque
courte et d'un petit rabat uni : voyez la Notice^ p. 325-3a7. Le
costume primitif de Tartuffe devait se rapprocher beaucoup de
celui de M. Lysidas : voyez tome III, p. 354-
3. Sauf peut-être pour un ou deux endroits*, la tradition ne
nous a pas appris quels furent ces adoucissements et retranche-
ments dont parle ici Molière; mais, Auger l'a remarqué (tome VI,
p. 12, note i), il est aisé de juger de leur nature par les variantes
assez nombreuses qu'il a été possible de relever dans divers textes
de la comédie de Dom Juan.
<» Voyez ci-dessus, p. 3ii, la citation de Brossette.
t> Voyez au vers 1 142; et, au vers 1267, la var ante prise de la Lettre sur
la comédie de Plinposteur,
PLACETS AU ROI. 89?
point laisser surprendre. Ma comédie n'a pas plus tôt
paru, qu'elle s'est vue foudroyée par le coup d'un pou-
voir qui doit imposer du respect *; et tout ce que j'ai pu
faire en cette rencontre, pour me sauver moi-même de
l'éclat de cette tempête, c'est de dire que Votre Majesté
avoit eu la bonté de m'en permettre la représentation,
et que je n'avois pas cru qu'il fût besoin de demander
cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'EUe
seule qui me l'eût défendue.
Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins
dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès
de Votre IMajesté, et ne jettent dans leur parti, comme
ils ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont
d'autant plus prompts à se laisser tromper, qu'ils jugent
d'autrui par eux-mêmes. Ils ont l'art de donner de
belles couleurs à toutes leurs intentions; quelque mine
qu'ils fassent, ce n'est point du tout l'intérêt de Dieu
qui les peut émouvoir ; ils l'ont assez montré dans les
comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois
en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n'atta-
quoient que la piété et la religion, dont ils se soucient
fort peu ; mais celle-ci les attaque et les joue eux-
mêmes, et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir^. Ils ne
sauroient me pardonner de dévoiler leurs impostures
aux yeux de tout le monde. Et sans doute on ne man-
quera pas de dire à Votre JMajesté que chacun s'est
1. La défense du premier président fut officiellement signifiée
dès le 6 août. La Grange et la Thorillière emportèrent le placet
le 8. L'ordonnance de l'Archevêque, à laquelle on pourrait croire
que le mot de foudroyée fait allusion, n'est datée que du 11 août,
le sixième jour après la représentation.
2. Condé avait dit ces propres paroles au Roi trois ans aupara-
vant, après la première interdiction du Tartuffe; le Roi se les rap-
pelait sans doute bien encore; plus tard, parlant au public, Molière
tint à en faire honneur au prince, à « un grand prince » que tout
le monde reconnut : voyez ci-dessus la fin de la Préface.
394 LE TARTUFFE.
scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire,
c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense
qu'on en a faite, que les plus scrupuleux en ont
trouvé la représentation profitable, et qu'on s'est étonné
que des personnes d'une probité si connue aient eu une
si grande déférence pour des gens qui devroient être
l'horreur de tout le monde et sont si opposés à la véri-
table piété dont elles font profession.
J'attends avec respect l'arrêt que Votre Majesté
daignera prononcer sur cette matière ; mais il est très-
assuré. Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire de
comédie* si les Tartuffes ^ ont l'avantage, qu'ils pren-
dront droit par là de me persécuter plus que jamais, et
voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes
qui pourront sortir de ma plume ^ .
Daignent vos bontés. Sire, me donner une protection
contre leur rage envenimée; et puissé-je, au retour
d'une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté
des fatigues de ses conquêtes, lui donner d'innocents
plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le mo-
narque qui fait trembler toute l'Europe !
1. Des comédies. (1682, 1734.) — A la suite, l'édition de 1669*
n'a pas de ponctuation après favantage^ comme si le sens pou-
vait être « ont l'avantage de prendre droit par là, etc. »
2. Ce nom que Molière avait donné au type créé par lui entra vite
dans la langue; on l'a déjà vu employé, comme ici, dans le pre-
mier Placet, d'août 1G64 (p- 387) ; on le lit dans une lettre de
Mme de Sévigné du i«r décembre suivant; en i665, Rochemont
(5° alinéa) trouva plaisant de l'appliquer à Molière lui-même, et
l'auteur de la Lettre sur ses Observations s'en est plusieurs fois
servi (voyez à la suite de Dom Juan). M. Hip. Lucas l'a rencontré
au féminin, la Tartufe., comme inscription d'une vieille gravure
populaire, mais à laquelle il n'a pu assigner de date précise : voyez
la Mosaïque (n» i de 1876).
3. Molière, de fait, devant /a bourrasque et forage, se retira quel-
que temps du théâtre cette année : voyez la Notice, p. 323 et 324.
PLACETS AU rxOI. SgS
TROISIÈME PLACET
présenté au roi*.
Sire ,
Un fort honnête médecin^, dont j'ai l'honneur d'être
1. Troisième placet, présenté au Roi le 5 février 1669. (1682,
17340 — « M. Guérard a trouvé à la Bibliothèque du Roi une sorte
de minute du dernier des placets mis en tête du Tartuffe. Elle a été
copiée dans Vlsograpltie. Mais après avoir bien examiné cette pièce,
nous n'hésitons pas à dire qu'elle n'est pas de la main de Molière. »
(Taschereau, Histoire.... de HJoUère^ 3^ édition, p. 240, fin de la
note 3o.) Cette vieille copie est conservée à la Bibliothèque natio-
nale dans le volume III des Portefeuilles Vallant, feuillet 29 : nous
en avons noté ci-après les quelques variantes.
2. « M. de Mauvillain, assure Grimarest en lyoS (p. 79), est le
médecin pour lequel Molière a fait le troisième placet qui est à la
tête de son Tartuffe, lorsqu'il demanda au Roi un canonicat de Vin-
cennes pour le fils de ce médecin. » On n'avait d'ailleurs sur Mau-
villain, avant l'excellent ouvrage de M. Maurice Raynaud, les Mé-
decins au temps de Molière (1862), que cet autre renseignement,
donné par le Menagiana"' et le Furetiriana^, et encore confirmé par
Grimarest en ces termes (p. 78) : « On rapporte, dans deux livres
de remarques, que M. de Mauvillain et lui {Molière) étant à Ver-
sailles au dîner du Roi, Sa Majesté dit à Molière : « Voilà donc
« votre médecin? Que vous fait-il ? — Sire, répondit Molière, nous
« raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes; je ne les fais
« point, et je guéris. » Il faut lire dans les Médecins au temps de
Molière (p. 423-437) l'intéressante biographie de ce filleul de Riche-
lieu, ardent partisan de l'antimoine, perturbateur des assemblées de
son corps, que ses violences avaient fait suspendre en ifi58, pour
quatre années, de ses droits de docteur, et qui n'en était pas moms
parvenu, en 1666, à la dignité élective de doyen de la Faculté. Nous
n'emprunterons ici à M. Raynaud qu'une curieuse note (p. 425), oiî
se trouve constatée, pour le commencement du dix-huitième siècle,
" Tome II (1694), p. 220.
h Dans le récit du Furetiriana (1696), p. 323, c'est, non le Roi, mais un
seigneur de la cour qui est l'interlocuteur de Molière.
396 LE TARTUFFE.
le malade*, me promet et veut s'obliger par-devant
notaires^ de me faire vivre encore trente années, si je
puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai
dit, sur sa promesse, que je ne lui demaudois pas tant,
et que je serois satisfait de lui pourvu qu'il s'obligeât de
ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de
votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort
de...^
Oserois-je * demander encore cette grâce à Votre
Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tar-
la tradition qui faisait de Mauvillain le complice de Molière dans
ses attaques contre les médecins et la médecine : « Le savant doyen
de la Faculté des lettres de Paris, M. V. Leclerc, a bien voulu me
communiquer, dit M. Raynaud, un exemplaire de V Index funereus
de Jean de Vaux (édition de 1724)1 sur lequel, à la page 48, on lit
cette addition, d'une écriture du temps" : « M. Nicolas IMauvillain^
« Parisien, mourut le 10^ janvier de l'an i6fi3 [celui-là est le père),
« Il laissa un fils docteur en médecine de la Faculté de Paris. Celui-
« ci, homme de mine rude, esprit chagrin et remuant, après avoir,
« pendant son décanat , tout fils de chirurgien qu'il était, exercé
« toutes les vexations qu'il put contre la Société de chirurgie, n'a
« pas mieux mérité de sa propre Faculté; car il fournit à Poquelin
« Molière les scènes épisodiques de son Malade imaginaire, qui ont
« tellement amoindri auprès du peuple l'autorité de la médecine et
a des médecins, que la plupart des gens n'y ont plus recours que
« pour la forme ; ordonnances et consultations ne trouvent presque
« plus aucune créance; l'événement trompe, dit-on, trop souvent
« les espérances données par les médecins au malade et à ceux
« qui l'entourent. » — La Grange a noté sa mort au 24 juillet
i685 : « Ce même jour, M. de Mauvillain mort; » et en marge du
Registre, dans un cercle, il a écrit : « Mon médecin. »
1. On sait par Robinet (lettres du 21 février ifi66, du 17 avril et
du 12 juin 1667) que la santé de Molière avait déjà reçu plusieurs
atteintes graves.
2. Par-devant notaire. {Copie Proliant.)
3. Vacant par (Ihidem.) — 4- Mais oserois-je. {Ibidem.)
" Nous ne donnons qu'en traduction l'addition que reproduit M. Raynaud,
et qui a été faite en latin, par l'auteur ou par quelque confrère, au nécrologe
des chirurgiens.
PLAGEÏS AU ROI. 397
tuffe^ ressuscité par vos bontés ' ? Je suis, par cette pre-
mière faveur, réconcilié avec les dévots; et je le serois^
par cette seconde avec les médecins^. C'est pour moi
sans doute trop de grâce * à la fois ; mais peut-être
n'en est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j'attends
avec un peu d'espérance respectueuse la réponse de
mon placet*.
ACTEURS.
Mme PERNELLE, mère d'Orgon^
ORGON, mari d'Elraire \
ELMIRE, femme d'Orgon.
DAMIS, fils d'Orgon.
M ARIANE, fille d'Orgon et amante de Valère».
VALÉRE, amant de Mariane.
CLÉANTE, beau-frère d'Orgon.
1 . Le propre jour de la résurrection du Tartiif (sic), ressuscité
par votre bonté. (^Copie Vallaitt.)
2. Avec les dévots. Je le serois. (^Ibidem.)
3. Les médecins déjà raillés dans Dom Juan (acte III, scène 1),
et traduits sur la scène dans f^moiir médecin et le Médecin malgré lui.
4. Trop de grâces. [Copie Fallant.)
5. Si ce placet n'eût été favorablement accueilli, Molière ne l'au-
rait sans doute pas publié, et on peut croire que son protégé
obtint le bénéfice.
6. « Vieille, dit la Lettre sur la comédie de Vlmposteur (ci-après,
p. 53i), qu'à son air et à ses habits on n'auroit garde de prendre
pour la mère du maître de la maison, si le respect et l'empresse-
ment avec lequel elle est suivie de diverses personnes très-propres
(bien mises) et de fort bonne mine ne la faisoient connoître. »
7. L'inventaire, déjà plusieurs fois cité d'après les Recherches sur
Molière de M. Soulié, mentionne (p. ayS) : « l'habit de la repré-
sentation du Tartuffe (c'est-à-dire r habit d'Orgon) consistant en
pourpoint, chausse et manteau de vénitienne noire, le manteau
doublé de tabis et garni de dentelle d'Angleterre, les jarretières et
ronds de souliers et souliers, pareillement garnis : prisé soixante
livres. »
8. Mariane, fille d'Orgon. (1734.)
TARTUFFE, faux dévot'.
DORINE, suivante de Mariane.
M. LOYAL, sergent.
UN EXEMPTA
FLIPOTE, servante de Mme Pernelle^.
La scène est à Paris*.
I. La Traie signification de ce nom a e'té donnée ci-dessus, p. 3i2,
note 2. Nous ajouterons qu'il n'est pas impossible que Molière l'ait
rencontré dans le monde réel. Quelques personnes se souviennent de
l'avoir remarqué, il y a une vingtaine d'années, sur l'enseigne d'un
artisan établi dans un des villages de la banlieue de Paris. Un pareil
nom de famille devait dater d'avant la comédie de 1664, et avoir eu
une signification qui le rattachait plutôt à truffe ou tartufle (tuber-
cule) qu'à truffer (tromper); il pouvait rappeler soit un métier, de
chercheur ou vendeur, soit quelque singularité physique ; il pou-
vait d'ailleurs avoir une tout autre origine et n'être que la transcrip-
tion française du mot allemand der Tcufel, « le diable ». Cette
dernière étjmologie a été hasardée d'abord par l'abbé de Longuerue
(voyez le Longueruana, Berlin, 1764, i" partie, p. 199) ; mais il a eu
tort d'y chercher l'explication du nom choisi par le poète et que le
poëte lui-même a traduit dans ce titre : le Tartuffe ou V Imposteur.
a. Voyez ci-après, p. SaS, note •>..
3. C'est, d'après la Lettre sur la comédie de F Imposteur.^ a la petite
fille sjr qui s'appuie « Mme Pernelle. — M. Taschereau {Histoire
de Molière, 5^ édition, p. io3) a relevé le nom de Pldipote sur le
registre de la Thorillière, au 8 juin 1664; il est bien probable que
c'était le vrai nom de la gagiste qu'il servait à désigner, et que ce
fut la même à qui Molière donna, pour la première représentation
du 12 mai de la même année 1664, le rôle muet de sa comédie.
— Des Yveteaux eut une servante qu'on appelait ainsi (Phlippot :
Toyez le Bulletin du bibliophile de 1846, p. yiS). Il y a un Phlipot
(c'est un manant) dans le conte v du livre IV de la Fontaine. Ce
sont des abréviations des noms rustiques Philippot^ Philippote.
4. La scène est à Pnris^ dans la maison d'Orgon. (1734.) — « Le
théâtre est une chambre. Il faut deux fauteuils, une table, un tapis
dessus, deux flambeaux", une batte . » {Mémoires de décorations,
Ms. français, n° 2433o.)
a Le quatrième acte s'ouvre à trois heures et demie (vers 1266), mais la
petite gravure qui orne la seconde édition de 1669 et qui représente un des
moments de la scène v nous montre un des deux flambeaux allumé sur la table.
* Voyez ci-dessus à la Notice, p. 346, note i, et ci-après, p. 477, fin de
la note i .
L'IMPOSTEUR.
COMEDIE
ACTE I.
SCENE PREMIERE.
MADAME PERNELLE et FLIPOTE sa servante,
ELMIRE, M ARIANE, DORINE, DAMIS, CLÉANTE\
aiADAME PERNELLE.
Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre.
ELMIRE.
Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.
MADAME PERNELLE.
Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin :
Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.
ELMIRE.
De ce que Ton vous doit envers vous on s'acquitte. 5
Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite ?
1 . Tel est ici et au titre courant le texte de toutes les éditions anciennes.
Celle de 1734 y substitua le Tartuffe. Au feuillet qui précède la pièce, toutes
les éditions portent notre titre : Le Tarttjffe ou l'Imposteur, sauf la con-
trefaçon de 1669 et les éditions hollandaises (1675 A, 8+ A, 94B), qui inter-
vertissent l'ordre des mots et donnent : L'Imposteur oa le Tartuffe.
2. Mad.\me Pernelle, Elmire, Mariaue, Damis, Cléante, Dorine, Fli-
pote. (1734.)
4oo L'IMPOSTEUR.
MADAME PERNELLE.
C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée, lo
On n'y respecte rien, chacun y parle haut.
Et c'est tout justement la cour du roi Pétaut*.
DORINE.
Si....
MADAME PERNELLE.
Vous êtes, mamie, une fille suivante
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente :
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis. i 5
DAMIS.
Mais....
MADAME PERNELLE.
Vous êtes un sot en trois lettres^, mon fils;
C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère ;
Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père.
Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement.
Et ne lui donneriez jamais que du tourment. 20
M ARIANE.
Je crois —
MADAME PERNELLE.
Mon Dieu, sa sœur, vous faites la discrette,
Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort*,
1. Le roi Pétaud est le chef que se nummait autrefois la corporation des
mendiants. Il va sans dire qu'il n'était pas beaucoup respecté de ses sujets.
« Messieurs, Messieurs, je vois bien que nous sommes à la cour du roi Pétault,
où chacun est maître. » [StiCjre Ménippée^ édition Labitfe, p. ii3.) — Voyez
le Dictionnaire de M. Littré, à l'article Pétaud. Dans le Dictionnaire comique
de Leroux, le mot est écrit Peto.
2. En trois lettres est comme une répétition, une confirmation du mot in-
jurieux, une manière d' « appuyer sur la qualification, » dit M. Littré.
3. « Lazare. A la voir, il sembloit que ce fût la même dévotion {la dévo-
ACTE I, SCENE I. 4oi
Et vous menez sous chape * un train que je hais fort.
ELMIRE.
Mais, ma mère,...
MADAME PERNELLE.
Ma bru, qu'il ne vous en déplaise, 2 5
Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise;
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux,
Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse.
Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. 3o
Quiconque à son mari veut plaire seulement.
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement^.
CLÉANTE.
Mais, Madame, après tout
aiADAME PERNELLE.
Pour vous. Monsieur son
Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ; [frère.
Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux, 3 5
Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.
Je vous parle un peu franc ; mais c'est là mon humeur.
Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur. 40
DAMIS.
Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute
MADAME PERNELLE.
C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute ;
Et je ne puis soufirir sans me mettre en courroux
tion même). Lambert. Il n'est pire eau que celle qui dort. » (Lariveyj le
Morfondu, 1579, acte III, scène v.)
1. Les éditeurs de 1734 ont rajeuni soui chnpe en sous-cape.
2. Ces deux derniers vers, dit M. Tascliereau, renferment la même idée que
la III' maxime du mariage (acte III, scène il de l'Ecole des femmes):
Et les soins de paroître belles
Se prennent peu pour les maris.
Molière, iv 26
/,02 L'IMPOSTEUR.
De le voir querellé par un fou comme vous.
DAMIS.
Quoi ? je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique 45
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique.
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
Si ce beau Monsieur-là n'y daigne consentir ?
DORINE.
S'il le faut écouter et croire à ses maximes,
On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes ; 5o
Car il contrôle tout, ce critique zélé.
MADAME PERNELLE.
Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé.
C'est au chemin du Ciel qu'il prétend vous conduire.
Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire.
DAMIS.
Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père ni rien 5 5
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
Je trahirois mon cœur de parler d'autre sorte ;
Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte ;
J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat
Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat. 60
DORINE.
Certes c'est une chose aussi qui scandalise.
De voir qu'un inconnu céans s'impatronise,
Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers
Et dont l'habit entier valoit bien six deniers.
En vienne jusque-là que de se méconnaître, 6 5
De contrarier tout, et de faire le maître.
MADAME PERNELLE.
Hé ! merci de ma vie M il en iroit bien mieux,
Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.
I. Comme l'indique Génin, ce merci de ma vie! est mieux placé qu'un
mort de ma vie! dans la boucbe de Mme Pernelle, cette dernière sorte d'im-
précation pouvant sembler impie; c'est à peu près dire Dieu me sauve! au lieu
de Dieu me damne!
ACTE I, SCÈNE I. 4o3
DORINE.
Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie*. 70
MADAME PERNELLE.
Voyez la langue !
DORINE.
A lui, non plus qu'à son Laurent,
Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant.
3IADAME PERNELLE.
J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être ;
Mais pour homme de bien, je garantis le maître.
Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez 75
Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités.
C'est contre le péché que son cœur se courrouce,
Et l'intérêt du Ciel est tout ce qui le pousse.
DORINE.
Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps.
Ne sauroit-il souffiùr qu'aucun hante céans ? 80
En quoi blesse le Ciel une visite honnête,
Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ?
Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous^?
Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux.
MADAME PERNELLE.
Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites. 8 5
Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites.
Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
Et de tant de laquais le bruyant assemblage
Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage . 9 o
Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien ;
Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.
1. // passe pour dévot, mais sa dévotion
Est, entre vous et moi, sujette à caution.
(l'" satire de du Lorens, 1646, Portrait d'un/aux dévot ^ p. 5.)
2, Après ce vers, l'édition de 173^ ajoute ce jeu de scène : Montrant Elmire.
4o4 L'IMPOSTEUR.
CLÉANTE.
Hé ! voulez-vous, Madame, empêcher qu'on ne cause?
Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose,
Si pour les sots discours où Ton peut être mis, 95
Il falloit l'énoncer à ses meilleurs amis.
Et quand même on pourroit se résoudre à le faire,
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
Contre la médisance il n'est point de rempart.
A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ; 100
Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
Et laissons aux causeurs une pleine licence.
DORINE.
Daphné, notre voisine, et son petit époux
Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire io5
Sont toujours sur autrui les premiers à médire ;
Ils ne manquent jamais de saisir promptement
L'apparente lueur du moindre attachement \
D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie : i j o
Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs.
Ils pensent dans le monde autoriser les leurs.
Et sous le faux espoir de quelque ressemblance,
"Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence,
Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés 1 1 5
De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
MADAME PEUNELLE.
Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire.
On sait qu'Orante mène une vie exemplaire :
Tous ses soins vont au Ciel; et j'ai su par des gens
Qu'elle condamne fort le train qui vient céans. lao
DORINE.
L'exemple est admirable, et cette dame est bonne !
I. Du Moindre attoaohement. (1669*, 1673, 74 j faute évideate.)
ACTE I, SCÈNE I. 4o5
Il est vrai qu elle vit eu austère personne;
Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent,
Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendante
Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages, 1 2 5
Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants^ baisser,
Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer,
Et du voile pompeux d'une haute sagesse
De ses attraits usés déguiser la foiblesse. i3o
Ce sont là les retours des coquettes du temps.
Il leur est dur de voir déserter les galants.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
Ne voit d'autre recours que le métier de prude ;
Et la sévérité de ces femmes de bien i 3 5
Censure toute chose, et ne pardonne à rien;
Hautement d'un chacun elles blâment la vie,
Non point par charité, mais par un trait d'envie,
Qui ne sauroit souffrir qu'une autre ^ ait les plaisirs
Dont le penchant de l'âge* a sevré leurs désirs. 140
1. Il parait que d'abord les vers suivants étaient dans la bouche de Cléante.
La Lettre sur la comédie de Vlniposteur, après avoir cité la sortie de la Sui-
vante contre cette prude qui ne l'est qu'à son corps défendant, ajoute (ci-
après, p. 533) : o Le frère de la bru continue par un caractère sanglant
qu'il fait de l'humeur des gens de cet âge, qui blâment tout ce qu'ils ne peuvent
plus faire. » Ceci ne s'accorde pas trop avec les pi-emiers vers de la réplique
de Mme Pernelle où elle ne répond qu'à Dorine; il faut croire qu'ils auront
été modifiés. Tout en reconnaissant que ce piissage n'est guère dans le ton que
l'on suppose à une servante, il faut avouer que le silence de Cléante pendant
tous ces débats marque mieux son caractère réservé et sage. — D'après la
même Lettre, Cléante était une autre fois encore mêlé au dialogue de cette
scène, et, dans une réplique à Mme Pernelle, lui disait une partie des choses
que, d'après le texte de l66g, il dit à Orgon : voyez la Lettre., même
page 533, et, à la scène v du pf acte, p. 420, note i. — Sur les différences qui
ont pu être signalées, d'une façon plus ou moins précise, entre la comédie de
1664, celle de 1667 et celle de 1669, voyez la Notice, p. 325 et suivantes.
2. Les brillants j l'éclat, comme au vers 85 de la Princesse d'Elide.
3. Qu'un autre. (16S2, 1734.) — Voyez, au tome I, p. 438, la note sur le
vers 556 du Dépit amoureux,
4. Auger remarque que, de peur d'équivoque, on dirait plus volontiers au-
jourd'hui le déclin de l'âge.
4o6 L'IMPOSTEUR.
MADAME PER>'ELLe'.
Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire.
Ma bru, Ton est chez vous contrainte de se taire,
Car Madame à jaser tient le dé tout le jour.
Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage 145
Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
Que le Ciel au besoin l'a céans envoyé
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
Que pour votre salut vous le devez entendre,
Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre. 1 5o
Ces visites, ces bals, ces conversations
Sont du malin esprit toutes inventions.
Là jamais on n'entend de pieuses paroles :
Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles ;
Bien souvent le prochain en a sa bonne part, 1 5 5
Et l'on y sait médire et du tiers et du quart.
Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
De la confusion de telles assemblées :
Mille caquets divers s'y font en moins de rien ;
Et comme l'autre jour un docteur dit fort bien, 160
C'est véritablement la tour de Babylone,
Car chacun y babille, et tout du long de l'aune ^ ;
1. Madame Pernelle, à Elmire. (i73'j.)
2. On lit dans un assez gros traité du P. Nicolas Caussin, jésuite, publié
en 1624 et intitulé la Cour sainte ou r Institution chrétienne des grands'^, le
passage suivant (p. 271, au livre II"*, chapitre vu, qui a pour titre Flux de
langue) : « Les Géants, après le déluge des eaux, voulurent bâtir la tour de
Babel; mais les femmes, dans le déluge des langues, bâtissent la tour de babil. »
« Le quolibet du jésuite, se demande Auger, n'aurait-il pas donné l'idée de celui
que Molière met dans la boucLe de Mme Pernelle ? et le P. Caussin ne serait-il
pas le docteur dont parle la vieille dévote?» Le rapprochement que fait Auger
est des plus heureux. Mais pourquoi suppose-t-il que la bonne femme brouille,
" L'ouvrage est précédé d'une épître au Roi^ et d'une autre à la Noblesse.
Indépendamment de ces préliminaires, des tables et de quelques autres feuillets
accessoires, il a 800 pages in-S". L'exemplaire de la Bibliothèque nationale a
une magnifique reliure rouge semée de hs d'or.
ACTE I, SCÈNE I. 407
Et pour conter l'histoire où ce point l'engagea*
Voilà-t-il pas Monsieur qui ricane déjà !
Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire, i65
Et sans ~ Adieu, ma bru : je ne veux plus rien dire.
Sachez que pour céans j'en rabats de moitié^,
Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied.
(Donnant ua soufflet à Flipote.)
Allons, vous, vous rêvez, et bayez aux corneilles* .
Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles. 170
Marchons, gaupe, marchons'.
on ne comprend pas trop comment, babil, Babylone et Babel? Si dans la
phrase proverbiale : « C'est la tour de Babel, » à Babel elle substitue Baby-
lone , c'est à très-bon escient, pour avoir le plaisir d'équivoquer sur ces der-
nières syllabes et surtout d'appuyer sur l'explication qu'elle se hâte de:;
donner et qui ne laisse rien à désirer.
1. Montrant Cléante. (1734.)
2. A Elntire. [Ibidem.)
3. La moitié. (1669", 73, 74.)
4. Bajer aux corneilles ^ regarder en l'air la bouche bée, ouverte : a Quand
il trouve des gens qui l'écontent à gueule bée, vous ne sauriez croire ce qu'il
dit. » (A. d'Aubigné, les Aventures du baron de Fieneste^ livre III, chapitre vi.)
Bayer, bâiller (que la Fontaine ne distinguait pas de baver) et béant ont la
même origine.
5. Voyez dans les Entretiens d'Eckermann avec Goethe (tome I, p. 243 de
l'excellente traduction de M.Délerot) avec quelle admiration le poète allemand
parle de cette exposition du Tartuffe,
4o8 L'IMPOSTEUR.
SCENE IL
CLÉANTE, DORINE*.
CLBANTE.
Je n'y veux point aller,
De peur qu'elle ne vînt encor me quereller,
Que cette bonne femme ^
DORINE.
Ah ! certes, c'est dommage
Qu'elle ne vous ouït tenir un tel langage :
Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon, 175
Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom.
CLÉANTE.
Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée !
Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée !
I. La pièce a dû subir ici une modification. On voit, par la Lettre sur la
comédie de rimposleur[p. 534). 1*'^ ceux des personnages qui étaient restés sur
la scène (Elmire seule peut-être, ou accompagnée de Mariane, reconduisait sa
belle-mère) recherchaient quelle pouvait être la cause del'opposition d'Orgon
au mariage de Mariane avec Valère, et l'attribuaient aux suggestions de Panulphe
(Tartuffe) sans en deviner le motif. Dans la comédie que nous avons, il n'y a
que Damis qui dise un mot du mariage; c'est à la fin de la scène suivante, et
pour recommander à Cléante d'en parler à son père. « Et là, ajoute la Lettre,
on commence à raffiner le caractère du saint personnage, en montrant, par
l'exemple de cette affaire domestique, comment les dévots, ne s'arrétant pas
simplement à ce qui est plus directement de leur métier, qui est de critiquer
et mordre, passent au delà, sous des prétextes plausibles, à s'ingérer dans
les affaires les plus secrètes et les plus séculières des familles. » Ce passage sem-
ble indiquer un développement, dont, comme le remarque Auger, on aura
peut-être demandé la suppression à Molière.
a. Bonne femme signifiait bonne vieille. On s'est scandalisé à tort de l'ex-
pression de Dangeau annonçant la mort du grand Corneille : « le bonhomme
Corneille ; » ce qui voulait dire simplement : le vieux Corneille. « On apprit à
Chambord la mort du bonhomme Corneille, fameux par ses comédies.,.. » (Au
5 octobre 1684, tome Ij p. Sg du Journal.)
ACTE I, SCENE II. 409
DORINE.
Oh ! vraiment tout cela n'est rien au prix du fils ' ,
Et si vous l'aviez vu, vous diriez : « C'est bien pis !» i 80
Nos troubles l'avoient mis sur le pied^ d'homme sage,
Et pour servir son prince il montra du courage^ ;
Mais il est devenu comme un homme hébété,
Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme r85
Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille, et femme.
C'est de tous ses secrets l'unique confident,
Et de ses actions le directeur prudent ;
Il le choie, il l'embrasse, et pour une maîtresse
On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse ; 190
A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis ;
Avec joie il l'y voit manger autant que six ;
Les bons morceaux de tout, il fait * qu'on les lui cède ;
Et s'il vient à roter, il lui dit : « Dieu vous aide ! »
(C'est une servante qui parle *.)
Enfin il en est fou ; c'est son tout, son héros ; igS
1. Ce couplet de Dorine précédait immédiatement en 1667 l'entrée d'Or-
gon : voyez la Lettre sur la comédie de V Imposteur ^ ci-après, p. 534.
2. Sous le pied. (1673, 74; faute évidente,)
3. « Dès la seconde scène du premier acte, Orgon est loué de n'avoir pas
été Frondeur^ dit Sainte-Beuve [Port-Royal, tome III, p. 283).... Cela, dit en
passant, allait au cœur de Louis XIV. » Cela préparait aussi, comme l'a remar-
qué Bret, quelque peu au dénouement, au Prince qui récompensera la sagesse
et le zèle d'Orgon : voyez les vers 1939-1944.
4. Il faut. (1673, 74, 82, 1734.)
5. Dans toutes nos anciennes éditions, la remarque est ainsi placée sons le
vers 194; les éditeurs de 1734 l'ont supprimée. Plus loin, au vers 1487,
quand Tartuffe arrive à l'un des moments les plus odieux de son rôle, Molière
a usé d'une semblable précaution. — Cette petite note qui se trouve dans
toutes les premières éditions, où les notes sont si rares, indique que Molière
n'était pas trop sûr de la qualité de cette plaisanterie. En outre, ce vers et les
quatre précédents (191-194) sont indiqués dans l'édition de 1682 comme
passés à la représentation. On devenait plus scrupuleux. Sous Louis XIII, le
satirique du Lorens, parlant en son nom, avait dit des courtisans {satire xv) :
Ce n'est pas déshonneur....
De faire auprès d'un grand le valet de carreau.
4£o L'IMPOSTEUR.
Il Fadmire à lous coups, le cite à tout propos ;
Ses moindres actions lui semblent des miracles,
Et tous les mots qu'il dit sont pour lui des oracles.
Lui, qui connoît sa dupe et qui veut en jouir.
Par cent dehors fardés a l'art de Féblouir; 200
Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
Il n'est pas jusqu'au fat ^ qui lui sert de garçon
Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ;
Il vient nous sermonner avec des yeux farouches, 20 5
Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches.
Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains
Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints ',
Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
Avec la sainteté les parures du diable. 2 10
SCENE III.
ELMIRE, MARIANE, DAMIS, CLÉANTE, DORINE.
ELMIRE ®.
Vous êtes bien heureux de n'être point venu
Au discours qu'à la porte elle nous a tenu.
Mais j'ai vu mon mari : comme il ne m'a point vue,
Ni d'être à sou lever, ni lui baiser la botte,
Lui ramasser son gant, le bénir quand il rote.
An reste, le mot était imité de Juvénal [satire m, vers 107) :
Laudare paratus
Si bene ructavit^ si rectum minxit amicus.
1. « Molière et Boileau (satire m, vers 1 5) emploientyà< [qui signifiait aulre-
Jois sot, niais) comme simple terme de mépris. » [Dictionnaire de M. Littre.)
Voyez ci-après, vers 83 1.
2. Les Fleurs des vies des saints et des fêtes de toute l'année, ouvrage du
jésuite espagnol Ribadeneira, mort au commencement du dix-septième siècle,
ont été traduites et augmentées en français, et forment deux volumes in-folio,
de formai plus haut et plus large que les Plutarques in-folio d'Amyot, ceux
que choisissait sans doute Cbrysale pour y mettre ses rabats.
3. Elmire, à Clèante. (1734.)
A.CTE' I, SCÈNE III. 4ii
Je veux aller là-haut attendre sa venue ^
CLÉANTE.
Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement^, 2 1 5
Et je vais lui donner le bonjour seulement.
DAMIS.
De l'hymen' de ma sœur touchez-lui quelque chose.
J'ai soupçon que Tartuffe à son effet s'oppose,
Qu'il oblige mon père à des détours si grands ;
Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends. 220
Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère,
La sœur de cet ami, vous le savez, m'est chère ;
Et s'ilfaDoit....
DORINE.
Il entre.
SCENE IV\
ORGON, CLÉANTE, DORINE.
ORGON.
Ah ! mon frère, bonjour
CLÉA>'TE.
Je sortois, et j'ai joie à vous voir de retour.
1. Auger a pu trouver cette sortie d'Elmire assez singulièrement motivée.
La Lettre sur la comédie de V Imposteur l'explique mieux (p. 534) : « Quoi-
que la Dame se trouvât assez mal, elle étoit descendue avec bien de l'incom-
modité dans cette salle basse, pour accompagner sa belle-mère. » S'étant donc
acquittée de ce devoir, Elmire se hâte de remonter dans sa chambre, où sa
belle-fille va pouvoir lui continuer ses soins. Mais il y a à son peu d'empres-
sement une cause plus sérieuse, et le vrai commentaire ici est sans doute celui
d'Aimé-Martin : « Cette retraite précipitée, suivie immédiatement de celle de
Damisj apprend assez aux spectateurs qu'une influence étrangère a relâché tous
les liens naturels qui unissent la famille à son chef. »
2. Pour moins de retardement; le mot revient avec ce sens au vers 1848.
3. SCÈNE IV.
CLÉANTE, DAMIS, DORIB£.
SAMIS,
De l'hymen,... (1734.)
4- Scène V. [Ibidem.)
4i2 L'IMPOSTEUR.
La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie. 225
ORGON.
Donne INIon beau-frère % attendez, je vous prie :
Vous voulez bien soufFrir, pour m'ôter de souci,
Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici. *
Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ?
Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte?
DORINE.
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir.
Avec un mal de tête étrange à concevoir.
ORGON.
Et Tartuffe ?
DORINE.
Tartuffe ? Il se porte à merveille,
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille^.
ORGON.
Le pauvre homme !
DORINE.
Le soir, elle eut un grand dégoût,
Et ne put au souper toucher à rien du tout,
Tant sa douleur de tète étoit eucor cruelle !
ORGOX.
Et Tartuffe ?
DORINE.
Il soupa, lui tout seuP, devant elle,
1. Donne. [A Cléante.) Mon beau- frère. (1734.)
2. A Dorine. (1734.)
3. D'après une note d'un contemporain (citéepar les frères Parfaict, tome XIII,
p. 294)) du Croisy, qui créa le rôle de Tartuffe, « étoit gras, bel homme. » —
On peut rapprocher de ces vers, pour l'aisance du tour (les substantifs suc-
cédant, pour qualifier, aux adjectifs), ceux-ci de la Fontaine, o\x le Souriceau
dit du Chat [fable v du livre VI, publié en 1668, vers 23-25) :
Il est velouté comme nous,
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
Un modeste regard et pourtant l'œil luisant.
4- Les éditions de 1674 et de 16S2 (mais non les dériyées de celle-ci) por-
tent par erreur lui seul.
ACTE I, SCENE IV. 4i3
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
Avec une moitié de gigot en hachis. 240
ORGON,
Le pauvre homme !
DORINE.
La nuit se passa toute entière
Sans qu'elle put fermer un moment la paupière ;
Des chaleurs Tempêchoient de pouvoir sommeiller,
Et jusqu'au jour près d'elle il nous fallut veiller.
ORGON.
Et Tartuffi' ?
^ DORINE.
Pressé d'un sommeil agréable, 245
Il passa dans sa chambre au sortir de la table,
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Où sans trouble il dormit jusques au lendemain.
ORGON.
Le pauvre homme !
DORINE.
A la fin, par nos raisons gagnée,
Elle se résolut à souffrir la saignée, aSo
Et le soulagement suivit tout aussitôt.
ORGON.
Et Tartuffe ?
DORINE.
Il reprit courage comme il faut,
Et contre tous les maux fortifiant son âme.
Pour réparer le sang qu'avoit pei'du Madame,
But à son déjeuner quatre grands coups de vin. 2 5 5
ORGON.
Le pauvre homme * !
I. Naturellement on n'a pas voulu que ce mot fût de Molière : on a cberclié
à qui il était emprunté. Bret, un siècle après la mort de Molière, rapporte le
premier ceci (tome IV, p. 402-404) '• " Plusieurs personnes ont ouï conter à
M. l'abbé d'Olivet un fait qui sera nouveau pour le plus grand nombre des
lecteurs.... Louis XIV, disait le célèbre académicien, marchait vers la Lorraine
4i4 L'IMPOSTEUR.
DORINE.
Tous deux se portent bien enfin ;
sur la fia de l'été de 1662 [lisez i663). Accoutumé dans ses premières campagnes
à ne faire qu'un repas le soir, il allait se mettre à table, la veille de saint Lau-
rent, lorsqu'il conseilla à Monsieur de Rhod**, qui avait été son précepteur",
d'aller en faire autant. Le prélat, avant de se retirer, lui fit observer, peut-être
avec trop d'affectation, qu'il n'avait qu'une collation légère a faire un jour de
vigile et de jeûne. Cette réponse ayant excité de la part de quelqu'un un rire
qui, quoique retenu, n'avait point échappé à Louis XIV, il voulut en savoir le
motif. Le rieur répondit à Sa Majesté qu'Ella pouvait se tranquilliser sur le
compte de Monsieur de Rh***, et lui fît un détail exact de son dîner, dont il
avait été témoin. A chaque mets exquis et recherché que le conteur faisait passer
sur la table de Monsieur de Rh***, Louis XIV s'écriait : Le pauvre homme/ Et
chaque fois il assaisonnait ce mot d'un ton de voix différent, qui le rendait ex-
trêmement plaisant. Molière, en qualité de valet de chambre, avait fait ce voyage ;
il fut témoin de cette scène, et comme il travaillait alors à son Imposteur^ il en fit
l'heureux usage que nous voyons. Louis XIV, en écoutant.... les trois premiers
actes du Tartuffe, ne se rappelait point la part qu'il avait à cette scène....
Molière l'en fit ressouvenir et ne lui déplut point. Qui sait si ce fait, qui
associait, pour ainsi dire, le prince et le poète, ne contribua pas à sauver ce
chef-d'œuvre de l'oubli dans lequel une cabale puissante s'efforça pendant quatre
années de le faire tomber?» L'anecdote est amusante, et c'est là ce qui l'a fait
accepter sans examen. Rien ne prouve qu'elle soit fausse de tout point ; mais
elle l'est probablement en ceci qu'elle nous montre Molière ayant suivi le Roi
pendant sa campagne, ce dont nous ne trouvons pas trace ailleurs, et ayant
assisté à cette jolie scène*. D'un autre coté, un contemporain de Molière, Tal-
lemant des Réaux, raconte dans son historiette du P. Joseph*' : « En une petite
o Hardouin de Beaumont de Péréfixe, qui devint archevêque de Paris (il fut
nommé en juillet 1662), après avoir été évêque de Rhodez.
* Bret, par une erreur ici pardonnable a avancé d'un an le voyage du Roi
en Lorraine; il eut lieu du 2 5 août au 5 septembre i663 ; on ne peut d'ailleurs
trouver dans cet intervalle « la veille de saint Laurent, » qui tombe au 9 août;
ce petit détail a été glisse d'abord dans le récit par artifice, pour donner au
tout un air d'exactitude. M. Taschereau, averti par la critique de Bazin (p. 96
et 97), a, dans la cinquième édition de sou Histoire de 3Iolière (p. 79 et 80),
transporté l'historiette de l'année 1662, oîi il l'avait mise d'abord, à l'année
1663, et il l'a redonnée en toute assurance. Il lui plaît d'affirmer que cette
année-là Molière fut absent de Paris et du thé.ître à partir du 18 août jusqu'au
10 septembre; mais comment le prouve-t-il pour le temps du voyage du Roi?
On ne donna au Palais-Royal, dit-il, du 25 août au 1 1 septembre, « que
des pièces où Molière ne jouait pas ; » or ces pièces (la Grange, consulté par
M. Taschereau, les énumère) furent : Fenceslas avec l'Ecole des maris deux
fois; Doit Japliet ; Sertorius avec Sganarelle trois fois; V Etourdi deux fois :
le biographe a donc simplement voulu dire que Molière se fit doubler pendant
cette quinzaine, mais il ne nous apprend pas comment il a pu le savoir.
c Édition de M, P. Paris, tome II, p. l33, note 2 : on sait que la plupart
des notes ajoutées par Tallemant des Réaux à ses historiettes sont de date
beaucoup plus récente (voyez ci-dessus, p. 3o7, note 2).
ACTE I, SCENE IV. 4i5
Et je vais à Madame annoncer par avance
La part que vous prenez à sa convalescence.
ville de quelque province de France, un homme de la cour alla voir un capucin.
Les principaux le vinrent entretenir. Ils lui demandèrent des nouvelles du Roi,
puis du cardinal de Richelieu, o Et après, dit le Gardien [le Père supérieur),
« ne nous apprendrez-vous rien de notre bon Père Joseph? — Il se porte fort
« bien; il est exempt de toutes sortes d'austérités. — Le pauvre homme! disoit
« le Gardien. — Il a du crédit ; les plus grands de la cour le visitent avec soin,
a — Le pauvre homme ! — lia une bonne litière, quand on voyage. — Le
« pauvre homme! — Un mulet porte son lit, — Le pauvre homme ! — Lors-
M qu'il y a quelque chose de bon à la table de Monsieur le Cardinal, il lui en
« envoie. — Le pauvre homme! » Ainsi à chaque article, le bon Gardien di-
soit : « Le pauvre homme ! » comme si ce pauvre homme eût été bien à plain-
dre. C'est de ce coate-là que Molière a pris ce qu'il a mis dans son Tartuffe^
où le mari, coiffé du bigot, répète plusieurs fois : Le pauvre homme! » L'his-
toire ici donne exactement le mot dans le sens oii l'a employé Molière. On
peut supposer, si l'on veut, que cette exclamation, dans la bouche de Louis XIV,
n'était que la parodie du mot du gardien des Capucins raconté à la cour par
celui qui l'avait entendu. Au reste, l'idée est partout, par exemple dans la cé-
lèbre épigramme (la clxviii^) de Marot : « Un gros prieur.,,. » Et ici c'est le
prieur lui-même, qui, en terminant un succulent déjeuner, s'apitoie naïvement
sur son propre compte :
Mon Dieu, dit-il, donne-moi patience :
Qu'on a de maux pour servir sainte Église"!
Il est probable enfin que dans la vie ordinaire cette exclamation, dont chacun
peut avoir entendu cent fois l'équivalent, avait souvent frappé l'oreille de Mo-
lière : elle n'a de valeur que par l'emploi. Mais les commentateurs tiennent à
prouver qu'il n'a jamais vécu que d'emprunts, le tout pour avoir l'honneur de
les signaler. — On a appliqué ce mot à Gabriel de Roquette, évêque d'Autun,
qui passait pour l'original du Tartuffe (voyez ci-dessus, p. 3o3 et suivantes) ;
Mme de Sévigné, dans une lettre du 3 septembre 1677 (tome V, p. 307), écrit
a sa fille : « Il a fallu aller dîner chez Monsieur d'Autun (le pauvre homme!). »
La même malice se retrouve certainement, mais dissimulée, dans les Mémoires
de Pabbé le Gendre * (p. 108). L'abbé raconte qu'en 1690 le vieux prélat ayant
à prêcher (et il prêcha en effet) devant l'assemblée du clergé, affectait de se
plaindre de sa santé ; mais, ajoutet-il, on soupçonna que ce n'était qu'une
feinte pour 0 faire dire chez la reine d'Angleterre, qui.... avoit témoigné avoir
envie de l'entendre : « Le pauvre homme ! qu'il a de zèle ! »
» Edition de Lyon, i544, p. Sgg. Comme l'indique le Duchat dans ses re-
marques sur V Apologie pour Hérodote d'Henri Estienne (la Haye, 1735, tome I,
p. 53 1), le trait de l'épigramme est pris des Facetix Adelphinx , recueil du
Strasbourgeois Johannes Adelphus Mulichius qui fait partie d'un Margarita
Jacetiarum publié à Strasbourg en iSog : voyez, feuille N, f° 4 r", l'historiette
de collège intitulée de Indocto prelato.
* Publiés en i863, à la librairie Charpentier, par M, Roux,
4i6 L'IMPOSTEUR.
SCENE V.
ORGON, CLÉANTE.
CLÉANTE.
A votre nez, mon frère, elle se rit de vous ;
Et sans avoir dessein de vous mettre en courroux, 2G0
Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.
A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice ?
Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui
A vous faire oublier toutes choses pour lui,
Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, 265
Vous en veniez au point... ?
ORGON.
Alte-là*, mon beau-frère :
Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez.
CLÉANTE.
Je ne le connois pas, puisque vous le voulez ;
Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être
ORGON.
Mon frère, vous seriez charmé de le connoître, 270
Et vos ravissements ne prendroient point de fin.
C'est un homme qui ha ! ... un homme un homme
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, [enfin'.
1. Scène VI. (1734.)
2. Voyez, au tome I, VEtourdi^ acte III, scène iv, vers io52.
3. On est tenté d'accentuer ces mots : « un homme enfin^ ce qai signifierait
un homme ayant toute sa virilité morale, une énergie stoïque, chose du reste
qu'Orgon est peu capable d'apprécier. L'auteur de la Lettre sur la comédie
de V Imposteur , qui au moins pouvait donner fidèlement l'interprétation de Mo-
lière lui-même, lequel jouait ce rûle, nous dit (p. 536) : « Vous remarquerez,
s'il vous plaît, que d'abord l'autre, voulant exalter son Panulplie, commence à
dire que c'est un homme^ de sorte qu'il semlile qu'il aille faire un long dé-
nombrement de ses rares qualités ; et tout cela se réduit pourtant à dire une ou
deux fois : mais un homme, un homme, et à conclure un homme enfin. » Il sui-
ACTE I, SCÈNE V. 417
Et comme du fmïiier* regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son entretien ; 275
I] m'enseigne à n'avoir affection pour rien,
De toutes amitiés il détache mon âme ;
Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m'en soucierois autant que de cela^.
CLEANTE.
Les sentiments humains, mon frère, que voilà ! 280
ORGON.
Ha ! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,
Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre.
Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux,
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
Il attiroit les yeux de l'assemblée entière 285
Par l'ardeur dont au Ciel il poussoit sa prière ;
vrait de là que ces mots, loin d'être dits avec fermeté, devaient être prononcés
avec une sorte de béatitude niaise et en même temps d'embarras.
1 . Fumier. Le mot même se trouve dans un livre ascétique du siècle sui-
vant, la Pratique de Vainour envers Jésus-Christ, par saint Alphonse de Liguori,
chapitre xi, § 7 : « Le vénérable Louis Dupont (Da Ponte) avait honte de
dire à Dieu : « Seigneur, je vous aime par-dessus toutes choses, plus que les
a richesses, les honneurs, mes parents et mes amis, » parce qu'il lui semblait
dire : b Seigneur, je vous aime plus que la boue, le fumier "■ et les vers de
« terre.» ....Il est donc nécessaire^ ajoute Liguori (§ 11), pour arriver à la
parfaite union avec Dieu, de se détacher totalement des créatures; il faut en
particulier que nous renoncions à l'amour déréglé des parents. Jésus-Christ
a dit : « Celui qui vient à moi et ne hait point ses parents ne peut être
« mon disciple*. »
2. « Cela », qu'un geste traditionnel de l'acteur explique, c'est l'impercep-
tible bruit de l'ongle du pouce un moment appuyé sous l'extrémité des dents
d'en haut. Molière avait déjà dit dans V Étourdi (vers 678) :
Pour moij je m'en soucie autant que de cela.
On lit aussi dans la scène il de la Jalousie du Barbouillé (tome I, p. 26) :
a. Je me soucierois aussi peu de ton argent et de toi que de cela. »
« Certaines traductions ont, d'après un autre texte italien, « fumée » [fumo),
au lieu de « fumier » [ftnio) ; nous n'avons pu voir l'original; mais nous croyons
bien que la vraie leçon est plutôtyZ/wo, qui rappelle ce passage de l'Imitation
de Jésus-Christ (livre III, chapitre iiij fiu) : Omnia terrena arbitratur ut
stercora.
*• Saint Luc, chapitre xiv, verset 26.
Molière, iv 37
4i8 L'IMPOSTEUR.
Il faisoit des soupirs, de grands élancements,
Et baisoit humblement la terre à tous moments ;
Et lorsque je sortois, il me devançoit vite.
Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite. 290
Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit.
Et de son indigence, et de ce qu'il étoit.
Je lui faisois des dons ; mais avec modestie
Il me vouloit toujours en rendre une partie.
« C'est trop, me disoit-il, c'est trop de la moitié ; 295
Je ne mérite pas de vous faire pitié ; »
Et quand je refusois de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre.
Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer,
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. 3 o o
Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ;
Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.
Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle : 3 0 5
Il s'impute à péché la moindre bagatelle ;
Un rien presque suffit pour le scandaliser ;
Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser
D'avoir pris une puce en faisant sa prière,
Et de l'avoir tuée avec trop de colère *. 3 1 o
I. Encore peut-on dire qu'il y a ici un petit péché : c'est de s'être distrait
de sa prière pour s'occuper d'une puce. Mais que dire du scrupule de saint
Macaire, tel que le raconte la Légende dorée de Jacques de Voragine»? « Si
comme Machaire eût tué une puce qui le poingnoit, il en issit moult de sang ;
il se reprint qu'il avoit vengé sa propre iniure, et demoura six mois tout nud
au désert, et en issit tout derompu de mouches et d'autres bêtes. Et après il
reposa en paix, clair par moult de vertus. » Henri Estienne * rapporte ce trait
" C'est M. L. Moland qui nous y renvoie : voyez tout à la fin de la xviij*
Vie de VAurea legenda imprimée à Paris, en 1475, par Gering, Crancz et Fri-
burger; nous citons le français de frère Jehan de Vignay, translateur de la Lé-
gende dorée des saints publiée par Ant. Verard en 1496 (voyez f" xxxvij v°).
* Cité par M. Ed. Fournier dans la Revue des provinces, n"" du i5 novem-
bre i865, p. 325.
ACTE I, SCENE V. /I19
CLÉANTE .
Parbleu ! vous êtes fou, mon frère, que je croi.
Avec de tels discours vous moquez-vous de moi ?
Et que prétendez-vous que tout ce badinage ' . . . ?
ORGON.
Mon frère, ce discours sent le libertinage ~ :
singulier, en l'exagérant , au cliapitre xxxiv, § v, de son Apologie pour
Hérodote (tome II, p. 104 et io5 de l'édition de le Ducliat, la Haye, 1735) :
« Qui se pourra garder de rire quand il lira que saint Macaire fit sept ans
pénitence es épines et buissons pour avoir tué une puce? » — « Pour pratique
de cette vertu {cle patience) ^ dit le P. Caussin (p. 535 du livre cité ci-dessus,
p. 406, note 2), je ne demande point que vous soyez comme un saint Ma-
caire, lequel pour avoir tué un moucheron qui le piquoit, comme s'il eût com-
mis un grand acte d'impatience, s'en alla six mois durant exposer son corps
tout nud à toutes les mouches et moucherons du désert, pour se venger de
soi-même. » — Cet aveu de Tartuffe ressemble beaucoup à l'humble confession
de ser Ciappelletlo dans Boccace (r° nouvelle de la V Journée du Décaméron) :
on en peut voir l'analyse dans la seconde Lettre sur Rabelais de Voltaire
(tome XLIII, p. 479 et 480).
1. Et que prétendez-vous? Que tout ce badinage,... {1734.)
— Cette leçon change le sens, qui est : « Et comment pouvez-vous prétendre
que...? »
2. Libertinage, liberté excessive de penser ". Jadis, outre ce sens, fréquent
surtout en matière de religion, libertinage et libertin eu avaient aussi d'autres
qu'ils ont perdus également. Le P. Bouhours, après avoir dit que le mot liber-
tin « signifie d'ordinaire un homme impie, qui ne croit rien, » donne, pour cette
acception, cet exemple: Les cours des princes sont pleines de libertins, puis
ajoute [Remarques nouvelles sur la langue française , Z" édition, 1692, p. SSg) :
« Il signifie quelquefois une personne qui hait la contrainte, qui suit son incli-
nation, qui vit à sa mode, sans néanmoins s'écarter des règles de l'iionnêteté et
de la vertu. Ainsi on dira d'un homme de bien, qui ne sauroit se gêner et qui
est ennemi de tout ce qui s'appelle servitude : Il est libertin^ il nj a pas un
homme au monde plus libertin que lui. Une honnête femme dira même d'elle,
jusqu'à s'en faire honneur : Je suis née libertine. Libertin et libertine, en ces
endroits, ont un bon sens et une signification délicate. » Tallemant des Réaux
(tome VI, p. 452) l'emploie d'une façon qui l'écarté même absolument du sens
qu'il a aujourd'hui; il dit de la bohémienne Liance et des dangers auxquels
elle échappait malgré son métier : « Quoiqu'elle mène une vie libertine, per-
sonne ne lui a jamais touché le bout du doigt. »
" Bonnecorsse, dans son Lutrigot, poëme héroï-comique contre Boileau,.
ayant (au chant V, p. 46 de l'édition de Marseille, 1686) rappelé, pour y si-
gnaler Vexcès d'une sainte franchise, le vers 186 du P'' chant du Lutrin :
Abîme tout plutôt, c'est le droit de l'Eglise,
s'écrie encore dans une remarque (p. 55) : « Peut-on dire quelque chose de
plus libertin? »
420 L'IMPOSTEUR.
Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ; 3 1 5
Et comme je vous F ai plus de dix fois prêché,
Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
CLÉA?JTE*.
Voilà de vos pareils le discours ordinaire ^ :
Ils veulent que chacun ^ soit aveugle comme eux.
C'est être libertin que d'avoir de bons yeux , 3a o
Et qui n adore pas de vaines simagrées*,
N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
Allez, tous vos discours ^ ne me font point de peur :
Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon cœur.
De tous vos façonniers on n'est point les esclaves^. Sa 5
1. Une vieille copie delà tirade de Cléante (vers 318-407), tirade « que Mo-
lière, dit M. Cousin, ajouta en 1669, pour bien expliquer sa pensée, et qui d'abord
courut en manuscrit tout Paris, » se trouve à la BibliotLèque nationale. Por-
tefeuilles Vallant, volume XIII, feuillets 214 et 2i5 {ancieanement Résidu Saint-
Germain, paquet 4, n" 6) ; elle porte en tête : Fragment du Tartufe, et ne
donne pas le nom des personnages de la scène; nous en indiquons les variantes;
presque toutes, les plus importautes, out été déjà signalées par M. Cousin : voyez
l'article qu'il a inséré dans le Journal des Savants de novembre l844> p. 65^ et
658. Molière n'avait pas attendu à 1669 pour bien expliquer sa pensée : voyez
le second alinéa du premier Placet (1664), et ci-après la Lettre sur la comédie
de l'Imposteur (1667), p. 536, 3° alinéa. Mais la copie semble bien reproduire
plutôt le texte de 1669 qu'un autre antérieur; car il est probable, d'après la
même Lettre sur la comédie de l'Imposteur, qu'en 1669 Molière transporta
dans ce discours de Cléante à Orgon un passage (vers 332 et suivants), que
donne la copie, et qui en 1667 était déjà danslaboucliede Cléante, mais adressé,
vers la fin de la première scène, à Mme Pernelle; le poète avait d'abord jugé à
propos d'aller, dès cette première scène, « au-devant des jugements malicieux
ou libertins qui voudroient induire de l'aventure qui fait le sujet de cette pièce
qu'il n'y a point ou fort peu de véritables gens de bien, en témoignant par
ce dénombrement (de six ou sept exemples de la véritable vertu) que le nombre
en est grand en soi, voire très-grand, si on le compare à celui des fieffés bigots, »
etc. : voyez ci-après la Lettre, p. 533 , et ci-dessus, p. 405» note I.
2. Ce vers est précédé, au haut de la copie Vallant, à deux ou trois lignes
de distance, du vers 3l7, fin du couplet d'Orgon.
3. Ils veulent qu'un chacun. (Copie f^allant.)
4- Et qui n'adore point de fausses simagrées. [Ibidem.)
5. Tous ces discours. [Ibidem.)
6. On n'est pas à ce point dominé par eux. Auger n'entre pas bien, ce nous
semble, daas la pensée de l'auteur quand il dit que ce mot esclaves, au lieu
duquel il voudrait dupes, « est une des plus grandes impropriétés causées par la
tyrannie de la rime. »
ACTE I, SCENE V. 421
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves ;
Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit*
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit",
Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace,
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace^. 3 3o
Hé quoi ? vous ne ferez nulle distinction
Entre l'hypocrisie et la dévotion?
Vous les voulez traiter d'un semblable langage.
Et rendre même honneur au masque qu'au visage,
Egaler l'artifice à la sincérité, 335
Confondre l'apparence avec la vérité.
Estimer le fantôme autant que la personne.
Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne ?
Les hommes la plupart sont étrangement faits !
Dans la juste nature on ne les voit jamais '*; 340
La raison a pour eux des bornes trop petites ^ ;
En chaque caractère ils passent ses limites ® ;
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère. 345
ORGON.
Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère ;
Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;
Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes ;
1. Qu'où Vhonneur les conduit, c'est-à-dire : que sur ce chemin de l'iionnecr
qu'ils suivent.
2. Les vrais braves soient ceux qui mènent plus de bruit.
{Copie F' allant.)
3. Ne sont pas ceux aussi qui font plus de grimace,
[Ibidem.')
— L'édition originale porte, par erreur, grimaces au pluriel.
4. Dans la juste nature ils ne restent jamais.
[Copie Fallant.)
5. De bornes trop petites. [Ibidem.)
6. Les limites. [Ibidem.)
f^11 L'IMPOSTEUR.
Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes*.
CLÉA^TE.
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré.
Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
Du faux avec le vrai faire la différence.
Et comme je ne vois nul genre de héros 355
Qui soient plus à priser"" que les parfaits dévots,
Aucune chose au monde et plus noble et plus belle
Que la sainte ferveur d'un véritable zèle,
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux, 36o
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place ',
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément et se joue à leur gré
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré,
Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, 36 5
Font de dévotion métier et marchandise,
Et veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés*,
Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune
Par le chemin du Ciel courir à leur fortune, 370
Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour^,
Et prêchent la retraite au milieu de la cour,
I, Pour toute réplique d'Orgon, on lit ce seul vers dans la copie de la Bi-
bliothèque nationale :
Vous êtes plus savant tout seul que tous les hommes.
a. Qui soit plus à priser. (171 8.)
3. Dévots de place, comme on disait valet de place, et comme on dit en-
core voiture de place. « Au moyen âge et dans le dix-septième siècle encore,
les domestiques allaient sur les places publiques attendre qu'on vînt engager
leurs services. Les dévots de place, comme les valets de place, sont donc ceux
qui s'affichent à tous les regards. » {Note de M. Ch, Louandre.)
4. A prix de faux clins d'yeux et d'hélas affectés. (Copie Vallant.)
5. Sans doute, comme l'entend Auger : qui ont chaque jour quelque nou-
velle faveur à demander, qui demandent toujours.
ACTE I, SCÈNE V. 4a3
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices*,
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,
Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment 375
De l'intérêt du Ciel leur fier" ressentiment.
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère.
Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère,
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré. 3 80
De ce faux caractère on en voit trop paroître ;
INIais les dévots de cœur sont aisés à connoître.
Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux^ :
Regardez Ariston, regardez Périandre, 38 5
Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ;
Ce titre par aucun ne leur est débattu * ;
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ;
On ne voit point en eux ce faste insupportable ^,
Et leur dévotion est humaine, est traitable ^; 390
Ils ne censurent point toutes nos actions :
Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ;
Et laissant la fierté des paroles aux autres.
C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres''.
I. Leur zèle avec leur vice. (Copie Fallant.) Et par suite, à la fia du vers
suivant : Pleins d'artijice.
1. Fier^ féroce, cruel. Corneille, dans sa traduction de VOffice de la
sainte Fierge (1670, tome IX, p. 169, vers 27), a dit : « les haines les plus
fières. » Voyez le vers 54i de VÉtourdi, tome I, p. 140, et la note 4 de cette
dernière page.
3. D'exemple glorieux. [Copie F'allant.)
4. Contesté. « Personne ne débat que le vice ne soit à éviter et à haïr sur
toutes choses. » (Charron, cité par M. Littré, de la Sagesse, livre II, cha-
pitre m, § i5, édition in- 12 de Paris, l654, p. 298.)
5. Ils ne sont point du tout fanfarons de vertu ;
On ne voit point entre eux ce faste insupportable.
(Copie l'allant,')
6. Est humaine et traitable. (Copie Fallant et 1784.)
7. Qu'ils censurent les nôtres. [Copie F'allant.)
4^4 L'IMPOSTEUR.
L'apparence du mal a chez eux peu d'appui ', 395
Et leur âme est portée à juger bien d'autrui.
Point de cabale en eux^, point d'intrigues à suivre;
On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre';
Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement ;
Ils attachent leur haine au péché seulement, 400
Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême,
Les intérêts du Ciel plus qu'il ne veut lui-même *.
Voilà mes gens, voilà comme il en faut user.
Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer.
Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle : 40 5
C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ;
Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
ORGON.
Monsieur mon cher beau-frère, avez- vous tout dit?
CLÉANTE.
Oui.
ORGON.
Je suis votre valet, (il veut s'en aller*.)
CLÉANTE.
De grâce, un mot, mon frère.
Laissons là ce discours. Vous savez que Valère 410
Pour être votre gendre a parole de vous ?
ORGON.
Oui.
I . Trouve chez eux peu de crédit, ils sont peu disposés à appuyer ceux qui
tournent en mal toutes les apparences.
î2. Cet hémistiche, dit Auger, « doit signifier : Entre eux point de cabale,
ou bien, point d'esprit de cabale en eux. » On se décidera sans doute pour ce
dernier sens.
3. Ces quatre vers (SgS-SgS) ne sont pas dans la copie de la Bibliothèque
nationale.
4' Les intérêts du Ciel au delà de lui-même.
[Copie Fallant.)
5. Il s^ en veut aller. (1682.) — L'édition de 1784 supprime les mots:
« Il veut s'en aller, » et met avant le vers 409 : « Oegon s'en allant, »
ACTE I, SCÈNE V. 4^5
CLÉANTE.
Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
ORGON.
Il est vrai.
CLÉANTE.
Pourquoi donc en différer la fête ?
ORGON. I
Je ne sais.
^ CLÉANTE.
Auriez-vous autre pensée en tête ?
ORGON.
Peut-être.
CLEANTE.
Vous voulez manquer à votre foi ? 4 1 5
ORGON.
Je ne dis pas cela.
CLÉANTE.
Nul obstacle, je croi,
Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses.
ORGON.
Selon.
CLÉANTE.
Pour dire un mot faut- il tant de finesses ?
Val ère sur ce point me fait vous visiter.
ORGON.
Le Gel en soit loué !
CLÉANTE.
Mais que lui reporter ? 420
ORGON.
Tout ce qu'il vous plaira .
CLÉANTE.
Mais il est nécessaire
De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?
426 L'IMPOSTEUR.
ORGON.
De faire
Ce que le Ciel voudra.
CLÉANTE.
Mais parlons tout de bon.
Valère a votre foi : la tiendrez- vous, ou non ?
ORGON.
Adieu.
CLÉANTE ^ .
Pour son amour je crains une disgrâce, 425
Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe.
1. CuÉAXTE, seul, (1734-)
FIN DU PBEMIER ACTE.
ACTE II, SCENE I. 427
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ORGON, MARIANE.
ORGON.
Mariane.
MARIANE.
Mon père.
ORGON.
Approchez, j'ai de quoi
Vous parler en secret.
MARIANE.
Que cherchez-vous?
ORGON. Il regarde dans un petit cabinet.
Je voi ^
Si quelqu'un n'est point là qui pourroit nous entendre;
Car ce petit endroit est propre pour surprendre^. 430
Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous
Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
Et de tout temps aussi vous m'avez été chère.
MARIANE.
Je suis fort redevable à cet amour de père.
1. MARIANE, à Orgon qui regarde dans un cabinet.
Que cherchez-vous?
ORGON.
Je vol. (1734.)
2. C'est de ce petit endroit qu'au IIP acte Damis entendra la déclaration
d'amour faite par Tartuffe à Elmire. Il était bon que nous fussions instruits
d'avance de cette particularité...; et Orgon ne pouvait nous en informer
d'une manière plus naturelle. {Note d'Auger.)
4a8 L'IMPOSTEUR.
ORGON.
C'est fort bien dit, ma fille; et pour le mériter, 435
Vous devez n'avoir soin que de me contenter.
M ARIANE.
C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
ORGON.
Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte?
MARIANE.
Qui, moi?
ORGON.
Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
M ARIANE.
Hélas! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez. 440
ORGON.
C'est parler* sagement. Dites-moi donc, ma fille,
Qu'en toute sa personne un haut mérite brille.
Qu'il touche votre cœur, et qu'il vous seroit doux
De le voir par mon choix devenir votre époux.
Eh?
(Mariane se recule avec surprise 2.)
M ARIANE.
Eh?
ORGON.
Qu'est-ce?
MARIANE.
Plaît-il?
ORGON.
Quoi?
1. SCÈNE II.
ORGOIf, MARIANE, DOKINE,
entrant doucement et se tenant derrière Orgon , sans être vue,
ORGON.
C'est parler, etc. (1734.)
2. Ce jeu de scène n'est pas dans l'édition de 1734.
ACTE II, SCENE I. 429
MARIANE.
Me suis-je méprise? 445
ORGON.
Comment?
MARIANE.
Qui voulez- vous, mon père, que je dise
Qui me touche le cœur, et qu'il me seroit doux
De voir par votre choix devenir mon époux * ?
ORGON.
Tartuffe.
MARIANE.
Il n'en est rien, mon père, je vous jure.
Pourquoi me faire dire une telle imposture? 450
OUGON.
Mais je veux que cela soit une vérité;
Et c'est assez pour vous que je Taie arrêté.
MARIANE.
Quoi ? vous voulez, mon père ... ?
ORGON.
Oui, je prétends, ma fille,
I, Il se pourrait qu'on ne vît pas très-nettement d'abord la construction de
cette phrase. Le premier mot, l'interrogatif Qui, joue, comme régime de dire,
le même rôle que joue le relatif régime que dans ces « propositions jointes
ensemble au moyen d'un que régime, combiné, par une sorte de pléonasme,
avec un qui sujet » : voyez l'Introduction grammaticale du Lexique de Mme
de Sévignè j p. xxiii-xxv, et particulièrement la remarque au bas de la page
X2UV. Ce tour, si fréquent au dix-septième siècle, comporte aussi bien un in-
terrogatif régime qu'un relatif régime, et on pourrait toujours grammaticale-
ment substituer l'un à l'autre; on peut être amené, par exemple, à dire, avec
un interrogatif : Quel mal dit-il qui le possède? comme Molière a dit, avec
un relatif (au vers 583 de V Ecole des femmes') :
.... Pour guérir du mal qu'il dit qui le possède;
et réciproquement, avec un relatif : Celui que je prétends qui sollicite pour
rnoif comme il a dit avec un interrogatif (dans la scène I de l'acte I du Mi-
santhrope) :
Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?
Au reste, ces trois vers (446-448), dont la marche un peu incertaine répond à
la surprise et à l'embarras de Mariane, n'offrent, quant au sens, aucune dif-
ficulté ; ils équivalent à : Qui voulez-vous que je dise être celui qui me touche
le cœur^ et qu'il me serait doux de voir devenir mon époux?
43o L'IMPOSTEUR.
Unir par votre hymen Tartuffe à ma famille.
Il sera votre époux, j'ai résolu cela; 4 55
Et comme sur vos vœux je —
SCENE IL
DORINE, ORGON, MARIANE.
ORGON.
Que faites-vous là*?
La curiosité qui vous presse est bien forte,
Mamie, à nous venir écouter de la sorte.
DORINE.
Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part
De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard*; 460
Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle.
Et j'ai traité cela de pure bagatelle.
ORGON.
Quoi donc? la chose est-elle incroyable?
DORINE.
A tel point,
Que vous-même, Monsieur, je ne vous en crois point.
ORGON.
Je sais bien le moyen de vous le faire croire. 465
DORINE.
Oui, oui, VOUS nous contez une plaisante histoire.
1. Et, comme sur vos vœux je....
(apercevant Dorine.)
Que faites-vous là? (1734.)
2. 17» hruie qui part d'un coup de hasard Dorine veut dire apparem-
ment, un bruit fondé sur quelque méprise, quelque malentendu, effet du ha-
sard. {Note d'Auger.) Nous croyons plutôt qu'il faut expliquer ainsi ces mots :
Je ne sais si l'origine de ce bruit est une conjecture, ou, moins encore, quelque
parole lancée tout à fait au hasard.
ACTE II, SCÈNE II. 43i
ORGON.
Je conte justement ce qu'on verra dans peu.
DORINE.
Chansons !
ORGON.
Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.
DORINE.
Allez, ne croyez point à Monsieur votre père :
Il raille.
ORGON.
Je vous dis —
DORINE.
Non, vous avez beau faire, 470
On ne vous croira point.
ORGON.
A la fin mon courroux....
DORINE.
Hé bien ! on vous croit donc, et c'est tant pis pour vous.
Quoi? se peut-il. Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage
Et cette large barbe au milieu du visage,
Vous soyez assez fou pour vouloir...?
ORGON.
Écoutez : 475
Vous avez pris céans certaines privautés
Qui ne me plaisent point; je vous le dis, mamie.
DORINE.
Parlons sans nous fâcher. Monsieur, je vous supplie.
Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot ?
Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot : 480
Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.
Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
A quel sujet aller, avec tout votre bien,
Choisir un gendre gueux?...
ORGON.
Taisez-vous. S'il n'a rien,
432 L'IMPOSTEUR.
Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. 485
Sa misère est sans doute une honnête misère ;
Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever,
Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver
Par son trop peu de soin des choses temporelles,
Et sa puissante attache* aux choses éternelles^. 490
Mais mon secours pourra lui donner les moyens
De sortir d'emban-as et rentrer dans ses biens :
Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme;
Et tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.
DORINE.
Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanité, 495
Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence
Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
Et l'humble procédé de la dévotion
Souffre mal les éclats de cette ambition. 5oo
A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous blesse :
Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui,
D'une fille comme elle un homme comme lui?
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances, 5o5
Et de cette union prévoir les conséquences?
Sachez que d'une fille on risque la vertu.
Lorsque dans son hymen son goût est combattu,
Que le dessein d'y vivre en honnête personne
1 . Aimé-Martin rappelle que Racine a encore employé ce mot, dans le
sens à^ attachement^ au vers 908 d'Achalie (1691) :
D'ailleurs pour cet enfant leur attache est visible
2. Quelque cliose d'approchant était dit, lors de la représentation de 1667,
par Orgon à Cléante, dans la scène v du I" acte : voyez la Lettre sur la
comédie de l'Imposteur, p. 536. C'est aussi dans une autre scène, la 111° du
IV' acte (toujours d'après la Lettre, ci-après, p. 545 et 546, mais l'auteur ici
paraît moins sûr de son souvenir), que se trouvait d'aiiord ce qu'Orgon va dire
de la noblesse de Tartuffe, et c'est par Cléante qu'était faite la réplique de
Dorine sur ce point (vers 495-5oi).
ACTE II, SCENE II. /,33
Dépend des qualités du mari qu'on lui donne, 5io
Et que ceux dont partout on montre au doigt le front
Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont.
Il est bien difficile enfin d'être fidèle
A de certains maris faits d'un certain modèle * ;
Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait 5 1 5
Est responsable au Ciel des fautes qu'elle fait.
Songez à quels périls votre dessein vous livre.
ORGON.
Je vous dis qu'il me faut appiendre d'elle à vivre.
DORINE.
Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.
ORGON.
Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons: 5a o
Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père.
J'avois donné pour vous ma parole à Valère ;
Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin,
Je le soupçonne encor d'être un peu libertin * :
Je ne remarque point qu'il hante les églises. Sa 5
DORINE.
Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises,
Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus?
ORGON.
Je ne demande pas votre avis là-dessus.
Enfin avec le Ciel l'autre est le mieux du monde,
Et c'est une richesse à nulle autre seconde. 53o
Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
I. Les actrices qui, en disant ces deux vers, regardent Orgon de la tête aux
pieds, avec une grimace de mépris, font une insolence gratuite qui n'est ni
dans l'intention de l'auteur ni dans l'esprit du rôle. Dorine prend beaucoup de
libertés avec son maître, elle lui parle même impertinemment; mais elle lui
est attachée, et elle n'a pour lui ni dédain ni dégoût. {IVote d'Auger, i8ai.)
Cette mauvaise tradition s'est, à ce qu'il paraît, longtemps perpétuée; Cailhava
(p. 17a et 173) la constatait en 1802; il relève justement ce qu'il y a de ré-
voltant à traiter ainsi Orgon en présence de sa fille.
a. Voyez ci-dessus, p. 419» note 2.
Molière, iv 28
434 L'IMPOSTEUR.
Il sera tout confit* en douceurs et plaisirs.
Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles;
A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez, 5^5
Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
DORINE.
Elle? elle n'en fera qu'un sot^, je vous assure.
ORGON.
Ouais ! quels discours !
DORINE.
Je dis qu'il en a l'encolure,
Et que son ascendant^, Monsieur, l'emportera
Sur toute la vertu que votre fille aura. 540
ORGON.
Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire,
Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire.
DORINE.
Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intérêt.
(Elle l'interrompt toujours au moment qu'il se retourne pour parler à sa fille*.)
ORGON.
C'est prendre trop de soin : taisez-vous, s'il vous plaît.
DORINE.
Si l'on ne vous aimoit
ORGON.
Je ne veux pas qu'on m'aime.
DORINE.
Et je veux vous aimer. Monsieur, malgré vous-même.
ORGON.
Ah!
DORINE.
Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir
1. Et sera tout confit. (1674, 82, 1734.)
2. Voyez au vers 448 de Sganarslle^ tome II, p. 200, et note l.
3. Voyez au vers 1099 '^^ l'École des maris, tome II, p. 434» et note I
4. Cette indication manque dans l'édition de 1734.
ACTE II, SCENE II. 435
Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.
OUGON.
Vous ne vous tairez point?
DORINE.
C'est une conscience
Que de vous laisser faire une telle alliance. 5 5o
ORGON.
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés...?
DORINE.
Ah! vous êtes dévot, et vous vous emportez?
ORGON ^.
Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises,
Et tout résolument je veux que tu te taises.
DORINE.
Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins. 5 55
ORGON.
Pense, si tu le veux; mais applique tes soins
(Se retournant vers sa fiUe^.)
A ne m'en point parler, ou... : suffit. Comme sage^,
J'ai pesé mûrement toutes choses.
DORINE*.
J'v^nrage
De ne pouvoir parler.
(Elle se tait lorsqu'il tourne la tête ^.)
1. Cailhava (1802) donnant de grands éloges à l'acteur d'alors, relève ici
un jeu de scène, une pause qui doit être de tradition : « Le reproche l'a
vivement frappé; il s'est recueilli un instant, et par là il a motivé sa sortie
précipitée, lorsque, poussé à bout par la soubrette et craignant de s'emporter
encore, il s'écrie (ci-après, vers 58o et 58 1) :
Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
Avec qui sans péché je ne saurois plus vivre. »
2. A sa fille. (1734.)
3. Comme père sage, en Lomme sage.
4- DoRiNE, a pari. (1734.)
5. Cette indication manque dans l'édition de 1734.
436 L'IMPOSTEUR.
OUGON.
Sans être damoiseau,
Tartuffe est fait de sorte....
dorine'.
Oui, c'est un beau museau.
ORGON.
Que quand tu n'aurois même aucune sympathie
Pour tous les autres dons
(Il se tourne devant elle, et la regarde les bras croisés.)
DORINE.
La voilà bien lotie !
Si j'étois * en sa place, un homme assurément
Ne m'épouseroit pas de force impunément;
Et je lui ferois voir bientôt après la fête 56 5
Qu'une femme a toujours une vengeance prête.
ORGON '.
Donc de ce que je dis on ne fera nul cas?
DORINE.
De quoi vous plaignez-vous? Je ne vous parle pas.
ORGON.
Qu'est-ce que tu ( is donc?
DORINE.
Je me parle à moi-même.
ORGON.
Fort bien. Pour châtier son insolence extrême, 570
Il faut que je lui donne un réveils de ma main.
(Il se met en posture de lui dimner un souffleti et Dorine, à chaque coup
d'oeil qu'il jette, se tient droite sans parler.)
Ma fille, vous devez approuver mon dessein....
1. Dorine, à part. (1734.)
2. Pour tous les autres dons.,..
DORINE, à part.
La voilà bien lotie!
[Or£on se tourne du côté Je Dorine ; et, les bras croisés, ^écoute et la regarde
en face!)
Si j'étois, etc. (Ibidem,)
3. Orgos, à Dorine. {^Ibidem.)
ACTE II, SCENE II. 487
Croire que le mari.... que j'ai su vous élire....
Que ne* te parles-tu?
DORINE.
Je n'ai rien à me dire.
ORGON.
Encore un petit mot.
DORINE.
Il ne me plaît pas, moi^. 575
ORGON.
Certes, je t'y guettois.
DORINE.
Quelque sotte, ma foi !
ORGON. ^i
Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance.
Et montrer pour mon choix entière déférence.
DORINE, en s'enfuyant.
Je me moquerois' fort de prendre un tel époux.
(Il lui veut donner un soufflet et la manque.)
ORGON *.
Vous avez là, ma fille, une peste avec vous, 5 80
Avec qui sans péché je ne saurois plus vivre.
Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre :
1. ORGON.
Fort bien. {^A part.) Pour cbâtierj etc.
([l se met en posture de donner un soufflet à Dorine; et^ a chaque mot qu''il
dit à sa Jllley il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient droite sans
parler.)
Ma fille, etc.
[A Dorine.)
Que ne, etc. (1734.)
2. 11 ne semble pas que moi soit mis ici pour à moi ; il est plutôt pour
quant à moi. Comme le remarque Auger, cette phnise de refus, ce tour se re-
trouve dans le Misanthrope (acte IV, scène m), et dans le Médecin malgré lui
(scène 11)3 où Molière « n'était pas contraint par la mesure. »
3. C'est-à-dire, je me garderais, comme d'une chose ridicule. Se moquer est
employé tout à fait de même dans V Ai.' are (acte I, scène v), et d'une ma-
nière analogue ci-dessus, p. i32, où la note est à modifier d'après l'explicatiou
que nous donnons ici.
4. Orgon, après avoir manqué de donner un soufjlet à Dorine, (1734 )
438 L'IMPOSTEUR.
Ses discours insolents m'ont mis Tesprit en feu,
Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu*.
SCENE III.
DORINE, IMARIANE'.
DORINE.
Avez- vous donc perdu, dites-moi, la parole, 58 5
Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rôle?
Souffrir qu'on vous propose un projet insensé,
Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé !
MAKIANE.
Contre un père absolu que veux-tu que je fasse?
DORINE.
Ce qu'il faut pour parer une telle menace. Sgo
MARIANE.
Quoi?
DORINE.
Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui,
Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui,
Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaiie,
r. Molière a recommencé toute cette scène dans le Malade imaginaire
{voyez la V^ de l'acte P^). Le fond est exactement le même et les détails ne
diffèrent qu'en ce qui regarde l'état des personnages. Argan , ne consultant
que son intérêt de malade, veut donner un médecin pour mari à Angélique,
comme Orgon, n'écoutant que ses préventions dévotes, prétend que Mariane
épouse ce saint homme de Tartuffe. Toinette, servante attachée et familière
comme Dorine, combat comme elle la résolution de son maître, d'abord en
feignant de n'y pas croire, ensuite en faisant ressortir ce qu'elle a de ridicule.
La colère des deux pères est toute semblable; chacun d'eux veut frapj)er l'im-
pertinente servante qui le contrarie ; et Toinette dit à Argan : « Doucement...,
vous ne songez pas que vous êtes malade, » de même que Dorine dit à Orgon :
Ah ! vous êtes dévot et vous vous emportez !
(jYote d'Auger.)
2, Mariane, Dorine. (1734.)
ACTE II, SCENE III. 439
C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire,
Et que si son Tartuffe est pour lui si charmant, 595
Il le peut épouser sans nul empêchement*.
MARIANE.
Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire.
Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.
DORINE.
Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas :
L'aimez-vous, je vous prie, ou ne Taimez-vous pas? 600
MARIANE.
Ah! qu'envers mon amour ton injustice est grande,
Dorine ! me dois-tu faire cette demande ?
T'ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur,
Et sais-tu pas pour lui jusqu'où va mon ardeur?
DORINE.
Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche, 60 5
Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche?
MARIANE.
Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter,
Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.
DORINE.
Enfin, vous l'aimez donc?
MARIANE.
Oui, d'une ardeur extrême.
DORINE.
Et selon l'apparence il vous aime de même? 610
MARIANE.
Je le crois.
I. Cette saillie plaisante se tiouve dans une comédie de Claveret intitulée
VÉcuyer ou les Faux nobles mis au billon. Fanchon dit à son père Aronte,
qui veut lui donner pour mari Clidamor, qu'elle n'aime pas {acte III^ scène i) :
S'il vous semble si beau, vous pouvez l'épouser.
[Noie d'Auger.)
— Mais cette pièce de Claveret, qui ne paraît pas avoir été jouée, a un achevé
d'imprimer du 28 avril i665.
440 L'IMPOSTEUR.
DORINE.
Et tous deux brûlez également
De vous voir mariés ensemble?
MARI ANE.
Assurément.
DORINE.
Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?
M ARIANE.
De me donner la mort si l'on me violente.
DORINE.
Fort bien : c'est un recours où je ne songeois pas; 6 1 5
Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras ;
Le remède sans doute est merveilleux. J'enrage
Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage.
MARIANE.
Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens. 620
DORINE.
Je ne compatis point à qui dit des sornettes
Et dans l'occasion mollit comme vous faites.
MARIANE.
Mais que veux-tu? si j'ai de la timidité '.
DORINE.
Mais l'amour dans un cœur veut de la fermeté.
MARIANE.
Mais n'en gardé-je pas^ pour les feux de Valère? 6^5
Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père?
1 . L'édition de 1734 fait de la fin de ce vers une réticence :
Mais que veux-tu? Si j'ai de la timidité,...
— L'édition de 1778 est conforme à notre texte.
2. Mais n'en gardai-je pas (1674, 82, 1734),
selon i'orthograplie la plus usitée du temps.
Mais n'en gardé-je point. (1773.)
ACTE II, SCÈNE III. 441
DORINE.
Mais quoi? si votre père est un bourru* fieffé,
Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé
Et manque à l'union qu'il avoit arrêtée,
La faute à votre amant doit-elle être imputée? 6 3o
MARIANE.
Mais par un haut refus et d'éclatants mépris
Ferai-je dans mon choix voir un cœur trop épris?
Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille.
De la pudeur du sexe et du devoir de fille?
Et veux-tu que mes feux par le monde étalés...? 63 5
DORINE.
Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
Etre à Monsieur Tartuffe ; et j'aurois, quand j'y pense.
Tort de vous détourner d'une telle alliance.
Quelle raison aurois-je à combattre vos vœux?
Le parti de soi-même est fort avantageux. 640
Monsieur Tartuffe ! oh! oh ! n'est-ce rien qu'on propose?
Certes Monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
N'est pas un homme, non, qui se mouche du pié *,
Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié.
Tout le monde déjà de gloire le couronne ; 645
1. Le sens de bourru dans le Dictionnaire de l'Académie (1694) n'est pas
« (homme) d'humeur brusque et chagrine, » mais « fantasque, bizarre, extra-
vagant. »
2. N'est pas un homme de peu, est un homme de mérite, un homme consi-
dérable. « Moi, s'écrie le docteur Thésaurus dans la Comédie des proverbes "■,
qui avois.... une fille belle comme le jour, que nous gardions à un homme qui
ne se mouche pas du pied, qui m'eût servi de bâton de vieillesse et d'appui à
ma maison. « M. Littré explique ainsi cette étrange figure: « Un des tours fa-
miliers aux anciens saltimbanques consistait à saisir le pied à deux mains et
à se le passer vivement sous le nez. De là cette façon de parler triviale, pour
dire un homme grave, digne, considérable. » Il faut ajouter, croyons-nous,
ac un homme entendu, » et cette addition suffirait pour nous laisser quelque
doute sur l'explication de M. Littré. Oudin (1640) donne pour équivalent :
Jl n'est pas ignorant, il est habile homme.
" Acte I, scène vr. Cette pièce d'Adrien de Montluc, composée, à ce qu'on
croit, en 1616, fut imprimée en i633.
442 L'IMPOSTEUR.
Il est noble chez lui*, bien fait de sa personne;
Il a roreille rouge et le teint bien fleuri :
Vous vivrez trop contente avec un tel mari.
BI ARIANE.
Mon Dieu ! . . .
DORINE.
Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme !
MARI ANE.
Ha! cesse, je te prie, un semblable discours,
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.
DORINE.
Non, il faut qu'une fille obéisse à son père,
Voulùt-il lui donner un singe pour époux. 65 5
Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous?
Vous irez par le coche en sa petite ville,
Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile.
Et vous vous plairez fort à les entretenir.
D'abord chez le beau monde on vous fera venir; 660
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
Madame la baillive et Madame l'élue ^,
Qui d'un siège pliant^ vous feront honorer.
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
Le bal et la grand'bande *, à savoir, deux musettes, 665
Et parfois Fagotin et les marionnettes ',
Si pourtant votre époux....
1. 11 l'est, passe pour tel en sa petite ville.
2. Les élus étaient des magistrats royaux (mais que, dans l'orïgme, des
commissaires des états généraux choisissaient au nom de ceux-ci) chargés de
juger en première instance seulement les contestations relatives à l'assiette de
diverses impositions.
3. Molière, pour désigner ce siège qui se plie en deux , sans bras ni dos-
sier, emploie aussi pliant substantivement : voyez Z)o/«/ua«, acte IV, scène m.
4. La grand'bande des musiciens, le grand orchestre de l'endroit.
5. Le premier Fagotin paraît avoir été le singe savant et bizarrement accou-
ACTE II, SCENE III. 443
MARI ANE.
Ah ! tu me fais mourir.
De tes conseils plutôt songe à me secourir.
DORINE.
Je suis votre servante.
MARI ANE.
Eh! Dorine, de grâce....
DORINE.
Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe. 670
MARIANE.
Ma pauvre fille !
DORINE.
Non.
MARIANE.
Si mes vœux déclarés....
DORINE.
Point : Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
MARIANE.
Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée :
Fais-moi....
DORINE.
Non, vous serez, ma foi ! tartuffiée *.
tré qui, vers le milieu du dix-septièrae siècle, amusait la foule à la porte de
Brioché, le joueur de marionnettes : voyez V Histoire des marionnettes en Eu-
rope de M. Charles Magnin, p. 1 35- 187, et les Variétés historiques et litté-
raires de M. Edouard Fournier, tome T, p. 283 et 284. D'autres singes montrés
dans les foires furent décorés de ce nom devenu fameux. C'est celui que porte,
chez la Fontaine, le Singe appelé pour une représentation de gala à la cour du
roi Lion :
L'écrit portoit
Qu'un mois durant le Roi tiendroit
Cour plénière, dont Touverlure
Devoit être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fiigotin.
(Fable vu du livre VII, composée en 1674, vers 7-II.)
I. « Ce mot, dit Auger,... est très-licureiisement forgé. Il faut que, dans sa
précision, il ait bien de l'énergie, puisqu'il semble enchérir sur ces mots déjà
très-forts par lesquels Dorine vient d'exprimer la même pensée. » Quelques au-
444 L'IMPOSTEUR.
M ARIANE.
Hé bien! puisque mon sort ne sauroit t' émouvoir, 675
Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
C'est de lui que mon cœur empruntera de l'aide,
Et je sais de mes maux l'infaillible remède.
(Elle veut s'en aller.)
DORINE.
Hé! là, là, revenez. Je quitte mon courroux.
Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous. 680
MARIANE.
Vois-tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre.
Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire.
DORINE.
Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
Empêcher Mais voici Valère, votre amant.
SCENE IV.
VALÈRE, MARIANE, DORINE.
VALÈRE.
On vient de débiter. Madame, une nouvelle 68 5
Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle.
MARIANE.
Quoi?
VALÈRE.
Que VOUS épousez Tartuffe * .
très verbes ont été plaisamment dérivés de noms propres par Molière : voyez
tome I, p. 226, note 5.
I. Callhava (p. i^S), après nous avoir appris que le Valère de son temps
(1802) « avait l'air déjà courroucé en entrant sur la scène, » prend soin de
rappeler que « Grandval s'annonçait au contraire en riant, et disait (ces trois
premiers vers) du ton le plus dissuadé d'avance. Que l'on se figure à quel
point le spectateur, instruit des projets d'Orgon, s'amusait et de la sécurité
de l'amant, et de la surprise qui devait lui succéder. » Cette dernière inter-
ACTE II, SCENE IV. 445
MARI ANE.
Il est certain
Que mon père s'est mis en tête ce dessein.
VALÈRE.
Votre père, Madame
MARIANE.
A changé de visée :
La chose vient par lui de m' être proposée. 690
VALÈRE.
Quoi? sérieusement?
MARIANE.
Oui, sérieusement.
Il s'est pour cet hymen déclaré hautement.
VALÈRE.
Et quel est le dessein où votre âme s'arrête.
Madame ?
MARIANE.
Je ne sais.
VALÈRE.
La réponse est honnête.
Vous ne savez?
MARIANE.
Non.
VALÈRE.
Non?
MARIANE.
Que me conseillez-vous? 695
VALÈRE.
Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.
prétadon, que devait déjà suggérer le premier hémistiche du vers 691, est
ainsi justifiée par Aimé-Martin : « Si Valère entrait d'un air chagrin ou cour-
roucé, Mariane serait satisfaite, et il n'y aurait plus de motif de querelle.
Valère, en répétant avec légèreté la nouvelle qu'il vient d'apprendre, blesse le
cœur de Mariane. La susceptibilité de celle-ci est aussi naturelle que l'incré-
dulité de Valère. »
446 L'IMPOSTEUR.
M ARIANE.
Vous me ]e conseillez?
VALÈRE.
Oui.
M ARIANE.
Tout de bon?
VALÈRE.
Sans doute :
Le choix est glorieux, et vaut bien qu'on l'écoute.
MARIANE.
Hé bien! c'est un conseil, Monsieur, que je reçois.
VALÈRE.
Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois. 700
MARIANE.
Pas plus qu'à le donner en a souffert votre âme.
VALÈRE.
INIoi, je vous l'ai donné pour vous plaire, Madame.
MARIANE.
Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.
DORINE*.
Voyons ce qui pourra de ceci réussir*.
VALÈRE.
C'est donc ainsi qu'on aime? Et c'étoit tromperie 705
Quand vous —
MARIANE.
Ne parlons point de cela, je vous prie.
Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter
Celui que pour époux on me veut présenter :
Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire. 710
1. DoRiNEj se retirant dans le fond du théâtre. (i734-)
2. Voyons ce qui va sortir de là, commeut va tourner, où en pourra bien
venir l'entretien; réussir a été employé de même au vers 747 des Fâcheux :
« Quoi qu'il en réussisse. »
ACTE II, SCENE IV. 447
VALÈRE.
Ne vous excusez point sur mes intentions.
Vous aviez pris déjà vos résolutions;
Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole
Pour vous autoriser à manquer de parole.
M ARIANE.
II est vrai, c'est bien dit.
VALÈRE.
Sans doute ; et votre cœur 7 i 5
N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur.
BI ARIANE.
Hélas! permis à vous d'avoir cette pensée.
VALÈRE.
Oui, oui, permis à moi; mais mon âme offensée
Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ;
Et je sais où porter et mes vœux et ma main. 720
M ARIANE.
Ah! je n'en doute point; et les ardeurs qu'excite
Le mérite —
VALÈRE.
Mon Dieu, laissons là le mérite^ :
J'en ai fort peu sans doute, et vous en faites foi.
Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi,
Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte, 725
Consentira sans honte à réparer ma perte.
MARIANE.
La perte n'est pas grande; et de ce changement
Vous vous consolerez assez facilement.
VALÈRE.
J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ^ ; 730
1, Alceste. dans le Misanthrope {dernière scène de Vacte III), dit de même
à Arsinoé qui lui parle [mais sans ironie) de son mérite :
Mon Dieu, laissons mon mérite^ de grâce.
[N^ote d'Aiiger.)
2. Notre amour-propre , notre fierté, notre orgueil.
448 L'IMPOSTEUR.
Il faut à l'oublier mettre aussi tous nos soins :
■^ Si l'on n'en vient à bout, on le doit feindre au moins;
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
De montrer de l'amour pour qui nous abandonne.
MARIANE.
Ce sentiment, sans doute, est noble et relevé. 735
VALÈRE.
Fort bien; et d'un chacun il doit être approuvé.
Hé quoi? vous voudriez qu'à jamais dans mon âme
Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme.
Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras.
Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas?
MARIANE.
Au contraire : pour moi, c'est ce que je souhaite;
Et je voudrois déjà que la chose fût faite.
VALÈRE.
Vous le voudriez?
MARIANE.
Oui.
VALÈRE.
C'est assez m'insulter,
Madame; et de ce pas je vais vous contenter.
(Il fait un pas pour s'en aller et revient toujours.)
MARIANE.
Fort bien.
VALÈRE*.
Souvenez-vous au moins que c'est vous-même
Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.
MARIANE.
Oui.
[Il fait un pas pour s^en aller.)
MARIANE.
Fort bien.
VALÈRE, revenant.
(.734.)
ACTE II, SCENE IV. 4/,9
VALÈRE.
Et que le dessein que mon âme conçoit
N'est rien qu'à votre exemple.
M ARIANE.
A mon exemple, soit.
VALÈRE.
Suffit : vous allez être à point nommé servie.
MARIANE.
Tant mieux.
VALÈRE.
Vous me voyez, c'est pour toute ma vie. 750
* MARIANE.
A la bonne heure.
VALÈRE.
Euh?
(Il s'en va; et lorsqu'il est vers la porte, il se retourne*.)
MARIANE.
Quoi ?
VALÈRE.
Ne m'appelez-vous pas?
MARIANE.
Moi? Vous rêvez.
VALÈRE.
Hé bien! je poursuis donc mes pas.
Adieu, Madame.^
1. VALERE, en sortant.
Suffit, etc.
MARIANE.
Tant mieux.
VALÈRE, revenant encore.
Vous me, etc.
MARIANE.
A la, etc.
VALÈRE, se retournant lorsqu'il est prêt à sortir.
Hé? {1734.)
2. Il s'en va lentement. [Ibidem.]
Molière, iv s g
45o L'IMPOSTEUR.
M ARIANE.
Adieu, Monsieur.
DORINE*.
Pour moi, je pense
Que vous perdez l'esprit par cette extravagance ;
Et je vous ai laissé * tout du long quereller, 7 5 5
Pour voir où tout cela pourroit enfin aller.
Holà! seigneur Valère.
(Elle va l'arrêter par le bras, et lui, fait mine de grande résistance.)
VALÈRE^.
Hé! que veux-tu, Dorine?
DORINE.
Venez ici.
VALÈRE.
Non, non, le dépit me domine.
Ne me détourne point de ce qu'elle a voulu.
DORINE.
Arrêtez.
VALÈRE.
Non, vois-tu? c'est un point résolu. 760
DORINE.
Ah!
M ARIANE *.
Il souffre à me voir, ma présence le chasse.
Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
DORINE. Elle qnitte Valère et court à Mariane .
A l'autre. Où courez-vous?
1. DoRiNE, à Mariane. (1734.)
2. Dans toutes les éditions anciennes jusqu'à celle de i^So exclusivement,
il y a laissé, et non laissés, comme le voudrait la règle actuelle, le vers s'adres-
sant aux deux amants. Ce défaut d'accord d'un participe régissant un infinitif
[laissé.... quereller) est conforme à l'usage le plus ordinaire du temps. Com-
parez les exemples cités au tome XI des OEuvres de Corneille, dans l'Introduc-
tion grammaticale au Lexique, p. lxj.
3. [Elle arrête f^alère par le bras.)
VAi.i.KE , Jeignant de résister. (1734.)
4. Mariahe, à part. [Ibidem.)
5. Dorine, quittant Valère et courant après Mariane. [Ibidem.)
ACTE II, SCÈNE IV. 45i.
M ARIANE.
Laisse.
DORINE.
Il faut revenir.
M ARIANE.
Non, non, Dorine; en vain tu veux me retenir.
VALÈRE.
Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice, 765
Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse.
DORINE. Elle quitte Mariane et court à Valère.
Encor ? Diantre soit fait de vous si je le veux* !
Cessez ce badinage, et venez cà tous deux.
(Elle les tire l'un et l'autre.)
VALÈRE.
Mais quel est ton dessein?
I. Ce vers a donné lieu à des discussions et à des conjectures diverses de
ponctuation. Ponctué comme il l'est ici et comme nous croyons qu'il doit l'être,
il nous parait exprimer une très-énergique négation, et équivaloir à : « Non
certes, je ne le veux paSj ne veux pas que vous vous en alliez^ que vous l'af-
franchissieZj comme vous dites, de votre vue. » Diantre soit Jait de vous si... !
est synonyme de : Le diable vous emporte si...\ et, à l'article Diable,
M. Littré dit : a Je me donne au diable..., je veux que le diable m'emporte si...,
le diable m'emporte si..., ou simplement du diable si..., locutions qu'on em-
ploie, par forme de serment, pour nier ou pour affirmer. » Molière lui-même
a dit, dans le Médecin malgré lui (acte III, scène i) : « Diable emporte si
j'entends rien en médecine! » et (acte I, scène v) : « Diable emporte si je k
suis (médecin) ! » On s'explique que cette manière de nier par imprécation
ne perde pas son sens par la substitution de vous à me. — Le texte des an-
ciennes éditions, si l'on tient compte de leurs habitudes de ponctuation, ne
contrarie pas, mais, au contraire, appuie notre interprétation. Elles ont, mais
cela leur arrive bien souvent, particulièrement avec les mots diantre ^ diable,
un simple point là où l'usage actuel est de mettre un point d'exclamation ; et
elles font suivre vous d'une virgule : c'est leur ordinaire devant si. Auger
ponctue comme elles, mais se plaint de ne pas comprendre. L'édition de 1734,
que Bret (1778) et même, à l'article Diantre, M. Littré ont suivie, pour
n'être pas remontés aux anciens textes coupe le vers après Diantre soit J'ai t
de vous! pour le suspendre encore après si, dont ainsi le sens reste douteux :
Encor? Diantre soit fait de vous! Si.... Je le veux.
On ne peut savoir, avec cette leçon, s'il y a réticence après Si, pris au sens
conditionnel, ou si l'idée est simplement, comme l'a dit W^alckenaer (tome VI
de son édition de la Fontaine, 1827, p. 18, note 2) : « Oui, je le veux; »
ou encore, ce qui répondrait à un dernier refus par geste, au dernier semblant
de résistance des amants, s'il faut entendre : « Si, revenez^ arrêtez, je le veux. »
45a L'IMPOSTEUR.
MARIANE.
Qu'est-ce que tu veux faire * ?
DORINE.
Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire. 770
Etes-vous fou ^ d'avoir un pareil démêlé ?
VALÈRE.
N'as-tu pas entendu comme elle m'a parlé?
dorixe'.
Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée?
MARIANE.
N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée ?
DORINE.
Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin 775
Que de se conserver à vous, j'en suis témoin.
Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie
Que d'être votre époux; j'en réponds sur ma vie.
MARIANE.
Pourquoi donc me donner un semblable conseil?
VALÈRE.
Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil? 780
DORINE.
Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l'un et l'autre.
I. VALERE, a part.
Je vois, etc.
DORINE, quittant Mariane et courant après galère.
Encor? Diiintre soit fait de vous! Si.... Je le veux.
Cessez ce badiaage, etc.
{Elle prend p'alcre et Mariane par la mitin^ et les ramène.)
VALÈRE, à Doriae.
Mais quel est ton dessein ?
MARlANEj à Dorine.
Qu'est-ce que tu veux faire? (1734.)
a. (A Falère.)
Êtes-vous fou, etc. [Ibidem.)
3. Dorine, à Mariane, [Ibidem.)
ACTE II, SCENE IV. 453
Allons, vous. *
VALERE, en donnant sa main à Dorine.
A quoi bon ma main?
DOniNE.
Ah! Çà la vôtre*.
MARIA^i^E, en donnant aussi sa main.
De quoi sert tout cela?
DORINE.
Mon Dieu! vite, avancez.
Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.
VALÈRE.
Mais ne faites donc point les choses avec peine, 785
Et regardez un peu les gens sans nulle haine.
(Mariane tourne l'œil sur Valère et fait un petit souris.)
DORINE.
A vous dire le vrai, les amants sont bien fous !
VALÈRE.
Ho çà' n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous?
1. (A Falère.)
Elle n'a d'autre soin, etc.
(^ Mariane.)
Il n'aime, etc.
M&RIAME, à Falère.
Pourquoi, etc.
VALÈBE, h Mariane,
Pourquoi, etc.
DORINE.
Vous êtes fous, etc.
{A Falère.)
Allons, TOUS. (1734.)
2. Ah!
[A Mariane.)
Cà la vôtre. [Ibidem.)
3. (Falère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans
se regarder.)
VALÈRE, *e tournant vers Mariane.
Mais, etc.
(Mariane se tourne du côté de Falère en lui souriant.)
DORINE.
A VOUS, etc.
valère, a Mariane,
Oh! çà, etc. {Ibidem.)
454 L'IMPOSTEUR.
Et pour n'en point nientii'\ u'êtes-vous pas méchante^
De vous plaire à me dire une chose affligeante ? 790
MARI ANE.
Mais vous, n'êtes-vous pas riiomme le plus ingrat...?
DORINE.
Pour une autre saison laissons tout ce débat,
Et songeons à parer ce fâcheux mariage.
M ARIANE.
Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.
nORINE.
Nous en ferons agir de toutes les façons. 795
Votre père se moque, et ce sont des chansons;
Mais pour vous^, il vaut mieux qu'à son extravagance
D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence,
Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé
De tirer en longueur cet hynien proposé. 800
En attrapant du temps, à tout on remédie.
Tantôt vous paverez de quelque maladie,
Qui viendra tout à coup et voudra des délais;
Tantôt vous payerez de pi'ésages mauvais :
Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse, 80 5
Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse*.
1 . La même locution, avec à au lieu de pour^ se trouve au vers 382 de Dom
Garde de Navarre:
Mais, à n'en point mentir, il seroit des moments
Où je pourrois entrer dans d'autres sentiments.
2. N'êtes-vous point mécliante. (1734.)
3. DORINE.
Nous en ferons agir de toutes les façons,
[A Mariane.)
Votre père^ etc.
[A Falère.') Et ce sont, etc.
Mais, [A Mariand.) pour vous, etc. (Ibidem.)
4. Auger fait remarquer qu'il est fait mention de quelques superstitions de
même espèce dans la scène vi de l'acte V (vers i634 et i635) du Dépit amou-
reux, et dans la scène u de l'acte l" des Amants magnifiques (Cliùdas à
Aristione).
ACTE II, SCÈNE IV. 455
Enfin le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui
Ou ne vous peut lier, que vous ne disiez « oui. »
IMais pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
(A. Valère.)
Sortez, et sans tarder employez vos amis,
Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis.
Nous allons* réveiller les efforts de son frère,
Et dans notre parti jeter" la belle-mère.
Adieu.
VALÈRE, à Mariane.
Quelques efforts que nous préparions tous, 8 i 5
Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous .
MARIANE, à Valère.
Je ne vous réponds pas des volontés d'un père;
Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère.
VALÈRE.
Que vous me comblez d'aise ! Et quoi que puisse oser —
DORINE.
Ah! jamais les amants ne sont las de jaser. 820
Sortez, vous dis-je.
VALÈRE. Il fait un pas et revient.
Enfin...*.
DORINE.
Quel caquet est le vôtre !
1. Pour vous faire tenir ce qu'un vous a promis.
[J Mariane.)
Nous allons, etc. (1734.)
2. Une partie du tirage de 1734 a ici la faute grossière de rejeter ^ au lieu
de jeter.
3. Dans les Femmes savantes (scène dernière de l'acte IV), Clitandre dit de
laème à Henriette :
Quelque secours puissant qu'on promette à ma flamme.
Mon plus solide espoir, c'est votre cœur, Mad^ime.
[Note d'Auger.)
4 . VALÈRE, revenant sur ses pas.
Enfin.... (1734.)
456 L'IMPOSTEUR.
Tirez de cette part; et vous, tirez de l'autre'.
(Les poussant chacun par l'épaule *.)
I. o Voilà, dit Auger, une de ces trois belles scènes de dépit amoureux em-
ployées par Molière, scènes dont le fond est exactement le même, et dont la
forme est si heureusement variée. Celle-ci, fort supérieure à la scène du Bour-
geois gentilhomme [la X^ de Vacte III), qui toutefois est charmante, mérite
presque d'être mise sur la même ligne que la scène du Dépit amoureux (la IW
de Vacte If), au-dessus de laquelle il n'y a rien. » La Lettre sur la comédie
de l'Imposteur fait très-bien ressortir l'originalité de cette scène du Tartufe :
Toyez ci-après, p. 538 et SBg. — Il y a dans le Chien du Jardinier de Lope
de Véga un bout de scène où Molière a pu prendre l'idée, non de tout ce
petit drame de dépit amoureux, mais de la vive manière dont, pour la récon-
ciliation des deux amants, il met en action l'entremise de Dorine : voyez,
p. 384 de notre tome I*'", la note 3, et au tome II (1870) de la traduction
de Lope de Véga par M. E. Baret, p. 226 et suivantes, la scène vin de la
II''' journée. — La Lettre sur la comédie de l'Imposteur nous apprend (p. SSg)
qu'en 1667 une scène encore prolongeait ce second acte : « £n£a Dorine,
demeurée seule est abordée par sa maîtresse et le frère de sa maîtresse avec
Damis; tous ensemble parlant de ce beau mariage, et ne sachant quelle autre
voie prendre pour le rompre, se résolvent d'en faire parler à Panulphe
même par la Dame, parce qu'ils commencent à croire qu'il ne la hait pas.
Et par là finit l'acte. » Cette délibératii)n se trouve re-nplacée, à la première
scène de l'acte suivant (vers 833-846), par le couplet de Dorine, informant
Damis de la démarche que sa belle-mère a d'elle-même résolu de faire auprès
de Tartuffe.
a. Dorine les pousse chacun par répaulejCt les oblige de se séparer. (1734.)
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE III, SCÈNE i. 457
ACTE III.
SCENE PREMIERE.
DAMIS, DORINE.
DAMIS.
Que la foudre sur l'heure achève mes destins,
Qu'on me traite partout du plus grand des faquins,
S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête, 8a 5
Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête !
DORINE.
De grâce, modérez un tel emportement :
Votre père n'a fait qu'en parler simplement.
On n'exécute pas tout ce qui se propose,
Et le chemin est long du projet à la chose. 8 3o
DAMIS.
Il faut que de ce fat j'arrête les complots,
Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots.
DORINE.
Ha! tout doux! Envers lui, comme envers votre père,
Laissez agir les soins de votre belle-mère.
Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit; 8 35
Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit.
Et pourroit bien avoir douceur de cœur pour elle*.
Plût à Dieu qu'il fût vrai! la chose seroit belle.
I. Auger rapproche de cette expression celle d'un vers du Misanthrope
(acte III, scène m) :
Et même pour Alceste elle a tendresse d'âme.
458 L'IMPOSTEUR.
Enfin votre intérêt l'oblige à le mander :
Sur riiymen qui vous trouble elle veut le sonder, 840
Savoir ses sentiments, et lui faire connaître
Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître,
S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir*.
Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir;
Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre. 845
Sortez, donc, je vous prie, et me laissez l'attendre.
DAMIS.
Je puis être présent à tout cet entretien.
DORINE.
Point. Il faut qu'ils soient seuls.
DAMIS.
Je ne lui dirai rien.
DORINE.
Vous VOUS moquez : on sait vos transports ordinaires,
Et c'est le vrai moyen de gâter les affaires. 8 5o
Sortez.
DAMIS.
Non : je veux voir, sans me mettre en courroux.
DORINE.
Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez- vous.
I . Si l'on ne peut empêcber qu'il se prête à ce dessein , s'il laisse concevoir
l'espérance de le réaliser.
ACTE III, SCÈNE II. 459
SCENE IL
TARTUFFE, LAURENT, DORINE.
TARTUFFE, apercevant Dorine^.
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
Et priez que toujours le Ciel vous illumine.
Si Ton vient pour me voir, je vais aux prisonniers 855
Des aumônes que j'ai partager les deniers^.
1 . (Damis va se cacher dans un cabinet qui est auj'ond du thcâlre.)
SCÈNE II.
TARTUFFE, DORINE.
TARTUFFE, parlant haut à son calet, qui est dans la maison, dès qu'il aperçoit
Dorine. (1734.)
2. a J'ai mis, dit Molière dans sa Préface (p. 375), tout l'art et tous les
soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'Hypocrite
d'avec celui du vrai Dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à pré-
parer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur
en balance ; on le connoît d'abord aux marques que je lui donne. » Au sen-
timent d'Auger, la vraie cause de l'entrée tardive en scène de Tartuffe a été
indiquée par « l'auteur de la Lettre sur la comédie de l'Imposteur, cet
écrivain qui, s'il n'est pas Molière lui-même, peut du moins être soupçonne
d'avoir été mis par lui dans le secret de ses intentions : « C'est peut-être, dit-il
« (ci-après, p. 54o), une adresse de l'auteur de n'avoir pas fait voir Pa-
o nulplie plus tôt, mais seulement quand l'action est échauffée ; car nn carac-
« tère de cette force tomberoit, s'il paroissoit sans faire d'abord un jeu digne
M de lui, ce qui ne se pouvoit que dans le fort de l'action. » — A l'exemple
de M. Moland, nous citerons le passage de Port-Royal où, dans la comparai-
son qu'il fait du portrait d'Onuphre et du tableau dramatique de Tartuffe, Sainte-
Beuve a parlé de cette entrée (tome III, p. 295 de la 3*^ édition) : « On at-
tend Tartuffe, il n'a pas encore paru •, les deux premiers actes sont achevés :
il a tout rempli jusque-là, il n'a été question que de lui ; mais on ne l'a pas encore
vu en personne. Le troisième acte commence; on l'annonce, il vient, on l'en-
tend :
Laurent....
Que la Bruyère dise tout ce qu'il voudra, ce Laurent^ serrez ma haire.,., estle
plus admirable début dramatique et comique qui se puisse inventer. De tels
traits emportent le reste et déterminent un caractère. 11 y a là toute une voca-
tion : celui qui trouve une telle entrée est d'emblée un génie dramatique; ce-
lui qui peut y chercher quelque chose, non pas à critiquer, mais à réétudier à
46o L'IMPOSTEUR.
DORINE*.
Que d'affectation et de forfanterie !
TARTUFFE.
Que voulez-vous ?
DORINE.
Vous dire
TARTUFFE. Il tire un mouchoir de sa poche*.
Ah ! mon Dieu, je vous prie,
Avant que de parler prenez-moi ce mouchoir.
DORINE,
Comment ?
TARTUFFE.
Couvrez ce sein que je ne saurois voir: 860
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées*.
DORINE.
Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
Et la chair sur vos sens fait grande impression ?
Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte : 865
froidj à perfectionner liors de là pour son plaisir, aura tous les mérites qu'on
voudra comme moraliste et comme peintre; mais ce ne sera jamais qu'un pein-
tre à l'huile ^ auteur de portraits à être admirés dans le cabinet». »
1. DoRiNE, à part. (1734.)
2. Tartcffe, tirant un mouchoir de sa poche. [Ibidem.)
3. « J'ai rappelé le premier mot de Tartuffe en entrant ; le second n'est pas
moindre. C'est surtout le geste ici qui est frappant.... Cela n'est pas vraisem-
blable, dira-t-on; mais cela parle, cela tranche; et la vérité du fond et de
l'ensemble crée ici celle du détail. Voyez-vous pas quel rire universel en rejail-
lit, et comme toute une scène en est égayée ? Avec Molière, t)n serait tenté
à tout instant et à la fois de s'écrier: Quelle vérité, et quelle invraisemblance!
ou plutôt on n'a que le premier cri irrésistible; car le correctif n'existerait
que dans une réflexion et une comparaison qu'on ne fait pas, qu'on n'a pas le
temps de faire. Il a fallu la Bruyère avec sa toile en regard pour nous avertir;
de nous-même nous n'y aurions jamais songé. » (Sainte-Beuve, Port-Rojral,
tome III, p. 295 et 296.)
« Sainte-Beuve vient de faire application à la Bruyère, « peintre de clievalet
et à l'huile, » et à Molière, « peintre à fresque, » des beaux vers où, dans un
poëme publié peut-être le même jour que Tartuffe (voyez ci-dessus, p. 366),
la Gloire du F'al-de-Grdce, le grand comique a décrit les procédés et marqué
le caractère des deux genres de peinture.
ACTE III, SCENE II. /,6i
/ . . . . ...
Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte',
El je vous verrois nu du haut jusques en bas,
Que toute votre peau ne me tenteroit pas''.
TARTUFFE.
Mettez dans vos discours un peu de modestie,
Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie. s 70
DORINE.
Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos,
Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots.
Madame va venir dans cette salle basse.
Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce.
TARTUFFE.
Hélas! très-volontiers.
DORINE, en soi-même^.
Comme il se radoucit ! 875
Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.
TARTUFFE.
Viendra-t-elle bientôt?
DORINE.
Je l'entends, ce me semble.
Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble.
1. Je ne suis pas si prompte. (1682, 1734.)
2. Pour décontenancer l'hypocrite, comme dit Auger, Dorine emploie ici
le langage de Marinette, relevé, il est vrai, dans la bouche de celle-ci, par un
autre accent de colère et de mépris :
Ardez le beau museau ,
Pour nous donner envie encore de sa peau !
(Défit amoureux^ vers 1419 et 1420.)
3. DoRiNE, à /)ar/. (1734.)
462 L'IMPOSTEUR.
SCÈNE III.
ELMIRE, TARTUFFE.
TARTUFFE.
Que le Ciel à jamais par sa toute bonté
Et de l'âme et du corps vous donne la santé, 880
Et bénisse vos jours autant que le desii'e
Le plus humble de ceux que son amour inspire
ELMIRE.
Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux.
TARTUFFE^.
Comment de votre mal vous sentez- vous remise? 88 5
ELMIRE*.
Fort bien; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
TARTUFFE.
Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut
Pour avoir attiré cette grâce d'en haut ;
Mais je n'ai fait au Ciel nulle dévote instance
Qui n'ait eu pour objet votre convalescence. 890
ELMIRE.
Votre zèle pour moi s'est trop inquiété.
TARTUFFE.
On ne peut trop chérir votre chère santé,
Et pour la rétablir j'aurois donné la mienne.
ELMIRE.
C'est pousser bien avant la charité chrétienne.
Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés. 895
TARTUFFE.
Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
1. Tartuffe, assis. (1734.)
2. EuMiRE, assise, [Ibidem.)
ACTE m, SCENE III. 463
ELMIRE.
J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire,
Et suis bien aise ici qu'aucun ne nous éclaire *.
TARTUFFE.
J'en suis ravi de même, et sans doute il m'est doux,
Madame, de me voir seul à seul avec vous : 900
C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demandée,
Sans que jusqu'à cette heure il me l'ait accordée.
ELMIRE.
Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien,
Où tout votre cœur s'ouvre, et ne me cache rien^.
TARTUFFE.
Et je ne veux aussi pour grâce singulière 90 5
Que montrer à vos yeux mon âme toute entière,
Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits ^
Des visites qu'ici reçoivent vos attraits
Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine.
Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne, 9 lo
Et d'un pur mouvement
ELMIRE.
Je le prends bien aussi*.
Et crois que mon salut vous donne ce souci.
TARTUFFE. Il lui serre le bout des doigts^.
Oui, Madame, sans doute, et ma ferveur est telle....
ELMIRE.
Ouf! vous me serrez trop.
1. Ne nous épie, ne nous oljserve : voyez le vers 17 r de F Etourdi et le vers
1 1 5o de Dom Garde de Navarre.
2. Dainis j sans se montrer, eutr^ouvre la porte du cabinet dans lequel
il s'était retiré pour entendre la conversation. (1734.)
3. Que je fais. (1682, 97^ 1710, 18,)
4. Aussi forme un sens tout à fait raisonnable; mais il semble qu'at«ij serait
plus juste encore.... Ne pourrait-on pas soupçonner [dans l'édition originale)
une légère faute d'impression ? {7Vb<e d'Auger.) — Aussi est le texte de l'édi-
tion originale, et toutes les suivantes que nous avons vues l'ont conservé.
5. Tartuffe, prenant la main d'Elmire^ et lui serrant les doigts, (1734.)
/,64 L'IMPOSTEUR.
TARTUFFE.
C'est par excès de zèle.
De vous faire autre mal * je n'eus jamais dessein, 9 1 5
Et j'aurois bien plutôt —
(Il lui met la maia sur le genou^.)
ELMIRE.
Que fait là votre main?
TARTUFFE.
Jetâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse^.
ELMIRE.
Ah! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
(Elle recule sa cbaise, et Tartuffe rapproche la sienne.)
TARTUFFE*.
Mon Dieu! que de ce point l'ouvrage est merveilleux * !
On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux; 9a o
Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire*.
ELMIRE.
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
On tient que mon mari veut dégager sa foi.
Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi?
TARTUFFE.
Il m'en a dit deux mots; mais. Madame, à \Tai dire, 925
Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
1. Aucun mal. (1669*, 78, 74» ^2, 1734.)
2. Il met la main sur les genoux cPElmire. (1734.)
3. Dans les anciennes éditions, aussi bien séparées que collectives, l'ortho-
graphe est muûelleuse.
4. Elmire recule son fauteuil , et Tartuffe se rapproche (Velle.
TARTUFFE, maniant le fichu d'Elmire. (i734.)
5. Les éditions de 1669, 75 A, 84 A, 94 B ont ici, malgré la rime, mer-
veilleuse, au lieu de merveilleux.
6. Auger cite ici ce passage de Rabelais (livre II, Pantagruel j chapitre xvi,
tome I, p. 299 et 3oo) : « Quaud il se trouvoit (Panurge) en compaignie de
quelques bonnes danies^ il leur raettoit sus le propos de lingerie, et leur
inetloit la main au sein, demandant : « Et cet ouvraige est-il de Flandre ou de
<t Hainaut? »
ACTE III, SCÈNE III. 465
De la félicité qui fait tous mes souhaits.
ELMIRE.
C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.
TARTUFFE.
Mon sein n'enferme pas* un cœur qui soit de pierre. gSo
ELMIRE.
Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,
Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
TARTUFFE.
L'amour qui nous attache aux beautés éternelles
N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles;
Nos sens facilement peuvent être charmés 9 35
Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés.
Ses attraits réfléchis ^ brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés, 940
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature.
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente amour' sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s'est pemt*.
D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète 945
Ne fût du noir esprit une surprise adroite ^ ;
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
1. N'enferme point. (1734.)
2. Un reflet de sa beauté.
3. Et d'un ardent amour. (1692 Lyon, et partie dul'irage de 173.1.1
4. C'est l'abréviation de cette plirase... : A la vue, à Vaspect du ylus beau
des portraits, etc. Il en est de même de ces deux vers du cinquième acte
[scène m, vers 1709 et 1710) :
A l'orgueil de ce traître.
De mes ressentiments je n'ai pas été maître. (JS^ote d'Auger.')
5. Adroite rimait avec secrète, comme dans V Étourdi (vers 1270) endroit
avec entreprendrait. Vaugelas constate (p. 79 de l'éditioa de 1670) que droit
se prononçait drait.
Molière, iv 3o
466 L'IMPOSTEUR.
Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable,
Que cette passion peut n'être point coupable, gSo
Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,
Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.
Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande;
Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté, 955
Et rien des vains efforts de mon infirmité ;
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude,
De vous dépend ma peine ou ma béatitude,
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plaît.
ELMIRE.
La déclaration est tout à fait galante.
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein.
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
Un dévot comme vous, et que partout on nomme 965
TARTUFFE.
Ah! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme*;
I. AL! pour être Romain, je n'en suis pas moins Lomme.
[Sertorius, 1662, acte IV, scène i, vers H94.)
Il est surprenant qne Molière n'ait pas évité de reproduire si exactement ce
vers qui avait dii rester dans la mémoire de bien des spectateurs *; un ne peut
guère lui supposer, mnis il était à craindre, ce semi)le, qu'on ne lui supposât
l'intention de le parodier; l'effet d'une scène aussi importante, aussi sérieuse-
ment traitée, courait peut-être quelque risque d'eu être un instant contrarié.
Malgré cette ressemblance frappante dans la forme, c'est, d'après d'autres
commentateurs, Boccace que Molière a ici traduit. En effet, dans la viii^ nou-
velle de la IIP journée du Décaniéron , une situation, un entretien analogues,
entre un Père abbé et sa pénitente, ont été légèrement esquissés*; on y a pu
indiquer deux ou trois traits dout Molière s'est probablement souvenu , et une
phrase d'où l'on ne douterait pas beaucoup que fût sorti ce vers, s'il ne se trou-
vait déjà tout fait cbez Corneille. lo mi credeva che voijoste un santo; or con-
viensi egli a' santi iiomini dl richieder le donne.... di cosifatte case? — .... Non
"■ Comme l'a remarqué M. Moland, la Critique du Tartuffe (1670,
scène vii, p. 32 et 33) se hâta de relever le vol fait à Corneille.
* La Fontiine a tout à fait négligé ce dialogue dans son imitation de Féronde
ou le PurgalO'ie (conte vi du livre IV).
ACTE III, SCÈNE III. 467
Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
vi maravigliate.... Tanta forza ha avuta la vostra vaga lellezza, che amore
mi coslrigne a cosifare.... Corne che io sia alate^ io sono uomo corne gli altri.
— On a encore rapproché de ce vers, ainsi que de quelques autres de cette
scène et de la scène v de l'acte IV (vers 987 et 988, 995-1000, 149^ et i4g4,
i5o3-i5o6), des passages extraits des dialogues \aXins AeVAloisia ^ livre ina-
vouable qu'on attribue à l'avocat dauphinois Chorier : voyez dans la Revue
des provinces j n" du i5 novembre i865, p. 322-324, une lettre sur YOrigiiie de
quelques vers du Tartuffe <». Mais, pour pouvoir admettre que « l'auteur de
Tartuffe.,., s'est trouvé amené à déterrer quelques perles dans les ordures de
V.4loisiaj » il faudrait au moins avoir la preuve qu'il y en a eu une édition
antérieure à 1669 et contenant les passages signalés; or Brunet pense que la
plus ancienne que l'on connaisse ne lut publiée que vers 16806. Chorier, l'au-
teur présumé, mourut en 1692. On peut voir sur lui un intéressant petit vo-
lume de M. P. AUut : Aloysia Sjgea et JYicolas Chorier^ Lyon, 1862. M. Allut
n'a pu donner de l'homme qu'une idée bien défavorable, et ce n'est pas lui
qu'il en croit sur la date de la publication du livre. Chorier, racontant dans
des Notes sur sa vie <>, adressées à son fils, qu'il fut, en i68o,calomnieusement
dénoncé par l'évêque à l'intendant comme auteur de VAloisia^ en reporte l'ap-
parition à vingt années auparavant. Mais il avait trop d'intérêt à dire sur tout
ce qui concernait une pareille œuvre (n'eût-il été qu'un complice ou distribu-
teur) le contraire de ce qu'il savait, pour qu'il y ait le moindre compte à tenir
de son assertion. — Nous ne citerons point ce que des Réaux rapporte, dans
une de ses notes**, delà déclaration de l'abbé de Pons à Ninon. Mais voici un
dernier rapprochement, avec un texte de date certaine, auquel on pourra
trouver quelque intérêt; nous l'empruntons à une des notes que nous a lais-
sées M, Eudore Soulié. Dans la Fouine de Séville ou l'Hameçon des bourses,
traduit par d'Ouville de l'espagnol de D. Alonço de Castillo Souorçano (Paris,
1661 «), frère Crispin, qui joue un rôle de faux ermite analogue à celui de
Raphaël dans Gil Blas, fait à Rufine la déclaration suivante (p. 292-294), à
"■ Cette lettre a été reproduite le i3 décembre de la même année dans le
Journal général de l'Instruction publique.
f> L'une de celles qui sont à la Bibliothèque nationale est datée de 1678;
mais les millésimes de ces volumes frauduleux sont souvent faux.
c IVicolai Chorerii viennensis J. C. adversariorutn de vita et rébus suis li-
bri m, p. 171 et 172. Extrait, à petit nombre, en 1847, d'après M. AUut et
la Revue des provinces , des Mémoires de la Société de statistique de Grenoble,
ce volume de 208 pages n'a pas de grand titre; une note manuscrite de l'édi-
teur même, à l'obligeance de qui M. E. Soulié eu devait un exemplaire, le date
de 1848; la Bibliothèque moliéresque en indique une traduction publiée à
Grenoble en 1862 par M. F. Crozet. — Chorier, à l'occasion de la mort de
Molière mentionnée par lui, se vante (p. i35 et i36) d'avoir eu autrefois avec
le grand poète, à Vienne et à Lyon, des relations qu'il regrette de n'avoir pu
renouer.
^ Tome VI, p. 12 : voyez ci-dessus à la Notice, p. 307.
e Au dire de V Avis au lecteur (p. 2), a. un des plus délicats esprits du siècle »
corrigea le style de cette traduction, qu'il avait trouvée dans les papiers de
d'Ouville après sa mort.
468 L'IMPOSTEUR.
Je sais qu'un tel discours de moi paroît étrange ;
Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange; 970
Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais,
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine.
De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
De vos regards divins l'ineffable douceur 975
Força la résistance où s'obstinoit mon cœur;
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes.
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois,
Et pour mieux m'expliquer j'emploie ici la voix. 980
Que si vous contemplez d'une àme un peu bénigne
Les tribulations de votre esclave indigne,
S'd faut que vos bontés veuillent me consoler
laquelle nous joignons les premiers mots d'une salutation matinale qui la pré-
cède de quelques instants (p. 291) : o Loué soit l'Eternel, ma sœur en Christ,
et vous fasse vivre heureuse le reste de vos jours, vous envoyant et pour l'âme
et pour le corps autant de biens que je vous en désire ! Dites-moi, s'il vous
plaît, parfaite créature de Dieu, comment avez-vous reposé cette nuit?...
Certainement, Madame, quand je vois les hommes inquiétés et comme transpor-
tés hors d'eux-mêmes pour la beauté des femmes, je ne puis que je ne les ex-
cuse, parce que ce qu'il y a de fragile en l'homme ne peut manquer son effet,
et le cœur se porte naturellement à désirer ce que les yeux considèimc avec
plaisir, quand ils ont pour objet ce que Dieu a formé de plus agréable. De
là, ma chère sœur, je vous laisse à juger quelles doivent être nos réflexions
pour les beautés célestes et pour les merveilles surnaturelles oîi nos sens ne pé-
nètrent point. Quand je quittai le monde, qui fut en un âge où je ne connois-
sois aucune malice, je me proposai, autant que je le pus humainement, de
m'éloigner le plus qu'il me seroit possible de la vue de ce sexe admirable
qu'on n'a pas mal nommé la plus belle moitié du monde, parce que déjà je
me sentois homme et qu'il n'appartenoit qu'aux anges de n'en être point
touchés,... Tout ce discours, Madame, ne tend qu'à vous faire voir que les
beaux visages sont très-dangereux et que je sens mon âme en très-grand péril
depuis que j'ai vu le vôtre. Ne vous alarmez pas, s'il vous plaît, de m'ouïr
parler de la sorte ; ce discours, je l'avoue, est fort éloigne de l'habit que je porte
et de la profession que j'ai embrassée; mais tout cela n'emptche pas que je ne
sois homme et sujet par conséquent à toutes les humaines infirmités. j> —
Une autre note de M. Soulié rappelle cette phrase, on peut dire ce vers,
de la Satyre Ménippèe ; dans la liarangue (ju'elle prête à d'Aubray, celui-ci,
excusant 1' a inclination if Henri IF à aimer les choses belles, » dit (p. 223 de
l'édition Labitte) : a Les rois, pour être rois, ne laissent pas d'être hommes. »
ACTE III, SCÈNE III. 469
Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler,
J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, 985
Une dévotion à nulle autre pareille.
Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part.
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles.
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ,
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer;
Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer,
Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie.
Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie.
Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret, 995
Avec qui pour toujours on est sûr du secret :
Le soin que nous prenons de notre renommée
Répond de toute chose à la personne aimée ,
Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur,
De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur* .1000
ELMIRE.
Je vous écoute dire, et votre rhétorique
En termes assez forts à mon âme s'explique.
N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur
A dire à mon mari cette galante ardeur,
Et que le prompt avis d'un amour de la sorte 100 5
Ne put bien altérer l'amitié qu'il vous porte?
TARTUFFE.
Je sais que vous avez trop de bénignité.
Et que vous ferez grâce à ma témérité.
Que vous m'excuserez sur l'humaine foiblesse
Des violents transports d'un amour qui vous blesse, i o i o
Et considérerez, en regardant votre air.
Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair* .
1. On a rapproché de cet endroif, comme il est dit dans la Notice (p. 348
et 349), un passage de Régnier, les vers 1 37-140 de sa satire sur.
2. D'après un passage de la Lettre sur l'Imposteur de 1667 (ci-après, p. 543,
\" alinéa), on peut supposer ou que d'autres vers développaient encore celui-
470 L'IMPOSTEUR.
ELMIRE.
D'autres prendroient cela d'autre façon peut-être;
Mais ma discrétion se veut faire paroître *.
Je ne redirai point TafFaire à mon époux ; i o 1 5
Mais je veux en revanche une chose de vous :
C'est de presser tout franc et sans nulle chicane
L'union de Valère avecque Mariane,
De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir
Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir, 1020
Et....
SCENE IV.
DAMIS, ELMIRE, TARTUFFES
DAMIS, sortant du petit cabinet où il s'étoit retiré.
Non, Madame, non : ceci doit se répandre.
J'étois en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre;
Et la bonté du Ciel m'y semble avoir conduit
Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit,
Pour m' ouvrir une voie à prendre la vengeance 1025
De son hypocrisie et de son insolence,
A détromper mon père, et lui mettre en plein jour
L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour.
ELMIRE.
Non, Damis : il suffit qu'il se rende plus sage,
Et tâche à mériter la grâce où je m'engage. io3o
Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas.
Ce n'est point mon humeur de faire des éclats :
ci, ou que ce vers était la conclusion d'un couplet plus étenda. Voyez la
Notice, p. 329 et 33o.
I. Dans toutes nos anciennes éditions: parestre,\)ovLVTimm'vecpeut-estre.
1. Elmire, Damis, Tartuffe, (1673, 74, 82, 1734.)
3. Damis, sortant d'un petit cabinet^ etc. (1674, 82.) — Damis, sortant du
cabinet j etc. (1734.)
ACTE III, SCENE IV. 471
Une femme se rit de sottises pareilles,
Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles.
DAMIS.
Vous avez vos raisons pour en user ainsi, 1 o 3 5
Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi.
Le vouloir épargner est une raillerie ;
Et l'insolent orgueil de sa cagoterie
N'a triomphé que trop de mon juste courroux,
Et que trop excité de désordre ^ chez nous. 1040
Le fourbe trop longtemps a gouverné mon père,
Et desservi mes feux avec ceux de Valère.
Il faut que du perfide il soit désabusé.
Et le Ciel pour cela m'offre un moyen aisé.
De cette occasion je lui suis redevable, 1045
Et pour la négliger, elle est trop favorable :
Ce seroit mériter qu'il me la vînt ravû-
Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir.
ELMIRE.
Damis
DAMIS.
Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie ^.
Mon âme est maintenant au comble de sa joie; io5o
Et vos discours en vain prétendent m' obliger
A quitter le plaisir de me pouvoir venger.
Sans aller plus avant, je vais vuider d'affaire^ ;
Et voici justement de quoi me satisfaire.
I. Le désordre. (1718.) — 2. Voyez le vers 927 du Dépit amoureux.
3. Vuider l'affaire. (1692 Lyon, 1734.) — « Vuider d'affaire, » en sortir,
en finir, est le texte des premières éditions. Les Dictionnaires de l'Académie
de 1694 et de 17 18 et ce'ui de Furetière (1690) citent cette locution; les
deux premiers en ces termes : « On dit vuider d'affaires, pour dire Travail-
ler à en sortir promptement, à les terminer, guidons d'affaires, » Le se-
cond (17 18) ajoute : « Il est familier. » Dès sa troisième édition (1740) l'Aca-
démie omet, comme inusitée, cette façon de parler.
472 L'IMPOSTEUR.
SCENE V.
ORGON, DAMIS, TARTUFFE, ELMIRE».
DAMIS.
Nous allons régaler, mon père, votre abord i o 5 5
D'un incident tout frais qui vous surprendra fort.
Vous êtes bien payé de toutes vos caresses,
Et Monsieur d'un beau prix reconnoît vos tendresses.
Son grand zèle pour vous vient de se déclarer :
Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer; i o6o
Et je l'ai surpris là qui faisoit à Madame
L'injurieux aveu d'une coupable flamme.
Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret
Vouloit à toute force en garder le secret;
Mais je ne puis flatter une telle impudence, i o65
Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
ELMIRE.
Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
On ne doit d'un mari traverser le repos,
I Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre,
î Et qu'il sufiît pour nous de savoir nous défendre : 1070
Ce sont mes sentiments ; et vous n'auriez rien dit,
Damis, si j'avois eu sur vous quelque crédit.
I. Orgon, Eijuirf, Damis, Tartuffe. (1734.)
ACTE III, SCENE VI. 478
SCÈNE VI.
ORGON, DAMIS, TARTUFFE.
ORGON.
Ce que je viens d'entendre, ô Ciel! est-il croyable* ?
TARTUFFE.
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable.
Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité, 1075
Le plus grand scélérat qui jamais ait été ;
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures;
Et je vois que le Ciel, pour ma punition.
Me veut mortifier en cette occasion. 1080
De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre,
Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre.
Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux.
Et comme un criminel chassez-moi de chez vous :
Je ne saurois avoir tant de honte en partage, i o85
Que je n'en aie encor mérité davantage.
I . Il est difficile de croire que l'auteur de la Lettre sur la comédie Je V Impos-
teur ait exactement rendu compte ici de la marclie de la scène, qu'elle ait été
aussi différente en 1667 et en 1669. D'après lui, au lieu de ce premier mouve-
ment de surprise, Orgon en aurait eu un de colère contre Elmire et Damis,
et, avant d'avoir entendu Tartuffe, leur aurait reproché à tous deux (Elmire ne
s'étant donc pas retirée) « la fourbe mal conçue qu'ils lui veulent jouer »
(ci-après, p. 543) ; c"est bien plus naturellement vers la fin de la scène (vers
II18-1124) qu'il fait ces reproches à Damis. Montrer Orgon tout d'abord
convaincu de l'existence d'un complot tramé par sa femme et son fils, ne pas
faire naître cette certitude en lui de l'artificieuse réponse de Tartuffe, c'était
affaiblir, sinon supprimer, le coup de théâtre que fait cette réponse. Aux pre-
miers mots du rôle que l'Imposteur a eu le temps de méditer (suivant l'expres-
sion de la Lettre), au premier geste de l'attitude qu'il se compose, le spectateur
pressent qu'il va tout regagner sur sa duj)e ; mais il faut que le spectateur ait
eu, un moment, l'espoir de le voir confondu et perdu. — Sur ce que Molière
doit à une nouvelle de Scarron pour la conception de cette scène dramatique,
voyez la Notice, p. 352-354.
474 L'IMPOSTEUR.
ORGON, à son fils.
Ah! traître, oses-tu bien par cette fausseté
Vouloir de sa vertu ternir la pureté?
DAMIS.
Quoi ? la feinte douceur de cette âme hypocrite
Vous fera démentir. . . ?
ORGON.
Tais-toi, peste maudite. 1090
TARTUFFE.
Ah ! laissez-le parler : vous l'accusez à tort,
Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.
Pourquoi sur un tel fait m'être si favorable?
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable?
Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur? 109 5
Et, pour tout ce qu'on voit*, me croyez- vous meilleur?
Non, non : vous vous laissez tromper à l'apparence.
Et je ne suis rien moins, hélas! que ce qu'on pense ;
Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
Mais la vérité pure est que je ne vaux rien. 1 1 00
(S'adressant à Damis.]
Oui, mon cher fils, parlez : traitez-moi de perfide,
D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide ;
Accablez-moi de noms encor plus détestés :
Je n'y contredis point, je les ai mérités;
Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie, i io5
Comme une honte due aux crimes de ma vie.
ORGON.
(A Tartuffe.) (A son fils.)
Mon frère, c'en est trop. Ton cœur ne se rend point.
Traître ?
DAMIS.
Quoi? ses discours vous séduiront au point....
I . A cause des dehors que je montre.
ACTE III, SCÈNE VI. 47$
ORGON.
(A Tartuffe '.)
Tais-toi, pendard. Mon frère, eh ! levez-vous, de grâce* !
(A son fils.)
Infâme !
DAMIS.
Il peut....
ORGON.
Tais-toi.
DAMIS.
J'enrage! Quoi? je passe....
ORGON.
Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras,
TARTUFFE.
Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas.
J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure,
Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure^.
ORGON.
(A son fils.)
f
TARTUFFE.
Laissez-le en* paix. S'il faut, à deux genoux, 1 1 1 5
Vous demander sa grâce
1. Relevant Tartuffe. (1734.)
2. Il semblerait, à lire la Lettre sur la comédie de V Imposteur (ci-après,
p. 544)) que c'est ici, et non plus loin, comme l'indique, sans doute d'après la
tradition, l'édition de 1784 (au vers 11 16), qu'Orgon se jetait aussi à genoux
devant Tartuffe. Mais le moment précis de ce jeu de scène, qui en aucun cas
ne saurait se répéter, a pu ne pas se fixer dans la mémoire de l'auteur de la
Lettre; son récit de toute la scène n'est pas non plus assez minutieusement dé-
taillé pour infirmer sur ce point l'autorité de la tradition. C'est quand Orgon
voit Tartuffe à ses pieds qu'il doit être entraîné à prendre la même posture et
à lui faire réparation avant de le relever.
3. Un seul que tient Heu ici de deux, comme dans le second de ces vers de
Polyeucte (io58 et loSg) :
Mais que plutôt le Ciel à tes yeux me foudroie,
Qu'à des pensers si bas je puisse consentir !
4. Racine avait encore admis cette élision, en 1664, dans un vers de tra-
gédie : voyez la variante au vers 810 de la Thébaïde.
Ingrat !
476 L'IMPOSTEUR.
ORGON, à Tartuffe*.
Hélas ! vous moquez- vous ?
(A son fils.)
Coquin! vois sa bonté.
DAMIS.
Donc
ORGON.
Paix.
DAMIS.
Quoi ? je....
ORGON.
Paix, dis-je.
Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige :
Vous le haïssez tous; et je vois aujourd'hui
Femme, enfants et valets déchaînés contre lui; 1120
On met impudemment toute chose en usage.
Pour ôter de chez moi ce dévot personnage.
Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir.
Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir;
Et je vais me hâter de lui donner ma fille, 1x25
Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.
DAMIS.
A recevoir sa main on pense l'obliger?
ORGON.
Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager.
Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître
Qu'il faut qu'on m'obéisse et que je suis le maître. 1 1 3o
Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon,
On se jette à ses pieds pour demander pardon.
DAMIS.
Qui, moi? de ce coquin, qui, par ses impostures..-.
I. Orgou, se jetant aussi à genoux et embrassant Tartuffe. (1734.) —
Molière, on s'en souvient, avait déjà eu l'idée de ce jeu de scène, et en avait
fait un emploi bien comique dans le Dépit amoureux (acte III, scène iv, aux
vers 85i et suivants).
ACTE III, SCENE VI. 477
ORGON.
Ah! tu résistes, gueux, et lui dis des injures?
(A Tartuffe.)
Un bâton! un bâton! Ne me retenez pas*. 11 35
(A son fils.)
Sus, que de ma maison on sorte de ce pas.
Et que d'y revenir on n'ait jamais Faudace.
DAMIS.
Oui, je sortirai; mais
ORGON.
Vite quittons la place.
Je te prive, pendard, de ma succession.
Et te donne de plus ma malédiction. 1140
SCENE VII.
ORGON, TARTUFFE.
ORGON.
Offenser de la sorte une sainte personne !
TARTUFFE ^.
O Ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne ' !
1 . A la représentation, Tartuffe reste immobile, et Orgon traverse le théâtre
pour venir lui dire : Ne me retenez pas. C'est une espèce de lazzi qui fait rire,
mais que je ne crois conforme ni au bon goût ni à la véritable intention de
Molière. Tartuffe peut ne pas vouloir s'opposer bien sérieusement à ce qu'Or-
goii maltraite son fils; mais, par respect humain seulement, il doit en faire le
semblant, et c'est son geste qui amène ces paroles d'Orgon : Ne me retenez pas.
(^Noted'Auger, 1821.) — Nous imaginerions un autre jeu de scène : il se pourrait
qu'il y eût, bien en vue du spectateur, déposée près d'un siège et ayant été
mise là par Orgon, à côté de son manteau et de son chapeau, au moment de
sa rentrée de la scène v, une canne (la batte spécialement mentionnée parmi
les accessoires qu'énumère le Mémoire de décorations, cité p. 898, note 4) , et
qu'Orgon s'élançant pour la saisir. Tartuffe le prévînt et s'en emparât. Ce mou-
vement serait bien du jeu de Tartuffe dans cette scène : il doit effectivement,
non du geste, retenir Orgon, et si même, ce qui n'est pas trop invraisemblable,
on supposait le bâton déjà levé, ce serait à lui d'en désarmer la maio du père.
2. Tartuffe, à part. (1734.)
3. D'après une tradition dont l'abbé d'Allainval, en 1780 ", et les éditeurs
" Page 20 d'un petit livre qui lui est généralement attribué et qui a pour
478 L'IMPOSTEUR.
A Orgon,)
Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir....
ORGON.
Hélas I
TARTUFFE.
Le seul penser de cette ingratitude 1 1 4 5
Fait souffrir à mon âme un supplice si rude —
L'horreur que j'en conçois J'ai le cœur si serré,
Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.
de 1734 " ont parlé les premiers, croyons-nous, Molière avait d'abord fait dire
à Tartuffe :
O Ciel, pardonne-lui comme je lui pardonne !
Voltaire un peu plus tard, en 1739, rapportant aussi cette variante*, en
cite une leçon un peu différente et qui parait bien préférable « :
O Ciel, pardonne-moi comme je lui pardonne !
Il y avait là avec l'avant-dernier verset du Pater une ressemblance que le poète
crut devoir adoucir ^ probablement dès la première représentation publique du
5 août 1667 (voyez le second Placet, p. Sga).
titre : Lettre à Mjrlord *** sur Baron et la Demoiselle le Couvreur.... par
George Wink, 1730. Voici le passage d'où il semble résulter que la variante
citée est une de celles qu'avait retenues Baron, l'élève de Molière, et, nous le
croyons, le premier successeur d'Hubert dans le rôle de Damis (voyez ci-
dessus, p. 327, note 2, et p. 357) : « On lui auroit eu une éternelle obligation
(à Baron), s'il avoit aidé à conserver plusieurs beaux vers du Tartuffe, qu'il
savoit, et qui furent retranchés dans les divers changements que cette fameuse
comédie souffrit. En voici un. Tartuffe feignant de presser Orgon de pardon-
ner à son fils, disoit :
O Ciel, pardonne-lui comme je lui pardonne!
Le dernier hémistiche parut trop caractériser les bigots ; Molière fut obligé de
le changer ainsi :
O Ciel, pardonne-lui le tourment {sic) qu'il me donne! »
" Dans leurs Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière, notice sur Tar-
tuffe, tome I" des OEuvres, p. xxxviii, note o.
b Voyez le sommaire du Tartuffe, ci-dessus, p. 370.
'^ Aucun éditeur, que nous sachions, ne l'a cependant encore relevée, et ce
n'est pas elle, mais celle d'Allainval que Pierre Didot l'aîné a introduite, à la
place du vers de l'édition originale, dans le texte de Molière : voyez tome IV
(1817), p. 266, des OEuvres de,,,. Molière quifout partie de la Collection des
meilleurs ouvrages de la langue française dédiée aux amateurs de l'art typo-
graphique ou d'éditions soignées et correctes.
ACTE III, SCENE VII. 479
ORGON.
(Il court tout en larmes à la porte * par où il a chassé son fils.)
Coquin ! je me repeiis que ma main t'ait fait grâce,
Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place. i i5o
Remettez-vous^, mon frère, et ne vous fâchez pas.
TARTUFFE.
Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
Je regarde céans quels grands troubles j'apporte,
Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte.
ORGON.
Comment? vous moquez-vous?
TARTUFFE.
On m'y hait, et je voi
Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.
ORGON.
Qu'importe? Voyez-vous que mon cœur les écoute?
TARTUFFE.
On ne manquera pas de poursuivre, sans doute;
Et ces mêmes rapports qu'ici vous rejetez
Peut-être une autre fois seront-ils écoutés. i i6o
ORGON.
Non, mon frère, jamais.
TARTUFFE.
Ah! mon frère, une femme
Aisément d'un mari peut bien surprendre l'âme.
ORGON.
Non, non.
TARTUFFE.
Laissez-moi vite, en m' éloignant d'ici,
Leur ôter tout sujet de m' attaquer ainsi.
ORGON.
Non, vous demeurerez : il y va de ma vie. n65
1. Orgon, courant tout en larmes à la porte^ etc. (1734.)
2. (A Tartuffe.)
Remettez-vous. (1734.)
48o L'IMPOSTEUR.
TARTUFFE.
Hé bien! il faudra donc que je me mortifie.
Pourtant, si vous vouliez....
ORGON.
Ah!
TARTUFFE.
Soit : n'en parlons plus.
Mais je sais comme il faut en user là-dessus.
L'honneur est délicat, et l'amitié m'engage
A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage. 1170
Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez
ORGON.
Non, en dépit de tous vous la fréquenterez.
Faire enrager le monde est ma plus grande joie.
Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie.
Ce n'est pas tout encor : pour les mieux braver tous, 1 1 7 5
Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous.
Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
Vous faire de mon bien donation entière.
Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parents.
N'accepterez- vous pas ce que je vous propose?
TARTUFFE.
La volonté du Ciel soit faite en toute chose.
ORGON.
Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit,
Et que puisse l'envie en crever de dépit!
FIN DU TROISIEME ACTE.
ACTE IV, SCENE I. 481
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
CLÉANTE, TARTUFFE.
CLÉANTE.
Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire,
L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire;
Et je vous ai trouvé, Monsieur, fort à propos,
Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.
Je n'examine point à fond ce qu'on expose;
Je passe là-dessus, et prends au pis la chose. 1 190
Supposons que Damis n'en ait pas bien usé.
Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé :
N'est-il pas d'un chrétien de paidonner l'offense.
Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance?
Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé, 119 5
Que du logis d'un père un fils soit exilé ?
Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise;
Et si vous m'en croyez, vous pacifierez tout.
Et ne pousserez point les affaires à bout. laoo
Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
Et remettez le fils en grâce avec le père.
TARTUFFE.
Hélas! je le voudrois, quant à moi, de bon cœur :
Je ne garde pour lui. Monsieur, aucune aigreur;
Je lui pardonne tout , de rien je ne le blâme, 1 2 o 5
Et voudrois le servir du meilleur de mon âme ;
Molière, iv 3i
48a L'IMPOSTEUR.
Mais l'intérêt du Ciel n'y sauroit consentir,
Et s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir.
Après son action, qui n'eut jamais d'égale,
Le commerce entre nous porteroit du scandale : ra i o
Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit!
A pure politique on me l'imputeroit;
Et l'on diroit partout que, me sentant coupable,
Je feins pour qui m'accuse un zèle charitable,
Que mon cœur l'appréhende et veut le ménager, 1 2 1 5
Pour le pouvoir sous main au silence engager.
CLÉANTE.
Vous nous payez ici d'excuses colorées,
Et toutes vos raisons, Monsieur, sont trop tirées.
[Des intérêts du Ciel pourquoi vous chargez-vous*?
' Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous? laao
Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances ;
Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses;
Et ne regardez point aux jugements humains,
Quand vous suivez du Ciel les ordres souverains.
Quoi ? le foible intérêt de ce qu'on pourra croire 1 2 a 5
D'une bonne action empêchera la gloire ?
Non, non : faisons toujours ce que le Ciel prescrit,
Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.
TARTUFFE.
Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne.
Et c'est faire. Monsieur, ce que le Ciel ordonne; i2 3o
Mais après le scandale et l'affront d'aujourd'hui,
Le Ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.
CLÉANTB.
Et vous ordonne-t-il. Monsieur, d'ouvrir l'oreille
I. La première édition (23 mars 1669) et, d'après elle, les éditions étran-
gères de 1675 A, 84 A et 94 B, ont ici cette coupe fautive :
. . . , sont trop tirées
Des intérêts du Ciel, Pourquoi vous chargez-vous?
ACTE IV, SCENE I. 483
A ce qu'un pur caprice à son père conseille,
Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien ri 3 5
• Où le droit vous oblige à ne prétendre rien * ?
TARTUFFE.
Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée
Que ce soit un effet d'une àme intéressée.
Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas,
De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas; 1340
Et si je me résous à recevoir du père
Cette donation qu'il a voulu me faire,
Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains.
Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage, ia4 5
En fassent dans le monde un criminel usage.
Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein.
Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain ^.
CLÉANTE.
Hé, Monsieur, n'ayez point ces délicates craintes,
Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes ; 1 2 5 o
Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
Qu'il soit à ses périls possesseur de son bien;
Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse,
Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse.
J'admire seulement que sans confusion 1 2 5 5
1. Anger se demande comment « cette donation, connue des uns dans la
famille, est ignorée des autres. » Orgon, décidé à les braver tous, a certaine-
ment déclaré sa double volonté de prendre Tartuffe pour gendre (vers 1271)
et de lui donner son bien; Elmire en est instruite aussi l)ien que Cléante; ce
qu'ils peuvent ne pas savoir, c'est jusqu'à quel point l'acte qui dépouille Orgon
est irrévocable et indépendant de toute condition : de là plus tard la surprise
d'Elmire (vers 1569: voyez encore le vers 17 1 3), quand, voyant le mariage
rompu, elle apprend que la donation n'en subsiste pas moins.
2. Comme le dit Sainte-Beuve en citant ces vers (tome III de Port-Royal ,
p. 287 et 288), Tartuffe, en cette occasion, pratique « cette grande mé-
thode de direction d'intention, qui consiste à se proposer pour fin de ses
actions équivoques un objet permis. » Voyez ci-après, dans la scène T de
cet acte IV, la note du vers 1492.
484 L'IMPOSTEUR.
Vous en ayez soufFert la proposition ;
Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
Qui montre à dépouiller l'héritier légitime?
Et s'il faut que le Ciel dans votre cœur ait mis
Un invincible obstacle à vivre avec Damis, 1260
Ne vaudroit-il pas mieux qu'en personne discrète
Vous fissiez de céans une honnête retraite,
Que de souffrir ainsi, contre toute raison.
Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison?
Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie, 1265
Monsieur —
TARTUFFE.
Il est. Monsieur, trois heures et demie :
Certain devoir pieux me demande là-haut.
Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt*.
cléante'.
Ah!
1. Aimé-Martin et Mériméeo l'ont remarqué : il y a dans Platon un trait
analogue, mais beaucoup moins caractéristique. A la fin de YEuthjrphron^ le
faux saint homme, qui se voit pressé par les objections de Socrate, s'échappe
en lui disant : « Ce sera pour une autre fois, Socrate : le temps me presse, et
il faut que je te quitte. » Si la Lettre sur la comédie de l'Imposteur (ci-après
p. 54^)) ne donnait la preuve que cette sortie si frappante mit fin à la scène jouée
le 5 août 1667, on aurait pu soupçonner Molière d'avoir voulu se venger ici
de la manière toute semblable dont Lamoignon, décidé à ne pas revenir sur la
défense de Tartuffe, coupa court à un entretien qu'il lui avait accordé : voyez
la Notice, p. 3 19. — Cette même Lettre rapporte ainsi, mais peut-être inexac-
tement, l'avant-dernier vers :
Certain devoir chrétien m'appelle en d'autres lieux.
Le mot chrétien eût sans doute été plus remarqué ici, dans la bouche de
Tartuffe, qu'aux vers 894 et iigS.
2. Cléante, seul. (1734.)
o Ce dernier dans la Revue contemporaine d'octobre 1 855, tome XXII, p. 16 .
J
ACTE IV, SCÈNES II ET III. 485
SCÈNE IL
ELMIRE, MARIANE, DORINE, CLÉANTE.
DORINE^
De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
Monsieur : son àme souffre une douleur mortelle; 1270
Et l'accord que son père a conclu pour ce soir
La fait, à tous moments, entrer en désespoir.
Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
Et tâchons d'ébranler, de force ou d'industrie,
Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés. la^S
SCÈNE III.
ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE,
DORINE.
ORGON.
Ha! je me réjouis de vous voir assemblés :
(A Mariane.)
Je porte en ce contrat ^ de quoi vous faire rire,
Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
MARIANE, à genoax .
Mon père, au nom du Ciel, qui connoît ma douleur,
I. ELMIRE, MARIANE, CLEANTE, DORINE.
DORINE, à Cléante. (1734.)
1. Il s'agit de ce contrat qui, suivant la fiction du tLéâtrCj constate les enga-
gements de mariage; Orgon en apporte un tout dressé, auquel ne manque plus
que la signature de Mariane; il a déjà prévenu sa fille de l'accord conclu entre
lui et Tartuffe (vers 1271), et il lui fait comprendre qu'il n'acceptera plus pour
elle d'autre mari; il ne parle pas ici de la donation. Voyez ci-après, à la Lettre
sur la comédie de l'Imposteur, p. 545, note r.
3. Mariane, aux genoux d'Orgon. (1734.)
486 L'IMPOSTEUR.
Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur, 1280
Relâchez-vous un peu des droits de la naissance',
Et dispensez mes vœux de cette obéissance * ;
Ne me réduisez point par cette dure loi
Jusqu'à me plaindre au Ciel de ce que je vous doi,
Et cette vie, hélas ! que vous m'avez donnée, iaS5
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
Si, contre un doux espoir que j'avois pu former,
Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer,
Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore,
Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre, lago
Et ne me portez point à quelque désespoir,
En vous servant sur moi de tout votre pouvoir.
ORGON, se sentant attendrir .
Allons, ferme, mon cœur, point de foiblesse humaine.
M ARIANE.
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;
Faites-les éclater, donnez-lui votre bien, 1295
Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien * :
J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne;
Mais au moins n'allez pas jusques à ma personne.
Et souffrez qu'un couvent ^ dans les austérités
Use les tristes jours que le Ciel m'a comptés. i3oo
ORGON.
Ah! voilà justement de mes religieuses,
1 . Des droits que ma naissance, que la naissance qui m'a faite votre fille,
vous a donnés sur moi,
2. Dispensez les vœux que j'ai faits de vous être toujours soumise, dispensez-
moi, malgré le vœu que j'ai fait de vous être soumise, de cet acte d'obéissance.
3. Orgon, à part. (1734.) — Ici l'édition de 1778 est conforme à l'origi-
nale.
4- Le bien sans doute qui lui est venu de sa mère, la première femme
d'Orgon.
5. Telle est ici l'orthographe de nos anciennes éditions, sauf celles de 1692,
I730j 34, qui donnent cout'enl. Le mot, on le sait, Vaugelas nous ledit, se
prononçait couvent ^ quelle qu'en fût l'orthographe.
i
ACTE IV, SCENE III. 487
Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses*!
Debout ! Plus votre cœur répugne à l'accepter,
Plus ce sera pour vous matière à mériter :
Mortifiez vos sens avec ce mariage, i3o5
Et ne me rompez pas la tête davantage.
DORINE.
Mais quoi...?
ORGON.
Taisez-vous, vous; parlez à votre écot* :
Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot.
CLEANTE.
Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde
ORGON.
Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde, 1 3 i o
Ils sont bien raisonnes, et j'en fais un grand cas ;
r. Les flammes amoureuses. (1673, 74.) — Dans Clarice, comédie de Ro-
ti'ou [de 1641, achevée d'imprimer le 28 octobre 1642), un père dit de même
à sa fille, qui veut entrer dans un couvent, parce qu'on veut lui donner pour
époux un autre que l'homme qu'elle aime [acte III., scène II) :
Quand les foibles esprits de ces jeunes coquettes
Se sont embarrassés de quelques amourettes,
Et que leur fol espoir ne peut avoir de lieu,
Lors, au défaut du monde, elles songent à Dieu,
Et tournent leurs pensers devers des monastères :
Visible hypocrisie et vrai piège des pères. (Note d^Aiige-.)
2. Parlez quand on vous adressera la parole. A votre écot signifie à ceux de
votre compagnie ou de votre sorte. Ce dicton populaire, qui remet les gens à
leur place, fait évidemment allusion aux rencontres, fréquentes dans les au-
berges, d'écots (on dirait à présent de sociétés) qui entendent restera part". On
ne voit pas pourquoi Génin a voulu expliquer ces mots par : « Parlez à votre
tour, en proportion de votre droit et de votre dû, comme chacun mange à son
écot. »
" « M. Despréaux, écrit Racine à son fils en 1698 (tome VII, p. 263),... les
heureux comme un roi dans sa solitude, ou plutôt son liôtellerie d'Autcuil. Je
l'appelle ainsi, parce qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel
écot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns les au-
tres. » C'étaient certainement plusieurs groupes de visiteurs qui se rencontraient
parfois à Auteuil, dans ce que l'abbé le Gendre (p. 174 de ses Mémoires)
appelle les « assemblées « de l'après-midi, et nous ne croyons pas que, dans cette
phrase de Racine, le mot écot puisse s'entendre au sens de convive que lui
donne le Lexique.
488 L'IMPOSTEUR.
Mais vous trouverez bon que je n'eu use pas.
ELIVIIRE, à son mari .
A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire,
Et votre aveuglement fait que je vous admire :
C'est être bien coiffé, bien prévenu de lui, 1 3 1 5
Que de nous démentir sur le lait d'aujourd'hui.
ORGON.
Je suis votre valet, et crois les apparences :
Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances,
Et vous avez eu peur de le désavouer
Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer; i3ao
Vous étiez trop tranquille enfin pour être crue,
Et vous auriez paru d'autre manière émue.
ELMIRE.
Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport
Il faut que notre honneur se gendarme si fort?
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche i SaS
Que le feu dans les yeux et l'injure à la bouche?
Pour moi, de tels propos je me ris simplement,
Et l'éclat là-dessus ne me plaît nullement;
J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages.
Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages 1 3 3 o
Dont l'honneur est armé de griffes et de dents,
Et veut au moindre mot dévisager les gens :
Me préserve le Ciel d'une telle sagesse!
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse.
Et crois que d'un refus la discrète froideur r33 5
N'en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
ORGON.
' Enfin je sais l'affaire et ne prends point le change.
ELMIRE.
J'admire, encore un coup, cette foiblesse étrange.
I. Elmire, à Orgon. {1734.)
ACTE IV, SCÈNE III. 489
Mais que me répondroit votre incrédulité
Si je vous faisois voir qu'on vous dit vérité? 1 340
ORGON.
Voir?
ELMIRE.
Oui.
ORGOPf.
Chansons.
ELMIRE,
Mais quoi ? si je trouvois manière
De vous le faire voir avec pleine lumière?
ORGON.
Contes en l'air.
ELMIRE.
Quel homme! Au moins répondez-moi.
Je ne vous parle pas de nous ajouter foi;
Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre,
On vous fît clairement tout voir et tout entendre,
Que diriez-vous alors de votre homme de bien?
ORGON.
En ce cas, je dirois que — Je ne dirois rien,
Car cela ne se peujt.
ELMIRE.
L'erreur trop longtemps dure,
. Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture. 1 3 5o
Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin',
De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin.
ORGON.
Soit : je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
ELMIRE*.
Faites-le-moi venir.
1. Et sans pins tarder.
2. Elmire, à Dorine. (1734-)
490 L'IMPOSTEUR.
DORINE^
Son esprit est rusé, i3 55
Et peut-être à surprendre il sera malaisé.
ELMIRE.
Non : on est aisément dupé par ce qu'on aime,
Et Tamour-propre engage à se tromper soi-même.
(Parlant à Cléante et à Mariane.)
Faites-le-moi descendre. Et vous^, retirez-vous.
SCENE IV.
ELMIRE, ORGON.
ELMIRE.
Approchons cette table, et vous mettez dessous *. 1 36o
ORGON.
Comment?
ELMIRE.
Vous bien cacher est un point nécessaire.
ORGON.
Pourquoi sous cette table ?
ELMIRE,
Ah, mon Dieu! laissez faire :
J'ai mon dessein en têtc«, et vous en jugerez.
Mettez-vous là, vous dis-je; et quand vous y serez,
Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous eutende.
ORGON.
Je confesse qu'ici ma complaisance est grande ;
Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.
I. DoRiNE, àElmire. (1734.)
a. ELMIRE, a Dorine.
Non, etc.
(A Cléante, et à Mariane.)
.... Et vous, etc. [Ibidem.)
3. La nuit s'est faite, et il faut des flambeaux sui- cette table : voyez cî-des-
sus, p. 398, notes 4 et a.
ACTE IV, SCENE IV. 491
ELMIRE.
Vous n'aurez, que je crois, rien à me repartir.
(A son mari qui est' sous la table.)
Au moins, je vais toucher une étrange matière :
Ne vous scandalisez en aucune manière. 1870
Quoi que je puisse dire, il doit m'ètre permis^,
Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis.
Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite,
Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
Flatter de son amour les désirs effrontés, i 3 7 5
Et donner un champ libre à ses témérités.
Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre.
J'aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez,
Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez, i 3 8o
C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée,
Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée,
D'épargner votre femme, et de ne m' exposer
Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser :
Ce sont vos intérêts; vous en serez le maître, i385
Et L'on vient. Tenez-vous, et gardez de paraître^.
1. A Orgon qui est ^ etc. (1734.)
2. Cela doit m'étie permis,
3. Aimé-Martin a peu de notes aussi intéressantes que celle qu'il a mise au
bas de ce couplet d'Elmire. Il y rend surtout l'impression que lui avait laissée et
que laissa à tous ses contemporains l'admirable jeu d'une artiste dont le sou-
venir est encore vivant. A''oici ce témoignage écrit en 1887, un de ceux qui ont
pu fixer quelque chose d'une précieuse et bien fugitive tradition. « Orgon est sous
la table, Tartuffe va paraître, la curiosité est au comlile, lorsque par un coup
de l'art, le poète se bâte de la suspendre : c'est qu'il a besoin de préparer l'es-
prit des spectateurs à la scène qui va suivre. Ces vers en sont, pour ainsi dire,
la préface. Elraire les adresse à Orgon, pour se donner toute liberté d'action;
le poète les adresse au public, pour lui rappeler la position d'Elmire, la crédu-
lité d'Orgon, et la nécessité de tromper l'hypocrite afin de le confondre. En
nn mot, la pudeur d'Elmire rend cette préparation nécessaire, et la délicatesse
du public la commande. L'actrice chargée du rûle d'Elmire ne saurait trop se
pénétrer de cette double intention du poëte. Si elle prononce ces vers d'un ton
léger et railleur, le public ne verra dans la scène suivante que le manège d'une
coquette ; si elle veut exciter le rire en faisant naître l'idée d'indécentes équi-
492 L'IMPOSTEUR.
SCÈNE V.
TARTUFFE, ELMIRE, ORGON*.
TARTUFFE.
On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler.
ELMIRE.
Oui. L'on a des secrets à vous y révéler.
Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise,
Et regardez partout de crainte de surprise.^ iSgo
Une affaire pareille à celle de tantôt
N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut.
Jamais il ne s'est vu de surprise de même*;
Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême ,
Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts i 39 5
Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée*,
Que de le démentir je n'ai point eu l'idée;
Mais par là, grâce au Ciel, tout a bien mieux été,
voqneSj elle inspirera le dégoût. Mais si, en rassemblant ses forces, elle laisse
apercevoir l'émotion de la pudeur souffrante, si elle montre encore la con-
trainte d'une belle âme qui ne ])eut se décider saus efforts à nuire même au mé-
chant, elle aura iiabilemcnt saisi l'esprit de son rôle, et cette disposition natu-
relle sera pour Tartuffe un piège plus dangereux que toute l'adresse de la
coquetterie la plus raffinée. En traçant ce portrait de l'actrice parfaite, nous
étions plein du souvenir de Mlle Mars ; et en vérité, ce n'est point exagérer
l'éloge que de dire que cette grande actrice joue ce rôle comme si Molière lui-
même lui en avait révélé les intentions. »
1. Tartcffe, Elmire, Orgon sous la tahle. (1734.)
2. Tartuffe va fermer la porte ^ et revient. {^Ibidem.)
3. Rapprochez de ce passage le suivant de VÉcole des maris^ acte III,
scène ii, vers 823 et 824.
C'est un plaisir si grand, qu'il n'en est point de même.
Et vous pouvez juger de sa puissance extrême
— Dans cet exemple deux de sont confondus en un seul, ou niêmef à lui seul,
signifie pareil.
4. De mon trouble, il est vrai, j'étois si possédée. 1683.
ACTE IV, SCENE V. 498
Et les choses en sont dans plus de sûreté *. 1400
L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage,
Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage.
Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements,
Il veut que nous soyons ensemble à tous moments;
Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée, 140 5
Me trouver ici seule avec vous enfermée,
Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un cœur
Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
TARTUFFE.
Ce langage à comprendre est assez difficile.
Madame, et vous parliez tantôt d'un autre style. 1410
ELMIRE.
Ah! si d'un tel refus vous êtes en courroux,
Que le cœur d'une femme est mal connu de vous !
Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre
Lorsque si foiblement 011 le voit se défendre !
Toujours notre pudeur combat dans ces moments 1 4 i 5
Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments.
Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte.
On trouve à l'avouer toujours un peu de honte ;
On s'en défend d'abord; mais de l'air qu'on s'y prend.
On fait connoître assez que notre cœur se rend, 1420
Qu'à nos vœux par honneur notre bouche s'oppose,
Et que de tels refus promettent toute chose.
C'est vous faire sans doute un assez libre aveu,
Et sur notre pudeur me ménager bien peu ;
Mais puisque la parole enfin en est lâchée, 1428
A retenir Damis me serois-je attachée,
Aurois-je, je vous prie, avec tant de douceur
Écouté tout au long l'offre de votre cœur,
Aurois-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu* faire,
I, En plus de sûreté. (1682, 1734-) — 2. Voyez ci-dessus, p. 45o, note 2.
494 L'IMPOSTEUR.
Si l'offre de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire? 1430
Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer
A refuser l'hymen qu'on venoit d'annoncer,
Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
Que l'intérêt* qu'en vous on s'avise de prendre,
Et l'ennui qu'on auroit que ce nœud qu'on résout*i4 35
Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout' ?
TARTUFFE.
C'est sans doute, Madame, une douceur extrême
Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime:
Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits
Une suavité qu'on ne goûta jamais. 144^
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude.
Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ;
Mais ce cœur vous demande ici la liberté
D'oser douter un peu de sa félicité.
Je puis croire ces mots un artifice honnête i44 5
Pour m' obliger à rompre un hymen qui s'apprête ;
Et s'il faut librement m'expliquer avec vous,
Je ne me fierai point à des propos si doux.
Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire.
Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire, i45o
Et planter dans mon âme une constante foi
1 . Si ce n'est l'intérêt.
2. Que ce mariage qu'on veut faire.
3. Sainte-Beuve {Port-Royal^ tome III, p. 299), après avoir cité les quatre
derniers vers comme exemple des mauvais qui se rencontrent parfois chez Mo-
lière, appuie ainsi sur sa critique (note 2) : « Dira-t-on que l'obscurité de ces vers,
les que qui y abondent, leur embarras^ en un mot, est là pour traduire celui d'El-
mire? Dans ce cas, tout mauvais qu'ils semblent, ils seraient dramatiquement
fort bons. Molière, le plus souvent, ne versifiait pas ses vers, il les jouait. Dans
la bouche de Mlle Mars, tous ces que devaient jouer le trouble à merveille. Pour-
tant il est à remarquer que le reste du rôle d'Elmire, en cette scène, est fort
net, nullement embarrassé, même un peu cru. Elle vient de dire :
Mais puisque la parole enfin en est lâchée....
Les quatre vers courent [donc risque d'être tout simplement quatre mauvais
vers. »
ACTE IV, SCÈNE V. 495
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
ELMIRE. Elle tousse pour* avertir son mari.
Quoi ? VOUS voulez aller avec cette vitesse,
Et d'un cœur tout d'abord épuiser la tendresse?
On se tue à vous faire un aveu des plus doux; 1455
Cependant ce n'est pas encore assez pour vous,
Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire,
Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire?
TARTUFFE.
Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer.
Nos vœux sur des discours ont peine à s'assurer. 1460
On soupçonne aisément un sort^ tout plein de gloire,
Et l'on veut en jouir avant que de le croire.
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
Je doute du bonheur de mes témérités';
Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, Madame, 1465
Par des réalités su convaincre ma flamme.
ELMIRE.
Mon Dieu, que votre amour en vrai tyran agit,
Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit!
Que sur les cœurs il prend un furieux empire,
Et qu'avec violence il veut ce qu'il désire*! 1470
Quoi? de votre poursuite on ne peut se parer ^,
Et vous ne donnez pas le temps de respirer?
Sied-il bien de tenir une rigueur si grande.
De vouloir sans quartier les choses qu'on demande,
1. Elmire, après avoir toussé pour, etc. (r734')
2. On se défie d'un sort.
3. Oaavu au tome II, p. 270, note i, que les six derniers vers ne sont, sauf
quelques légères variantes, qu'une répétition de six vers de Doni Garde de
Navarre.
4. Ariste, dans les Femmes savantes^ dit en parlant d'un amant (scène I
de l'acte II) :
Et qu'impatiemment il veut ce qu'il désire !
[Note d'Auger.)
5. Se parer, se garder.
496 L'IMPOSTEUR.
Et d'abuser ainsi par vos efforts pressants 1475
Du foible que pour vous vous voyez qu'ont les gens* ?
TARTUFFE.
Mais si d'un œil bénin vous voyez mes hommages,
Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages ?
ELMIRE.
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez? 1480
TARTUFFE.
Si ce n'est que le Ciel qu'à mes vœux on oppose,
i Lever un tel obstacle est à moi peu de chose,
i* Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
ELMIRE.
Mais des arrêts du Ciel on nous fait tant de peur!
TARTUFFE.
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, r 4 8 5
Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.
Le Ciel défend, de vrai, certains contentements;
(C'est un scélérat qui parle ^.)
Mais on trouve avec lui des accommodements ;
Selon divers besoins, il est une science
D'étendre les liens de notre conscience, 1490
j Et de rectifier le mal de l'action
I Avec la pureté de notre intention'.
/
1. Auger remarque encore quelque ressemblance entre ces derniers vers et
le» vers 233-236 des Fâcheux, adressés par Eraste à OrpLise :
Allez, il vous sied mal de railler ma douleur,
Et d'aliuser, ingrate, à maltraiter ma flamme,
Du foible que pour vous vous savez qu'a mon âme.
2. Cette indication, qui, dans l'édition originale et dans celles de 1669", 73,
74» est à la marge et commence à la hauteur du vers 1487, manque dans celle de
1734, et est ainsi placée sous le vers 1487 dans l'édition de 1682 et dans
celles qui en dérivent (voyez V Avertissement du tome I, p. vill). Elle est au-
dessous du vers i486 dans les éditions de 1675 A, 84 A, 94 B. Voyez ci-dessus
après le vers 194-
3. Molière ici rappelait directement les Provinciales, le « principe merveil-
leux » des casuistes, la « grande méthode de diriger l'intention, » telle que
PascaU'avait fait exposer par son bon Père dans la VII^ Lettre.» Sachez, dit
ACTE IV, SCENE V. 497
De ces secrets, Madame, on saura vous instruire ;
Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire.
Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi : MgS
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi ^
Vous toussez fort, Madame.
ELMIRE.
Oui, je suis au supplice.
TARTUFFE*.
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse?
ELMIRE.
C'est un rhume obstiné, sans doute; et je vois bien
Que tous les jus du monde ici ne feront rien. i5oo
TARTUFFE.
Cela certe est fâcheux.
ELMIRE.
Oui, plus qu'on ne peut dire.
cet interlocuteur comique (4° alinéa, p. gc) de l'édition de M. Lesieur), que.. .
nous ne souffrons jamais d'avoir l'intention formelle de pécher pour le seul
dessein de pécher, et que quiconque s'obstine à borner son désir dans le mal
pour le mal même, nous rompons avec lui : cela est diabolique. Voilà qui est
sans exception d'âge, de sexe, de qualité. Mais quand on n'est pr.s dans cette
malheureuse disposition, alors nous essayons de mettre en pratique notre mé-
thode de diriger Vintention, qui consiste à se proposer pour fin de ses actions
un objet permis. Ce n'est pas qu'autant qu'il est en notre pouvoir, nous ne
détournions les hommes des choses défendues ; mais, quand nous ne pouvons
pas empêcher l'action, nous purifions au moins l'iutention, et ainsi nous cor-
rigeons le vice du moyen par la pureté de la fin. » — Dans un recueil ma-
nuscrit de chansons du dix-septième siècle qui est à la bibliothèque de l'Uni-
versité (manuscrits littéraires in-4'', n" 87) se trouve le couplet suivant, sur
l'air de Réveillez-vous, belle endormie ; il porte dans le manuscrit (p. 174) la
date de 1602; mais il semble qu'on s'occupait bien plus de ces questions en
i656, année des Provinciales ^ qu'en 1632 " :
Le péché n'est plus qu'une fable :
Escobar en est caution,
Et l'on prend pour dupe le diable
En dirigeant l'intention.
1. Elmire tousse plus fort . (1734.)
2. Tartuvf^e., présentant àElmireun cornet de papier. (1784, mais non 1773.)
<» Plusieurs des chansons de ce recueil sont attribuées à Blot, mort avant le
Provinciales^ en mars i655 (voyez Mme de Sevigné^tovae II, p. I99)'
Molière, iv 3a
498 L'IMPOSTEUR.
TARTUFFE.
Enfin votre scrupule est facile à détruire :
Vous êtes assurée ici d'un plein secret,
Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait;
Le scandale du monde est ce qui fait l'ofFense, i5o5
Et ce n'est pas pécher que pécher en silence* .
. 2
ELMIRE, après avoir encore tousse .
Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder,
Qu'il faut que je consente à vous tout accorder,
Et qu'à moins de cela je ne dois point prétendre
Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre, r 5 i o
Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque-là,
Et c'est bien malgré moi que je franchis cela;
Mais puisque l'on s'obstine à m'v vouloir réduire.
Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire.
Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants,
Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens.
1. « Il est difficile de ne pas croire, dit Auger, qu'ici Molière se soit sou-
venu de ces.... vers de Régnier, dans la fameuse satire de Macetle :
Le péché que l'on caclie est demi-pardonné.
La faute seulement ne gît en la défense :
Le scandale, l'opprobre est cause de l'offense.
Pourvu qu'on ne le saclie, il n'importe comment;
Qui peut dire que non ne pèche nullement. »
— Le vers i5o6 n'a probablement jamais été tel que pensait l'avoir retenu
l'auteur de la Lettre sur la comédie de l'Tmposteiir (ci-après, p. 548) :
Et c'est une vertu de pécher en silence.
— Sur un retranchement que Molière a peut-être fait ici, ou plus haut dans
le couplet que termine le vers 1496, voyez la Lettre sur la comédie de V Im-
posteur, ci-après, p. 54^ et note 2, et la Kotice, ci-dessus, p. 33o.
2. Après avoir toussé. (1673, 74) 82.) — Après avoir encore toussé et frappé
sur la table, (1734.) — Cailhava se plaint justement, p. I79et 1 80 de ses ^/«(/cj
sur Molière j publiées en 1802, de la manière dont, de son temps, l'actrice
exagérait le dernier jeu de scène indiqué par l'édition de 1734. La Lettre sur
ia comédie de V Imposteur en indique un différent (ci-après, p. 548) : « La
pauvre Dame, qui n'a plus rien à objecter, est bien en peine de ce que son
mari ne sort point de sa cachette, après lui avoir fait avec le pied tous les
signes qu'elle a pu. »
ACTE IV, SCENE V. A99
Si ce consentement ' porte en soi quelque ofïense,
Tant pis pour qui me force à cette violence ;
La faute assurément n'en doit pas être à moi^.
TARTUFFE.
Oui, Madame, on s'en charge; et la chose de soi.... iSao
ELMIRE.
Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
Si mon mari n'est point dans cette galerie.
TARTUFFE.
Qu'est-il hesoin pour lui du soin que vous prenez?
C'est un homme, entre nous, à mener par le nez;
De tous nos entretiens il est pour faire gloire, i 52 5
Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire.
ELMIUE.
Il n'importe : sortez, je vous prié, un moment,
Et partout là dehors voyez exactement.
SCENE VI.
ORGON, ELMIRE.
ORGON, sortant de dessous la table.
Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme !
Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme. i 5 3o
ELMIRE.
Quoi? vous sortez sitôt? vous vous moquez des gens.
Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps;
Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sûres.
Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
1. Consentement est le texte des anciennes éditions ; le mot se rapporte à
je consente du vers i5o8. L'édition de 1780 a, la première, donné conten-
tement, qui de là a passé dans celles de lySS, 1734, et dans un grand nombre
des suivantes.
2. N'en doit point être à moi. (1784.)
5oo L'IMPOSTEUR.
ORGON.
Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer. i5 35
ELMIRE.
Mon Dieu ! Tonne doit point croire trop de léger*.
Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre,
Et ne vous hâtez point ^, de peur de vous méprendre.
(Elle fait mettre son mari derrière elle\)
SCENE VIL
TARTUFFE, ELMIRE, ORGON.
TARTUFFE*.
Tout conspire, Madame, à mon contentement :
J'ai visité de l'œil tout cet appartement; i54o
Personne ne s'y trouve; et mon àme ravie
ORGON, en l'arrêtant.
Tout doux! vous suivez trop votre amoureuse envie *,
Et vous ne devez pas vous tant passionner.
Ah! ah! l'homme de bien, vous m'en voulez donnera
Comme aux tentations s'abandonne votre àme ! i 54 5
Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
1. Moi-même, qui ne croi de léger aux merveilles.
(Régnier, satire sur, Macette, vers 37.)
De léger, pour légèrement, a encore été employé deux fois par Voltaire
(tomes XXVIII, p. 261, et XXIX, p. f)5); voyez le Dictionnaire de M. Littré.
2. Et ne vous hâtez pas. (1673, 74, 82, 1734.)
3. Elmire fait mettre Orgon derrière elle. (1734.)
4 Tartuffe, sans voir Orgon. [Ibidem.)
5, Personne ne s'y trouve ; et mon âme ravie.,..
[Dans le temps que Tartuffe s^ avance, les bras ouverts, pour embrasser
Elniire, elle se retire, et Tarttijfe aperçoit Orgon.)
ORGo:», arrêtant Tartujfe.
Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie. [Ibidem.)
6. Vous m'en vouliez donner. (1682.) — Vous m'en vouliez donner? (1734.)
— « Tu m'en as donné », dans le sens de tu m'as trompé, se trouve au vers
366 de l'Étourdi.
ACTE IV, SCENE VII. 5oi
J'ai doute fort longtemps que ce fût tout de bon,
Et je croyois toujours qu'on cliangeroit de ton* ;
Mais c'est assez avant pousser le témoignage :
Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage. i55o
ELMIRE, à Tartuffe.
C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci;
Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi.
TARTUFFE".
Quoi? vous croyez... ?
ORGON.
Allons, point de bruit, je vous prie.
Dénichons de céans, et sans cérémonie.
TARTUFFE.
Mon dessein^ —
ORGON.
Ces discours ne sont plus de saison :
Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.
TARTUFFE.
C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître :
La maison m'appartient, je le ferai connaître.
Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours,
Pour me chercher querelle, à ces lâches détours, i56o
Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure,
Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture.
Venger le Ciel qu'on blesse, et faire repentir
Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
1. Auger paraît s'être complètement mépris sur le sens de ce vers, qu'il
trouve obscur. Orgon, dont la pensée ne peut être occupée que du criminel
entretien auquel il vient d'assister, veut expliquer pourquoi il l'a laissé si long-
temps durer : ne se défiant que des apparences, il attendait toujours de
Tartuffe le mot qui allait les renverser toutes.
2. Tartuffe, a Orgo/j. (1734 •)
3. D'après la Lettre sur la comédie de V Imposteur (ci-après, p. 549), P**'
nulpbCj avant de changer de ton, osait encore une fois appeler Orgon son
frère.
5oa L'IMPOSTEUR.
SCÈNE VIII.
ELMIRE, ORGON.
ELMIRE.
Quel est donc ce langage ? et qu'est-ce qu'il veut dire ?
ORGON.
Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire.
ELMIRE.
Comment ?
ORGON.
Je vois ma faute aux choses qu'il me dit.
Et la donation m'embarrasse l'esprit.
ELMIRE.
La donation*
ORGON.
Oui, c'est une affaire faite.
Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquiète. 1570
ELMIRE.
Et quoi ?
ORGON.
Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
Si certaine cassette est encore là-haut.
I. La donation?... (1674, 82.) — La donation? (1734.) — Vojez la cote
au vers 1236.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V, SCENE I. 5oî
ACTE V.
SCENE PREMIERE.
ORGON, CLÉANTE.
CLÉANTE.
Où voulez-vous courir?
ORGON.
Las! que sais-je?
CLÉANTE.
Il me semble
Que l'on doit commencer par consulter ensemble
Les choses qu'on peut faire en cet événement. 1575
ORGON.
Cette cassette-là me trouble entièrement ;
Plus que le reste encore elle me désespère.
CLEANTE.
Cette cassette est donc un important mystère?
ORGON.
C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains,
Lui-même, en grand secret, m'a mis entre les mains :
Pour cela, dans sa fuite, il me voulut élire ' ;
Et ce sont des papiers, à ce qu'il m'a pu dire.
Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
CLÉANTE.
Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés?
I . Même emploi du mot élire, et avec la même rime, que plus haut, au
vers 573, et que plus bas^ au vers 1822.
5o4 L'IMPOSTEUR.
ORGON.
Ce fut par un motif de cas de conscience : i58 5
J'allai droit à mon traître en faire confidence ;
Et son raisonnement me vint persuader
De lui donner plutôt la cassette à garder,
Afin que, pour nier, en cas dé quelque enquête,
J'eusse d'un faux-fujant la faveur toute prête, rSgo
Par où ma conscience eût pleine sûreté
A faire des serments contre la vérité*.
CLÉANTE.
Vous voilà mal, au moins si j'en crois l'apparence;
Et la donation, et cette confidence,
Sont, à vous en parler selon mon sentiment, iSgS
Des démarches par vous faites légèrement.
On peut vous mener loin avec de pareils gages;
Et cet homme sur vous avant ces avantages.
Le pousser est encor grande imprudence à vous.
Et vous deviez chercher quelque biais' plus doux. j6oo
ORGON.
Quoi? sous un beau semblant' de ferveur si touchante
I. « C'est icij dit Auger, la doctrine des restrictions mentales, que Tartuffe
a enseignée à Orgon, de même qu'il a voulu enseigner à Eltnire celle de la di-
rection d'intention <*. » Voyez la IX' Provinciale : u Cela est nouveau, c'est la
doctrine des restrictions mentales, dit encore le l'on Père que Pascal met en
scène''. Sancbez la donne...: n On peut jurer, dit-il, qu'on n'a pas fait une
M chose, ([uoiqu'on l'ait faite effectivement, en entendant en soi-même qu'on ne
« l'a pas faite un certain jour, ou avant qu'on fût né, ou en sous-entendant
« quelque autre circonstance pareille, sans que les paroles dont on se sert
« aient aucun sens qui le puisse faire connoître; et cela est fort commode en
« beaucoup de rencontres, et est toujours très-juste quand cela est nécessaire
« ou utile j)our la santé, l'honneur ou le bien. »
2. Molière a déjà plusieurs fois employé ce mot en lui donnant, comme ici,
deux syllabes, par exemple au vers 558 de Sganarelle. Dans le Misanthrope
(acte IV, scène m, vers i35l) et dans les Femmes savantes (acte III, scène IV,
vers 1066) il l'a fait d'une syllabe :
Alceste. Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air....
Philaminte. J'ai donc cherché longtemps un biais de vous donner....
3. Sur un beau semblant. (1669", 78, 74, 82, 1734.) « Toutes les éditions
^ Aux vers 1 485 et suivants. — ''Pages 144 et 145 de l'édition de M. Lesieur,
ACTE V, SCENE I. 5o5
Cacher un cœur si double, une àme si méchante!
Et moi qui l'ai reçu gueusant et n'ayant rien
C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien :
J'en aurai désormais une horreur effroyable, i6o5
Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.
CLÉANTE.
Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments ;
Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre.
Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre. 1 6 i o
Vous vovez votre erreur, et vous avez connu
Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
Mais pour vous corriger, quelle raison demande
Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
Et qu'avecque le cœur d'un perfide vaurien 1 6 1 5
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
Quoi? parce qu'un fripon vous dupe avec audace
Sous le pompeux éclat d'une austère grimace,
Vous voulez que partout ou soit fait comme lui.
Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui? 1620
Laissez aux libertins ces sottes conséquences ;
Démêlez la vertu d'avec ses apparences.
Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut :
Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture, 1625
Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure ;
Et s'il vous faut tomber dans une extrémité,
Péchez plutôt encor de cet autre côté.
sans exception, dit Auger, portent sur un beau semblant.... Il était si naturel
d'écrire cacher socs un beau semblant^ qu'il est impossible de ne pas supposer
une faute d'impression. » Auger n'avait donc pas sous les yeux, comme il le
croyait et comme il le dit plusieurs fois, la vraie édition originale, du 23 mars
(1669), mais celle du 6 juin (1669°).
5o6 L'IMPOSTEUR.
SCÈNE II.
DAMIS, ORGON, CLÉANTE^
DAMIS.
Quoi? mon père, est-il vrai qu'un coquin vous menace?
Qu'il n'est point de bienfait qu'en son àme il n'efface,
Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
Se fait de vos bontés des armes contre vous ?
ORGON.
Oui, mon fils, et j'en sens des douleurs nompareilles.
DAMIS.
Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles :
Contre son insolence on ne doit point gauchir'; i63 5
C'est à moi, tout d'un coup, de vous en affranchir.
Et pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme.
CLÉANTE.
Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatants :
Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps
Où par la violence on fait mal ses affaires.
1. Orgon, Cléaxte, Damis. (1734-) — Cette courte scène n'est pas men-
tionnée dans la Lettre sur la comédie de l'Imposteur.
2. Gauchir, s'écarter (comme au vers 82a de PEcole des femmes), se dé-
tourner, et par suite reculer (devant....), mollir. Vaugelas, dans seiRemarques
(p. 66 de l'édition de 1670, sur Un adjectif {n'eu dewx substantifs....), a em-
ployé ce verbe avec à : « Il n'est pas question de gauchir toujours aux
difficultés, il les faut vaincre, et établir une règle certaine pour la perfection
de notre langue. »
ACTE V, SCÈNE III. So?
SCENE III.
MADAME PERNELLE, MARIANE, ELMIRE,
DORINE, DAMIS, ORGON, CLÉANTE».
MADAME PERNELLE.
Qu'est-ce? J'apprends ici de terribles mystères.
ORGON.
Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,
Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
Je recueille avec zèle un homme en sa misère, 1645
Je le loge, et le tiens comme mon propre frère;
De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ;
Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai ;
Et, dans le même temps, le perfide, l'infâme,
Tente le noir dessein de suborner ma femme, i6 5o
Et non content encor de ces lâches essais,
Il m'ose menacer, de mes propres bienfaits,
Et veut, à ma ruine, user des avantages
Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages,
Me chasser de mes biens, où je l'ai transféré, i655
Et me réduire au point d'où je l'ai retiré.
DORINE.
Le pauvre homme !
MADAME PERNELLE.
Mon fils, je ne puis du tout croire
Qu'il ait voulu commettre une action si noire.
ORGON.
Comment ?
MADAME PERNELLE.
Les gens de bien sont enviés toujours.
I. Madame Perneixe, OrgoNj Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
(•734.)
5o8 L'IMPOSTEUR.
ORGON.
Que voulez-vous donc dire avec votre discours, 1660
Ma mère?
MADAME PERNELLE.
Que chez vous on vit d'étrange sorte,
Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte.
ORGON.
Qu'a cette haine à faire avec ce qu'on vous dit?
MADAME PERNELLE.
Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit :
La vertu dans le monde est toujours poursuivie; 1666
Les envieux mourront, mais non jamais l'envie *.
ORGON.
Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui ?
MADAME PERNELLE.
On vous aura forgé cent sots contes de lui.
ORGON.
Je vous ai dit déjà que j'ai vu tout moi-même.
MADAME PERNELLE.
Des esprits médisants la malice est extrême. 1670
ORGON.
Vous me feriez damner, ma mère. Je vous di
Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi.
I. M. le Roux de Lincy cite ce proverbe (tome II, p. 297) d'après un ma-
nascrit du treizième siècle :
Envie ne mourut jà ;
puis d'après un manuscrit du quinzième siècle :
Envie ne peut mourir,
Mais envieux meurent.
Les frères Parfaict " et Auger le citent d'après la Comédie des proverbes
(1616, imprimée en i633'') : « L'envie ne mourra jamais, mais les envieux
mourront. »
o Histoire du Théâtre français, tome IV, p. 235.
^ Voyez vers la fin de la dernière scène du dernier acte (le 111°), p. 9G de
l'édition Jannet, au tome IX de V Ancien théâtre français.
ACTE V, SCÈNE III. Sog
MADAME PERNELLE.
Les langues ont toujours du venin à répandre,
Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse défendre.
ORGON.
C'est tenir un propos de sens bien dépourvu. 1675
Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu.
Ce qu'on appelle vu : faut-il vous le rebattre
Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre?
MADAME PERNELLE.
Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit :
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit. 1680
ORGON.
J'enrage.
MADAME PERNELLE.
Aux faux soupçons la nature est sujette.
Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète.
ORGON,
Je dois interpréter à charitable soin
Le désir d'embrasser ma femme?
MADAME PERNELLE.
Il est besoin.
Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes; i685
Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.
ORGON.
Hé, diantre! le moyen de m'en assurer mieux?
Je devois donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux
Il eût.... Vous me feriez dire quelque sottise.
MADAME PERNELLE.
Enfin d'un trop pur zèle' on voit son âme éprise; 1690
Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit
Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit.
I. Dur zèle^ par erreur, i>o\iv pur zèle, dims les éditions de 1682, 92, ijSo
et 1733,
5io L'IMPOSTEUR.
ORGOX.
Allez, je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère,
Ce que je vous dirois, tant je suis en colère.
DORINE^
Juste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas : 1695
Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas.
CLEANTE.
Nous perdons des moments en bagatelles pures.
Qu'il faudroit employer à prendre des mesures.
Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point '.
DAMIS.
Quoi? son effronterie iroit jusqu'à ce point? 1700
ELMinE.
Pour moi, je ne crois pas cette instance' possible.
Et son ingratitude est ici trop visible*.
CLÉANTE^.
Ne VOUS y fiez pas : il aura ^ des ressorts
Pour donner contre vous raison à ses efforts;
Et sur moins que cela, le poids d'une cabale 1705
Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
Je vous le dis encore : armé de ce qu'il a,
Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là.
ORGON.
Il est vrai; mais qu'y faire? A l'orgueil de ce traître "^5
De mes ressentiments je n'ai pas été maître. 1 7 10
CLÉANTE.
Je voudrois, de bon cœur, qu'on put entre vous deux
1. DoRiXE, à Orgon. (1734.)
2. On ne doit dormir point. (1682, 1773.)
3. Instance paraît avoir ici le sens de poursuite^ procès. Au vers 1433, il a
celui de demande instante.
4. Voyez au vers 1823.
5. ClÉakte, à Orgon. (1773.)
6. A Orgon. Il aura. (1734.)
7. En voyant l'orgueil de ce traître : le même tour est déjà aux vers 944
et 1699 et il se retrouve ci-dessous, au vers iSoi.
ACTE V, SCENE III. 5ii
De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
ELMIRE.
Si j'avois su qu'en main il a de telles armes,
Je n'aurois pas donné matière à tant d'alarmes,
Et mes....
ORGON * .
Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir. 1 7 1 5
Je suis bien en état que l'on me vienne voir!
SCÈNE IV.
MONSIEUR LOYAL, MADAME PERNELLE, ORGON,
DAMIS, MARIANE, DORINE, ELMIRE, CLÉANTE.
MONSIEUR LOYAL*.
Bonjour, ma chère sœur^ ; faites, je vous supplie,
Que je parle à Monsieur.
DORINE.
Il est en compagnie.
Et je doute qu'il puisse à présent voir quelqu'un.
MONSIEUR LOYAL.
Je ne suis pas pour être en ces lieux importun. 1720
Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise;
Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.
DORINE.
Votre nom?
1. Orgot^^, à Dorine, voyant entrer Monsieur Loyal, (1734.)
2. ORGON, MADAÎVtB PERNELLE, ELMIRE, IMARIANE, CLEANTE, DAMIS,
DORINE, M. LOYAL.
M. LOTAL, a Dorine, dans le fond du théâtre. [Ibidem.)
3. Cette salutation cénobitique et l'air de douceur hypocrite qui doit l'ac-
compagner annoncent tout de suite que M. Loyal est un huissier digne d'oc-
cu/;er, comme on dit, pour le bon Monsieur Tartuffe.... [IÇote d'Auger.)
Yujezla Lettre sur la comédie de l'Imposteur^ ci-après, p.^5l et 352.
*5 -^"3-2
5i2 L'IMPOSTEUR.
MONSIEUR LOYAL.
Dites-lui seulement que je vien
De la part de Monsieur Tartuffe, pour son bien*.
DORIXE*.
C'est un homme qui vient, avec douce manière, 1725
De la part de Monsieur Tartuffe, pour affaire
Dont vous serez, dit-il, bien aise.
cléante'.
Il vous faut voir
Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir.
ORGON*.
Pour nous raccommoder il vient ici peut-être :
Quels sentiments aurai-je à lui faire paroître? 1730
CLEANTE.
Votre ressentiment ne doit point éclater;
Et s'il parle d'accord, il le faut écouter.
MONSIEUR LOYAL ^.
Salut, Monsieur. Le Ciel perde qui vous veut nuire,
Et vous soit favorable autant que je désire !
ORGON ®.
Ce doux début s'accorde avec mon jugement, 1735
Et présage déjà quelque accommodement.
MONSIEUR LOYAL.
Toute votre maison m'a toujours été chère,
1. « Pour son hien^ dit Auger, doit signifier ici naturellement, pour son uti-
lité, pour son avantage; » et cela s'accorde avec ce que M. Loyal dit plus lon-
guement, aux vers 1778 et suivants, de ses tendresses pour tous les gens de
bien. On n'admettra sans doute pas la supposition qu'ajoute Auger : a Mais
comme, dans le fait, M. Loyal vient pour s'emparer du bien d'Orgon, au pro-
fit de Tartuffe, ces mots sont à doui)le entente, et il se pourrait que Molière
eut mis à dessein cette équivoque dans la bouche d'un personnage qu'il a
voulu rendre grotesque. »
2. DoRixE, à Orgon. (1734.)
3. ClÉante, a Orgon. [Ibidem.)
4. Orgox, à Cléante. [Ibidem.)
5. M. Loyal, à Orgon. [Ibidem.)
6. Orgon, bus, à Cléante. {Ibidem.)
ACTE V, SCENE IV. 5i3
Et j'étois serviteur de Monsieur votre père.
ORGON.
Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon
D'être sans vous connoître ou savoir votre nom. 1740
MONSIEUR LOYAL.
Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,
Et suis huissier à verge *, en dépit de l'envie.
J'ai depuis quarante ans, grâce au Ciel, le bonheur
D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur;
Et je vous viens. Monsieur, avec votre licence, 1745
Signifier l'exploit de certaine ordonnance
ORGON.
Quoi? vous êtes ici... ?
MONSIEUR LOYAL.
Monsieur, sans passion :
Ce n'est rien seulement qu'une sommation,
Un ordre de vuider d'ici, vous et les vôtres,
Mettre vos meubles hors, et faire place à d'autres, 1750
Sans délai ni remise, ainsi que besoin est
ORGON.
Moi, sortir de céans?
MO>SIEUR LOYAL.
Oui, Monsieur, s'il vous plaît.
I . a M. Loyal n'est rien de moins qu'un personnage, dit M. Eugène Parin-
gault (dans sa Lrocliure sur la Langue du droit dans le tliéâtre de Molière,
1861, p. 38). Normand de naissance, il est venu exploiter k 'Pans, et tout
indique qu'il y a fait son cliemin. Sa situation était privilégiée. D'abord, il est
huissier et non simple sergent; bien que la fonction fût à peu près la même ,
l'huissier était officier des cours supérieures^ tandis que le sergent n'était qu'of-
ficier des justices subalternes. Aussi, quand l'ordonnance de 1667 impose
l'obligation de se démettre aux officiers de cet ordre ne sachant pas écrire, elle
ne parle que des sergents : sa disposition n'allait à l'adresse d'aucun huissier.
Ce n'est pas tout : la qualité d'huissier à verge, que revendique M. Loyal, ap-
partenait par exception aux huissiers qui devaient faire leur résidence à Paris. »
M. Paringault cite ensuite Clienu, qui, dans son Livre des offices de France
(1620, p. 900), dit que les « sergents à verge » sont ainsi appelés, « parce
qu'ils portent en leur main une verge ou baguette pour toucher ceux contre
lesquels ils font quelques exploits de justice. »
<» C'est, aux AcTEURS,p.398 ,1e titre générique de sergent qui est donné à M. Loyal .
Molière, iv 33
5i4 L'IMPOSTEUR.
La maison à présent, comme savez de reste,
Au bon Monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
De vos biens désormais il est maître et seigneur, 1755
En vertu d'un contrat duquel je suis porteur :
Il est en bonne forme, et Ton n'y peut rien dire.
DAMIS*. ■
Certes cette impudence est grande, et je Fadmire.
MONSIEUR LOYAL.
Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous;
C'est* à Monsieur: il est et raisonnable et doux, 1760
Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office,
Pour se vouloir du tout opposer à justice.
ORGON.
Mais....
MONSIEUR LOYAL ^.
Oui, Monsieur, je sais que pour un million
Vous ne voudriez pas faire rébellion.
Et que vous souffrirez, en honnête personne, 1765
Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne.
DAMIS.
Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon ^,
1. Damis, h Monsieur Loyal. (1734-)
2. MONSIEUR LOYAL, à Dltlllis,
Monsieur, etc.
[Montrant Orgon.)
C'est, etc. [Ibidem.)
3. Monsieur Loyal, à Orgon. [Ibidem.)
4. « Les Italiens nommèrent le pourpoint giabbone^ giuppone...;le& Fran-
çais leur avaient emprunté ce nom, et je vois que Saint-Amand [Suite de la
I ^"partie de ses OEuvrts, in-4'', 1642, p- 34) donne le détail suivant dans son
Poëte crotté :
Vne étroite jartière grise.
Faite d'un vieux lambeau de frise,
Enzodiaquant le gipon
Servoit d'écharpe à mon fripon,
Et traînoit comme à la cbarrue
Pour soc un fleuret par la rue.
II est bien clair que ce vieux morceau de toile de frise.... qui entourait le
ACTE V, SCENE IV. 5i5
Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton.
3IONSIEUR LOYAL *.
Faites que votre fils se taise ou se retire,
Monsieur. J'aurois regret d'être obligé d'écrire, 1770
Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.
DORINE^.
Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal !
MONSIEUR LOYAL.
Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses',
Et ne me suis voulu, Monsieur, charger * des pièces
gîpon.... était l'échaipe passée sur le pourpoint. Mais pourquoi Molière....
désigne-t-il le pourpoiut de M. Loyal par le mot Jupon? C'est qu'au moment
où Molière écrivait, le jupon était un pourpoint fait d'une certaine façon. Il
est ainsi défini par A. Furetière (1690) : Espèce de « grand pourpoint ou
« de petit juste-au-corps qui a de longues basques et qui u'a point de bus-
« quière, qui ne serre point le corps et qui est une espèce de veste propre
« pour l'été. » (Article Jopon du Dictionnaire critique de Jal.) Il semble du
reste que Molière l'eût pu dire de tous paus d'étoffe enveloppant plus ou moins
le corps à partir de la ceinture.
1. Monsieur Lotai,, à Orgon, {i';34.)
2. L'édition originale (23 mars 1669), et, d'après elle, les éditions étrangères
1675 A, 1684 A, 1694 B, mettent levers suivant dans la bouche d'Elraire.
Dès la seconde (6 juin 1669), il est mis dans celle de Dorine, à qui certaine-
ment, par le ton, à cause de la manière dont il doit être dit pour produire
quelque effet, il convient bien mieux qu'à sa maîtresse. Elmire, à ce moment
de la scène, ne peut avoir assez de liberté d'esprit pour considérer à part la
figure de cet exécuteur d'un acte odieux. — Dorixe, à part. (1734.) —
Cailbava (p. 174 de ses Études) a noté un incroyable lazzi dont il avait tu
accompagner ce vers, et dont, à ce qu'il semble dire, la soubrette de 1802
n'avait pas été la première à s'aviser : aux applaudissements du parterre, il
l'affirme, Dorine prenait M. Loyal « par le liant de la tête et par le bas de son
menton,... lui tournait le visage sur les épaules, pour le considérer plus à son
aise, y puis, après qu'il s'était laissé faire", lui adressait directement l'injure à
laquelle il n'a mot à répondre. Auger, en 1821, proteste encore contre cette
« gentillesse » des Dorines.
3. Des guillemets qui, dans l'édition de 1682, marquent ce vers et les vingt-
sept suivants indiquent qu'ils étaient supprimés à la représentation (voyez
tome I, p. 109, note 2).
4. Sur l'emploi de l'auxiliaire être dans cet arrangement des mots : je ne
me suis voulu charger^ voyez la règle rappelée tome III, p. 228, note 3.
a Aimé-Martin dit avoir vu M. Loyal, « pour faciliter les impertinences de
Dorine, » se mettre à genoux.
5i6 L'IMPOSTEUR.
Que pour vous obliger et vous faire plaisir, 1775
Que pour ôter par là le moven d'en choisir
Qui, n'ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,
Auroient pu procéder d'une façon moins douce.
ORGON.
Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens
De sortir de chez eux ?
MONSIEUR LOYAL.
On vous donne du temps, 1780
Et jusques à demain je ferai surséance
A l'exécution. Monsieur, de l'ordonnance.
Je viendrai seulement passer ici la nuit,
Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.
Pour la forme, il faudra, s'il vous plait, qu'on m'apporte,
Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
T'aurai soin de ne pas troubler votre repos,
Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.
Mais demain, du matin *, il vous faut être habile
A vuider de céans jusqu'au moindre ustensile : 1790
Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts.
Pour vous faire service à tout mettre dehors.
On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense;
Et comme je vous traite avec grande indulgence,
Je vous conjure aussi, ^Monsieur, d'en user bien, 1795
Et qu'au dû de ma charge^ on ne me trouble en rien.
1. Bacine, dans sa jeunesse, disait ainsi; on lit dans ses Remarques sur
l'Odjssée d'Homère (i6(j'2, tiime Vides OEuvres, p. 89) : o Après ils se vont
tous coa(!her. Du matin, Menelaiis se lève, et vient deraaudcr à Telemacluis le
sujet de son vojage. » A la fin du premier acte du Malade imaginaire, Toi-
nette se sert de l'expression du grand matin : a Demain, du grand matin, je
l'envoirai quérir. »
2. Corneille avait fait dire par CIcandre au Prévôt de /a Suite du Menteur
{1643, acte I, scène iv, vers 343) :
Vous avez fait le dû de votre office.
VoTCz encore vers la fin de la scène m de l'acte V de l'Avare.
ACTE V, SCENE IV. 617
ORGO>*.
Du meilleur de mon cœui' je clonnerois sur l'heure
Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener
Le plus grand coup de poing qui se puisse donner. 1800
CLÉANTE^.
Laissez, ne gâtons rien.
DAMIS.
A cette audace étrange ',
J'ai peine à me tenir, et la main me démange *.
DORINE.
Avec un si bon dos, ma foi, Monsieur Lo^al,
Quelques coups de bâton ne vous siéroient pas mal.
MONSIEUR LOYAL.
On pourroit bien punir ces paroles infâmes, 180 5
Mamie, et Ton décrète aussi contre les femmes^.
1. Orgon, à /^arf. (1734.)
2. Cléante, bas^ à Orgon. [Ibidem.)
3. Voyez, pour cette tournure, aux vers 944 ^t 1709.
4. Cette audace est trop forte;
J'ai peine à me tenir, il vaut mieux que je sorte.
(16S2.)
« Les comédiens avoient fait ce changement, dit l'éditeur de 1784 dans son
Avertissement du tome P'', p. v et vi, parce que souveut ils étoient dans la
nécessité de faire jouer deux personnages à un même acteur, et qu'en faisant
ainsi sortir Damis du théâtre, il pouvoit, en cliangeant d'hahit, faire le rôle de
l'Exempt qui vient avec Tartuffe à la fiu de l'acte.... L'éditeur [rèditeur de
1682), du moins, ne devoit pas mettre au nombre des acteurs dans l'avaut-
dernière scène [la dernière de V édition originale), le même Damis, qui est
censé sorti du théâtre, ni lui faire dire, en parlant de Tartuffe, ce vers [le vers
1870), que les comédiens font dire par Dorine :
Comme du Ciel l'infâme impudemment se joue! »
5. Voyez ci-dessus, à la scène v du Mariage forcé ^ p. 5i, note 4- M. Loyal
menace de solliciter du juge l'ordre d'amener Dorine devant lui ou même de
l'emprisonner. A propos de ce vers, M. Paringault cite (p. 3i) l'article à. de
redit de Charles IX rendu à Amboise, en janvier l5']i, contre la rébellion sur
l'exécution des mandements et l'administration de la justice [Recueil Isambert,
tome XIV, p. 247) '■ " Voulons que sur le rapport signé des sergents ou
huissiers exécuteurs de justice, certifiés de records, sans attendre autre in-
5i8 L'IMPOSTEUR.
CLÉANTE*.
Finissons tout cela, Monsieur : c'en est assez;
Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.
MONSIEUR LOYAL.
Jusqu'au revoir. Le Ciel vous tienne tous en joie !
ORGON.
Puisse-t-il te confondre, et celui qui t'envoie! 1810
SCÈNE V.
ORGON, CLÉANTE, MARIANE, ELMIRE,
MADAME PERNELLE, DORINE, DAMIS^
ORGON.
Hé bien, vous le voyez, ma mère, si j'ai droit''.
Et vous pouvez juger du reste par l'exploit * :
Ses trahisons enfin vous sont-elles connues?
MADAME PERNELLE.
Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues!
DORINE^.
Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez ^, 1 8 1 5
formation, nosdits juges, es dits cas de résistance par voie de fait, puissent
décréter ajournement personnel, sauf, après avoir informé, procéder par décret
de prise de corps, ainsi qu'ils verront être à faire. »
1. Cléante, a M. Lojal. (1734.)
2. Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
{Ibidem.)
3. Si j'ai raison, si je suis en droit de me plaindre.
4. Par l'exploit, la sommation qui vient de m'étre signifiée.
5. Dorine, a Orgon. (1734.)
6. L'édition de 1682 indique encore que ce vers et les sept suivants étaient
retranchés par les comédiens. Ils sont de ceux qu'on peut supposer avoir
été supprimés par Molière lui-mcme. La verve railleuse de Dorine ne don-
nant, pas même en un pareil moment, de trêve à son maître, a prêté à la
critique : voyez la note d'Auger. « Même au moment final, dit Sainte-Beuve,
l'impitoyable lutin, quasi hors de propos et quand tout est au tragique dans la
maison, abuse de la circonstance et pique toujours ; » mais il faut lire tout le
passage sur Doiine, tome III de Port-Boyal, p. 296-298.
ACTE V, SCENE V. 5 19
Et ses pieux desseins par là sont confirmés :
Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme * ;
Il sait que très-souvent les biens corrompent Tliomme,
Et, par charité pure, il veut vous enlever
Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver. 1820
ORGON.
Taisez-vous : c'est le mot qu'il vous faut toujours dire.
CLÉANTE^.
Allons voir quel conseil on doit vous faire élire ^ .
ELMIRE.
Allez faire éclater l'audace de l'ingrat.
Ce procédé détruit la vertu du contrat* ;
Et sa déloyauté va paroître trop noire, 1825
Pour souffrir qu'il en ait le succès qu'on veut croire.
SCENE VI.
VALÈRE, ORGON, CLÉANTE, ELMIRE,
MARIANE, ETc.^
VALÈRE.
Avec regret, Monsieur, je viens vous affliger;
1. c'est-à-dire sa vertu est arrivée à la perjection île Pamour du prochain^
au parfait amour du prochain ; ou même c^est dans V amour du prochain que
sa vertu a trouvé sa perfection : voyez le vers 447 de V École des maris et le
vers 1545 de V École des femmes.
2. Cléante, à Orgon. (1734.)
3. Quel est le meilleur parti à vous faire prendre. Pour ce mot d'e7//e, voyez
au vers 573.
4. Comparez les vers 1701 et 1702. Voilà tout indiqué un des dénoue-
ments, par uuUité de la donation, que quelques contemporains du poète au-
raient préféré à celui où il s'est arrêté , un de ces dénouements que les gens
de robe, comme dit Gueret , auraient trouvés bons, et celui précisément que,
de notre temps, eût choisi Scribe : voyez à la Notice, p. 344 et p. 347.
5. Les éditions antérieures à 1734 n'ont en tête de cette scène que ces cinq
noms de personnages, et toutes, sauf la première et celles de 1675 A, 1684 A,
1694 B, et la contrefaçon de 1669, omettent à tort I'etc. — Valère, Orgon,
Madame Pernelle, Euuire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine. (i734-)
520 L'IMPOSTEUR.
Mais je m'y vois contraint par le pressant danger.
Un ami, qui m'est joint d'une amitié fort tendre,
Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre, 1 8 3 o
A violé pour moi, par un pas délicat,
Le secret que l'on doit aux affaires d'Etat,
Et me vient d' envoyer ' un avis dont la suite
Vous réduit^ au parti d'une soudaine fuite.
Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer i 8 3 5
Depuis une heure au Prince a su vous accuser.
Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette,
D'un criminel d'État limportante cassette,
Dont, au mépris, dit-il, du devoir d'un sujet.
Vous avez conservé le coupable secret. 1840
J'ignore le détail du crime qu'on vous donne';
Mais un ordre est donné contre votre personne ;
Et lui-même* est chargé, pour mieux l'exécuter,
D'accompagner celui qui vous doit arrêter.
CLÉAXTE.
Voilà ses droits armés; et c'est par où le traître 1845
De vos liiens qu'il prétend cherche à se rendre maîtic.
ORGON.
L'homme est, je vous l'avoue, un méchant animal!
VALÈRE.
•Le moindre amusement^ vous peut être fatal.
J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte.
Avec mille louis qu'ici je vous apporte. i8 5o
Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant.
Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant.
A vous mettre en lieu sûr je m'offre pour conduite®,
i. Et me rient envoyer. ([673, 74, 82, 92, 97, 1710, 3o, 33j 34.) —
L'édition de 1773 est ici conforme à l'originale.
2. Un avis par suite duquel vous êtes réduit....
3. Qu'on vous prête, qu'on vous impute.
4. Le dénonciateur, Tartuffe. — 5. Amusement^ retard, comme au vers 21 5.
6. Le sens est clair : o Je viens vous offrir de me charger de votre con-
ACTE V, SCENE VI. Sai
El veux accompagner jusqu'au Jiout votre fuite.
ORGON.
Las! que ne dois-je point à vos soins obligeants! i8 55
Poui^ vous en rendre grâce il faut un autre temps ;
Et je demande au Ciel de m'ètre assez propice,
Pour reconnoître un jour ce généreux service.
Adieu : prenez le soin, vous autres
CLÉANTE.
Allez tôt :
Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut. 1860
SCÈNE DERNIERE.
L'EXEMPT, TARTUFFE, VALÈRE, ORGON,
ELMIRE, ]\L\RL\NE, etc.
TARTUFFE '.
Tout beau, Monsieur, tout beau, ne courez point si vite :
Vous n'irez pas fort loin pour tiouver votre gîte.
Et de la part du Prince on vous fait prisonnier.
ORGON.
Traître, tu me gardois ce trait pour le dernier;
C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies, i86 5
Et voilà couronner toutes tes perfidies.
TARTUFFE.
Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir,
duite pour vous mettre en lieu sûr, je m'offre à vous conduire en lieu sûr. »
Grammaticalement, faut-il entendre : « je m'offre pour escorte, pour guide »,
ou bien : « je m'offre pour votre conduite, pour vous conduire » ?
I. SCÈNE VII.
TARTUFFE, UN EXEMPT, MADAME PERNELLE, ORGON, EL3IIRE, CLEANTE,
MARIANE, VALÈRE, DAMIS, DORINE.
TARTUFFE, arrêtant Orgon. (1734.)
522 L'IMPOSTEUR.
Et je suis pour le Ciel appris* à tout souffrir.
CLÉANTE.
La modération est grande, je l'avoue.
DAMIS.
Comme du Ciel rinfànie impudemment se joue ^ ! 1870
TARTUFFE.
Tous vos emportements ne sauroient m'émouvoir,
Et je ne songe à rien qu'à faire mon devoir.
MARI ANE.
Vous avez de ceci grande gloire à prétendre,
Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.
TARTUFFE.
Un emploi ne sauroit être que glorieux, 1875
Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux.
ORGON.
Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable,
Ingrat, t'a retiré d'un état misérable?
TARTUFFE.
Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir;
Mais l'intérêt du Prince est mon premier devoir; i8 8o
De ce devoir sacré la juste violence
Etouffe dans mon cœur toute reconnoissance,
Et je sacrifierois à de si puissants nœuds
Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
I . Apprendre s'employait encore alors dans le sens d'instruit e^ enseigner,
avec un régime direct de personne; M. Littré cite cet exemple du Quinte-Curce
de Vaugelas (i653, livre VIII, chapitre ix) : « Sa litière [du roi des Indes)
est suivie de ses gendarmes et de ses gardes, dont plusieurs portent des branches
d'arbres pleines d'oiseaux qu'ils ont appris à chanter toutes sortes de ramages,
pour le divertir dans ses plus grandes affaires ; » et cet autre de Régnier
[satire vi, vers 77) :
A toi, qui, dès jeunesse appris en son école,
As adoré l'honneur".
■2. Voyez, p. 5 17, à la fin de la note 4, pourquoi ce vers a été quelquefois
misj au théâtre, dans la bouche de Dorine.
« Qui.... formé à l'école de l'honneur, en as gardé le culte.
ACTE V, SCENE DERNIERE. 5aî
ELMIRE.
L'imposteur !
DORINE.
Comme il sait, de traîtresse manière, i88 5
Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère !
cle'ante.
Mais s'il est si parfait que vous le déclarez,
Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,
D'où vient que pour paroître il s'avise d'attendre
Qu'à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre, 1890
Et que vous ne songez à l'aller dénoncer
Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser?
Je ne vous parle point, pour devoir en distraire.
Du don* de tout son bien qu'il venoit de vous faire;
Mais le voulant traiter en coupable aujourd'hui, 1895
Pourquoi consentiez- vous à rien prendre de lui?
tartuffe, à l'Exempt^.
Délivrez-moi, Monsieur, de la criaillerie,
El daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
l'exempt.
Oui, c'est trop demeurer sans doute à l'accomplir:
1. Je ne vous parle point, connue ayant dû vous détourner de cette dénon-
ciation, du don, etc. ; je ne vous dirai point que le don qu'il venait de vous
faire aurait dû vous en détourner.
2. Cet exempt qui vient de la part du Prince (vers l863), et qui va pro-
noncer son éloge, doit être uu exempt de ses gardes du corps. D'après la
Lettre sur la comédie de l' Imposteur (ci-après, p. 552; mais cela ne résulte
ni des vers 182g et suivants, ni de rien dans les scènes vi et vu) , ce serait un ami
de Cléante. On ne peut songer à un agent subalterne. Guyot nous apprend, au
tome II de son Traité des droits. ...annexés à chaque office, etc. (1786-1788),
que les sous-lieutenants des gardes, dont le titre remplaçait celui des capitaines-
exempts d'autrefois, étaient tous des gentilshommes de nom et d'armes, ayant la
commission soit de lieutenant-colonel, soit de mestre de camp (p. Sg et 69, 61,
65). » A l'égard des officiers [des gardes)^ dit-il p. 64,... ils portent tous [un
bâton de commandement : » l'Exempt, dans cette scène, en avait sans doute
nn à la main. — D'après ce que disent les éditeurs de 1734 (ci-dessus, p. 5i7,
note 4), c'est Hubert en 1669, et Baron de 1670 à 1673", qui, après s'être
" Voyez la Notice j p. 357.
524 L'IMPOSTEUR.
Votre bouche à propos m'invite à le remplir; 1900
Et pour rexécuter, suivez-moi tout à l'heure
Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure.
TARTUFFE.
Qui? moi, Monsieur?
l'exempt.
Oui, vous.
TARTUFFE.
Pourquoi donc la prison?
l'exempt.
Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison. *■
Remettez-vous, JMonsieur, d'une alarme si chaude . i 9 c 5
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude^,
Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs.
D'un fin discernement sa grande âme pourvue ^
Sur les choses toujours jette une droite vue; 1910
Chez elle jamais rien ne sm^prend trop d'accès,
Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle;
Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
Etl'amour pour les vrais* ne ferme point sou cœur 191 5
acquittés (à la scène iv) du rôle de Darais, auraient eu à reparaître pour réci-
ter l'important couplet de l'Exempt; dans la double troupe de 1680 il fut
plus facile d'avoir un acteur spécial pour ce personnage; un tragédien, la
Tliuillerie, le représeutait en 1685°.
1. ^ Orgon. (1734.)
2. « Nous vivons sous un Roi, écrivait Colbert en 1682, dont le principal
soin et application tendent à délivrer les foibles de l'oppression des forts. »
(Lettres^ instructions... publiées \^ar M. P. Clément, tome IV, p. i53.) —
Sur les retrancliements ou plutôt le travestissement qu'un fit subir à cette
tirade au temps de la Révolution, voyez la Notice, p. 347 ^' 348.
3. L'édition de 1682 indique qu'a la représentation trois coupures abré-
geaient de vingt vers (1909-1916, 1919-1926, 1929-1932) le récit de l'Exempt.
Dans les éditions de 1730 et de 1733, les vers 1917 et 1918, puis 1927 et
1928, sont également entre guillemets.
4. Pour les vrais gens de Lien.
"Voyez p. 355, 356 et 358, 359.
ACTE V, SCENE DERNIERE. ^25
A tout ce que les faux doivent donner d'horreur*.
Celui-ci n'étoit pas pour^ le pouvoir surprendre,
Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
D'abord il a percé, par ses vives clartés,
Des replis de son cœur toutes les lâchetés. 1920
Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même.
Et par un juste trait de l'équité suprême ',
S'est découvert au Prince un fourbe renommé,
Dont sous un autre nom il étoit informé ;
Et c'est un long détail d'actions toutes noires 1925
Dont on pourroit former des volumes d'histoires.
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
Sa lâche ingratitude et sa déloyauté *;
A ses autres hoiTCurs il a joint cette suite ^,
Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite® igSo
Que pour voir l'impudence aller jusques au bout.
Et vous faire par lui faire raison de tout.
Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître.
D'un souverain pouvoir, il brise les liens 1935
Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens ^,
Et vous pardonne enfin cette offense secrète
Où vous a d'un ami fait tomber la retraite;
1 . Il y avait peut-être ici, en 1667, un passage sur le grand crédit des faux
dévots, que Molière supprima en 1669 : voyez, ci-après, la Z/e<<rei«r /a comédie
de V Imposteur, p. 553 et note 2, et à la Notice^ p. 33o.
2. Celui-ci n'était pas fait pour —
3. C'est-à-dire, par un effet de la justice divine. {Note d'Atiger.)
4. A détesté l'ingratitude et la déloyauté dont il s'est rendu coupable en-
vers vous. Molière a nombre de fois employé vers comme envers. Génin
rappelle que dans Bajazet encore (acte III, fin de la scène ri) on lit : o Trop
heureux d'avoir pu.... m'acquitter vers vous de mes respects profonds. »
5. Le monarque a voulu qu'une dernière horreur s'ajoutât aux autres.
6. Mis à ses ordres.
7. Auger le dit avec raison, quelque absolu que fût le pouvoir de Louis XIV,
il est bien certain qu'on ne l'eût pas vu anéantir d'autorité un contrat. Dans
la réalitéj des magistrats seuls auraient eu à examiner si l'acte de donation
526 L'IiMPOSTEUR.
Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois
On vous vit témoigner en appuyant ses droits ^, 1940
Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
D'une bonne action verser la récompense,
Que jamais le mérite avec lui ne perd rien.
Et que mieux que du mal il se souvient du bien^.
DORINE.
Que le Ciel soit loué !
MADAME PERNELLE.
jMaintenant je respire. 1945
ELMIRE.
Favorable succès !
M ARIANE.
Qui l'auroit osé dire?
ORGON, à Tanaffe.
Hé bien! te voilà, traître —
était valable ou non; en attendant, sur un ordre du Roi, le scélérat eût été
jeté en prison, et bien averti qu'il y resterait jusqu'à ce que, à défaut d'une
annulation judiciaire, son désistement eût délié Orgon. Mais, à la fin de sa
comédie, Molière a voulu donner aux spectateurs une satisfaction immédiate et
complète, et leur faisant accepter, à Louis XIV tout le premier", l'interven-
tion du Roi, il leur fit admettre sans difficulté la fiction qui pour eux avançait
seulement l'effet certain d'une toute-puissante volonté.
1. Ses droits menacés au temps des troubles de la Fronde : voyez ci-dessus,
p. 4093 les vers i8i et 182, et la note 3.
2. Nous avons dit, dans V Avertissement de ce volume, que M. Despois n'a
malheureusement pu rédiger que le commentaire du premier acte du Tartuffe,
mais qu'un certain nombre de notes se rapportant à la suite se sont trouvées
dans ses papiers. En voici une qu'il avait destinée à cette place, et que nous y
conservons, tout en renvoyant et à la note 7, presque immédiatement précé-
dente, de la page 525, et a la Notice (p. 275, 276 et344-347)î <^ù la question
du dénouement a été exposée ])lus en détail : « Si le goût de Louis XIV pour
les ballets a trop souvent contribué à détourner Molière de ses gi'andes œuvres,
pour occuper à des divertissements de cour un temps qu'il eût pu mieux em-
ployer pour sa gloire, son influence sur le poète n'a pas eu d'ailleurs quelques-
uns des inconvénients qu'on a signalés. Par exemple, on a déclaré postiche le
dénouement du Tartuffe; l'éloge du Roi au cinquième acte a semblé amené
d'une façon peu naturelle ; on ne l'a excusé que par la nécessité d'intéresser
aussi l'amour-propre du Roi à la représentation de la pièce. Cette critique n'est
<* Voyez à la JSotice, p. 846, second alinéa.
ACTE V, SCENE DERNIERE. 527
CLÉANTE.
Ah M mon frère, arrêtez,
Et ne descendez point à des indignités ;
A son mauvais destin laissez un misérable,
Et ne vous joignez point au remords qui l'accable : 1 9 5 0
Souhaitez bien plutôt que son creur en ce jour
Au sein de la vertu fasse un heureux retour,
Qu'il corrige sa vie en détestant son vice
Et puisse du grand Prince adoucir la justice.
Tandis qu'à sa bonté vous irez à genoux 1 9 5 5
Rendre ce que demande un traitement si doux.
ORGON.
Oui, c'est bien dit : allons à ses pieds avec joie
Nous louer des bontés que son cœur nous déploie.
Puis, acquittés un peu de ce premier devoir.
Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir, i960
\^ Et par un doux hymen couronner en Valère
La flamme d'un amant généreux et sincère.
pas, je crois, bien fondée, et, avec plusieurs bons juges, parmi lesquels j'aime à
nommer mon ami Etienne Arago, si entendu aux choses du théâtre, je pense
qu'il n'était guère possible d'en trouver un autre, et que, la situation étant
donnée, c'était même le seul qui fût vraisemblable historiquement, La dona-
tion faite par Orgon à Tartuffe étant régulière, on ne voit pas trop comment
Orgon s'en tirerait devant les tribunaux; et pour sauver son bien, celui de
sa famille, comme pour punir Tartuffe, il ne faut pas moins que l'inter-
vention de celui-là seul qui est au-dessus des lois, de Louis XIV. Léga-
lement Tartuffe restait impuni ; une lettre de cachet seule en pouvait faire jus-
tice. »
I. ORGON, à Tartuffe, que l'Exempt emmène.
Hé l)ien, etc.
SCÈNE DERNIÈRE.
JttADVME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLÉv]!JTE, VALÈRE,
DAMIS, DORINE.
CLÉANTE.
Ah! (1734.)
APPENDICE AU TARTUFFE.
LETTRE
SUR L\ COMÉDIE
L'IMPOSTEUR.
MDCLXVII'.
Celte lettre est composée de deux parties : la pieraière est une
relation delà représentation de P Imposteur^, et la dernière consi«,te
en deux réflexions sur cette comédie. Pour ce qui est de la relation,
on a cru qu'il étoit à pro])os d'avertir ici que l'auteur n'a vu la
pièce qu'il rapporte que la seule fois qu'elle a été représentée en
public, et sans aucun dessein d'en rien retenir, ne prévoyant pas
l'occasion qui l'a engagé à faire ce j)etit ouvrage : ce qu'on ne dit
point pour le louer de bonne mémoire, qui est une qualité pour
qui il a tout le mépris imaginable, mais bien pour aller au-devant de
ceux qui ne seront pas contents de ce qui est inséré des paroles de
la comédie dans celte relation, parce qu'ils voudroient voir la pièce
entière, et qui ne seront pas assez raisonnables pour considérer la
difficulté qu'il y a eu à en retenir seulement ce qu'on en donne ici.
L'auteur s'est contenté, la plupart du temps, de rapporter à peu
1. C'est là tout le titre de cet opuscule ; il est, à la fin, daté du 20*30111 1667 •
il n'a pas d'achevé d'imprimer. Dans l'intervalle des dix-liuit mois où il dut
suffire à la curiosité du public, pendant l'attente du 5 août 16G7 au 5 février
1669, ce ne fut pas assez d'une édition ; il en parut une seconde en i66S-
nous en avons relevé les quelques variantes. M. Taschereau (p. 202 de sa
3^ édition) mentionne une dernière réimpression <Je lfi7o, portant le titre
à.'' Observations sur la comédie de l'I/ni/osteur. L'édition de 166S a comme
l'originale, pour titre : Lettre sur la c nnédie de V Imposteur, — Voyez à la
Notice, p. 328-33 1.
2. De la première représentation donnée en public, le 5 août 1667.
Molière, iv 3^
53o APPENDICE AU TARTUFFE.
près les mêmes mots, et ne se hasarde guère à mettre des vers : il
lui étoit bien aisé, s'il eût voulu, de faire autrement, et de mettre*
tout en vers ce qu'il rapporte, de quoi quelques gens se seroient
peut-être mieux accommodés ; mais il a cru devoir ce respect au
poëte dont il raconte l'ouvrage, quoiqu'il ne l'ait jamais vu que sur
le théâtre, de ne point travailler sur sa matière, et de ne se hasarder
pas à défigurer ses pensées, en leur donnant peut-être un tour autre
que le sien. Si cette retenue et cette sincérité ne produisent pas un
effet fort agréable, on espère du moins qu'elles paroitx'ont esti-
mables à quelques-uns et excusables à tous.
Des deux réflexions qui composent la dernière partie, on n'au-
roit point vu la plupart de la dernière, et l'auteur n'auroit fait que
la proposer sans la. prouver, s'il en avoit été cru, parce qu'elle lui
semble trop spéculative ; mais il n'a pas été le maître : toutefois,
comme il se défie extrêmement de la délicatesse des esprits du
siècle, qui se rebutent à la moindre apparence de dogme, il n'a pu
s'empêcher d'avertir, dans le lieu même, comme on verra, ceux qui
n'aiment pas le raisonnement^ qu'ils n'ont que faire de passer outre.
Ce n'est pas qu'il n'ait fait tout ce que la brièveté du temps et ses
occupations de devoir lui ont permis, pour donner à son discours
l'air le moins contraint, le plus libre et le plus dégagé qu'il a pu ;
mais, comme il n'est point de genre d'écrire plus difficile que celui-
là, il avoue de bonne foi qu'il auroit encore besoin de cinq ou six
mois pour mettre ce seul discours du ridicule, non pas dans l'état
de perfection dont la matière est capable, mais seulement dans
celui qu'il est capable de lui donner.
En général, on prie les lecteurs de considérer la circonspection
dont l'auteur a usé dans cette matière, et de remarquer que, dans
tout ce petit ouvrage, il ne se trouvera pas qu'il juge en aucune
manière de ce qui est en question sur la comédie qui en est le
sujet. Car, pour la première partie, ce n'est, comme on a déjà dit,
qu'une relation fidèle de la chose, et de ce qui s'en est dit pour et
contre par les intelligents ; et pour les réflexions qui composent
l'autre, il n'y parle que sur des suppositions, qu'il n'examine point.
Dans la première, il suppose l'innocence de cette pièce quant au
particulier de tout ce qu'elle contient, ce qui est le point de la
question, et s'attache simplement à combattre une objection géné-
rale qu'on a faite sur ce qu'il est parlé de la religion ; et dans la
dernière, continuant sur la même supposition, il propose une utilité
accidentelle qu'il croit qu'on en peut tirer contre la galanterie et
les galants, utilité qui assurément est grande, si elle est véritable,
I. Et mettre. (1668.) — 2. Qui n'aiment que le raisonnement. (1668.)
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 53r
mais qui, quand elle le seroit, ne justifieroit pas les défauts essen-
tiels que les Puissances' ont trouvés dans cette comédie, si tant est
qu'ils y soient, ce qu'il n'examine point.
C'est ce qu'on a cru devoir dire par avance, pour la satisfaction
des gens sages, et pour prévenir la pensée, que le titre de cet ou-
vrage leur pourroit donner, qu'on manque au respect qui est di*i
aux Puissances. Mais aussi, après avoir eu cette déférence et ce soin
pour le jugement des hommes et leur avoir rendu un témoignage
si précis de sa conduite, s'ils n'en jugent pas équitablement, l'au-
teur a sujet de s'en consoler, puisqu'il ne fait enfin que ce qu'il
croit devoir à la justice, à la raison et à la vérité.
LETTRE SUR LA COMEDIE DE VlMPOSTEUB.
Monsieur,
Puisque c'est un crime pour moi que d'avoir été à la première
représentation de [''Imposteur^ que vous avez manquée, et que je
ne saurois en obtenir le pardon qu'en réparant la perte que vous
avez faite et qu'il vous plaît de m'imputer, il faut bien que j'es-
saye de rentrer dans vos bonnes grâces, et que je fasse violence à
ma paresse pour satisfaire votre curiosité*.
Imaginez-vous donc de voir d'abord paroître une vieille, qu'à
son air et à ses habits on n'aurolt garde de prendre pour la mère
du maître de la maison, si le respect et l'empressement avec lequel
elle est suivie de diverses personnes très-propres '^ et de fort bonne
mine ne la faisoient connoitre. Ses paroles et ses grimaces témoi-
gnent également sa colère et l'envie qu'elle a de sortir d'un lieu où
elle avoue franchement qti'elle ne peut plus demeurer^ voyant la ma-
nière de vie quoi y mène. C'est ce qu'elle décrit d'une merveilleuse
sorte; et comme son petit-fils ose lui répondre, elle s'emporte con-
tre lui et lui fait son portrait avec les couleurs les plus naturelles et
les plus aigres qu'elle peut trouver, et conclut qu'il r a longtemps
qii'elle a dit à son père qu'il ne serait jamais qu'un vaurien.
Autant en fait-elle, pour le même sujet, à sa bru, au frère de sa
bru et à sa suivante ; la passion qui l'anime lui fournissant des pa-
1. Le premier président, qui avait, le 6 août, défendu la représentation de
la pièce, et l'Archevêque, qui venait, le 1 1 , de fulminer contre elle l'ordon-
nance citée à la Piotice^ p. 322.
2. Pour satisfaire à votre curiosité. (i668.)
3. De mise élégante : voyez tome II, p. 109, note 2, et ci-dessus, p. I25
note I.
532 APPENDICE AU TARTUFFE.
rôles, elle réussit si bien dans tous ces caractères si différents, que
le spectateur ôtant de chacun d'eux ce qu'elle y met du sien, c'est-
à-dire l'austérité ridicule du temps passé, avec laquelle elle juge de
l'esprit et de la conduite d'aujourd'hui, connoît tous ces gens-là
mieux qu'elle-même, et reçoit une volupté très-sensible d'être in-
formé, dès l'abord, de la nature des personnages par une voie si
fidèle et si agréable.
Sa connoissance n'est pas bornée à ce qu'il volt, et le caractère
des absents résulte de celui des présents. On voit fort clairement,
par tout le discours de la vieille, qu'elle ne jugeroit pas si rigoureu-
sement des déportements de ceux à qui elle parle, s'ils avoient au-
tant de respect, d'estime et d'admiration que son fils et elle pour
M. Panulphe; que toute leur méchanceté consiste Ja/is le peu de vé-
nération (jii'ils ont pour ce saint homme, et dans le déplaisir quils té-
moignent de la déférence et de ramitié avec laquelle il est traité par le
maître de la maison; que ce ii' est pas merveille ' qu^ils le /laissent comme
ils font^ censurant leur méchante vie comme il fait, et qu enfin la vertu
est toujours persécutée.
Les autres se voulant défendre, achèvent le caractère du saint
personnage, mais pourtant seulement comme d'un zélé indiscret et
ridicule. Et sur ce propos, le frère de la bru commence déjà à faire
voir quelle est la véritable dévotion , par rapport à celle de
M. Panulphe : de sorte que le venin, s'il j en a à tourner la bigo-
terie en ridicule, est presque précédé par le contre-poison. Vous
remarquerez, s'il vous plait, que pour achever la peinture de ce bon
Monsieur, on lui a donné un valet, duquel, quoiqu'il n'ait point à
paroitre, on fait le caractère tout semblable au sien, c'est-à-dire,
selon Aristote, qu'on dépeint le valet pour faire mieux connoître le
maître*. La Suivante, sur ce propos, continuant de se plaindre des
réprimandes continuelles de l'un et de l'autre, expose, entre autres,
le chapitre sur lequel M. Panulphe est plus fort, c''est à crier contre
les visites que reçoit Madame, et dit sur cela, voulant seulement plai-
santer et faire enrager la vieille, et sans qu'il paroisse qu'elle se doute
déjà de quelque chose, qu^il faut assurément qu^il en soit jaloux, ce
qui commence cependant à rendre croyable l'amour brutal et em-
porté qu'on verra aux actes suivants dans le saint personnage. Vous
pouvez croire que la vieille n'écoute pas cette raillerie, qu'elle croit
1. Peut-être quelques mots oat-ils été omis ici : « elle leur dit que ce n^est
pas merveille »
2. Nous n'avons pas trouvé ceci dans Aristote. L'idée se déduit du pro-
verbe si connu : « Tel maître, tel valet. » Il est donné, au féminin, dans les
Adages d'Érasme (Geaève, 1606, p. i65o), avec renvoi à une lettre à At-
ticus (livre V, lettre xi) , où Cicéron le cite en abrégé.
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 533
impie, sans s'emporter horriblement contre celle qui la fait; mais
comme elle voit que toutes ces raisons ne persuadent point ces es-
prits obstinés, elle recourt aux autorités et aux exemples, et leur
apprend les étranges jugements que font les voisins de leur manière
de vivre ; elle appuie particulièrement sur une voisine, dont elle
propose l'exemple à sa bru, comme un modèle de vertu parfaite
et enfin de la manière qii'il faudroit qii'elle vécût, c'est-à-dire à la
Panulphe. La Suivante repart aussitôt que la sagesse de cette voisine
a attendu sa vieillesse, et qu'il lui faut bien pardonner si elle est prude,
parce qu\lle ne l'est qu'à son corps défendant. Le frère de la bru con-
tinue par un caractère sanglant qu'il fait de l'humeur des gens de
cet âge, qui blâment tout ce quils ne peuvent plus faire*. Comme cela
touche la vieille de fort près, elle entreprend avec grande chaleur
de répondre, sans pourtant témoigner se l'appliquer en aucune fa-
çon : ce que nous ne faisons jamais dans ces occasions, pour avoir
un champ plus libre à nous défendre, en feignant d'attaquer sim-
plement la thèse proposée, et à évaporer toute notre bile contre qui
nous pique de cette manière subtile, sans qu'il paroisse que nous le
fassions pour notre intérêt. Pour remettre la vieille de son émotion,
le frère continue, sans faire semblant d'apercevoir le désordre où
son discours l'a mise ; et pour un exemple de bigoterie qu'elle
avoit apporté, il en donne six ou sept qu'il propose, soutient et
prouve l'être de la véritable vertu (nombre qui excède de beaucoup
celui des bigots allégués par la vieille), pour aller au-devant des
jugements malicieux ou libertins qui voudroient induire de l'aven-
ture qui fait le sujet de cette pièce qu'il n'y a point ou fort peu
de véritables gens de bien, en témoignant par ce dénombrement que
le nombre en est grand en soi, voire très-grand, si on le compare
à celui des fieffés bigots, qui ne réussiroient pas si bien dans le
monde s'ils étoient en si grande quantité *. Enfin la vieille sort, de
colère, et étant encore dans la chaleur de la dispute, donne un
soufflet, sans aucun sujet, à la petite fille sur qui elle s'appuie, qui
n'en pouvoit mais. Cependant le frère parlant d'elle et l'aj)pelant
la bonne femme, donne occasion à la Suivante de mettre la dernière
main à ce ravissant caractère, en lui disant qu^il n aurait qu''à l'ap-
peler ainsi devant elle : qu'elle lui diroit bien quelle le trouve bon, et
quelle n'est point d'âge à mériter ce nom.
1. Il n'y a plus dans Tartuffe qu'une seule réplique faite à Mme Pernelle
sur le sujet de la prude Orante, et elle est faite par Dorine : voyez ci-dessus,
au vers 124.
2. Malgré la bonne raison que pouvait avoir Molière de placer à cet en-
droit de la pièce un passage qui allait au-devant des jugements malicieux ou
libertins, il l'a transporté plus loin : voyez ci-dessus, p. 420, note l.
534 APPENDICE AU TARTUFFE.
Ensuite ceux qui sont restés parlent d'affaire, et exposent qu'ils
sont en peine de faire achever un mariage, qui est arrêté depuis
longtemps, d'un fort brave cavalier avec la fille de la maison, et que
pourtant le père de la fîlle diffère fort obstinément; ne sachant
quelle peut être la cause de ce retardement, ils l'attribuent fort na-
turellement au principe général de toutes les actions de ce pauvre
homme coiffé de M. Panulphe, c'est-à-dire à M. Panulphe même,
sans toutefois comprendre pourquoi ni comment il peut en être la
cause. Et là on commence à raffiner le caractère du saint person-
nage, en montrant, par l'exemple de cette affaire domestique, com-
ment les dévots ne s'arrêtant pas simplement à ce qui est plus direc-
tement de leur métier, qui est de critiquer et mordre, passent au
delà, sous des prétextes plausibles, à s'ingérer dans les affaires les
plus secrètes et les plus séculières des familles'.
Quoique la Dame se trouvât assez mal, elle étoit descendue avec
bien de l'incommodité dans cette salle basse, pour accompagner sa
belle-mère : ce qui commence à former admirablement son carac-
tère, tel qu'il le faut pour la suite, d'une vraie femme de bien, qui
connoît parfaitement ses véritables devoirs et qui y satisfait jus-
qu'au scrupule. Elle se retire avec la fille dont est question,
nommée Mariane, et le frère de cette fille nommé Damis, après
être tombés d'accord tous ensemble que le frère de la Dame pressera
son mari pour avoir de lui une dernière réponse sur le mariage *.
La Suivante demeure a^ec ce frère ^, dont le personnage est tout
à fait heureux dans cette occasion, pour faire rapporter avec vrai-
semblance et bienséance à un homme qui n'est pas de la maison,
quoique intéressé pour sa sœur dans tout ce qui s'y passe, de quelle
manière M. Panulphe j est traité. Cette fille le fait admirable-
ment : elle conte comment il tient le haut de la table aux repas;
comment il est sen-i le premier de tout ce qu^il y a de meilleur; com-
ment le maître de la maison et lui ne se traitent que de frère. Enfin,
comme elle est en beau chemin. Monsieur arrive.
Il lui demande d'abord ce quon fait à la maison ^ et en reçoit pour
réponse que Madame se porte assez mal; à quoi, sans répliquer, il
continue : Et Panulphe? La Suivante, contrainte de répondre, lui
dit brusquement que Panulphe se porte bien. Sur quoi l'autre s'écrie
1. Sur la modification que Molière a apportée ici à la pièce, voyez ci-des-
sus, p, 408, note I.
2. Damis seul, dans le Tartuffe, engage Cléante à s'informer des intentions
de son père à l'égard de Valère et de Mariane (vers 217 et suivants).
3. Il y a eu, dans l'intervalle des représentations de 1667 et de 1669, inter-
version de scènes : le récit de Dorine, que va analyser la Lettre, se trouve plus
liaut dans le Tartuffe et n'y est plus interrompu par l'arrivée d'Orgon.
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 535
d'un Ion mêlé d'admiration et de compassion : Le pauvre liomme!
La Suivante revient d'abord à l'incommodité de sa maîtresse, par
trois fois est interrompue de même, réj)ond de même, et revient
de même, ce qui est la manière du monde la plus heureuse et la
plus naturelle de produire un caractère aussi outré que celui de ce
bon Seigneur, qui paroît de cette sorte d'abord dans le plus haut
degré de son entêtement : ce qui est nécessaire, afin que le chan-
gement qui se fera dans lui quand il sera désabusé (qui est pro-
prement le sujet de la pièce) paroisse d'autant plus merveilleux
au spectateur.
C'est ici que commence le caractère le plus plaisant et le plus
étrange des bigots ; car la Suivante ayant dit que Madame n'a
point soupe, et Monsieur ayant répondu, comme j'ai dit : Et Pa-
nulphe? elle réplique qii'il a mangé deux perdrix et quelque rôti outre
cela, ensuite qu''il a fait la nuit toute d^une pièce, sur ce que sa maî-
tresse n'avait point dormi, et qu'enfin, le matin, avant que de sortir,
pour réparer le sang qu avait perdu Madame, il a bu quatre coups de
bon vin pur. Tout cela, dis-je, le fait connoître premièrement pour
un homme très-sensuel et fort gourmand, ainsi que le sont la plu-
part des bigots.
La Suivante s'en va, et les beaux-frères restant seuls, le sage
prend occasion sur ce qui vient de se passer de pousser l'autre sur
le chapitre de son Panulplie. Cela semble affecté, non nécessaire et
hors de propos à quelques-uns ; mais d'autres disent que, quoique
ces deux hommes aient à parler ensemble d'autre chose de consé-
quence, pourtant la constitution de cette pièce est si heureuse, que
l'hypocrite étant cause directement ou indirectement de tout ce qui
s'y passe, on ne sauroit parler de lui qu'à propos : qu'ainsi ne soit',
ayant fait entendre aux spectateurs, dans la scène précédente, que
Panulphe gouverne absolument l'homme dont il est question, il est
fort naturel que son beau-frère prenne une occasion aussi favorable
que celle-ci pour lui reprocher l'extravagante estime qu'il a pour
ce cagot, qu'où croit être cause de la méchante disposition d'esprit
où est le bonhomme touchant le mariage doxit il s'agit, comme je
l'ai déjà dit.
Le bon Seigneur donc, pour se justifier pleinement sur ce chapitre
I. Cette locution, qiC ainsi ne soit^ indirectement condamnée par Vauge-
las, dans ses Remarques sur la langue française (p, 445 et 446 de l'édition
de 1670), a été employée par Balzac, par Bossuet, et, dans le conte de Bel-
pkégor, par la Fontaine (voyez le Dictionnaire de M. Littré, à l'article
Ainsi); il faut, d'après M. Littré, l'expliquer par une ellipse; elle équivaut
à : Et pour que Von ne doute pas qu'il n'en soit ainsi... ; et pour pi-euve...;
par exemple; ainsi.
536 APPENDICE AU TARTUFFE.
à son beau-frère, se met à lui conter comment // a pris Panulphe en
amitié. Il dit que véritablement // était aussi pauvre des biens tempo-
rels que riche des éternels* : qualité commune presque à tous les
bigots, qui, pour l'ordinaire, ayant peu de moyens et beaucoup
d'ambition, sans aucun des talents nécessaires pour la satisfaire
bonnêlement, résolus cependant de l'assouvir à quelque prix que
ce soit, choisissent la voie de l'hypocrisie, dont les plus stupides
sont capables et par où les plus fins se laissent duper. Le bon-
homme continue qu'il le voyoit à l''église prier Dieu avec beaucoup
d'assiduité et de marques de ferveur ; que pour peu qu'on lui donnât,
il disoit bientôt : Cest assez; et quand il avoit plus qu'il ne lui
falloit, il l'alloit, aussitôt qu'il l'avoit reçu, souvent même devant
ceux qui lui avaient donné, distribuer aux pauvres. Tout cela fait un
effet admirable, en ce que croyant parfaitement convaincre son
beau-frôre de la beauté de son choix et de la justice de son amitié
pour Panulphe, le bonhomme le convainc entièrement de l'hypo-
crisie du personnage par tout ce qu'il dit : de sorte que ce même
discours fait un effet directement contraire sur ces deux hommes,
dont l'un est aussi charmé par son propre récit de la vertu de Pa-
nulphe, que l'autre demeure persuadé de sa méchanceté : ce qui
joue si l)ien, que vous ne sauriez l'imaginer.
L'histoire du saint homme, étant faite de cette sorte, et par une
bouche très-fidèle, puisqu'elle est passionnée, finit son caractère,
et attire nécessairement toute la foi du spectateur. Le beau- frère,
plus pleinement confirmé dans son opinion qu'auparavant, prend
occasion sur ce sujet de faire des réflexions très-solides sur les dif-
férences qui se rencontrent entre la véritable et la fausse vertu, ce
qu'il fait toujours d'une manière nouvelle.
Vous remarquerez, s'il vous plaît, que d'abord l'autre voulant
exalter son Panulphe, commence à dire que c'est un homme, de sorte
qu'il semble qu'il aille faire un long dénombrement de ses bonnes
qualités; et tout cela se réduit pourtant à dire encore une ou deux
fols, mais un homme, un homme, et à conclure, un homme enfin, ce
qui veut dire plusieurs choses admirables : l'une que les bigots
n'ont, pour l'ordinaire, aucune bonne qualité et n'ont pour tout
mérite que leur bigoterie, ce qui paroit en ce que l'homme même
qui est infatué de celui-ci ne sait que dire pour le louer; l'autre
est un beau jeu du sens de ces mots: C\st un homme, qui concluent
très-véritablement que Panulphe est extrêmement un homme,
c'est-à-dire un fourbe, un méchant, un traitre et un animal très-
I. Des biens éternels. (1668.) -^ Voyez à l'acte II, scène n, les vers 48c)
et 49O) s' '•' note qui s'y miiporte.
ILETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 537
pervers, clans le langage de l'ancienne comédie ; et enfin la mer-
veille qu'on trouve dans radmiralion que notre entêté a pour son
bigot, quoiqu'il ne sache que dire pour le louer, montre' parfaite-
ment le pouvoir vraiment étrange de la religion sur les esprits des
hommes, qui ne leur permet pas de faire aucune réflexion sur les
défauts de ceux qu'ils estiment pieux, et qui est plus grand lui seul
que celui de toutes les autres choses ensemble.
Le bonhomme, pressé par les raisonnements de son beau-frere,
auxquels il n'a rien à répondre, bien qu'il les croie mauvais, lui dit
adieu brusquement, et le veut quitter sans autre réponse, ce qui
est le procédé naturel des opiniâtres ; l'autre le retient pour lui
parler de l'affaire du mariage, sur laquelle il ne lui répond qu'obli-
quement sans se déclarer, et enfin à la manière des bigots, qui ne
disent jamais rien de positif, de peur de s'engager à quelque chose,
et qui colorent* toujours l'irrésolution qu'ils témoignent de prétextes
de religion. Cela dure jusqu'à ce que le beau-frère lui demande un
ouï ou un non, à quoi lui ne voulant point répondre, le quitte enfin
brutalement, comme il avoit déjà voulu faire : ce qui fait juger a
l'autre que leurs affaires vont mal, et l'oblige d'y aller pourvoir.
La fille de la maison commence le second acte avec son père. Il
lui demande si elle nest pas disposée à lui obéir toujours et à se con-
former à ses volontés. Elle répond fort élégamment' qu'oui. Il
continue, et lui demande encore (jue lui semble de M. Panulphc.
Elle, bien empêchée pourquoi on lui fait cette question, hé-
site ; enfin, pressée et encouragée de répondre, dit : Tout ce que
vous voudrez. Le père lui dit qu'elle ne craigne point d'avouer ce
qu'elle pense, et qu'elle dise hardiment, ce qu'aussi bien il devine
aisément, que les mérites de 31. Panulphe font touchée, et qu'enfin
elle raime. Ce qui est admirablement dans la nature, que cet
homme se soit mis dans l'esprit que sa fille trouve Panulphe
aimable pour mari, à cause que lui l'aime pour ami, n'y ayant rien
de plus vrai, dans les cas comme celui-ci, que la maxime que nous
jugeons des autres par nous-mêmes, parce que nous croyons tou-
jours nos sentiments et nos inclinations fort raisonnables.
Il continue; et supposant que ce qu'il s'imagine est une vérité,
il dit qu'il la veut marier avec Panulphe., et quil croit qu'elle lui
obéira fort volontiers quand il lui commandera de le recevoir pour
1. Et enfin la merveilleuse, l'étonnante admiration que notre entêté a pour
son bigot montre, etc.
2. De s'engager à quelque chose, qui colorent. (1668.)
3. De fort Ijonue grâce.
538 APPENDICE AU TARTUFFE.
époux. Elle, surprise, lui fait redire' avec un lié de doute et d'in-
certitude de ce qu'elle a ouï : à quoi le père réplique par un autre,
d'admiration de ce doute, après qu'il s'est expliqué si clairement.
Enfin, s'expliquantune seconde fois, et elle pensant bonnement, sur
ce qu'il a témoigné croire qu'elle aime Panulphe, que c'est peut-
être en suite de celte crojance qu'il les veut marier ensemble, lui
dit avec un empressement fort plaisant qu'il nen est rien, qu'il
nest pas vrai quelle l'aime. De quoi le père se mettant en colère,
la Suivante survient, qui dit son sentiment là-dessus comme on peut
penser. Le père s'emporte assez longtemps contre elle, sans la pou-
voir faire taire; enfin, comme elle s'en va, il s'en va aussi. Elle revient,
et fait une scène toute de reprocbes et de railleries à la fille, sur la
foible résistance qu'elle fait au beau dessein de son père, et lui dit
fort plaisamment que, s'il trouve son Pamilphe si bien fait (car le
bonbomme avoit voulu lui prouver cela) , il peut Pépouser lui-
même, si bon lui semble. Sur ce discours, Valère, amant de cette
fille, à qui elle est promise, arrive. Il lui demande d'abord si la
nouvelle quil a apprise de ce prétendu mariage est véritable. A quoi,
dans la terreur où les menaces de son père et la surprise où ces
nouveaux desseins l'ont jetée, ne répondant que foiblement et
comme en tremblant, Galère continue à lui demander ce quelle
fera. Interdite en partie de son aventure, en partie irritée du doute
où il témoigne en quelque façon être de son amour, elle lui répond
qu'elle fera ce quil lui conseillera. 11 réplique, encore plus irrité de
cette réponse, c^ne, pour lui, il lui 0onseille d'épouser Panulphe, Elle
repart, sur le même ton, qu'elle suivra son conseil. Il témoigne s'en
peu soucier; elle encore moins; enfin ils se querellent et se
brouillent si bien ensemble, qu'après mille retours ingénieux et
passionnés, comme ils sont prêts à se quitter, la Suivante, qui les
regardoit faire pour en avoir le divertissement, entreprend de les
raccommoder, et fait tant, qu'elle en vient à bout. Ils concluent,
comme elle leur conseille, de ne se point voir pour quelque temps,
et faire semblant cependant de flécliir aux volontés du père. Cela
arrêté, Dorine les fait partir cbacun de leur côté, avec plus de
peine qu'elle n'en avoit eu à les retenir, quand ils avoient voulu
s'en aller un peu devant.
Ce dépit amoureux a semblé bors de propos à quelques-uns dans
cette pièce ; mais d'autres prétendent, au contraire, qu'il représente
très-naïvement et très-moralement la variété surprenante des prin-
cipes d'agir qui se rencontrent en ce monde dans une même
affaire, la fatalité qui fait le plus souvent brouiller les gens en-
I. Le luiyàit redire : voyez ci-dessus, p. 1^9, note 3.
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 5^9
semble quand il le faut le moins, et la sottise naturelle de l'esprit
des hommes, et particulièrement des amants, de penser à toute
autre chose dans les extrémités qu'à ce qu'il faut, et s'arrêter alors
à des choses de nulle conséquence dans ces temps-là*, au lieu
d'agir solidement dans le véritable intérêt de la passion. Cela sert,
disent-ils encore, à faire mieux voir l'emportement et l'entêtement
du père, qui peut rompre et rendre malheureuse une amitié si
belle, née par ses ordres, et l'injustice de la plupart des bienfaits
que les dévots reçoivent des giands, qui tournent pour l'ordinaire
au préjudice d'un tiers et qui font toujours tort à quelqu'un : ce
que les Panulphes pensent être rectifié par la considération seule
de leur vertu prétendue, comme si l'iniquité devenoit innocente
dans leur personne. Outre cela, tout le monde demeure d'accord
que ce dépit a cela de particulier et d'original par-dessus ceux qui
ont paru jusqu'à présent sur le théâtre, qu'il naît et finit devant
les spectateurs dans ime même scène, et tout cela aussi vraisem-
blablement que faisoient tous ceux qu'on avoit vus auparavant, où
ces colères amoureuses naissent de quelque tromperie faite par un
tiers ou par le hasard et la plupart du temps derrière le théâtre ;
au lieu qu'ici elles naissent divinement* à la vue des spectateurs,
de la délicatesse et de la force de la passion même, ce qui méri-
terolt de longs commentaires.
Enfin Dorine, demeurée seule, est abordée par sa maîtresse et le
frère de sa maîtresse avec Damis ; tous ensemble parlant de ce
beau mariage, et ne sachant quelle autre voie prendre pour le
rompre, se résolvent d'en faire parler à Panulphe même par la
Dame, parce qu'ils commencent à croire qu'il ne la hait pas. Et par
là finit l'acte^, qui laisse, comme on voit, dans toutes les règles de
l'art, une curiosité et une impatience extrême de savoir ce qui ar-
rivera de cette entrevue, comme le premier avoit laissé le specta-
teur en suspens et en doute de la cause pourquoi le mariage de
Valère et de Mariane étoit rompu, qui est expliqué d'abord à l'en-
trée du second, comme on a vu.
Ainsi le troisième commence par le fils de la maison et Dorine,
qui attend le bigot au passage pour l'arrêter au nom de sa maîtresse
et lui demander de sa part une entrevue secrète. Damis le veut at-
1. Dans ce temps-là. (1668.)
2. Admirablement, excellemment, comme plus loin, p. 546, fin. « Le
P. Bourdaloue prêche divinement bien, » écrivait Mme de Sévigné en 1670
{tome II, p. 20). « 11 fait divinement beau, » disait-elle encore (tome V, p. 86).
3. Cette dernière scène du second acte n'a pas été conservée par Molière :
voyez ci-dessus, p. 436, fin de la note i.
54o APPENDICE AU TARTUFFE.
tendre aussi ; mais enfin la Suivante le chasse. A peine l'a-t-il
laissée, que Panulphe paroît, criant à son valet : Lorent, serrez ma
haire avec ma discipline, et que, si on le demande, il tn aux prison-
niers distribuer le superflu de ses deniers. C'est peut-être une adresse
de l'auteur de ne l'avoir pas fait voir plus tôt, mais seulement
quand l'action est échauffée ; car un caractère de cette force tom-
beroit, s'il paroissoit sans faire d'abord un jeu digne de lui, ce
qui ne se pouvoit que dans le fort de l'action '.
Dorine l'aborde là-dessus; mais à peine la voit-il, qu'il tire son
mouchoir de sa poche et le lui présente, sans la regarder, pour
mettre sur son sein, qu'elle a découvert, en lui disant que les âmes
pudiques par cette vue sont blessées^ et que cela fait venir de coupables
pensées. Elle lui répond y«'// est donc bien fragile à la tentation., et
que cela sied bien mal avec tant de dévotion; que pour elle, qui n'est
pas dévote de profession, elle nest pas de méme^ et qu'e//e le verrait
tout nu depuis la tête jusqu'' aux pieds sans émotion aucune. Enfin elle
fait son message, et il le reçoit avec une joie qui le décontenance
et le jette un peu hors de son rôle ; et c'est ici où l'on voit repré-
sentée mieux que nulle part ailleurs la force de l'amour, et les
grands et les beaux jeux que cette passion peut faire par les effets
involontaires qu'il produit dans l'âme de toutes la plus concertée.
A peine la Dame paroit, que notre cagot la reçoit avec un empres-
sement qui, bien qu'il ne soit pas fort grand, paroît extraordinaire
dans un homme de sa figure. Après qu'ils sont assis, il commence
par lui rendre grâces de l'occasion qu'elle lui donne de la voir en
particulier. Elle témoigne qu'il y a longtemps qu'elle avoit envie
aussi de l'entretenir. Il continue par des excuses des bruits quil
fait tous les Jours pour les visites qu'elle reçoit, et la prie de ne pas
croire que ce qu'il en fait soit par haine quil ait pour elle. Elle répond
qu'elle est persuadée que c'est le soin de son salut qui l'y oblige. Il
réplique que ce n'est pas ce motif seul, mais que c^est, outre cela, par
un zèle particulier qu'il a pour elle ; et sur ce propos se met à lui
conter fleurette en termes de dévotion mystique, d'une manière
qui surprend terriblement cette femme, parce que, d'une part, il lui
semble étrange que cet homme la cajole; et d'ailleurs il lui prouve
si bien, par un raisonnement tiré de l'amour de Dieu, qu'il la doit
aimer, qu'elle ne sait comment le blâmer.
Bien des gens prétendent que l'usage de ces termes de dévotion
que l'hypocrite emploie dans cette occasion est une profanation
blâmable que le poëte en fait. D'autres disent qu'on ne peut l'en
accuser qu'avec injustice, parce que ce n'est pas lui qui parle,
I . VoyeZj à cet égard^ la raison que donne Molière lui-même dans sa Préface,
ci-dessus, p. Z-jS.
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 54i
mais l'acteur qu'il introduit : de sorte qu'on ne sauroit lui imputer
cela, non plus qu'on ne doit pas lui imputer toutes les imperti-
nences qu'avancent les personnages ridicules des comédies; qu'ainsi
il faut voir l'effet que l'usage de ces termes de piété de l'acteur
peut faire sur le spectateur, pour juger si cet usage est condam-
nable. Et pour le faire avec ordre, il faut supposer, disent-ils,
que le théâtre est l'école de l'homme, dans laquelle les poètes,
qui étoient les théologiens du paganisme, ont prétendu purger la
volonté des passions par la tragédie', et guérir l'entendement des
opinions erronées par la comédie ; que pour arriver à ce but, ils
ont cru que le plus sûr moyen étoit de proposer les exemples des
vices qu'ils vouloient détruire, s'imaginant, et avec raison, qu'il
étoit plus à propos, pour rendre les hommes sages, de montrer
ce qu'il leur falloit éviter, que ce qu'ils dévoient imiter. Ils allè-
guent des raisons admirables de ce principe, que je passe sous
silence, de peur d'être trop long. Ils continuent que c'est ce que
les poètes ont pratiqué, en introduisant des personnages passion-
nés dans la tragédie et des personnages ridicules dans la comé-
die (ils parlent du ridicule dans le sens d'Aristote, d'Horace, de
Cicéron, de Quintilien et des autres maîtres, et non pas dans
celui du peuple*); qu'ainsi faisant profession de faire voir de
méchantes choses, si l'on n'entre dans leur intention, rien n'est
si aisé que de faire leur procès ; qu'il faut donc considérer si ces
défauts sont produits d'une manière à en rendre la considération
utile aux spectateurs, ce qui se réduit presque à savoir s'ils sont
produits comme défauts, c'est-à-dire comme méchants et ridicules ;
car dès là ils ne peuvent faire qu'un excellent effet. Or c'est ce qui
se trouve merveilleusement dans notre hypocrite en cet endroit ;
car l'usage qu'il y fait des termes de piété est si horrible de soi, que
quand le poêle auroit apporté autant d'art à diminuer cette hor-
reur naturelle qu'il en a apporté à la faire paroître dans toute sa
force, il n'auroit pu empêcher que cela ne parût toujours fort
odieux : de sorte que, cet obstacle levé, continuent-ils, l'usage
de ces termes ne peut être regardé que de deux manières très-inno-
centes et de nulle conséquence dangereuse : l'une comme un voile
vénérable et révéré que l'hypocrite met au-devant de la chose
qu'il dit, pour l'insinuer sans horreur, sous des termes qui énervent
1. L'auteur, qui rappelle ici une expression employée par Aiistote dans sa
définition de la tragédie (au chapitre vi, § 2 de la Poétique) , paraît l'entendre
comme l'a entendue Corneille : voyez le Discours dd la tragédie, tome I, p. 5'J.
Racine se l'expliquait autrement: voyez, au tome V de ses OEuvres, les Frag-
ments de la Poétique tl\4rislole, p. 477-
2. Voyez ci-après, le dernier aliucu de la page 559 '^^ '^'' 1"K^^ suivantes.
5/,2 APPENDICE AU TARTUFFE.
toute la première impression que cette chose pourroit faire, dans
l'esprit, de sa turpitude naturelle ; l'autre est en considérant cet
usage comme l'effet de l'habitude que les bigots ont prise de se
servir de la dévotion et de l'employer partout à leur avantage,
afin de paroître agir toujours par elle, habitude qui leur est très-
utile, en ce que le peuple que ces gens-là ont en vue, et sur qui les
paroles peuvent tout, se préviendra toujours d'une opinion de sain-
teté et de vertu pour les gens qu'il verra parler ce langage, comme
si accoutumés aux choses spirituelles, et si peu à celles du
monde, que pour traiter celles-ci ils sont contraints d'emprunter
les termes de celle-là. Et c'est ici, concluent enfin ces Messieurs, où
il faut remarquer l'injustice de la grande objection qu'on a toujours
faite contre cette pièce, qui est que décriant les apparences de la
vertu, on rend suspects ceux qui, outre cela, en ont le fond, aussi
bien que ceux qui ne l'ont pas : comme si ces apparences étoient
les mêmes dans les uns que dans les autres, que les véritables dévols
fussent capables des affectations que cette pièce reprend dans les
hypocrites, et que la vertu n'eût pas un dehors reconnoissable de
même que le vice.
Voilà comme raisonnent ces gens-là : je vous laisse à juger s'ils
ont tort, et reviens à mon histoire. Les choses étant dans cet
état, et pendant ce dévotieux entretien, notre cagot s'approchant
toujours de la Dame, mt*rae sans y penser, à ce qu'il semble, à me-
sure qu'elle s'éloigne, enfin il lui prend la main, comme par ma-
nière de geste et pour lui faire quelque protestation qui exige
d'elle une attention particulière; et tenant celte main, il la presse si
fort entre les siennes, qu'elle est contrainte de lui dire : Que vous
me serrez fort! à quoi il répond soudain, à propos de ce qu'il
disoit, se recueillant et s'apercevant de son transport : C^ est pat-
excès de zèle. Un moment après, il s'oublie de nouveau, et prome-
nant sa main sur le genou de la Dame, elle lui dit, confuse de
cette liberté, ce que fait là sa main? il répond, aussi surpris que la
première fois, qu'/7 trouve son étoffe moelleuse; et pour rendre plus
vraisemblable cette défaite, par un artifice fort naturel il continue
de considérer son ajustement, et s'attaque à son collet, dont le
point lui semble admirable ; il y porte la main encore pour le ma-
nier et le considérer de plus près ; mais elle le repousse, plus
honteuse que lui. Enfin, enflammé par tous ces petits commence-
ments, par la présence d'une femme bien faite, qu'il adore, et qui
le traite avec beaucoup de civilité, et par les douceurs attachées à
la première découverte d'une passion amoureuse, il lui fait sa dé-
claration dans les termes ci-dessus examinés : à quoi elle répond
que bien qu\in tel aven ait droit de la surprendre dans un homme aussi
dévot que lui — Il l'interrompt à ces mots, en s'écriant avec un
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 543
transport fort éloquent : Ah ! pour être dévot ^ on lien est pas moins
homme! Et continuant sur ce ton, II lui fait voir, d'autre part, les
avantages qu'il y a à être aimée d'un homme comme lui ; que le
commun des gens du monde, cavaliers et autres, gardent mal un
secret amoureux, et n'ont rien de plus pressé, après avoir reçu une
faveur, que de s'en aller vanter; mais que pour ceux de son
espèce, le soin, dit-il, que nous avons de notre renommée est un gage
assuré pour la personne aimée, et Von trouve avec nous, sans risquer son
honneur, de V amour sans scandale, et du plaisir sans peur. De là, après
quelques autres discours revenant à son premier sujet, il conclut
qu'elle peut bien Juger, considérant son air^ qu enfin tout homme est
homme, et quun homme est de chair. Il s'étend admirablement là-
dessus ', et lui fait si bien sentir son humanité et sa foiblesse pour
elle, qu'il feroit presque pitié, s'il n'étoit interrompu par Damis,
qui, sortant d'un cabinet voisin d'où il a tout ouï, et voyant que
la Dame, sensible à cette pitié, promettoit au cagot de ne rien dire,
pourvu qu'il la servît dans l'affaire du mariage de Mariane, dit
qu'// faut que la chose éclate et qu'elle soit sue dans le monde.
Panulphe paroît surpris, et demeure muet, mais pourtant sans
être déconcerté. La Dame prie Damis de ne rien dire ; mais il
s'obstine dans son premier dessein. Sur cette contestation, le mari
arrivant, il lui conte tout. La Dame avoue la vérité de ce qu'il dit,
mais en le blâmant de le dire. Son mari les regarde l'un et l'autre
d'un œil de courroux ; et après leur avoir reproché, de toutes les
manières les plus aigres qu'il se peut, la fourbe mal conçue qu'ils
lui veulent jouer^, enfin, venant à l'hypocrite, qui cependant a médité
son rôle, il le trouve qui, bien loin d'entreprendre de se justifier, par
un excellent artifice se condamne et s'accuse lui-même, en général et
sans rien spécifier, de toutes sortes de crimes : qu'il est le plus
grand des pécheurs, un méchant, un scélérat; qu'ils ont raison de le
traiter de la sorte ; qu'il doit être chassé de la maison comme un ingrat
et un infâme; qu'il mérite plus que cela; qu'il n'est qu'un ver, un
néant. Quelques gens jusqu'ici me croient homme de bien ; mais, mou
frère, on se trompe : hélas! je ne vaux rien.
Le bonhomme, charmé par cette humilité, s'emporte contre son
fils d'une étrange sorte, l'appelant vingt fois coquin. Panulphe, qui
le voit en beau chemin, l'anime encore davantage, en s'allant
1, Cet endroit semble prouver que Molière, en 1669, retrancha quelques
vers du dernier couplet de Tartuffe dans la scène ni de l'acte III : voyez ci-
dessus, p. 469, note 2, et la Notice, p. Sag-SBo.
2. Dans le Tartuffe de 1669, Orgon ne dit qu'un vers au commencement
de la scène vi de l'acte III. Ces reproches ne sont pas faits à ce moment, mais
vers la fin de la scène et adressés au seul Damis : voyez p. 473, note i.
544 APPENDICE AU TARTUFFE.
mettre à genoux devant Danils et Ini demandant pardon, sans dire
de quoi. Le père s'y jette aussi d'abord pour le relever', avec des
rages extrêmes contre son fils. Enfin, après plusieurs injures, il
veut l'obliger de se jeter à genoux devant M. Panulpbe, et lui
demander pardon ; mais Damis refusant de le faire, et aimant mieux
quitter la place, il le cbasse, et le dé.dtérllant, lui donne sa malédic-
tion. Après c'est à consoler M. Panulpbe, lui faire cent satisfactions
pour les autres, et enfin lui dire qu'/7 lui donne sa fille en mariage.
et avec cela qu'jV veut lui faire une donation de tout son bien ; au'nn
gendre vertueux comme lui vaut mieux qu'un fils fou comme le sien.
Après avoir exposé ce beau projet, il vient au bigot de plus près et
avec la plus grande humilité du monde, et tremblant d'être refusé,
il lui demande fort respectueusement //7 n acceptera pas l'offre
qu il lui propose. A. quoi le dévot répond fort chrétiennement: La
volonté du Ciel soit faite en toutes choses ! Cela étant arrêté de la sorte
avec une joie extrême de la part du bonhomme, Panulphe le prie de
trouver bon quil ne parle plus à sa femme, et de ne l'obliger plus à
avoir aucun commerce avec elle : à quoi l'autre répond, donnant
dans le piège que lui tend l'hypocrite, qu'// veut, au contraire, qu'ils
soient toujours ensemble, en dépit de tout le monde. Là-dessus, ils s'en
vont chez le notaire passer le contrat de mariage et la donation.
Au quatrième, le frère de la Dame dit à Panulphe qu'il est bien
aise de le rencontrer pour lui dire son sentiment sur tout ce qui
se passe, et pour lui demander s'il ne se croit pas obligé, comme chré-
tien, de pardonner à Damis, bien loin de le faire déshériter. Pa-
nulphe lui répond que, quant à lui, il lui pardonne de bon coeur, mais
que l'intérêt du Ciel ne lui permet pas d'en user autrement. Pressé
d'expliquer cet intérêt, il dit que, s'il s'accommodoit avec Damis
et la Dame, il donneroit sujet de croire qu'il est coupable; que
les gens comme lui doivent avoir plus de soin que cela de leur
réputation; et qu'enfin on dirait qu'il les aurait recherchés de cette
manière pour les obliger au silence. Le frère, surpris d'un raisonne-
ment si malicieux, insiste à lui demander si, par un motif tel que
celui-là, il croit pouvoir chasser de la maison le légitime héritier, cl
accepter le don extravagant que son père lui veut faire de son bien.
Le bigot répond à cela que /(7 se rend facile à ses pieux desseins,
c'est de peur que ce bien ne tombât en de mauvaises mains. Le frère
s'écrie là-dessus, avec un emportement fort naturel, qu'il faut laisser
au Ciel à empêcher la prospérité des méchants, et qu'il ne faut
point prendre son intérêt plus qu'il ne fait lui-même. 11 pousse quelque
temps fort à propos cette excellente morale, et conclut enfin en
I. Voyez ci-dessuSj p. 475, note a.
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 545
disant au cagot par forme de conseil : Ne serolt-îl pas mieux qu'en
personne discrète vous fissiez de céans une bonne retraite? Le bigot,
qui se sent pressé et piqué trop sensiblement par cet avis, lui dit :
Monsieur^ il est trois heures et demie ^ certain devoir chrétien m'appelle
en d'autres lieux, et le quitte de cette sorte. Cette scène met dans un
beau jour un des plus importants et des plus naturels caractères
de la bigoterie, qui est de violer les droits les plus sacrés et les
plus légitimes, tels que ceux des enfants sur le bien des pères,
par des exceptions qui n'ont en effet autre fondement que l'in-
térêt particulier des bigots. La distinction subtile que le cagot fait
du pardon du cœur avec celui de la conduite est aussi une autre
marque naturelle de ces gens-là, et un avant-goût de sa tbéologie,
qu'il expliquera ci-après en bonne occasion. Enfin la manière
dont il met fin à la conversation est un bel exemple de l'irraisonna-
bilité, pour ainsi dire, de ces bons Messieurs, de qui on ne tire ja-
mais rien en raisonnant, qui n'expliquent point les motifs de leur
conduite, de peur de faire tort à leur dignité par cette espèce de
soumission, et qui, par une exacte connoissancede la nature de leur
intérêt, ne veulent jamais agir que par l'autorité seule que leur
donne l'opinion qu'on a de leur vertu.
Le frère demeuré seul, sa sœur vient avec MarianeetDorine. A peine
ont-ils parlé quelque temps de leurs affaires communes, que le mari
arrive avec un papier en sa main, disant quil tient de quoi les faire
tous enrager. C'est, je pense, le contrat de mariage ou la donation'.
D'abord Marlane se jette à ses genoux et le harangue si bien, qu'elle le
touche. On voit cela dans la mine du pauvre homme; et c'est ce qui est
un trait admirable de l'entêtement ordinaire aux bigots, pour montrer
comme ils se défont de toutes les inclinations naturelles et raisonna-
bles. Car celui-ci se sentant attendrir, se ravise tout d'un coup, et se
disant à soi-même, croyant faire une chose fort héroïque : Ferme^
ferme, mon cœur.^ point de foiblesse humaine. Après cette belle réso-
lution, il fait lever sa fille et lui dit que, si elle cherche à s'humilier et
à se mortifier dans un convent"^ .^ d'' autant jjIus elle a d'aversion pour
Panulphe, d'autant plus méritera-t-elle avec lui. Je ne sais si c'est
ici qu'il dit que Panulphe est fort gentilhomme : à quoi Dorlne
répond : // le dit^. Et sur cela, le frère lui représente excellem-
1. Nous ne croyons pas que l'auteur de la Lettre ait voulu dire que le contrat
de mariage et la donation aient pu être confondus dans un seul acte. Auger a
raison de remarquer (tome VI, p. i33, note l) que l'un est tout à f.iit indéi)en-
dant de l'autre, que la donation n'a été soumise à aucune condition, si bien
que Tartuffe osera s'en prévaloir même après la rupture du mariage.
2. Voyez ci-dessus, p. 486, note 5.
3. C'est, non à la scène m de l'acte IV, mais à la scène 11 de l'acte II (entre
Orgon, Mariane et Dorine) qu'Orgon parledela noblesse de Tartuffe (vers 49^
Molière, iv 35
546 APPENDICE AU TARTUFFE.
ment à son ordinaire qu'il sied mal à ces sortes de gens de se vanter
des avantages du monde. Enfin ie discours retombant fort naturelle-
ment sur l'aventure de l'acte précédent et sur l'imposture prétendue
de Damis et de la Dame, le mari, croyant les convaincre de la ca-
lomnie qu'il leur impute, objecte à sa femme que, si elle disoit vrai
et si effectivement elle venoit d'être poussée par Panulphe sur une
matière si délicate, elle aurait été bien autrement émue (jumelle nétoit^
et qu'elle étoit trop tranquille pour n'avoir pas médité de longue
main cette pièce : objection admirable dans la nature des bigots,
qui n'ont qu'emportement en tout, et qui ne peuvent s'imaginer
que personne ait plus de modération qu'eux. La Dame répond
excellemment que ce rCest pas en s' emportant qu'on réprime le mieux
les folies de cette espèce^ et que souvent un froid refus opère mieux que
de dévisager les gens^ qiCune honnête femme ne doit faire que rire de
ces sortes d'offense^ , et quon ne saurait mieux les punir qu'en les trai-
tant de ridicule. Après plusieurs discours de cette nature, tant
d'elle que des autres, pour montrer la vérité de ce dont ils ont
accusé Panulphe, le bonhomme persistant dans son incrédulité,
on offre de lui faire voir ce qu'on lui dit. Il se moque longtemps
de cette proposition, et s'emporte contre ceux qui la font, en dé-
testant* leur impudence. Pourtant à force de lui répéter la
même chose et de lui demander ce qu'il dirait s^il voyait ce
qu'il ne peut croire, ils le contraignent de répondre : Je dirais,
je dirais que.... Je ne dirais rien, car cela ne se peut : trait inimitable,
ce me semble, pour représenter l'effet de la pensée d'une chose
sur un esprit convaincu de l'impossibilité de cette chose. Cepen-
dant on fait tant, qu'on l'oblige à vouloir bien essayer ce qui en
sera, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de confondre les calom-
niateurs de son Panulphe : c'est à cette fin que le bonhomme
s'y résoud, après beaucoup de résistance. Le dessein de la Dame,
qu'elle expose alors, est, après avoir fait cacher son mari sous la
table, de voir Panulphe reprendre l'entretien de leur conversation
précédente, et l'obliger à se découvrir tout entier par la facilité
qu'elle lui fera paroitre. Elle commande à Dorine de le faire venir.
Celle-ci voulant faire faire réflexion à sa maîtresse sur la difficulté de
son entreprise, lui dit qu'/7 a de grands sujets de défiance * extrême ;
mais la Dame répond divinement qu'o« est facilement trompé par ce
quon aime : principe qu'elle prouve admirablement, dans la suite,
et 494), et qve Dorine (vers 495-5o2) fait et dcTeloppe la réflexion qui,
d'après ce que va dire l'auteur de la Lettre, était d'abord dans la bouche de
Cléante.
1. Offense et ridicule sont ainsi au singulier dans nos deux éditions.
2. En blâmant, en leur reprochant vertement.... — 3. D'une défiance. (1668.)
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 5/,7
par expérience, et que le poète a jeté exprès en avant pour rendre
plus vraisemblable ce qu'on doit voir.
Le mari placé dans sa cachette, et les autres sortis, elle reste seule
avec lui et lui tient à peu près ce discours : Qu'e//e va faire un
étrange personnage et peu ordinaire à une femme de bien ; mais quelle
y est contrainte, et que ce n'est qu après avoir tenté en vain tous les au-
tres remèdes; quil va entendre un langage assez dur à souffrir à un
mari dans la bouc/te d'une femme, mais que c'est sa faute ; qu''au reste
raffaire n'ira qu'aussi loin qu'il voudra, et que c'est à lui de Finter-
rompre où il jugera à propos. Il se cache, et Panulphe vient. C'est
ici où le poëte avoit à travailler pour venir à bout de son dessein :
aussi y a-t-il pensé par avance, et prévoyant cette scène comme
devant être son chef-d'œuvre, il a disposé les choses admirablement
pour la rendre parfaitement vraisemblable. C'est ce qu'il seroit inutile
d'expliquer, parce que tout cela paroît très-clairement par le dis-
cours même de la Dame, qui se sert merveilleusement de tous les
avantages de son sujet et de la disposition présente des choses
pour faire donner l'hjpocrite dans le panneau. Elle commence
par dire qu // a vu combien elle a prié Damis de se taire, et le dessein
oti elle étolt de cacher l'affaire; que .si elle ne l'a pas poussé plus forte-
ment, il voit bien qu'elle a dû ne le pas faire par politique ; qu'il a vu sa
surprise à V abord de son mari, quand Damis a tout conté : ce qui étoit
vrai, mais c'étoit pour l'impudence avec laquelle Panulphe avoit
d'abord soutenu et détourné la chose ; et comme elle a quitté la
place, de douleur de le voir en danger de souffrir une telle confusion ;
qu'au reste il peut bien juger par quel sentiment elle avoit demandé de
le voir en particulier, pour le prier si instamment de refuser [offre
qu'on lui fait de Mariane pour V épouser ; quelle ne s'y seroit pas tant
intéressée et qu'il ne lui seroit pas si terrible de le voir entre les bras
d'une autre, si quelque chose de plus fort que la raison et l'intérêt de la
famille ne s'en étolt mêlé : qu'une femme fait beaucoup en effet dans ses
premières déclarations que de promettre le secret ; quelle reconnaît bien
que c'est tout que cela, et qu'on ne saurolt s'engager plus fortement. Pa-
nulphe témoigne d'abord quelque doute par des interrogations qui
donnent lieu à la Dame de dire toutes ces choses en y répondant.
Enfin, insensiblement ému parla présence d'une belle personne qu il
adore, qui effectivement avoit reçu avec beaucoup de modération,
de retenue et de bonté la déclaration de son amour, qui le cajole
à présent et qui le paye de raisons assez plausibles, il commence a
s'aveugler, à se rendre, et à croire qu'il se peut faire que c'est tout
de bon qu'elle parle et qu'elle ressent ce qu'elle dit. Il conserve
pourtant encore quelque jugement, comme il est impossible a un
homme fort sensé de passer tout à fait d'une extrémité à l'autre;
et, par un mélange admirable de passion et de défiance, il lui de-
548 APPENDICE AU TARTUFFE.
mande, après beaucoup de paroles, des assurances réelles et des
faveurs pour gages de la vérité de ses paroles. Elle répond en biai-
sant ; il réplique en pressant; enfin, après quelques façons, elle
témoigne se rendre ; il triomphe, et voyant qu'elle ne lui objecte
plus que le péché, il lui découvre le fond de sa morale, et tâche à
lui faire comprendre qu'/7 hait le péché autant et plus quelle ne
fait; mais que, dans l'affaire dont il s'agit entre eux, le scandale en
effet est la plus grande offense^ et c'est une vertu de pécher en silence^;
que, quant au fond delà chose, (7 est avec le Ciel des accommodements ;
et après une longue déduction des adresses des directeurs moder-
nes*, il conclut que quand on ne se peut sauver par Inaction, on se met
à couvert par son intention.
La pauvre Dame, qui n'a plus rien à objecter, est bien en peine
de ce que son mari ne sort point de sa cachette, après lui avoir fait
avec le pied tous les signes qu'elle a pu ; enfin elle s'avise, pour
acliever de le persuader et pour l'outrer tout à fait, de mettre le
cagot sur son chapitre. Elle lui dit donc quil vole à la porte s'il ny
a personne qui vienne ou qui écoute.^ et si par hasard son mari ne passeroit
point. Il répond, en se disposant pourtant à lui obéir, qae son mari
est un fat^, un homme préoccupé jusqu'à l'extravagance, et de sorte,
quil est dans un état à tout voir sans rien croire: excellente adresse du
poëte, qui a appris d'Aristote qu'il n'est rien de plus sensible que
d'être méprisé par ceux que l'on estime*, et qu'ainsi c'étoit la der-
nière corde qu'il fiiUoit faire jouer, jugeant bien que le bonhomme
souffriroit plus impatiemment d'être traité de ridicule et de fat par
le saint frère, que de lui voir cajoler sa femme jusqu'au bout, quoique,
dans l'apparence première et au jugement des autres, ce dernier
outrage paroisse plus grand.
En effet, pendant que le galant va à la porte, le mari sort de
dessous la table, et se trouve droit devant l'hypocrite, quand il re-
vient à la Dame pour achever l'œuvre si heureusement acheminée.
La surprise de Panulphe est extrême, se trouvant le bonhomme
1. Il faut noter la différence de ce vers avec le vers i5o(5 du Tartuffe :
Et ce n'est pas pécher que pécher en silence.
2. La déduction n'est pas si longue, ou a été abrégée, dans la pièce : voyez
les vers 1485-1496 et i5o2-i5o6.
3. Un sot : voyez tome II, p. 167, note i.
4. Voyez, au livre II de la Rhétorique d'Aristote, le cliapitre it, des Pas-
sions. Le passage est sans doute cité, et cité de mémoire, d'après la traduction
de Cassaudre, qui avait paru en i654, et dont voici le texte : « Nous ne pou-
vons.... souffrir d'être méprisés en présence de.... ceux de qui nous faisons
une très-grande estime. » L'auteur de la Lettre a substitué par à en présence
de (en grec T:pô;, avec l'accusatif).
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 549
entre les bras, qui ne peut exprimer que confusément son étonne-
ment et son admiration. La Dame, conservant toujours le caractère
d'honnêteté qu'elle a fait voir jusqu'ici, paroît honteuse de la fourbe
qu'elle a faite au bigot, et lui en demande quelque sorte de ]>ardon
en s'excusant sur la nécessité. Toutefois le bigot ne se trouble point,
conserve toute sa froideur naturelle, et, ce qui est d'admiralile, ose
encore persister après cela à parler comme devant. Et c'est où il
faut reconnoître le suprême caractère de cette sorte de gens, de ne
se démentir jamais, quoi qui arrive, de soutenir à force d'impu-
dence toutes les attaques de la fortune, n'avouer jamais avoir tort ,
détourner les choses avec le plus d'adresse qu'il se peut, mais tou-
jours avec toute l'assurance imaginable, et tout cela parce que les
hommes jugent des choses plus par les yeux que par la raison, que
peu de gens étant capables de cet excès de fourberie, la plupart ne
peuvent le croire, et qu'enfin on ne sauroit dire combien les pa-
roles peuvent sur les esprits des hommes.
Panulphe persiste donc dans sa manière accoutumée ; et pour
commencer à se justifier près de son frère (car il ose encore le nom-
mer de la sorte '), dit quelque chose du dessein qiiil pouvoit avoir dans
ce qui vient d'arriver ; et sans doute il alloit forger quelque excel-
lente imposture, lorsque le mari, sans lui donner loisir de s'ex-
pliquer, épouvanté de son effronterie, le chasse de sa maison et lui
commande d'en sortir. Comme Panulphe voit que ces charmes ordi-
naires ont perdu leur vertu, sachant bien que, quand une fols on
est revenu de ces entêtements extrêmes, on n'y retombe jamais, et
pour cela même voyant bien qu'il n'y a plus d'espérance pour lui,
il change de batterie ; et sans pourtant sortir de son personnage
naturel de dévot, dont il voit bien dès là qu'il aura extrêmement
besoin dans la grande affaire qu'il va entreprendre, mais seule-
ment comme justement irrité de l'outrage qu'on fait à son inno-
cence, il répond à ces menaces par d'autres plus fortes, et dit que
c^est à eux à vuider la maison dont il est le maître en vertu de la dona-
tion dont il a été parlé ; et les quittant là-dessiis, les laisse dans le
plus grand de tous les étonnements, qui augmente encore lorsque
le bonhomme se souvient d'une certaine cassette, dont il témoigne
d'abord être en extrême peine, sans dire ce que c'est, étant trop
pressé d'aller voir si elle est encore dans un lieu qu'il dit : il y
court, et sa femme le suit.
Le cinquième acte commence par le mari et le frère. Le premier,
étourdi de n'avoir point trouvé cette cassette, dit qu'elle est de
I . Tartuffe n'appelle plus Orgon son frère dans la scène vu de l'acte IV :
voyez les vers i553 et i555.
55o APPENDICE AU TARTUFFE.
grande conséquence, et que la vie, Phonneur et la fortune de ses meil-
leurs amis et peut-être la sienne propre dépendent des papiers qui sont
dedans. Interroge' pourquoi 11 Tavolt confiée à Panulphe, 11 répond
que c'est encore par principe de conscience ; que Panulphe lui fit en-
tendre que, si on venait à lui demander ces papiers, comme tout se sait,
il serait contraint de nier de les avoir pour ne pas trahir ses amis ; que
pour éviter ce mensonge^ il n'avait qu^à les l'émettre dans ses mains, oit
ils seraient autant dans sa disposition qu'auparavant, après quoi il pou-
vait sans scrupule nier hardiment de les avoir. Enfin le bonhomme
explique merveilleusement h son beau-frère, par l'exemple de cette
affaire, de quelle manière les bigots savent intéresser la conscience
dans tout ce qu'ils font et ne font pas, et étendre leur empire par
cette voie jusqu'aux choses les plus importantes et les plus éloignées
de leur profession.
Le frère fait, dans ces perplexités, le personnage d'un véritable hon-
nête homme, qui songe à réparer le mal arrivé, et ne s'amuse point
à le reprocher à ceux qui l'ont causé, comme font la plupart des gens,
surtout quand par hasard ils ont prévu ce qu'ils voient. Il examine
mûrement les choses, et conclut, à la désolation commune, que le
fourbe étant armé de toutes ces différentes pièces régulièrement, peut les
perdre de toute manière, et que c'est une affaire sans ressource. Sur
cela, le mari s'emporte pitoyablement, et conclut, par un raisonnement
ordinaire aux gens de sa sorte, qu''il ne se fiera jamais en homme de
bien : ce que son beau-frère relève excellemment, en lui remontrant
sa mauvaise disposition d'esprit, qui lui fait juger de tout avec excès, et
r empêche de s'arrêter jamais dans le juste milieu, dans lequel seul se
trouve la justice, la raison et la vérité ; que de même que l'' estime et la
considération qu'on doit avoir pour les véritables gens de bien ne doit
point passer jusqu'aux méchants qui savent se couvrir de quelque appa-
rence de vertu, ainsi l'horreur qu^on doit avoir pour les méchants et pour
les hypocrites ne doit point faire de tort aux véritables gens de bien,
mais, au contraire, doit augmenter la vénération qui leur est due, quand
on les connaît parfaitement. Là-dessus, la vieille arrive, et tous les
autres'. Elle demande d'abord quel bruit c'est qui court d'eux par
le monde. ^ Son fils répond que c'est que M. Panulphe le veut chasser
de chez lui, et le dépouiller de tout son bien, parce qu'il Pa surpris ca-
ressant sa femme, La Suivante, sur cela, qui n'est pas si honnête
que le frère, ne peut s'empêcher de s'écrier : Le pauvre homme !
comme le mari fiùsoit au premier acte touchant le même Panulphe.
La vieille, encore entêtée du saint personnage, n'en veut rien croire,
et sur cela enfile un long lieu commun de la médisance et des mé-
I. L'auteur de la Lettre omet de parler de la rentrée de Damis, qui pré-
cède celle de Mme Pernelle : vovez la scène u de l'acte V.
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 55i
chantes langues. Son fils lui dit qu'// Va vu, et que ce n'est pas un
ouï-dire. La -vieille, qui ne l'écoute pas, et qui est charmée de la
beauté de son lieu commun, ravie d'avoir une occasion illustre
comme celle-là de le pousser bien loin , continue sa légende, et
cela tout par les manières ordinaires aux gens de cet âge, des pro-
verbes, des apophthegmes, des dictons du vieux temps, des exemples
de sa jeunesse, et des citations de gens qu'elle a connus. Son fils a
beau se tuer de lui répéter qu'// /'a vu; elle, qui ne pense point à
ce qu'il lui dit, mais seulement à ce qu'elle veut dire, ne s'écarte
point de son premier chemin : sur quoi la Suivante encore malicieu-
sement, comme il convient à ce personnage, mais pourtant fort mo-
ralement, dit au mari qu'il est puni selon ses mérites^ et que, comme
il n'a point voulu croire longtemps ce qu'on lui disait, on ne veut point
le croire lui-même à présent sur le même sujet. Enfin la vieille, forcée
de prêter l'oreille pour un moment, répond en s'opiniâtrant que
quelquefois il faut tout voir pour bien juger , que Pintcntion est cachée,
que la passion préoccupe et fait paraître les choses autrement qu elles
ne sont, et qiC enfin il ne faut pas toujours croire tout ce qu''on voit,
qu'ainsi il fallait s'assurer mieux de la chose avant que de faire éclat :
sur quoi son fils , s'emportant , lui repart brusquement qu'e^/e
voudrait donc qu'il eût attendu pour éclater que Panulphe eût*
F^ous me feriez dire quelque sottise : manière admirablement natu-
relle de faire entendre avec bienséance une chose aussi délicate que
celle-là.
Le pauATe homme seroit encore à présent, que je crois, à per-
suader sa mère de la vérité de ce qu'il lui dit, et elle à le faire en-
rager, si quelqu'un n'heurtoit^à la porte. C'est un homme qui, à la
manière obligeante, honnête, caressante et civile dont il aborde la
compagnie, soi-disant venir de la part de M. Panulphe, semble
être là pour demander pardon et accommoder toutes choses avec
douceur, bien loin d'y être pour sommer toute la famille, dans la
personne du chef, de vuider la maison au plus tôt ; car enfin, comme
il se déclare lui-même, il s^appelle Loyal, et depuis trente ans il est
sergent à verge en dépit de l'envie, mais tout cela, comme j'ai dit,
avec le plus grand respect et la plus tendre amitié du monde. Ce
personnage est un supplément admirable du caractère bigot, et
fait voir comme il en est de toutes professions, et qui sont liés en-
semble bien plus étroitement que ne le sont les gens de bien, parce
qu'étant plus intéressés, ils considèrent davantage et connoissent
mieux combien ils se peuvent être utiles les uns aux autres dans les
1. Eusse, pour eilt, et, cinq lignes plus bas, n'heurtait, pour ne heurtait,
dans nos deux éditions.
2. Voyez la note précédente.
552 APPENDICE AU TARTUFFE.
occasions, ce qui est l'àme de la cabale'. Cela se voit bien claire-
ment dans cette scène ; car cet homme, qui a tout l'air de ce qu'il
est, c'est-à-dire du plus raffiné fourbe de sa profession, ce qui n'est
pas peu de chose, cet homme, dis-je, y fait l'acte du monde le plus
sanglant avec toutes les façons qu'un homme de bien pourroit faire
le plus obligeant ; et cette détestable manière sert encore au but des
Panulphes, pour ne se faire point d'affaires nouvelles, et au con-
traire mettre les autres dans le tort par cette conduite, si honnête
en apparence, et si barbare en effet. Ce caractère est si beau, que
je ne saurois en sortir. Aussi le poëte, pour le faire jouer plus long-
temps, a employé toutes les adresses de son art; il fait lui dire* plu-
sieurs choses d'un ton et d'une force différente par les diverses
personnes qui composent la compagnie, pour le faire répondre à
toutes selon son but ; même pour le faire davantage parler, il le fait
proposer et offrir une espèce de grâce, qui est un délai d'exécution,
mais accompagné de circonstances plus choquantes que ne seroit
un ordre absolu. Enfin il sort, et à peine la vieille s'est-elle écriée:
Je ne sais plus que dire, et suis toute ébaubie, et les autres ont-ils fait
réflexion sur leur aventure, que Valère, l'amant de Mariane, entre
et donne avis au mari que Panulphe ^ par le moyen des papiers
qu''il a entre les mains^ Pa fait passer pour criminel d'Etat près du
Prince, qu^il sait cette nouvelle par V officier même qui a ordre de l'ar-
rêter, lequel a bien voulu lui rendre ce service que de Fen avertir; que
son carrosse est ç la porte, avec mille louis, pour prendre la fuite.
Sans autre délibération, on oblige le mari à le suivre ; mais, comme
ils sortent, ils rencontrent Panulphe avec l'officier, qui les arrêtent.
Chacun éclate contre l'hypocrite en reproches de diverses manières :
à quoi, étant pressé, il répond que la fidélité quil doit au Prince est
plus forte sur lui que toute autre considération. Mais le frère de la
Dame répliquant à cela, et lui demandantyjott/-^uo/, si son beau-frère
est criminel, il a attendu, pour le déférer, qu''il Peut surpris voulant
corrompre la fidélité de sa femme, cette attaque le mettant hors de
défense, il prie l'officier de le délivrer de toutes ces criailleries , et de
faire sa charge^ ce que l'autre lui accorde, mais en le faisant pri-
sonnier lui-même : de quoi tout le monde étant surpris, l'officier
rend raison, et cette raison est le dénouement. Avant que je
vous le déclare, permettez-moi de vous faire remarquer que
l'esprit de tout cet acte et son seul effet et but jusqu'ici n'a été que
1. Ce membre de phrase : « ce qui est l'âme.... », est omis dans l'cdltion
de 1668, qui, plus haut, a « sans (pour (/<7«.f) les occasions. »
2. Tel est bien le texte de nos deux éditians : voyez plus loin, p. 556,
et p. 564 une construction qui a quelque analogie avec celle-ci : « qui fait les
chérir » ; « nous fait la mésestimer ».
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 553
de représenter les affaires de cette pauvre famille dans la dernière
de'solation, par la violence et l'impudence de l'imposteur, jusque-là
qu'il paroît que c'est une affaire sans ressource dans les formes, de
sorte qu'à moins de quelque Dieu qui y mette la main, c'est-à-dire
de la machine, comme parle Aristote', tout est déploré.
L'officier déclare donc que le Prince, ayant pénétré clans le cœur
du fourbe par une lumière toute particulière aux souverains par-dessus
les autres hommes, et s'étant informé de toutes choses sur sa délation,
avait découvert Pimposture, et reconnu que cet homme était le même
dont, sous un autre nom, il avait déjà ouï parler et savait une longue
histoire toute tissuc des plus étranges friponneries et des plus noires
aventures dont il ait Jamais été parlé ; que nous vivons sous un règne ah
rien ne peut échapper à la lumière du Prince, oh la calomnie est con-
fondue par sa seule présence, et ou V hypocrisie est autant en horreur
dans son esprit qu^elle est accréditée parmi ses sujets^ ; que cela étant,
il a, d^ autorité absolue, annulé tous les actes favorables à ^imposteur, et
fera rendre tout ce dont il étoit saisi; et qiC enfin cest ainsi qiCil recon-
naît les services que le bonhomme a rendus autrefois à V Etat dans les
armées'^, pour montrer que rien ii'est perdu près de lui, et que son équité,
lorsque moins on y pense, des bonnes actions donne la récompense .
Il me semble que si, dans tout le reste de la pièce, l'auteur a égalé
tous les anciens et surpassé tous les modernes, on peut dire que
dans ce dénouement il s'est surpassé lui-même, n'y ayant rien de plus
grand, de plus magnifique et de plus merveilleux, et cependant
rien de plus naturel, de plus heureux et de plus juste, puisqu'on
peut dire que s'il étoit permis d'oser faire le caractère de l'âme de
notre grand monarque, ce seroit sans doute dans cette plénitude de
lumière, cette prodigieuse pénétration d'esprit, et ce discernement
merveilleux de toutes choses qu'on le feroit consister : tant il est
vrai, s'écrient ici ces Messieurs dont j'ai pris à tâche de vous rap-
porter les sentiments, tant il est vrai, disent-ils, que le Prince est
digne du poëte, comme le poëte est digne du Prince.
Achevons notre pièce en deux mots, et voyons comme les carac-
tères y sont produits dans toutes leurs faces. Le mari voyant toutes
choses changées, suivant le naturel des âmes foibles insulte au mi-
1. Dans le chapitre xv, § 1 1 et 12, de la Poétique. Le mut d' Aristote est
\i.i\yix^y\, machine.
2. Il n'y a rien de pareil dans le récit que nous avons ; mais cela ne prouve
pas que Molière n'ait pu faire tenir ce langage à l'Exempt, en 1667 : voyez ce
qu'il osa dire, en i665, dans la scène ir de l'acte V de Dorn Juan; voyez
aussi ce qu'il dit au Roi lui-même, dans le premier alinéa du premier Plaçât
(p. 386).
3. Les vers 193g et 1940 font une allusion plus précise aux services qu'Or-
gon avait rendus à la bonne cause pendant la Fronde.
554 APPENDICE AU TARTUFFE.
sérable Panulphe ; mais son beau-frère le reprend fortement, en
souhaitant, au contraire, à ce malheureux qu'il fasse un bon usage
de ce revers de fortune^ et qu''au lieu des punitions qu'il mérite, il
reçoive du Ciel la grâce d'une véritable pénitence, qu'il n'a pas mé-
ritée : conclusion, à ce que disent ceux que les bigots font passer
pour athées, digne d'un ouvrage si saint, qui n'étant qu'une instruc-
tion très-chrétienne de la véritable dévotion, ne devoit pas finir
autrement que par l'exemple le plus parfait qu'on ail peut-être
jamais proposé, de la plus sublime de toutes les vertus évangéliques,
qui est le pardon des ennemis.
Voilà, Monsieur, quelle est la pièce qu'on a défendue. Il se peut
faire qu'on ne voit pas le venin parmi les fleurs, et que les yeux
des Puissances sont' plus épurés que ceux du vulgaire. Si cela est,
il semble qu'il est encore de la charité des religieux persécuteurs
du misérable Panulphe de faire discerner le poison que les autres
avalent faute de le connoître. A cela près, je ne me mêle point de
juger des choses de cette délicatesse : je crains trop de me faire des
affaires, comme vous savez; c'est pourquoi je me contenterai devons
communiquer deux réflexions qui me sont venues dans l'esprit, qui
ont peut-être été faites par peu de gens, et qui, ne touchant point
le fond de la question, peuvent être proposées sans manquer au
respect que tous les gens de bien doivent avoir pour les jugements
des puissances légitimes.
La première est sur l'étrange disposition d'esprit, touchant cette co-
médie, de certaines gens qui, supposant ou croyant de bonne foi qu'il
ne s'y fait ni dit rien qui puisse en particulier faire aucun méchant
effet (ce qui est le point de la question), la condamnent toutefois en
général, à cause seulement qu'il y est parlé de la religion, et que le
théâtre, disent-ils, n'est pas un lieu où il la faille enseigner. Il faut être
bien enragé contre Molière pour tomber dans un égarement si visible ;
et il n'est point de si chétif lieu commun oti l'ardeur de critiquer et
de mordre ne se puisse retrancher, après avoir osé faire son fort
d'une si misérable et si ridicule défense. Quoi Psi on produit la vé-
rité avec toute la dignité qui doit l'accompagner partout, si on a
prévu et évité jusqu'aux effets les moins fâcheux qui pouvoient ar-
river, même par accident, de la peinture du vice, si on a pris contre
la corruption des esprits du siècle toutes les précautions qu'une
connoissance parfaite de la saine antiquité*, une vénération solide
pour la religion, une méditation profonde de la nature de l'âme,
1 . Il y a ainsi voit et sontj a l'indicatif, daDS nos deux éditions.
1. De la sainte .nnriquité. (i668.)
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 555
une expérience de plusieurs années, et qu'un travail effroyable ont
pu fournir, il se trouvera, après cela, des gens capables d'un contre-
sens si horrible que de proscrire un ouvrage qui est le résultat de
tant d'excellents préparatifs, par cette seule raison qu'il est nouveau
de voir exposer la religion dans une salle de comédie, pour bien,
pour dignement, pour discrètement, nécessairement et utilement
qu'on le fasse ! Je ne feins pas de vous avouer que ce sentiment me
paroît un des plus considérables effets de la corruption du siècle
où nous vivons : c'est par ce principe de fausse bienséance qu'on
relègue la raison et la vérité dans les pays barbares et peu fré-
quentés, qu'on les borne dans les écoles et dans les églises, où leur
puissante vertu est presque inutile, parce qu'elles n'y sont cherchées
que de ceux qui les aiment et qui les connoissent, et que, comme si
on se défioit de leur force et de leur autorité, on n'ose les com-
mettre où elles peuvent rencontrer leurs ennemis. C'est pourtant
là qu'elles doivent paroître, c'est dans les lieux les plus profanes,
dans les places publiques, les tribunaux, les palais des grands seu-
lement que se trouve la matière de leur triomphe ; et comme elles
ne sont, à proprement parler, vérité et raison que quand elles con-
vainquent les esprits, et qu'elles en chassent les ténèbres de l'erreur
et de l'ignorance par leur lumière ' toute divine, on peut dire que
leur essence consiste dans leur action, que ces lieux où leur opéra-
tion est le plus nécessaire sont leurs lieux naturels, et qu'ainsi c'est
les détruire en quelque façon que les réduire à ne paroître que
parmi leurs adorateurs.
Mais passons plus avant.
Il est certain que la religion n'est que la perfection de la raison,
du moins pour la morale, qu'elle la purifie, qu'elle l'élève, et
qu'elle dissipe seulement les ténèbres que le péché d'origine a ré-
pandues dans le lieu de sa demeure , enfin que la religion n'est
qu'une raison plus parfaite : ce seroit être dans le plus déplorable
aveuglement des païens que de douter de cette vérité. Cela étant,
€t puisque les philosophes les plus sensuels* n'ont jamais douté que
la raison ne nous fût donnée par la nature pour nous conduire en
toutes choses par ses lumières, puisqu'elle doit être partout aussi
présente à notre âme que l'œil à notre corps, et qu'il n'y a point
d'acceptions de personnes, de temps ni de lieux auprès d'elle, qui
peut douter qu'il n'en soit de même de la religion, que cette lu-
mière divine, infinie comme elle est par essence, ne doive faire
briller partout sa clarté, et qu'ainsi que Dieu remplit tout de lui-
même sans aucune distinction, et ne dédaigne pas d'être aussi
1. Parla lumière. (1668.)
2. Et puisque les plus sensuels. [Ibidem.^
556 APPENDICE AU TARTUFFE.
présent dans les lieux du monde les plus infâmes que dans les plus
augustes et les plus sacre's, aussi les vérités saintes qu'il lui a plu de
manifester aux hommes ne puissent être publiées dans tous les
temps et dans tous les lieux où il se trouve des oreilles pour les
entendre et des cœurs pour recevoir la grâce qui fait les chérir' ?
Loin donc , loin d'une âme vraiment chrétienne ces indignes
ménagements et ces cruelles bienséances, qui voudroient nous em-
pêcher de travailler à la sanctification de nos frères partout où
nous le pouvons ! La charité ne souffre point de bornes: tous lieux,
tous temps lui sont bons pour agir et faire du bien ; elle n'a point
d'égard à sa dignité quand il y va de son intérêt; et comment
pourroit-elle en avoir, puisque cet intérêt consistant, comme il fait,
à convertir les méchants, il faut qu'elle les cherche pour les com-
battre, et qu'elle ne peut les trouver, pour l'ordinaire, que dans des
lieux indignes d'elle?
Il ne faut pas donc qu'elle dédaigne de paroitre dans ces lieux,
et qu'elle ait si mauvaise opinion d'elle-même, que de penser qu'elle
puisse être avilie en s'humiliant. Les grands du monde peuvent
avoir ces basses considérations, eux de qui toute la dignité est em-
pruntée et relative, et qui ne doivent être vus que de loin et dans
toute leur parure pour conserver leur autorité, de peur qu'étant
vus de près et à nu on ne découvre leurs taches et qu'on ne re-
connoisse leur petitesse naturelle. Qu'ils ménagent avec avarice le
foible caractère de grandeur qu'ils peuvent avoir ; qu'ils choisissent
scrupuleusement les jours qui le font davantage briller ; qu'ils se
gardent bien de se commettre jamais en des lieux qui ne contribuent
pas à les faire paroitre élevés et parfaits : à la bonne heure. Mais
que la charité redoute les mêmes inconvénients, que cette souve-
raine des âmes chrétiennes appréhende de voir sa dignité diminuée
en quelque lieu qu'il lui plaise de se montrer, c'est ce qui ne se
peut penser sans crime; et comme on a dit autrefois que plutôt que
Caton filtvicieux, l'ixTognerie seroit une vertu*, on peut dire avec
bien plus de raison que les lieux les plus infâmes seroient dignes
1. Voyez ci-dessus, p. 552, note 2,
2. C'est Sénèque qui l'a dit, en parlant, croit-on, de Caton d'Utique ", dans
son traité de TianquilUtate animi (vers la fin du dernier chapitre) : Catoni
ehrietas objecta est ; facilius efficiet^ quisquis objecerit, hoc crinieii honestum
qua/ii turpem Catonern,
" M.iis il l'eût pu dire aussi à propos de l'autre Caton, qui n'était pas
non plus ennemi du vin; ou se rappelle les vers d'Horace (ode xxi du
livre III) :
Narratur et prisci Catonis
Ssepe mero caluisse virtus.
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 55;
de la présence de cette reine, plutôt que sa présence dans ces lieux
put porter aucune atteinte à sa dignité.
En effet, Monsieur (car ne croyez pas que j'avance ici des para-
doxes), c'est elle qui les rend dignes d'elle, ces lieux si indignes en
eux-mêmes : elle fait, quand il lui plait, nn temple d'un palais, un
sanctuaire d'un théâtre, et un séjour de bénédictions et de grâces
d'un lieu de débauche et d'abomination. Il n'est rien de si profane
qu'elle ne sanctifie, de si corrompu qu'elle ne purifie, de si mé-
chant qu'elle ne rectifie, rien de si extraordinaire, de si inusité et
de si nouveau qu'elle ne justifie : tel est le privilège de la vérité
produite par cette vertu, le fondement et l'âme de toutes les autres
vertus.
Je sais que le principe que je prétends étabhr a ses modifications
comme tous les autres ; mais je soutiens qu'il est toujours vrai el
constant quand il ne s'agit que de parler comme ici. La religion a ses
lieux et ses temps affectés pour ses sacrifices, ses cérémonies et ses
autres mystères; on ne peut les transporter ailleurs sans crime;
mais ses vérités qui se produisent par la parole sont de tous temps*
et de tous lieux, parce que le parler étant nécessaire en tout et par-
tout, il est toujours plus utile et plus saint* de l'employer à publier
la vérité et à prêcher la vertu qu'à quelque autre sujet que ce soit.
L'antiquité, si sage en toutes choses, ne l'a pas été moins dans
celle-ci que dans les autres; et les païens, qui n'avoient pas moins
de respect pour leur religion que nous en avons pour la nôtre, n'ont
pas craint de la produire sur leurs théâtres: au contraire, connois-
sant de quelle importance il étoit de rin:»primer dans l'esprit du
peuple, ils ont cru sagement ne pouvoir mieux lui en persuader la
vérité que par les spectacles, qui lui sont si agréables. C'est pour cela
que leurs Dieux paroissent si souvent sur la scène, que les dé-
nouements, qui sont les endroits les plus importants du poëme, ne
se faisoient presque jamais de leur temps ^ que par quelque divinité,
çt qu'il n'y avoit point de pièce qui ne fût une agréable leçon et
une preuve exemplaire de la clémence ou de la justice du Ciel en-
vers les hommes. Je sais bien qu'on me répondra que notre religion
a des occasions affectées pour cet effet, et que la leur n'en avoit
point ; mais outre qu'on ne sauroit écouter la vérité trop souvent
et en trop de lieux, l'agréable manière de l'insinuer au théâtre est
un avantage si grand pai'-dessus les lieux où elle paroît avec toute
son austérité, qu'il n'y a pas lieu de douter, naturellement parlant,
dans lequel des deux elle fait plus d'impression.
1. De tout temps. (1668.)
2. 11 est toujours phis saint. [Ibidem.)
3. De leurs temps. [Ibidem.)
558 APPENDICE AU TARTUFFE.
Ce fut pour toutes ces raisons que nos pères, dont la simplicité
avoit autant de rapport avec l'Evangile que notre raffinement en est
éloigné, voulant profiter, à l'édification du peuple, de son inclina-
tion naturelle pour les spectacles, instituèrent premièrement la co-
médie pour représenter la passion du Sauveur du monde et sem-
blables sujets pieux. Que si la corruption qui s'est glissée dans les
mœurs depuis ce temps heureux a passé jusqu'au théâtre et l'a
rendu aussi profane qu'il devoit être sacré , pourquoi , si nous
sommes assez heureux pour que le Ciel ait fait naître dans nos
temps quelque génie capable de lui rendre sa première sainteté,
pourquoi Tempêcherons-nous, et ne permettrons-nous pas une chose
que nous procurerions avec ardeur, si la charité régnoit dans nos
âmes, et s'il n'y avoit pas tant de besoin qu'il y en a aujourd'hui
parmi nous de décrier l'hypocrisie et de prêcher la véritable dé-
votion ?
La seconde de mes réflexions est sur un fruit, véritablement* acci-
dentel, mais aussi très-important, que non-seulement je crois qu'on
peut tirer de la représentation de Plmposteur^ mais même qui en
arriveroit infailliblement : c'est que jamais il ne s'est frappé un plus
rude coup contre tout ce qui s'appelle galanterie solide^ en termes
honnêtes, que cette pièce ; et que si quelque chose est capable de
mettre la fidélité des mariages à l'abri des artifices de ses corrup-
teurs, c'est assurément cette comédie, parce que les voies les plus
ordinaires et les plus fortes par où on a coutume d'attaquer les
femmes y sont tournées en ridicule d'une manière si vive et si
puissante, qu'on paroîtroit sans doute ridicule quand on voudroit
les employer après cela, et par conséquent on ne réussiroit pas.
Quelques-uns trouveront peut-être étrange ce que j'avance ici ;
mais je les prie de n'en pas juger souverainement qu'ils n'aient vu
représenter la pièce, ou du moins de s'en remettre à ceux qui l'ont
vue ; car bien loin que ce que je viens d'en rapporter suffise pour
cela, je doute même si sa lecture toute entière pourroit faire juger
tout l'effet que produit sa représentation. Je sais encore qu'on me
dira que le vice dont je parle étant le plus naturel de tous, ne man-
quera jamais de charmes capables de surmonter tout ce que cette
comédie y pourroit attacher de ridicule. Mais je réponds à cela
deux choses : l'une que dans l'opinion de tous les gens qui con-
1. L'Académie marque encore dans sa dernière édition (1878) cet emploi
de véritablement, au sens d'à la vérité .
2. Nous ne trouvons pas cette locution dans les dictionnaires, mais elle est
claire; solide, au sens dUefJectif, s'attachant aux réalités (vers 1466), opposé
à vain, chimérique, s'en tenant aux vaines bagatelles.
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 5Sg
noissent le monde, ce péché, moralement parlant, est le plus uni-
versel qu'il puisse être ; l'autre que cela procède beaucoup plus,
surtout dans les femmes, des mœurs, de la liberté et de la légèreté
de notre nation, que d'aucun penchant naturel, étant certain que,
de toutes les civilisées, il n'en est point qui y soit moins portée
par le tempérament que la Françoise. Cela supposé, je suis persuadé
que le degré de ridicule où cette pièce feroit paroître tous les en-
tretiens et les raisonnements qui sont les préludes naturels de la
galanterie du tête-à-tête, qui est la dangereuse, je prétends, dis-je,
que ce caractère de ridicule', quiseroit inséparablement attaché à ces
voies et à ces acheminements de corruption, par cette représenta-
tion, seroit assez puissant et assez fort pour contre-balancer l'attrait
qui fait donner dans le panneau les trois parts ^ des femmes qui y
donnent.
C'est ce que je vous ferai voir plus clair que le jour, quand vous
voudrez ; car comme il faut pour cela traiter à fond du ridicule,
qui est une des plus sublimes matières de la véritable morale, et
que cela ne se peut sans quelque longueur et sans examiner des
questions un peu trop spéculatives pour cette lettre, je ne pense pas
devoir l'entreprendre ici.
Mais il me semble que je vous vois plaindre* de ma circonspeo-
tion à votre accoutumée, et trouver mauvais que je ne vous dise
pas absolument tout ce que je pense : il faut donc vous contenter
tout à fait ; et voici ce que vous demandez.
Quoique la nature nous ail fait naître capables de connoître la
raison pour la suivre, pourtant, jugeant bien que si elle n'j attachoit
quelque marque sensible qui nous rendît cette connoissance facile,
notre foiblesse et notre paresse nous priveroient de l'effet d'un si
rare avantage, elle a voulu donner à cette raison quelque sorte de
forme extérieure et de dehors reconnoissable. Cette forme est, en
général, quelque motif de joie et quelque matière de plaisir que
notre âme trouve dans tout objet moral. Or ce plaisir, quand il
vient des choses raisonnables, n'est autre que cette complaisance
délicieuse qui est excitée dans notre esprit par la connoissance de
la vérité et de la vertu ; et quand il vient de la vue de l'ignorance
et de l'erreur, c'est-à-dire de ce qui manque de raison, c'est
proprement le sentiment par lequel nous jugeons quelque chose
ridicule. Or, comme la raison produit dans l'âme une joie mêlée
d'estime, le ridicule y produit une joie mêlée de mépris, parce que
1. Ce caractère ridicule. (i668.)
2. Parts est bien le texte de nos deux éditions.
3. C'est-à-dire, que je tous vois vous plaindre: voyez le Lexique de Cor-
neille^ p. LXXV.
56o APPENDICE AU TARTUFFE.
toute connoissance qtii arrive à l'âme produit nécessairement dans
l'entendement un sentiment d'estime ou de me'pris, comme dans la
volonté un mouvement d'amour ou de haine.
Le ridicule est donc la forme extérieure et sensible que la provi-
dence de la nature a attachée' à tout ce qui est déraisonnable, pour
nous en faire apercevoir, et nous obliger à le fuir. Pour connoître
ce ridicule, il faut connoître la raison dont il signifie le défaut, et
voir en quoi elle consiste. Son caractère n'est autre, dans le fond,
que la convenance, et sa marque sensible, la bienséance, c'est-à-dire
le fameux qiiod decet des anciens* : de sorte que la bienséance est, à
l'égard de la convenance, ce que les Platoniciens disent que la beauté
est à l'égard de la bonté, c'est-à-dire qu'elle en est la fleur, le
dehors, le corps et l'apparence extérieure ; que la bienséance est la
raison apparente, et que la convenance est la raison essentielle. De
là vient que ce qui sied bien est toujours fondé sur quelque raison
de convenance, comme l'indécence sur quelque disconvenance,
c'est-à-dire le ridicule sur quelque manque de raison. Or, si la dis-
convenance est l'essence du ridicule, il est aisé de voir pourquoi la
galanterie de Panulphe paroit ridicule, et l'hypocrisie en général
aussi ; car ce n'est qu'à cause que les actions secrètes des bigots ne
conviennent pas à l'idée que leur dévote grimace et l'austérité de
leurs discours a fait former d'eux au public.
Mais quand cela ne sufBroit pas, la suite de la représentation
met dans la dernière évidence ce que je dis ; car le mauvais effet
que la galanterie de Panulphe y produit le fait paroître si fort et si
clairement ridicule, que le spectateur le moins intelligent en de-
meure pleinement convaincu. La raison de cela est que, selon mon
principe, nous estimons ridicule ce qui manque extrêmement de
raison. Or, quand des moyens produisent une fin fort différente de
celle pour quoi on lesemploie, nous supposons, avec juste sujet, qu'on
en a fait le choix avec peu de raison, parce que nous avons cette
prévention générale qu'il y a des voies partout, et que quand on
manque de réussir, c'est faute d'avoir choisi les bonnes. Ainsi, parce
qu'on voit que Panulphe ne persuade pas sa Dame, on conclut que
les moyens dont il se sert ont une grande disconvenance avec sa
fin, et par conséquent qu'il est ridicule de s'en servir.
Or non-seulement la galanterie de Panulphe ne convient pas à
sa mortification apparente et ne fait pas l'effet qu'il prétend, ce
qui le rend ridicule, comme vous venez de voir, mais cette galan-
terie est extrême aussi bien que cette mortification, et fait le plus
méchant effet qu'elle pouvoit faire, ce qui le rend extrêmement ri-
1. Attaché, sans accord, dans nos deux éditions.
2. Voyez le traité des Devoirs de Cicéron, livre I'', cLap. xxvii et xxvra.
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 56i
dicule, comme il étolt nécessaire pour en tirer le fruit que je pré-
tends.
Vous me direz qu'il paroît bien par tout ce que je viens de «Jire
que les raisonnements et les manières de Panulphe semblent ridi-
cules, mais qu'il ne s'ensuit pas qu'elles le semblassent dans un
autre, parce que, selon ce que j'ai établi, le ridicule étant quelque
chose de relatif, puisque c'est une espèce de disconvenance, la rai-
son pourquoi ces manières ne conviennent pas à Panulphe n'auroit
pas lieu dans un homme du monde qui ne seroit point dévot de
profession comme lui, et par conséquent elles ne seroient pas ridi-
cules dans cet homme comme dans lui.
Je réponds à cela que l'excès de ridicule que ces manières ont
dans Panulphe fait que, toutes les fois qu'elles se présenteront au
spectateur dans quelque autre occasion, elles lui sembleront assuré-
ment ridicules, quoique peut-être elles ne le seront pas tant dans
cet autre sujet que dans Panulphe : mais c'est que l'âme, naturelle-
ment avide de joie, se laisse ravir nécessairement à la première vue
des choses qu'elle a conçues une fois comme extrêmement ridicules,
et qui lui rafraîchissent l'idée du plaisir très-sensible qu'elle a goûté
cette première fois ; or, dans cet état, l'âm-e n'est pas capable de faire
la différence du sujet où elle voit ces objets ridicules avec celui où
elle les a premièrement vus. Je veux dire qu'une femme qui sera
pressée par les mêmes raisons que Panulphe emploie ne peut s'em-
pêcher d'abord de les trouver ridicules, et n'a garde de faire
réflexion sur la différence qu'il y a entre l'homme qui lui parle et
Panulphe, et de raisonner sur cette différence, comme il faudrait
qu'elle fit pour ne pas trouver ces raisons aussi ridicules qu'elles lui
ont semblé quand elle les a vu proposer à Panulphe.
La raison de cela est que notre imagination, qui est le réceptacle
naturel du ridicule, selon sa manière ordinaire d'agir en attache
si fortement le caractère au matériel dans quoi elle [le] voit (comme
sont ici les paroles et les manières de Panulphe), qu'en quelque autre
lieu, quoique plus décent, que nous trouvions ces mêmes manières,
nous sommes d'abord frappés d'un souvenir de cette première fois,
si elle a fait une impression extraordinaire, lequel, se mêlant mal à
propos avec l'occasion présente et partageant l'âme à force de
plaisir qu'il lui donne, confond les deux occasions en une, et
transporte dans la dernière tout ce qui nous a charmés et nous a
donné de la joie dans la première : ce qui n'est autre que le ridi-
cule de cette première.
Ceux qui ont étudié la nature de l'âme et le progrès de ses opé-
rations morales ne s'étonneront pas de cette forme de procéder, si
irrégulière dans le fond, et qu'elle prenne ainsi le change et attribue
de cette sorte à l'un ce qui ne convient qu'à l'autre : mais enfin
Molière, iv 36
562 APPENDICE AU TARTUFFE.
c'est ime suite nécessaire de la violente et forte impression qu'elle
.1 reçue une fois d'une chose, et de ce qu'elle ne reconnoît d'abord
et ne juge les objets que par la première apparence de ressemblance
qu'ils ont avec ce qu'elle a connu auparavant, et qui frappe dabord
les sens.
Cela est si vrai, et telle est la force de la prévention, que je
croirois prouver suffisamment ce que je prétends, en vous faisant
simplement remarquer que les raisonnements de Panulphe, qui sont
les moyens qu'il emploie pour venir à son but, étant imprimés dans
l'esprit de quiconque a vu cette pièce, comme ridicules, ainsi que
je l'ai prouvé, et par conséquent comme mauvais moyens : naturel-
lement parlant, toute femme près de qui on voudra les employer
après cela, les rendra Inutiles, en y résistant par la seule prévention
où cette pièce l'aura mise qu'ils sont inutiles en eux-mêmes.
■Que si pourtant, malgré tout ce que je viens de dire, on veut
qae l'ame, après le premier mouvement qui lui fait embrasser avec
'empressement la plus légère Image de ridicule, revienne à soi
et fasse à la fin la différence des sujets, du moins m'avouerez-vous
qne ce retour ne se fait pas d'abord, qu'elle a besoin d'un temps
considérable poiu" faire tout le chemin qu'il faut qu'elle fasse pour
se désabuser de cette première impression, et qu'il est quelques
Instants où la vue d'un objet qui a paru extrêmement ridicule dans
quelque autre lieu le représente encore comme tel, quoique peut-
'■tre il ne le soit pas dans celui-ci.
Or ces premiers instants sont de grande considération dans ces
matières, et font presque tout l'effet que feroit une extrême durée,
parce qu'ils rompent toujours la chaîne de la passion et le cours de
l'imagination, qui doit tenir l'àme attachée dès le commencement
jusqu'au bout d'une entreprise amoureuse afin qu'elle réussisse, et
parce que le sentiment du ridicule, étant le plus froid de tous,
.imortlt et éteint a])Solument cette agréable émotion et cette douce
et bénigne chaleur qui doit animer l'ame dans ces occasions. Que
le sentiment du ridicule soit le ])lus froid de tous, il paroit bien
parce que c'est un pur jugement plaisant et enjoué d'une chose
proposée : or il n'est rien de plus sérieux que tout ce qui a quelque
teinture de passion ; donc il n'y a rien de plus opposé au sentiment
passionné d'une joie amoureuse que le plaisir spirituel que donne
le ridicule.
Si je cberchois matière à philosopher, je pourrois vous dire, pour
achever de vous convaincre de l'importance des premiers mstants
en matière de ridicule, que l'extrême attachement de l'âme pour ce
qui lui donne du plaisir, comme le ridicule des choses qu'elle voit,
ne lui permet pas de raisonner pour se priver de ce plaisir, et par
oonséquent qu'elle a une répugnance naturelle à cesser de consi-
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 563
dérer comme ridicule ce qu'elle a une fois considéré comme tel ;
et c'est peut-être pour cette raison que, comme il arrive souvent,
nous ne saurions traiter sérieusement de certaines choses, pour les
avoir d'abord envisagées de quelque côté ou ridicule ou seulement qui
a rapport à quelque idée de ridicule que nous avions, et qui nous Ta
rafraîchie. Combien donc, à plus forte raison, cette première impres-
sion fait-elle le même effet dans les occasions aussi sérieuses que
celles-ci ! car, comme je viens de le remarquer, il ne faut point
dire que ce soient des affaires à être traitées en riant, n'y ayant
rien de plus sérieux que ces sortes d'entreprises (ce que je veux
bien répéter, parce qu'il est fort important* pour mon but), et rien
qui soit plus tôt démonté par le moindre mélange de ridicule,
comme les experts le peuvent témoigner ; et tout cela parce que le
sentiment du ridicule est le plus choquant, le plus rebutant, et le
plus odieux de tous les sentiments de Tàme.
Mais s'il est généralement désagréable, il l'est particulièrement
pour un homme amoureux, qui est le cas de notre question. Il est
peu d'honnêtes gens qui ne soient convaincus par expérience de
cette vérité : aussi est-il bien aisé de la prouver. La raison en est
que, comme il n'y a rien qui nous plaise tant avoir en autrui qu'un
sentiment passionné, ce qui est peut-être le plus grand principe
de la véritable rhétorique, aussi n'y a-t-il rien qui déplaise plus
que la froideur et l'apathie qui accompagne le sentiment du ridi-
cule, surtout dans une personne qu'on aime, de sorte qu'il est plus
avantageux d'en être haï, parce que, quelque passion qu'une femme
ait pour vous, elle est toujours favorable, étant toujours une marque
que vous êtes capable de la toucher, qu'elle vous estime, et qu'elle
est bien aise que vous l'aimiez : au lieu que ne la toucher point du
tout, et lui être indifférent, à plus forte raison lui paroître mépri-
sable pour peu que ce soit, c'est toujours être à son égard dans un
néant le plus cruel du monde, quand elle est tout au vôtre ^t de
sorte que, pour peu qu'un homme ait de courage ou d'autre voie
ouverte pour revenir à la liberté et à la raison, la moindre marque
qu'il aura de paroitre ridicule, le guérira absolument, ou du moins
le troublera, et le mettra en désordre et par conséquent hors d'état
de pousser une femme à bout pour cette fois, et elle de même en
sûreté quant à lui : ce qui est le but de ma réflexion.
Mais non-seulement quand l'impression première de ridicule qui
se fait dans l'esprit d'une femme, lorsqu'elle voit les mêmes raison-
nements de Panulphe dans la bouche d'un homme du monde,
s'effaceroit absolument dans la suite par la réflexion qu'elle feroit
I. Parce que cela est fort importaut.
1. Au i'olre^ h votre égard.
564 APPENDICE AU TARTUFFE.
sur la différence qu'il y a de Panulphe à l'homtoe qui lui parle,
non-seulement, dis-je, quand cela arriveroit, cette première impres-
sion ne laisseroit pas de produire tout l'effet que je prétends,
comme je l'ai prouvé ; mais il est même faux qu'elle puisse être
effacée entièrement, parce que, ontre que ces raisonnements parois-
sent ridicules, comme je l'ai fait -voir, ils le sont en effet, et ont
toujours réellement quelque degré de ridicule dans la bouche de
qui que ce soit, s'ils n'en ont pas partout un aussi grand que dans
Panulphe. La raison de cela est que si le ridicule consiste dans
quelque disconvenance, il s'ensuit que tout mensonge, déguisement,
fourberie, dissimulation, toute apparence différente du fond, enfin
toute contrariété entre actions qui procèdent d'un même principe,
est essentiellement ridicule. Or tous les galants qui se servent des
mêmes persuasions que Panulphe sont en quelque degré dissimulés
et hypocrites comme lui ; car il n'en est point qui voulût avouer en
public les sentiments qu'il déclare en particulier à une femme qu'il
veut perdre : ce qu'il faudroit qui fût, pour qu'il fût vrai de dire
que ses sentiments de tête-à-tête n'ont aucune disconvenance avec
ceux dont il fait profession publique, et par conséquent aucune
indécence ni aucun ridicule ; et le premier fondement de tout cela
est ce que j'ai établi dès l'entrée de cette réflexion, que la provi-
dence de la nature a voulu que tout ce qui est méchant eût quelque
degré de ridicule, pour redresser nos voies par cette apparence de
défaut de raison, et pour piquer notre orgueil naturel par le mé-
pris qu'excite nécessairement ce défaut, quand il est apparent
comme il est par le ridicule ; et c'est de là que vient l'extrême
force du ridicule sur l'esprit humain, comme de cette force procède
l'effet que je prétends. Car la connoissance du défaut de raison
d'une chose que nous donne l'apparence de ridicule qui est en
elle nous fait la mésestimer * nécessairement, parce que nous
croyons que la raison doit régler tout. Or ce mépris est un senti-
ment relatif, de même que toute espèce d'orgueil, c'est-à-dire qui
consiste dans une comparaison de la chose mésestimée avec nous,
au désavantage de la personne- dans qui nous voyons cette chose et
à notre avantage. Car quand nous voyons une action ridicule, la
connoissance que nous avons du ridicule de cette action nous élève
au-dessus de celui qui la fait, parce que, d'une part, personne
n'agissant irraisonnablement à son su, nous jugeons que l'homme
qui l'a faite ignore qu'elle soit déraisonnable et la croit raison-
nable, donc qu'il est dans l'erreur et dans l'ignorance, que naturel-
lement nous estimons des maux ; d'ailleurs, par cela même que nous
I. Vojez ci-dessus, p. 552, note 2.
LETTRE SUR L'IMPOSTEUR. 565
connoissons son erreur, par cela même nous en sommes exempts :
donc nous sommes en cela plus éclairés, plus parfaits, enfln plus
que lui. Or cette connolssance d'être plus qu'un autre est fort
agréable à la nature ; de là vient que le mépris qui enferme cette
connoissance est toujours accompagné de joie : or cette joie et ce
mépris composent le mouvement qu'excite le ridicule dans ceux
qui le voient ; et comme ces deux sentiments sont fondés sur les
deux plus anciennes et plus essentielles maladies du genre humain,
l'orgueil et la complaisance dans les maux d'autrui, il n'est pas
étrange que le sentiment du ridicule soit si fort et qu'il ravisse
l'âme comme il fait, elle qui se défiant, à bon droit, de sa propre
excellence depuis le péché d'origine, cherche de tous côtés avec
avidité de quoi la persuader aux autres et à soi-même par des
comparaisons qui lui soient avantageuses, c'est-à-dire par la con-
sidération des défauts d'autrui.
Enfin il ne faut pas, pour dernière objection, qu'on me dise que
tous les sentiments que j'attribue aux gens, et sur lesquels je fonde
mon raisonnement dans tout ce discours, ne se sentent pas comme
je les dis; car ce n'est que dans les occasions qu'il paroît si on les
a ou non. Ce n'est pas qu'alors même on s'aperçoive de les
avoir; mais c'est seulement que l'on fait des actes qui supposent
nécessairement qu'on les a ; et c'est la manière d'agir naturelle et
générale de notre ame, qui ne s'avoue jamais à soi-même la moitié
de ses propres mouvements, qui marque rarement le chemin qu'elle
fait, et qu'on ne pourroit point marquer aussi, si on ne le décou-
vroit et si on ne le prouvoit de cette sorte par la lumière et par la
force du raisonnement.
Voilà, Monsieur, la preuve de ma réflexion ; ce n'est pas à moi
à juger si elle est bonne, mais je sais bien que si elle l'est, l'impor-
tance en est sans doute extrême ; et s'il faut estimer les remèdes
d'autant plus que les maladies sont incurables, vous m'avouerez que
cette comédie est une excellente chose à cet égard, puisque tous les
autres efforts qui se font contre la galanterie sont absolument
vains. En effet, les prédicateurs foudroient, les confesseurs exhortent,
les pasteurs menacent, les bonnes âmes gémissent, les parents, les
maris et les maîtres veillent sans cesse et font des efforts continuels
aussi grands qu'inutiles, pour brider l'impétuosité du torrent d'im-
pureté qui ravage la France ; et cependant c'est être ridicule dans
le monde que de ne s'j laisser pas entraîner ; et les uns ne font pas
moins de gloire d'aimer l'incontinence, que les autres en font de
la reprendre. Le désordre ne procède d'autre cause que de l'opinion
impie où la plupart des gens du monde sont aujourd'hui que ce
péché est moralement indifférent, et que c'est un point où la
religion contrarie directement la raison naturelle. Or pouvoit-on
^66 APPENDICE AU TARTUFFE.
combattre cette opinion perverse plus fortement, qu'en de'couvrant
la turpitude naturelle de ces bas attachements et faisant voir par
les seules lumières de la nature, comme dans cette comédie, que
non-seulement cette passion est criminelle, injuste et déraisonnable,
mais même qu'elle l'est extrêmement, puisque c'est jusques à en
paroître ridicule ?
Voilà, Monsieur, quels sont les dangereux effets qu'il y avoit
juste sujet d'appréhender que la représentation de l'Imposteur ne
produisit. Je n'en dirai pas davantage : la chose parle d'elle-même.
Je rends apparemment un très-mauvais service à Molière par
cette réflexion, quoique ce ne soit pas mon dessein, parce que je
lui fais des ennemis d'autant de galants qu'il y en a dans Paris, qui
ne sont pas peut-être les personnes les moins éclairées ni les moins
puissantes. Mais qu'il ne s'en prenne qu'à lui-même. Cela ne lui
arriveroit pas, si, suivant les pas des premiers comiques et des mo-
dernes qui l'ont précédé, il exerçoit sur son théâtre une censure
impudente, indiscrète et mal réglée, sans aucun soin des mœurs,
au lieu de négliger, comme il a fait, en faveur de la vertu et de la
vérité, toutes les lois de la coutume et de l'usage du beau monde,
et d'attaquer ses plus chères maximes et ses franchises les plus pri-
vilégiées jusque dans leurs derniers retranchements.
Voilà, Monsieur, ce que vous avez souhaité de moi. Gardez-vous
bien de croire, pour tout ce que je viens de dire, que je m'intéresse
en aucune manière dans l'histoire que je vous ai contée, et de
prendre pour l'effet de quelque opinion préméditée l'effort que
j'ai fait pour vous plaire: je parle sur les suppositions que je forge,
et seulement pour me donner matière de vous entretenir plus long-
temps comme je sais que vous le voulez. A cela près, ])eu m'im-
porte qui que ce soit qui ait raison ; car quoique cette affaire me
paroisse peut-être assez de conséquence, j'en vois tant d'autres de
cette sorte aujourd'iiui, qui sont ou traitées de bagatelles ou réglées
par des principes tout autres qu'il faudroit, que n'étant pas assez
fort pour résister aux mauvais exemples du siècle, je m'accoutume
insensiblement, Dieu merci, à rire de tout comme les autres, et à
ne regarder toutes les choses qui se passent dans le monde ' que
comme les diverses scènes de la grande comédie qui se joue sur la
terre entre les hommes. Je suis.
Monsieur,
Votre etc.
Le 20° août 1667.
I. A ne regarder toutes les choses de se {sic) monde. (1668.
TABLE DES MATIERES
CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME.
l
AvERTISSEATENT .
LE MARIAGE FORCE, comédie i
Notice 3
Sommaire de Voltaire 1 5
Le Mariage forcé 17
Le Mariage forcé ^ ballet du Roi, danse' par Sa Majesté,
le 29° jour de janvier 1664 67
LES PLAISIRS DE VlLE ENCHANTÉE , fêtes galantes et
magnifiques, laites par le Roi à Versailles, le 7° mai 1664. 89
Notice 91
Sommaire de Voltaire io5
Les Plaisirs de l'Ile enchantée 107
LA PRINCESSE D'ÉLIDE, comédie galante mêlée de
musique et d'entrées de ballet, représentée pour la
première fois à Versailles, le 8" mai 1664 1 29
568 TABLE DES MATIÈRES.
Appendice aux Plaisirs de tlle enchantée 284
I. Livret de la fête a34
II. Relation de Marigny aSi
III. Inscriptions des planches d'Israël Silvestre 263
IV. Chanson de Moron , chantée par Molière à la
scène 11 du IV" intermède de la Princesse (VElide.. . 263
V. Note sur deux manuscrits d'une relation des Plai-
sirs de Vile enchantée 268
LE TARTUFFE ou L'IMPOSTEUR , comédie 269
Notice 271
Sommaire de Voltaire 368
Préface 373
Placets au Roi. Le libraire au lecteur 384
Premier placet 385
Second placet 391
Troisième placet 39$
L'Imposteur 399
Appendice au Tartuffe :
Lettre sur la comédie de l'Imposteur, mdclxvii 5 29
FIN DE LA TABLE DES MATIERES.
21 519. — Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
i
PQ Molière, Jean Baptiste
1821 Pbquelin
1873 OEuvres de Molière
t. 4
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY